Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Des œuvres
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 septembre 2014.

oOo

Dans l’ordre du texte, passer d’une nébuleuse obsessionnelle à une galaxie constituée prend du temps, le temps d’une vie. Le processus galactique n’est d’ailleurs jamais achevé. A la mort de l’auteur, quelques lecteurs émus, quelques universitaires et critiques, dans le meilleur des cas, revisitent l’œuvre inachevée interrompue par la mort. C’est le temps des œuvres complètes. Elles ont leur utilité. Les éditions critiques se referment sur leur auteur qui n’est plus là pour se défendre, plus là pour étonner, détonner, surprendre même.
Il arrive que les œuvres complètes paraissent du vivant de l’auteur consentant, flatté de voir ainsi exposé dans toute son ampleur le travail de toute une vie.
Possibilité offerte à quelques-uns qui, en quelque sorte, se survivent. Il leur a fallu commencé tôt la carrière littéraire et se faire reconnaître. Sartre avait accepté avec quelques réticences la publication de ses romans dans la collection de la Pléiade. Enterrement de première classe, rendu possible par l’évolution de Sartre sensible dans son autobiographie " Les mots ", œuvre qui signe son adieu à la littérature de fiction.
On rencontre aussi quelques rares rescapés de la chose littéraire, sauvés du naufrage par une gloire posthume qu’ils ne pouvaient pressentir de leur vivant, leur vie ayant signé l’arrêt de mort de leur pratique littéraire. On songe bien sûr aux cas fameux de Rimbaud et de Lautréamont. En dépit de leur adieu à la littérature, ces aérolithes furent mis sur orbite. Révolutionnaires déçus, amers, morts prématurément, ils font figure de précurseurs dont on sut bien sûr après qu’ils venaient avant, selon le bon mot de Canguilhem.
Bon nombre d’œuvres qui comptent pour quelques-uns d’entre nous ont moisi dans un entrepôt, un quai de gare, ont connu une diffusion quasi nulle au moment de leur parution. Bataille n’a jamais pu vivre de sa plume.
Les œuvres rescapées, les œuvres complètes posthumes, les œuvres complètes parues du vivant de leur auteur, elles se remâchent.
Une cohérence galactique apparaît. En partie fictive, car le chaos d’une vie, ces incohérences, ces abandons et ses relances sont en partie gommés par la belle cohérence de parcours que nous proposent les œuvres complètes. Complètes, replètes.
Il faut beaucoup de patience pour parcourir les œuvres avortées, celles qui ont été abandonnées ou qui ont muté en projets menés à bien. Il ne nous reste parfois qu’un titre, quelques notes, des lettres dans lesquelles l’auteur fait part de ses intentions abandonnées en cours de route pour diverses raisons, la guerre par exemple, et pour nous Français, la défaite de 40. Catastrophes collectives ou drames privés comme dans le cas de Louis-René Des Forêts. Un changement dans l’air du temps aussi qui rend caduque une perspective et en appelle une nouvelle.
Quoi qu’il en soit, la contextualisation est rendue de plus en plus nécessaire à mesure que le cours du temps nous éloigne de la matrice sociétale qui a vu naître les œuvres consacrées par la postérité. Les œuvres, alors, deviennent aussi des bornes-témoins, des témoignages d’une époque. Façon de pressentir qu’elles ont vieilli, bien vieilli, au double sens du terme. Elles sont classiques, inoffensives, attrayantes et cardinales. Elles aident à penser " l’éternel dans le transitoire ".
Modernité et classicisme, les deux versants d’une même montagne en quelque sorte. Un pari fou tenu seulement par quelques œuvres qui résistent au temps : leur lecture peut encore heurter les âmes sensibles, on ne les lit qu’à l’université, les programmes des lycées les passent sous silence. Ainsi de Sade, Lautréamont, Bataille, Blanchot. C’est une chance pour elles.
Mais qu’en est-il des œuvres commencées tardivement, des œuvres écrites sur le tard, quand l’écrivain est tout à la fois un homme en pleine maturité et un novice en matière littéraire ?
A coup sûr, ces œuvres-là ne courent pas le risque de donner lieu à des œuvres complètes du vivant de leur auteur. Elles sont exposées aux mêmes risques que des œuvres publiées par des auteurs aguerris : indifférence du public, incompréhension, absence d’écho. Simplement, le risque encouru est moindre pour les auteurs confirmés qui jouissent d’une solide réputation sur le marché de l’édition.Il faut saluer la clairvoyance de quelques éditeurs assez hardis pour mettre sur le marché des œuvres qu’ils jugent dignes d’intérêt,en dépit du fait que l’auteur est un parfait inconnu.
Ecrire avec seulement quelques années devant soi, et derrière soi un déjà long passé n’est pas sans incidence : on écrit vite, on n’est pas sujet à l’hésitation. On trouve sa forme rapidement. On produit beaucoup, et c’est une joie. De telles œuvres ne sont pas nébuleuses : on discerne clairement en elles et par elles une intention, sinon un projet. Intention de vie, intention de frapper fort, de laisser une trace de son passage en dépit de tout.
L’indifférence est une mère nourricière. Combattre efficacement " l’être indifférencié " en donnant de la voix, c’est tout le prix accordé par l’auteur à son œuvre en construction. La galaxie s’efface devant une image mouvante. C’est celle d’un kaléidoscope qui s’enrichit année après années de formes et de couleurs nouvelles.

Jean-Michel Guyot
3 septembre 2014

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -