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 Article publié le 14 décembre 2009.

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« Plus d’une fois il m’est advenu d’entrevoir l’automne du cerveau, le dénouement de la conscience, la dernière scène de la raison, puis une lumière qui me glaçait le sang ! » - Cioran, Syllogismes de l’amertume.

 

-1-

D’une émotion, que faire, sinon la vivre et puis en parler ou bien alors la taire, peut-être par pudeur ou par peur des réactions que l’on ne manquera pas de susciter ?

La vivre, a priori, quoi de plus naturel ? Mais en parler, quoi de plus difficile ?

L’émotion passée, comme l’orage ou la tempête, on se survit ; l’émotion si intense, si ravageante qu’elle fût, nous laisse devant un souvenir que l’on chérit, à moins… à moins que l’émotion qui nous a saisis ne fût, ne soit encore, par le fait qu’elle perdure en nous jusqu’à nous rendre mutique, si forte, si imposante et si prégnante qu’elle nous laisse sans voix, sans désir d’expression aucun, en un mot : encore absents à nous-mêmes dans la plus grande concentration de nous-mêmes, nœud intolérable, nœud gordien qu’il faudra trancher, comme l’on tranche dans le vif du sujet par une décision sans appel, mais non sans conséquences dans nos rapports à autrui… 

Traumatismes graves après un accident, événements extrêmes où la mort nous a frôlés, autant d’expériences qui suspendent le temps, nous laissant indéfiniment devant notre impuissance à faire face à cette soudaine netteté qui s’est refermée sur nous comme la nuit enveloppe le jour…

Mais peut-on encore, en pareils cas, parler d’émotions ? Ce qui nous a coupé le souffle au moins au moment où nous l’avons vécu, a menacé notre vie ou celles d’êtres chers, tout événement provoqué par nous ou purement subi, qui nous a laissé au seuil de la mort, peuvent subsister en nous sans qu’il soit en notre pouvoir d’en bien parler ou même d’en parler tout court.

On suffoque rien que d’y penser ; la pensée s’embue, se ternit, nous laisse dans un grand malaise : impression de régresser dans un avant dire sous le poids d’un trop à dire qui nous excède, dont nous ne sommes pas maître. Perte de la maîtrise du langage : plus de recul face à un événement traumatique si prégnant qu’il sait se faire oublier pour mieux nous empoisonner la vie en tournant à l’obsession diffuse, à l’idée fixe constamment masquée dans les gestes de tous les jours. L’obsession, c’est nous tout entier, ce tout inaccessible et incessible à la fois…

Expérience d’une métonymie du vivant : tout est déplacé… Impossible de parler en images, toutes métaphores tuées dans l’œuf au profit exclusif d’un travail métonymique invisible qui nous déporte sans cesse vers un ailleurs passionnément désiré pour ce qu’il est : le lieu introuvable où le temps s’est arrêté pour nous.

Moment de vérité où la vérité s’est anéantie au moment où elle s’est révélée à nous en nous disloquant. Vérité disloquée, suffocante : disloquacité du corps sans voix qui n’a plus nulle part où aller en lui-même. Tourner en rond à l’intérieur de soi, jusqu’au vertige, à la recherche d’une issue, ainsi faire l’expérience d’une certaine possibilité de vivre qui a vécu…

Nous sommes morts à une certaine possibilité d’être nous-mêmes alors… L’intervention d’autrui devient nécessaire pour que nous cessions de nous déplacer en nous-mêmes à la recherche d’un centre introuvable : « Get My Heart Back Together Again ! Rassemblez les morceaux de mon cœur ! » C’est le cri muet de toute personne qui a subi un traumatisme. 

« Sans aller jusque-là », il est, en tous cas, des émotions dont on se serait bien passé ; ce sont celles, à n’en pas douter, qui ne passent pas, nous laissent, au mieux, un goût amer dans la bouche, parfois vont jusqu’à nous obséder, mais il n’en est pas ainsi exactement : c’est nous qui sommes « le moteur » et « le comburant » de cette obsession qui se confond avec nous, bien que celle-ci soit comme l’aveu ébahi que quelque chose de plus puissant que nous, de trop fort, quelque chose d’exaltant, de brûlant et de destructeur, qui, pour tout dire, a menacé de nous détruire, pour nous laisser dans l’entre-deux de la perplexité.

Nous sommes alors sur la corde raide ; notre esprit vacille, hésite entre folie et raison garder, opte souvent pour ce moyen terme qu’est la déraison raisonneuse : la folie habillée de mots, pauvres vêtements, haillons diaphanes posés sur notre corps par où passe une lumière mortifère qui n’éclaire plus…

Au seuil de la transparence, entre lucidité et expérience foncière de la nuit, notre esprit vagabonde et puis, à la fin, menace de s’effondrer… Menace parfois si longue à venir, si lointaine dans son imminence même qu’elle use une personne « jusqu’à la corde » qui alors, alors seulement, après des années d’expectative, peut se briser net.

Quelquefois, ironie du sort : nous nous en sommes sortis, nous avons survécu, avec désormais ce poids sur le cœur dont on ne sait ni ne veut de longtemps décider s’il nous pèse parce qu’il figure en nous comme un événement tellement puissant qu’il nous laisse sans voix ou bien s’il a révélé en nous une faille, une faiblesse tellement grande que la combler est l’impossible même parce que ce comble de faiblesse est désormais tout ce qui nous comble et nous maintient en vie, horreur comblée, comble de l’horreur de l’extase – la sortie hors de soi - advenu le temps d’un éclair ou bien longuement, le temps, en tous cas, d’être frappé comme par Apollon.

Apollon… Ce qui symbolise pour moi le trop-plein, la plénitude désastreuse de la lumière et de son « mystère », trop grand pour celui qui l’a vécu, parce qu’étant, peut-être, le lieu qui récuse tous les lieux – sorte de non-lieu que subit le « sujet », dans son corps absenté, d’une expérience de ce qui est antérieur à la lumière, et qui ne peut se « révéler » qu’obscurément à celui qui a voulu faire la lumière, toute la lumière, sur le « mystère de vivre ici et maintenant », soit très exactement, à mon sens, l’expérience du divin que fit Hölderlin : « Apoll hat mich geschlagen : Apollon m’a frappé » Une telle expérience ne se vit qu’aux confins de la mort, là où la mort et la vie mêlent leurs eaux… Cerveau pétrifié, corps de pierre que n’use plus le temps vécu, abandon à ce qui n’est pas soi dans la plus grande, la plus douloureuse certitude de soi. « 

 

 

 

 

-2-

 

Je brûle de communiquer l’émotion heureuse ou malheureuse que j’ai ressentie, mais que puis-je communiquer en définitive ? Des souvenirs, un fantôme d’émotion…

Je pourrai raffiner sur les circonstances, parler de moi d’abondance, me mettre en valeur ou me faire tout petit : rien n’y fera, je serai toujours « à côté » parce que l’émotion m’a « lâché ». Me voici seul en compagnie des mots, en présence de personnes attentives et bien disposées à mon égard, mais rien n’y fait : impossible de leur faire revivre cette émotion que je ne revis pas moi-même, que je me contenterai de relater. Contentement qui m’exaspère si je veux être honnête avec moi-même et avec les autres… Ma sincérité peut être totale, elle n’est pas en cause. L’émotion est passée, en parler au passé est tout ce qu’il m’en reste et je dois « faire avec ce reste »…

Pourtant, l’orage a bien eu lieu et j’en étais le centre exquis ! Cette image suggère bien que mon corps et mon « moi » - c’est même chose ! - quand je suis ému, tendent, sinon à épouser les dimensions de l’univers – quelle infatuation ce serait ! Quelle inflation grenouillesque d’un moi devenu hyperbolique dans un corps transporté, tremblant, aux dimensions devenues certes incertaines, floues, pour tout dire dénuées d’importance, mais « bien là » – du moins à « éclater » comme l’on dit, par exemple, que notre cœur explose de joie, moment où l’on ne sait plus très bien (et n’a cure de savoir…) si c’est le monde qui m’envahit ou bien « moi » - mon corps qui dit « je » - dont les limites, subitement, s’estompent, moment crucial qui confine parfois à ce qui est appelé du mot pompeux d’extase.

L’émotion triste, le deuil provoque plutôt un repli sur soi, un recueillement qui peut néanmoins prendre une forme collective, tandis que la joie, l’enthousiasme sont des expansions de notre personne où la communication « s’emballe », devient floue : nous sommes comme portés par une vague de joie plus forte que nous. La chape de plomb, l’écrasement de la douleur versus la légèreté aérienne d’un corps qui dit « je », devenu flottant, pour quelques instants réellement « entre ciel et terre »…

L’émotion, unique, ravageante, et si indélébile qu’elle soit, m’a quitté pour toujours… Commence alors le temps de la récurrence langagière : de l’émotion que j’ai ressentie, je parle d’abondance, et puis de moins en moins… Je finis par l’enfouir en moi, je la remise dans un coin de ma mémoire.

C’est lassant de toujours répéter la même chose surtout quand on ne sait pas au juste comment être juste avec son émotion. On n’a pas trouvé les mots, tous si banals et si communs, pour rendre cette émotion unique qui nous a saisis pour finalement nous transir. Au moment de la vivre, la joie qui nous a transportés nous a fait frayer avec quelque chose de plus grand que nous, et, quand nous tentons d’en parler, le souci s’insinue en nous de faire la part belle à cette « transcendance » : le sujet du verbe s’émouvoir tend à s’effacer devant l’émotion qu’il a ressentie et qu’il ressent désormais comme plus important que lui, plus important parce que peut-être plus significatif… Au moment où il est ému, le sujet tend à s’oublier pour laisser parler l’émotion pure…

On peut se sentir « lavé » par une telle expérience. Il est bon de rire, par exemple, on expulse ainsi hors de soi tout un vécu pesant, des minutes d’ennui, des heures de songerie creuses, des journées entières sans autre horizon que le train-train quotidien… Le rire, la franche rigolade restaurent un avenir, me mettent de bonne humeur quand ils sont suscités par d’autres que moi qui ont su me faire rire alors que je m’y attendais pas du tout parce que j’étais d’humeur maussade… Le rire de bon cœur (quand on ne rit pas des autres : le rire mauvais si facilement partagé, le rire moqueur qui rejette les uns pour solidariser les autres) est souvent un rire partagé, un rire collectif. Il arrive aussi qu’il éclate dans la solitude parce que l’évidence s’impose à nous que d’autres peuvent rire de la même chose que nous, comme devant la télévision, par exemple…

Rire ensemble, au théâtre, au cinéma, quoi de plus sain ? Plus rien n’a d’importance que notre rire, relancé de plus belle par le rire des autres. Le fou rire qui m’a un jour secoué en regardant une pièce de Machiavel, « La Mandragore », je ne peux pas l’oublier parce que je l’ai partagé avec ma mère, un soir, tard devant la télévision… Pendant quelques instants, nous avons oublié ensemble tous nos soucis pour ne laisser parler, ensemble, que notre joie de vivre.

Le rire est une émotion partagée le plus souvent, disais-je, mais pas toujours : l’on peut certes rire seul à la lecture d’un passage drôle dans un livre ou devant la télévision. Reste que certaines émotions, dont au premier chef le rire, le fou rire, ne sont pas la propriété exclusive d’une personne ; ces émotions-là, on ne veillera pas sur elle comme sur un trésor personnel, on ne les aura pas vécues comme uniques… Pour autant, il est d’autres émotions qui ne concernent que moi.

Mais sont-elles si uniques que cela, ces émotions chéries ? A les communiquer, je cours le risque de les trahir en les coulant dans le moule des mots et des expressions qui servent à exprimer tout et n’importe quoi. Pis encore, on me comprend, on ose me dire : « Moi aussi, j’ai ressenti la même chose en… »

Horreur ! Je n’étais donc pas seul à ressentir ce que d’autres, déjà, ont ressenti ! Ceux qui m’écoutent et m’approuvent parce qu’ils se retrouvent dans ce que je raconte me volent mon émotion. Je la galvaude en en parlant et je m’expose à un démenti cinglant qui prend la forme d’une approbation : Non, décidemment, je ne suis pas unique, la preuve : on me comprend ! Bien mal m’en a pris de vouloir ainsi me singulariser en narrant ce que j’ai ressenti !

