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 Article publié le 27 avril 2013.

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Au loin ?

Mais au loin, il n’y a que le lointain qui nous appelle, en vain, qui agrippe notre regard et que, par paresse, on laisse venir à soi.

L’appel du lointain, le Fernweh des romantiques allemands, voilà qui ne séduit pas qui sait que là où il ira, si loin qu’il aille, il ne trouvera que le proche, alors que c’est le lointain en tant que lointain qui est désiré. Ce déchirement est de nature romantique, au sens le plus profond du terme, il fonde notre modernité. 

Celle-ci est toute préoccupée de proche et de lointain : elle désire le lointain pour lui-même ou bien elle l’abolit en abolissant les distances. Elle fait de l’art ou bien alors des sciences et des techniques.

Quoi qu’elle fasse, la proximité reste le but à atteindre : la satisfaction du désir passe par le contact avec l’objet du désir, le désir étant déclenché par l’éloignement de l’objet qu’il s’est choisi…

En art, c’est le temps du désir qui prime, l’inaugural d’une scène qui va se dérouler en donnant à voir l’approche progressive de l’objet du désir, tandis qu’en sciences, c’est l’assimilation, la compréhension d’un phénomène qui l’emporte : les sciences mettent l’accent sur le deuxième temps, c’est-à-dire l’assimilation de l’objet du désir par le sujet connaissant, ce désir de connaissance en l’occurrence, charriant des désirs plus troubles, comme Bachelard l’a bien démontré…

L’art donne à voir le lointain comme lointain, il vise l’impossible par l’exaspération des possibles, leur épuisement, donnant ainsi à vivre, en parfait succédané de la religion - succédamné, diront d’aucuns ! - la présence d’une absence, soit l’inconnu au sens que l’entendent René Char et Georges Bataille, ces deux surréalistes dissidents, liés par l’amitié, par-delà la distance : « … je tiens l’appréhension de Dieu, fût-il sans forme et sans mode (sa vision « intellectuelle » et non sensible), pour un arrêt dans le mouvement qui nous porte à l’appréhension plus obscure de l’inconnu : d’une présence qui n’est plus distincte en rien d’une absence. », Georges Bataille, L’expérience intérieure, page 17, Oeuvres complètes, Tome V.

Quand on laisse le lointain venir à soi, quand il est mobile, ce presque rien est informe, ce point mouvant dans l’espace et qui grossit, vaguement inquiétant, il est comparable à un cavalier noir dont on ignore s’il apportera une bonne ou une mauvaise nouvelle.

Quand le visage du messager devient visible, tout est presque dit, le lointain est devenu proche, mais la proximité rassurante de la face humaine est aussitôt relayée par l’inquiétude quant au contenu du message. Reste à lire ou à entendre le message qu’il délivre, message dont il n’est que le porteur, jamais le responsable, bien que la responsabilité de sa transmission repose sur ses épaules.

Quand le message est « mauvais », comme on dit « une mauvaise nouvelle », on en veut au messager, on le confond allègrement avec le contenu du message : il y a là une vérité qui sous-tend cette attitude vindicative : l’acte de communication est ce qui change la donne, le message étant ce qui va orienter la réalité, appeler des décisions inédites, parfois lourdes de conséquences.

Le lointain est en sursis, il approche, il s’annulera dans la proximité : aussitôt que le lointain devient proche, il s’annule, et c’est un nouveau fond, un nouvel horizon qui, immédiatement se recompose. Les lointaines provinces se dessinent à l’horizon de la pensée : le souverain ou le chef, à son tour, enverront un message au loin…

C’est sans fin.

Ca se passait dans l’ancien temps, ça se passait au temps des chevaux et des malles-postes, au temps des croisades, en Europe à l’époque romaine, puis à l’époque de Charlemagne, en Chine ancienne aussi qui fut la première à inventer les relais de poste, et partout où un pouvoir suffisamment constitué pouvait instituer un régime de communication officiel, mais même dans des sociétés moins complexes, le messager existait : partout où les sociétés humaines ne vivaient plus en vase clos, en petites communautés agraires fermées, mais en cités de taille variable, s’est fait sentir le besoin d’information et de communication…

L’information, par nature, concerne la polis. A l’intérieur de la cité circulent les rumeurs, alimentées par les messages venus de l’extérieur, apportées par les nomades et par les messagers.

Mais qu’arrive-t-il maintenant que les messages sont délivrés instantanément ?

L’espace reste ce qu’il est : des milliers de kilomètres séparent telle partie du globe d’une autre, mais la rapidité à laquelle les messages sont délivrés donnent l’impression que les distances sont abolies. La réactivité est considérablement accrue. Les décisions prises en fonction des informations reçues sont mises en action avec une grande rapidité, mais quand, par exemple, c’est une opération militaire qui est décidée, le facteur espace reprend le dessus : on ne peut pas déplacer des troupes en un éclair.

Au fond, le trop-plein, l’excès même, d’informations, le minute après minute, rend l’action plus aléatoire, celle-ci doit constamment se réorienter en fonction des nouvelles informations, les décisions doivent être prises à la hâte, et l’on sait que la précipitation est mauvaise conseillère. Ceci étant dit, une philosophie politique, des principes économiques clairs, bref la rationalité technique constitue un arrière-fond propre à guider l’action, même si celle-ci est contrainte par la rapidité de la transmission des informations à avoir le nez collé sur l’immédiat.

Bien sûr, des actions peuvent être longuement ourdies avant d’être mises en œuvre, après accumulation d’informations.

La désinformation, dans ce processus de collecte d’informations, bien connue des services secrets, a son rôle à jouer : désinformer l’adversaire est devenu au cours du vingtième siècle une activité militaire à part entière, au moins aussi importante qu’en temps de conflit la destruction du réseau de communication de l’ennemi…

Paralyser un réseau de communication équivaut à empêcher l’adversaire de prendre des décisions, à affoler son action en le rendant « aveugle ».

