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 Article publié le 29 mai 2012.

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C’est ainsi qu’il eut à répondre d’une philosophie qui ne se suffisait pas à elle-même.

Il se mit donc à écrire pour contredire la suffisance qu’on lui prêtait.

C’est ainsi qu’il fit l’expérience pérenne de ses limites : en son absence, ses écrits semblaient se suffire à eux-mêmes, parlaient d’eux-mêmes en un double sens qu’il ne se lassait pas d’interroger quand il écrivait sous la dictée de sa pensée.

Mais la pensée, elle, d’où lui venait ce qu’elle proférait pour le dicter dans le même temps à son prétendu maître et serviteur ?

Là, dans le déjà dit qui ne fait pas totalité, mais auquel il appartient comme tout un chacun, déjà dit, déjà vu, déjà entendu qui appelle la redite, c’est-à-dire l’écart, la noblesse de l’écart qui distingue.

Ce qui te permet de t’élever, ce n’est pas la hauteur, bien réelle ou de pure fiction, mais l’essor qui s’est préparé de longue date dans les successifs reniements de tes élans, c’est qu’en effet tu préfèreras toujours aux horizons lointains, qui s’estompent fatalement dans le brouillage qu’en propose le monde ambiant, la verticalité, véritable colonne vertébrale de ta parole : comme si les vertèbres qui constituent ta colonne t’incitaient, depuis que tu es en âge de marcher, à non seulement marcher et rester droit sur tes bases, mais aussi à constamment te hisser à la limite de ton être propre, et ainsi, éprouvant tes limites, à respirer - c’est proprement ce que tu appelles ton inspiration - ce qui, dans la hauteur, aspire à te rabattre vers les hommes et les femmes qui désirent partager avec toi cette limite du propre que tous et toutes vous éprouvez dans l’appel de la hauteur et que tu appelles interruption d’être. M’intéresse le moment où la musique à venir - à ce qu’il semble tout au moins : c’est l’espoir qui se fait jour et chair en tout concert - hésite encore dans les bruits du monde qui l’inspire ou dont elle s’inspire, on ne sait.

Cette hésitation est perceptible au plus haut point dans la « musique » inchoative et inchaotive de Throbbing Gristle.

Et que me vaut cette liberté qui s’exerce dans l’existence en commun ? Une série infinie de figures s’agite à la limite de la vision qu’induit cette musique extrême, comme si tout le possible du réel, absolument tout le possible, émergeait là sous nos yeux qui écoutent pour montrer cela et rien que cela : la condition humaine.

La transcendance comme exercice spirituel me permettant d’échapper à l’immanence, non contente de s’appuyer sur elle en fondant sur elle le mécontentement qu’elle est toute entière, constitue à son tour un être immanent qu’il importerait d’atteindre.

Ce serait donc le repos après bien des efforts consentis.

Ceci, très exactement, n’est pas de mon ressort. J’entends ne pas rebondir sur le matelas de la transcendance, si élastique soit-il. Il ne me suffit pas de tomber malade pour douter de Dieu, il faut que toute pensée de Dieu me rende malade pour appeler ce viatique : le refus viscéral de toute transcendance et le refus conjoint de toute communauté organique immanente.

Volonté de transmission, de transmissibilité, voilà ce qu’est l’espace académique : qui s’y inscrit, de par sa puissance intellectuelle reconnue - titres universitaires, honneurs - affirme qu’il entend être entendu en interrompant la parole oraculaire du poète ou du littérateur au profit d’une exposition raisonnée de ses fins et de ses moyens mise au service d’une recherche singulière/commune, ce qui implique une pédagogie, un enseignement, c’est-à-dire une compromission de la pensée écrite qui se risque à la parole publique, sachant que celle-ci s’appuie légitimement sur un corpus écrit qui a fait ses preuves, approuvé qu’il est continûment par la communauté universitaire à travers des publications qui donnent lieu à ces actions publiques que sont les cours dispensés au sein de l’université.

Au temps des études sanctionnées par un titre universitaire qui confère le droit d’enseigner succède le temps de la parole enseignante au sein de laquelle s’éprouve, se creuse et se cherche une pensée vivante qui s’interrompt en inventant ces jalons que sont les multiples publications auxquelles elle s’astreint pour asseoir sa légitimité. Il s’agit, en somme, de pouvoir continuer à enseigner afin de pouvoir continuer à pouvoir chercher.

Démarche à tous égards admirable quand elle débouche sur une parole ouverte qui refuse de s’enfermer dans le confort de son cours et de ses cours, mais se risque dans les eaux de ce qu’il faut bien appeler une création.

Marcher, réfléchir, lire, parler, écouter de la musique, autant d’expériences si simples en apparence, mais qui me donnent toutes à sentir la limite de qui je suis, limite heureuse qui m’ajointe à autrui, à qui me plaît, au contact duquel, limite contre limite, j’éprouve la singularité de l’être en jeu dans l’être en commun.

L’être en commun est souvent muet voire mutique, aussi louées soient les musiques et les chansons, les actes de toutes natures et les écrits qui nous donnent la parole, de celle qu’on éprouve comme plus grande que nous et que nous nous efforçons de ne pas ramener à une commune mesure.

La commune mesure ne réside que dans l’exigence toujours singulière de l’essor qui se hisse à hauteur d’existence : celle-là est à partager outre mesure pour qu’une chance soit laissée à tous et à toutes d’atteindre celle-ci, d’où la nécessité de faire prendre conscience aux jeunes esprits que tous les espoirs leur sont permis pourvu qu’ils consentent à cet effort humain par excellence qu’est la recherche de l’essor qui leur donnera de la joie.

C’est ainsi que, très jeune, devant une belle journée qui s’annonçait, je souhaitais plus que tout me montrer digne d’elle, comme s’il ne me suffisait pas de profiter de cette belle journée, mais aussi et surtout qu’à travers moi, à travers elle aussi bien, se dessinât un sens situé comme hors du monde et cependant là, entre nous.

D’où cet écrit, aujourd’hui qu’il fait si beau.

 

Jean-Michel Guyot
28 mai 2012

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