L’émotion est toujours singulière. Est-elle pour autant incommunicable ? Avec un peu de talent, je parviens aisément à en rendre compte, mais je voudrais plus  : je voudrais la revivre avec les mots pour la dire. La dire, c’est toujours, dans la redite, le ressassement, la mal dire en l’enrobant dans une pâte rhétorique à la portée de tous et de toutes. Mais il faudrait savoir ce que je veux à la fin ! Suis-je désireux de la communiquer pour la savourer avec les autres, auquel cas il me faut en passer par le langage, user de mots et de tournures qui appartiennent à tous et à toutes ou au contraire n’ai-je qu’une envie : la garder à part moi comme un trésor inaccessible ? Perdue pour perdue, autant tenter le tout pour le tout : la communiquer.

Il n’y a pas de moyen terme : je la communique ou bien je la garde pour moi. Je la garde pour moi comme un trésor qui m’est inaccessible : j’ai été « ce sésame, ouvre-toi ! » qui a permis à l’émotion de s’engouffrer en moi, mais maintenant que l’émotion a reflué, je reste sans voix, incapable de proférer la formule juste qui m’ouvrirait à nouveau les portes de l’émotion ou alors j’ai l’impression désagréable de bavarder, de « faire des phrases » à cent lieues de ce qui m’occupe.

Il y a un abîme infranchissable entre ce que j’ai vécu sans mots, sans voix, hors langage et ce que j’en puis rapporter avec des mots… Drame banal de l’incommunicabilité : le langage porte l’être en commun ; c’est mon appartenance à l’humanité, et l’être en commun aussi qui excède même l’humanité, qui me poussent irrépressiblement à communiquer ce que j’ai vécu ; ne rien communiquer, c’est m’exclure de facto de la communauté des hommes et des femmes, et c’est manquer à l’existence en général avec laquelle je communique par tout mon corps, à commencer par la voix. Je puis me murer dans mon humanité jubilatoire ou souffrante, peu importe, le spectacle que je donne de moi, bien que j’en aie, (expression qui ne m’est pas familiere) est celui d’un homme ou d’une femme replié sur soi, peu enclin à communiquer ; on m’en voudra pour sûr, on se méfiera de moi…

Mais que m’arrive-t-il quand j’en parle ? L’émotion que j’ai ressentie, unique, singulière, toujours circonstanciée, il me faut la couler dans la pâte des mots pour la rendre commune. Paradoxe de ma démarche : le singulier est converti en commun. Que reste-t-il alors de la singularité ? Est-ce si important que cela qu’elle reste singulière ? Ne vaut-il pas mieux la communiquer, surtout si la signification qu’elle a prise pour moi, pendant et après, excède ma personne ?

Je fais l’expérience de la communauté négative quand je tente de partager mes émotions. Certains peuvent rester complètement étrangers à mon propos, n’y rien comprendre : c’est de l’hébreu pour eux. D’autres encore sympathisent ; ils établissent un parallèle avec ce qu’ils ont vécu « de leur côté ».

Les circonstances ont beau avoir été différentes, l’émotion que j’ai ressentie, d’autres peuvent aussi l’avoir ressentie avant moi et pourront la ressentir après moi. La singularité n’est pas l’exception ni l’extraordinaire. Dans un cas de figure comme dans l’autre, je fais l’expérience de l’altérité : personne ne peut se mettre à ma place.

Ce qui n’est pas moi, là où ma personne s’arrête, c’est très exactement le néant, soit l’interruption d’être, mais ce néant, ce qui n’est pas moi, cesse très exactement là où les autres commencent d’exister pour moi. Les autres, ce n’est pas rien, même si le néant seul est la condition sine qua non de leur apparoir. Un abîme me sépare des autres ; c’est ça une communauté négative : les autres peuvent vivre la même chose que moi, mais je suis seul - mais pas le seul ! - à vivre ce que je vis, à avoir vécu ce que j’ai vécu…

Je ne suis pas le seul à avoir pleuré à l’écoute de telle musique ou de tel témoignage, mais je suis seul à vivre ce que je vis déjà au passé et que bientôt il me faut raconter pour le sauver de l’oubli. C’est important pour moi parce que cette émotion m’a révélé une vérité plus grande que moi qui m’a ravagé. C’est ce ravage que je veux narrer, ce naufrage de moi, cet abîme de perplexité qui m’a laissé sans voix et qu’il me faut communiquer bien que les mots me manquent.

