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 Article publié le 12 octobre 2014.

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Si le visible procédait de l’intelligible, et trouvait en lui la forme de sa subsistance et de son mouvement et jusqu’aux raisons de son déclin et de sa disparition, alors l’amour lui-même en tant que mouvement - âme dans un corps amoureux - pourrait être dit l’intelligible dont procède l’amour nu, visible, l’amour en paroles et en actes, mots tendres et actes de chair.

C’est ainsi qu’un amour mort refusant de voir sa mort dans le regard de l’être aimé devient comme une âme errante, un fantôme incapable de trouver son chemin vers l’origine de son principe d’existence, vers cette intelligible qui procéda à sa naissance puis à sa disparition.

L’amoureux éconduit ne pouvant se résoudre à rejoindre son principe d’existence - cet amour intelligible qui serait le principe de son amour réel, sachant qu’il a décidé de confondre sa vie toute entière avec son amour - , il lui faut bien alors admettre, la mort dans l’âme, que seul compte le sentiment amoureux réel qui le déchire, parce que lui seul est bien réel, que, par conséquent, il ne saurait être question qu’un quelconque principe intelligible présidât à l’existence hic et nunc de son amour réel qu’il vit dans son cœur et sa chair.

Plus de dieu tutélaire, plus de refuge, plus de principe, mais l’existence nue.

Il faut reconnaître que beaucoup d’humains se comportent en amour comme des fantômes errant dans l’existence, aspirant à rejoindre leur demeure, faute d’avoir pu exister pleinement dans le concret de la vie, à la manière de ces pèlerins de l’existence aspirant au salut éternel, à la Heimat céleste, englués qu’ils sont dans la misère de l’ici-bas, cet Elend formé sur l’expression germanique ali lenti, le pays étranger.

Etrangers à ce monde de misère, aspirant à rejoindre la demeure du père céleste… Nous sommes en pleine illusion des arrières-mondes qu’évoque Nietzsche.

C’est le langage qui ordonne cette conception duelle de l’amour divin et de l’amour humain. Nommer l’amour sans qu’il soit en acte, avoir en tête l’amour comme notion incline à penser qu’il préexiste au fait d’aimer dans un cœur et un corps : sentiments, émotions et sensations, élans et recueillement.

« Je t’aime » agit à la manière d’un performatif sur la personne qui le profère, cette dernière espérant en retour la même phrase qui fera exister pleinement son propre sentiment, sentiment encore fragile, fantomatique, peu assuré, sentiment qui ne peut réellement s’affirmer que dans l’après-coup du risque d’aimer.

Structure spéculaire, en somme : j’aime vraiment, pleinement si l’autre me dit m’aimer et vice-versa : autant dire que l’intelligible, sa force réalisatrice, sa force de rayonnement se situeraient dans autrui.

On prête à autrui la force nécessaire à la pleine réalisation du désir amoureux. Une telle dépendance n’augure rien de bon, donne à penser que du caprice d’autrui dépendra tout l’avenir d’un désir d’amour.

Le risque d’aimer comporte un danger : celui d’être dépassé par celui ou celle en faveur de qui il a été pris : l’écho retentit alors plus fort que la parole initiale, et alors l’angoisse gagne qui l’a proférée, s’il ne se sent pas capable d’un élan aussi puissant.

Feedback négatif : le sentiment amoureux décroît, puis disparaît faute d’avoir pu égaler le sentiment amoureux qu’il a provoqué.

Certaines personnes amoureuses semblent regarder par-dessus notre épaule, comme au-delà de nous, comme si nous n’étions pas réellement concernés par le sentiment qu’elles déclarent ressentir à notre égard, comme si elles cherchaient par nous quelque chose de plus grand qu’elle.

Nous sommes alors des adjuvants à leur besoin compulsif d’aimer, c’est-à-dire de posséder en propre quelque chose qui n’a pas de nom, cet obscur objet du désir, la pièce manquante du puzzle qu’être tout humain vivant des interactions qu’il entretient avec son environnement, pièce vagabonde, nomade, jamais saisissable, dont on ne peut jamais savoir où la placer lorsqu’on se figure la détenir enfin.

La déception amoureuse chronique que ressentent ces amoureux de l’amour trouve son origine dans cette réalité toute simple décrite plus haut : ce qui manque manquera toujours et se doit en nous et par nous - c’est notre vigilance - de manquer toujours pour que le désir qui nous fait vivre mobilise en nous constamment les forces nécessaires à notre survie.

Satisfaire nos besoins dits élémentaires est une nécessité vitale et sacrée, et c’est dans et par le désir que nous trouvons en nous, chaque matin, la force de nous lever et de vaquer afin de satisfaire nos besoins.

Le règne de la liberté ne commence pas une fois que les humains ont le ventre plein.

On ne séjourne pas auprès de ses désirs, même dans le foyer ardent de ses rêves : on y puise l’énergie nécessaire à la vie soumise à la nécessité.

Les besoins peuvent être satisfaits ponctuellement, ils demandent l’effort d’un travail quotidien et renouvelé qui seul permet d’assurer notre subsistance.

Les désirs, eux, de toutes natures, ne vivent que de notre élan, de la confiance que nous mettons en eux, de la confiance que nous avons en nous-mêmes : les satisfaire ne suffit pas à leur existence ni à la nôtre : ils sont en-deçà de nous, forces obscures qui se réalisent dans la recherche de la satisfaction et se détruisent au moment où ils sont satisfaits.

La consommation des nourritures, l’entretien de la demeure, de l’oikos, la politique comme économie et écologie, voilà le domaine du gouvernement des besoins que l’humanité exerce bon an mal an.

Les désirs, eux, sont de l’ordre de la consumation : ils ne vivent que de se consumer et renaissent comme les besoins.

L’on songe à ce milliardaire russe qui raconte qu’il pouvait tout se payer, satisfaire tous ses besoins et toutes ses envies, et qui sombra dans une profonde dépression du fait qu’il ne trouvait plus rien à désirer. Cet homme immensément fortuné s’est acheté une équipe de football pour retrouver en lui le désir : il a pu se payer un club de football, tout en sachant qu’il ne pouvait pas acheter les résultats de son équipe : il reste ainsi suspendu à l’aléa de la compétition, suit passionnément chaque match et ainsi, ayant remis de l’aléa, du risque et de l’inconnu dans sa vie, revit de ne pas tout contrôler, de ne pas obtenir automatiquement ce qu’il désire.

 

Jean-Michel Guyot

1er octobre 2014

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