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La caresse
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 Article publié le 12 janvier 2014.

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Le problème avec la profondeur, c’est que, vue de près, elle n’est jamais assez profonde, et vue de loin, de haut, devrais-je dire, elle n’est que surface lisse ou écumante, bouillonnement tout au plus de ce qui se prépare, se décline ou s’achève plus bas, toujours plus bas, dans cette profondeur supposée que la surface ridée ou lisse, étale ou frissonnante laisse deviner.
A quelque profondeur que vous vous situiez, vous ne rencontrez jamais la profondeur. Vous vous trouvez seulement à un certain niveau au-dessous de la surface.
Prenez un corps.
Quoi de plus charmant que l’épiderme, quoi de plus émouvant que la peau des jours qui desquame, se détache par plaques entières ou au contraire s’affiche comme lisse, ferme et pulpeuse, laissant deviner lymphe et sang, humeurs et viscères. Toute une vie qui ne bouillonne que rarement, s’agite parfois, palpite ou gronde, en tous cas respire, remue, communique.
L’envie de déchirer à belles dents ces chairs molles ou fermes vous prend, l’envie d’y plonger à peines mains vous saisit, mais, bien élevé que vous êtes, vous vous retenez. La profondeur reste interdite, et en effet, à quoi bon sonder la profondeur, alors que la surface souriante suffit à exciter chez vous cet instinct rageur au seuil duquel vous demeurez pour ne pas tomber dans le sadisme et le cannibalisme ?
Vous devenez infiniment tendre et distant, très distant, car le corps ne s’approche que dans une distance qui vous permet de rester à sa surface. L’œil a sa part extrême dans ce jeu dans l’espace et le temps duquel l’élan de vos mains résume à lui seul ce qui palpite en vous, vous enjoint d’enfreindre délicatement la distance en pénétrant avec votre sexe le corps aimé, non pas pour le sonder ni le ravager, mais pour, encore, en ressentir l’existence toute de surface.
Eh oui, quoi que vous fassiez, vous ne ferez jamais corps avec le corps ami, et si d’aventure il vous prenait l’envie de le dévorer, vous resteriez sur votre faim, après avoir détruit l’objet de votre désir.
Pas de transubstantiation, pas de communion rituelle durant laquelle le corpus amici subsisterait en vous, assurant présence et stabilité à votre foi défaillante. Etranger à votre corps propre, irréductiblement autre, il échappe à toute prédation radieuse, à toute assomption de la présence de l’autre en l’un que vous êtes.
La dévoration détruit l’autre et sa pénétration ne donne qu’une surface autre à sentir. Frottement de deux épidermes, de deux chairs étrangères l’une à l’autre : voilà ce que l’irréductible distance vous donne à vivre, à ressentir et à aimer.
La caresse réconcilie avec l’irréductible distance qui accorde séjour et chaleur, dispense tendresse et volupté à ce corps aimé que vous désirez aimer. Autant dire que vous vous civilisez en apprenant à aimer et à respecter la distance, le hiatus, l’interruption d’être entre vous et autrui.
La caresse est à tous égards la sagesse et la politesse de l’être.

Jean-Michel Guyot
22 novembre 2013

 

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