Les mots me manquent au moment même où je les ai tous à ma disposition pour en faire usage parce qu’ils me renvoient à moi-même qui étais sans mots au moment où l’émotion m’a saisi, et puis, je voudrais passionnément faire taire ma petite personne au profit d’une parole singulière où pût advenir une seconde fois, dans la parole cette fois-ci, la parfaite adéquation de ce que j’ai ressenti dans ma singularité et de cette vérité qui m’a heurté en se révélant à moi. Ma petite personne, je veux qu’elle s’efface devant la grande personne que je suis devenue le temps d’être ému, et dont il faut bien qu’il reste « quelque chose », très exactement : ce que j’en puis dire…

Certes, les mots sont disponibles, tous sans exception. Ils ne manquent que ceux qui ne me manquent pas, ceux que j’ignore, ceux que je n’ai pas fait miens parce que je ne l’ai ai pas appris. C’est ce manque au milieu de la pléthore qui me sauve : le manque, dont j’ai conscience sans pouvoir le définir et a fortiori le combler, m’incite à penser qu’en étant plus habile, c’est-à-dire plus riche de mots, je pourrais m’en sortir, faire état et étalage de ce que j’ai à dire et que j’ai l’impression de dire si mal.

C’est que, me racontant, j’ai déjà quitté le langage outil : je fais presque de la littérature, je tombe dans l’autobiographie instantanée et ses pièges : la défaillance mémorielle, la confusion des personnes, des lieux et des dates. Je ne suis plus dans l’émotion pure dès que je ne la ressens plus, mais maintenant, c’est encore pire : je me trompe peut-être, même, et surtout, si je développe des trésors de rhétorique pour soutenir mon expression et rendre à la fois intelligible et agréable ce que j’ai à dire de moi. L’expression sans fard, elle aussi, ne me sauve pas : quoi que je dise, il me faut le dire à ma manière ; j’engage toute ma personne dans une certaine version des faits, ces faits qui ne sont arrivés qu’à moi, qui sont moi et dont je dois proposer une version qui n’appartient qu’à moi.

De moi, que reste-t-il au moment où j’en parle ? Un sujet parlant qui tente de faire état de ce qui l’a transi pour lui révéler une vérité plus grande que lui, une vérité devant laquelle on souhaite passionnément s’effacer… Projet voué à l’échec : il me faut revenir à moi après l’émotion pour pouvoir en parler ; je ne puis évacuer aussi facilement le sujet du verbe émouvoir, surtout si j’use de la voix passive.

« Cette musique m’a ému. » On imagine mal quelqu’un dire : « Cette musique a ému. », sauf à suggérer qu’elle a ému tout un auditoire.

Cette émotion qui m’a étreint et que je tente plus ou moins adroitement de communiquer, il a bien fallu qu’elle en passe par moi… Libre à moi, à moi seul, d’y voir plus qu’un état psychique et physique intense, libre à moi d’y voir la manifestation d’une vérité plus grande que moi. Il reste qu’il me faut me rendre à cette évidence première : ce n’est pas arrivé qu’à moi et ça n’est arrivé qu’à moi ; ce qui s’est révélé à moi, d’autres aussi en ont subi la révélation.

Il ne sert à rien alors de se lamenter sur la pauvreté du langage commun, à rien de me dire unique, même s’il en est ainsi, à rien de vouloir à tout prix faire fi de ma personne afin de mieux « faire passer le message ». Le message, tout le monde est à même de le comprendre, et l’on attend de moi que je sois « personnel », sincère, sans faux fuyants, au plus proche de ce que j’ai à dire et qui ma paraît si important.

