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Les impasses de la morale kantienne du devoir
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 Article publié le 9 juin 2013.

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« …la majesté du devoir qui n’a rien à voir avec la jouissance de la vie. » - Emmanuel Kant

Ainsi donc, faire son devoir, c’est-à-dire en l’occurrence, dans l’optique kantienne, abandonner la perspective centripète du pur égoïsme au profit d’une perspective centrifuge vouée au bien d’autrui, cela revient à faire en sorte que ce soit l’autre et non moi qui jouisse de la vie…

Au nom de la morale, dit Kant.

Mais qu’arrive-t-il, si l’autre agit de manière altruiste à mon égard, au moment où j’agis de même envers lui ? Il annule mon action altruiste, en faisant en sorte que je jouisse de la vie, au moment même où, me dévouant pour lui au nom de la morale, je suis censé abandonner la jouissance de la vie pour la majesté du devoir…

C’est absurde. On voit immédiatement l’impasse où mène une morale du devoir conséquente avec elle-même.

Elle engendre une double frustration : deux personnes animées par cette même morale du sacrifice se frustrent mutuellement de deux bénéfices antithétiques :

1. le bénéfice apporté à l’autre auquel je me dévoue corps et âme pour son bien, afin qu’il jouisse de la vie : en effet, l’autre, en se dévouant pour moi, renonce à la jouissance de la vie que pourtant je lui offre en renonçant pour ma part à jouir de la vie…

2. le bénéfice que me rapporte mon action bonne : en effet, au lieu d’être dans le sentiment du devoir accompli, je suis dans la jouissance de la vie grâce à l’action d’autrui, alors même que mon action altruiste est censée m’incliner à sacrifier ma jouissance pour que l’autre jouisse…

Cette aporie passe inaperçue pour au moins deux raisons :

1. le sacrifice que je consens à faire de ma jouissance propre est susceptible de varier en intensité, en fréquence et en amplitude. De ce point de vue, le sacrifice consenti est comparable à un son déterminé par les trois paramètres que sont l’intensité, la fréquence et l’amplitude, ces trois paramètres définissant ce qu’on appelle le timbre propre à un instrument ou à une voix, en d’autres termes, ma singularité perce sous le masque du sujet moral que je veux être pour autrui, je ne puis totalement gommer, à son entier profit, qui je suis.

Il m’arrivera, par exemple, de m’adonner à la masturbation, si je suis dans l’impossibilité de jouir moi-même par l’action d’autrui que, pour ma part, je fais jouir. C’est dans cette part qu’est tout « le nœud du consenti » : même ne jouissant pas, je peux éprouver un plaisir masochiste à donner de la jouissance, sans en avoir, perspective qu’assurément Kant n’a jamais envisagée. Je peux aussi compenser l’absence de plaisir donné au moment de l’acte sexuel, en me donnant le plaisir qu’autrui ne consent pas à me donner. Un homme pourra ainsi se masturber dans le ventre de sa femme qui, de son côté, se caressera pour atteindre la jouissance…

A ce stade, il n’y a plus communication de deux singularités, mais deux sujets en présence l’un de l’autre, « contact de deux épidermes » sans âme…

2. les actions altruistes de l’un et de l’autre ne sont pas rigoureusement contemporaines ni de même nature : quelqu’un pourra pendant un long temps se dévouer corps et âme pour autrui, sans que ce dernier n’agisse pour sa part de manière altruiste, mais trouve au contraire sa jouissance non seulement dans le bénéfice qu’il tire de l’action altruiste menée à son égard, parfois avec une grande constance, voire un acharnement qui ne laisse pas d’étonner les tiers, mais aussi dans le spectacle du dévouement qui lui est offert et qui le conforte dans sa position de dominant.

Ce que je veux représenter pour lui, ce à quoi, me constituant comme sujet, je suis entièrement assujetti, pour mon malheur : un être de bien entièrement dévoué à son bien-être, ce qui peut, dans les cas extrêmes, passer par la soumission totale à ses désirs qui peuvent être de nature perverse, cela ne peut totalement faire disparaître la présentation ou l’affect de qui je suis au fond : un être de besoin et de désirs comme lui ou comme elle, à cette nuance près que l’autre - homme ou femme, installé qu’il ou qu’elle est dans la jouissance à mon entier détriment, jouit de me voir chercher un bénéfice moral dans une action bénéfique qui me nuit…

Autrui a alors beau jeu de me dire, le jour où je me plains, que « tout ça », je l’ai bien voulu, qu’après tout j’en tirais un bénéfice moral, que j’ai aimé me sacrifier, que par conséquent, j’ai eu ce que je voulais. Oui, autrui aura beau jeu de me dire qu’en me laissant me dévouer pour lui il est allé au devant de mon désir le plus cher, et qu’ainsi je ne suis pas fondé à me plaindre…

L’action altruiste à sens unique a pour effet de fortifier l’ego, et donc l’égoïsme, de la personne qui en bénéficie : elle peut se laisser aller à la paresse, imaginer que tout lui est dû pour toujours…

Il en est bien ainsi avec les enfants qui prennent tout et ne donnent rien, ce qui n’est pas répréhensible en soi, car ce qu’on leur donne et leur transmet est censé faire d’eux des adultes capable un jour de donner et de transmettre à leur tour, mais selon quelle perspective morale ? Le plus souvent, selon la perspective kantienne et judéo-chrétienne.

En revanche, certains adultes se comportent comme des enfants, ce qui est proprement inadmissible, non pas parce qu’ils pervertissent la morale kantienne qui, à défaut d’être intentionnellement perverse, autorise toutes les perversions du lien moral, mais bien parce qu’ils détruisent sciemment la singularité nue d’une personne qui se donne à eux corps et âme, en faisant d’elle l’objet de leur non-désir : « Tu me désireras dans l’exacte limite que moi j’aurai définie selon mon bon plaisir. Je ne te désire que t’interdisant de me désirer. » : ce pourrait être les paroles d’une personne égocentrique qui a su capter à son profit la morale du sacrifice.

Bien sûr, elle ne le dira jamais ainsi, mais elle agira ainsi… 

 

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