L’abolition des distances par la transmission instantanée d’informations obtenues par satellite et avions espions type Awaks ou fureteurs, permet de ne pas aller au contact de l’ennemi. L’éclaireur des anciennes armées, au moins dans un premier temps, n’a plus lieu d’être, il est avantageusement remplacé par la technique.

L’éclaireur qui avance en territoire ennemi interviendra lors de la phase d’approche, précédée par le pilonnage et le bombardement, destinés à détruire les centres névralgiques d’une nation ennemie. L’éclaireur moderne est bardé de technique d’informations qu’il peut transmettre en temps réel.

Les informations transmises par satellite ou par avion, interprétées à l’aide de l’informatique, paraissent plus fiables, en ce qu’elles ne sont plus transmises par témoignage, encore que celui-ci existe encore : le travail de renseignement, l’infiltration de groupes terroristes est essentiel aussi…

De manière générale, l’on peut donc énoncer le paradoxe suivant : les techniques modernes d’information annulent la distance, tout en permettant de ne pas aller au contact, même si l’action, elle, passera, tôt ou tard, par une phase de combat rapproché, au corps à corps.

Mais qu’arrive-t-il quand ce sont des amis qui, loin l’un de l’autre, se parlent à distance ?

La fameuse distance manipulaire, héritée de l’armée romaine, soit la distance communément définie par la présence de dix hommes rassemblés autour de leur chef, qui leur donne des ordres, est tombée en désuétude. Le face à face n’est plus indispensable pour se parler.

On peut parler à un ami distant de plusieurs milliers de kilomètres instantanément, pour autant la distance n’est pas abolie : seule la parole voyage, traverse les mers et les océans, et cette parole, parfois troublante, cette parole qui peut être amoureuse, n’a qu’elle-même pour appui : le corps n’est pas présent, seule la voix ou le message écrit attestent qu’une personne à l’autre bout de la planète est bien là.

La personne lointaine est à la fois là, par la voix ou l’écrit instantané, et là-bas, son corps étant absent. Il peut en résulter une grande frustration : la personne est là sans être là, ni présente ni absente, réduite à sa parole écrite ou à sa voix, le désir déclenché par la distance que l’on désire abolir en s’unissant à l’objet du désir, à l’être aimé, en est exacerbé.

La perspective de l’art décrite plus haut : « une présence qui n’est plus distincte en rien d’une absence », inaugurée par la mort de Dieu, est paradoxalement inscrite dans les faits par la technique, dont on a suggéré plus haut qu’elle était l’instrument qui permettait de faire du proche avec du lointain, par assimilation de l’objet par le sujet connaissant !

La bonne frustration, c’est celle qui nous amène à nous rapprocher de la personne qu’on aime : la satisfaction peut être plus ou moins immédiate, mais elle est assurée, quand deux personnes qui s’aiment, peuvent non seulement se parler, mais aussi se regarder, se toucher et faire l’amour ensemble…

Les moyens modernes de communication neutralisent la dichotomie présence/absence au profit d’une quasi présence qui exacerbe l’absence effective. On ne parle presque plus par lettre. L’échange épistolaire qui laisse le temps de la réflexion, qui engage sur la voie de la lenteur et qui incline à relater des événements récents avec le léger recul anticipé que donne le temps que prendra la lettre à parvenir à son destinataire, tout cela n’est plus qu’un lointain souvenir, qui peut inspirer la nostalgie.

Le passéisme n’est pas de mise. Il faut « être absolument moderne », comme le dit Rimbaud avec ironie.

La communication à distance à l’ère moderne donne ainsi à vivre, par la technique, une expérience authentiquement athée de l’absence, absence qui ne se distingue en rien d’une présence, car il faut renverser la proposition bataillienne, afin de donner à comprendre ceci : le moment techno-scientifique de l’assimilation, de la plus grande proximité possible - l’intimité du savoir dans la fusion du sujet connaissant et de l’objet connu - est mis au service d’une expérience du lointain qui reste lointain, mais cette expérience ouvre aussi sur la nécessité, qui se dit et se redit à longueur d’emails et de conversations instantanées à distance entre gens qui s’aiment, d’être enfin présents l’un à l’autre.

S’aimer exacerbe le sentiment de distance que le désir abolit pour un temps en l’exacerbant : seul le plaisir fait taire cette tension, pour un temps, un temps seulement, et c’est heureux ainsi, car ce n’est que la distance, même infime, qui déclenche le désir, le besoin de communication aussi bien, fondateur d’une ouverture à l’autre aimé pour l’inconnu qu’il partage avec nous, partage qui reconduit le couple aimant à cette expérience fondatrice de leur rapport au monde vécu ensemble : l’intuition vécue charnellement et dans la parole d’un inconnu, non pas transcendantal, comme dans l’ancienne théologie, mais immanent à leur être qui se communique cet inconnu qu’ils sont l’un pour l’autre : se connaître, y compris au sens biblique, n’exclut pas, en amour, cette expérience de l’inconnu, en tous points comparable, quand elle est authentique, c’est-à-dire vécue à la fois intensément et durablement, à cette expérience que propose l’art : l’expérience du lointain comme lointain, mais dans la proximité la plus grande, l’affirmation intense du continuum humain, cher à Bataille…

L’inconnu, alors, fait du bien, c’est un délice qui se fait caresses et étreintes, jouissance et excitation : c’est la communication à son sommet, quand plaisir et désir échangent leur temps, en rimant ensemble.

De ce rythme ternaire - désir, plaisir, désir - il faut dire qu’il est la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus exaltant…

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