Pas de meilleure manière de se mettre en valeur que de clamer que l’on est rien et que le message est tout ! La modestie, en l’occurrence, est toujours fausse. Modestie qui est l’aveu d’une prudence : le message n’a jamais le beau rôle…

Bien sûr, certaines expériences ne sont pas courantes ni banales, pourtant, si extraordinaires soient-elles, il est loisible d’en parler au moins même si les autres ne peuvent comprendre de quoi il retourne. L’émotion, fugace par nature, a tout emporté au moment où je l’ai ressentie ; elle peut avoir aboli la notion du temps, le retour sur soi est alors le plus douloureux…

Une expérience pénible, en revanche, a pu durer longtemps, s’étaler dans le temps et me marquer à vie à un point tel que j’ai eu l’impression, la vivant, de ne plus faire partie de la communauté des hommes. Je puis alors me taire obstinément et tenter d’oublier. Pour quoi faire ? Pour rejoindre la communauté des hommes qui ne comprendront jamais. Cette expérience qui m’a fait être ce que je suis maintenant, je ne la renie pas, mais il me faut me taire pour ne pas être rejeté, c’est une sage décision, mais, tôt ou tard, je serai rattrapé par mon passé : il me faudra parler pour que la lumière soit faite. C’est que le temps a passé et avec lui les langues, d’autres que la mienne, se sont déliées : les bourreaux sont plus prompts à parler, le temps venu, quand ils sentent que les temps changent, leur redeviennent favorables…

Gardons-nous de confondre émotion et expérience ! De l’émotion, il arrivera que l’on parle froidement, avec un grand recul, ce qui contribuera grandement à faire d’elle quelque chose de l’ordre d’un événement, à la fois banal et singulier. D’une expérience, au contraire, il m’arrivera de ne pouvoir en parler tant l’émotion qu’elle suscite en moi est grande… En parler, si j’y parviens, me serre la gorge, m’arrache à la fin des larmes qu’il vaut mieux ne pas retenir. Je suscite alors une intense émotion à mon tour. La parole cesse, pour un temps au moins… Pourtant, il me faut parler à nouveau, pour témoigner de ce que ce fut.

L’émotion qui s’empare de moi, je peux la maîtriser, je ne dois en aucun cas la mépriser… Elle est peut-être la vérité ultime de ce qu’il m’a été donné de vivre et que je peine tant à dire.

Quant à l’expérience, il n’en reste que quelques mots, quelques phrases pour résumer des minutes délicieuses, des heures bienheureuses, des semaines de silence, des mois, voire des années de peine ou d’allégresse… Quelle dérision ! Et pourtant, il ne saurait être question de demander aux autres d’en passer par où je suis passé pour qu’ils me comprennent.

Le langage m’est d’une aide si précieuse : je puis en quelques mots exprimer non pas le temps qui n’en finissait pas – l’absence d’issue – ni l’espace où s’est déroulé le drame, mais ce que j’ai vécu et enduré, jour après jour, sans jamais pouvoir exprimer « le seconde après seconde » de cette expérience où j’ai fait dans le même temps l’expérience de la cruauté du temps et de la cruauté des hommes. Je ne puis proposer qu’ « un raccourci à travers temps ».

Des hommes et du temps, il ne reste rien, alors je puis aussi bien achever l’œuvre du temps, et ainsi le résumer en quelques mots, lui, qui se résume à n’être plus rien du tout que ce tout évanescent, absent maintenant, qui ne peut que se borner à laisser une trace indélébile en moi. Je suis son seul témoin…

Le temps a laissé une trace en moi ; c’est cette trace seule qu’il m’est loisible de relater avec force détails ou au contraire de manière allusive. Je suis tout entier celui ou celle qui a vécu « les événements » ; je dois m’employer à en dégager le sens qu’ils ont désormais pour moi, en admettant et en faisant comprendre aussi que ce qui n’avait peut-être aucun sens au moment où je l’ai vécu en acquiert un désormais, maintenant que j’en parle. Le non-sens lui-même fait sens à présent : je m’arrêtera sans doute au seuil de l’inexplicable, mais au moins j’aurai parlé, témoigné, rendu compte d’une expérience totale qui m’a transi, expérience qui a pu me conduire au-devant d’un monde dénué totalement d’émotions, mais dont je parle désormais la gorge serrée, les yeux embués de larmes… Ainsi, certaines expériences, ne peuvent se relater qu’avec émotion : c’est la relation même de telle ou telle expérience qui, alors, est émouvante et éprouvante pour moi et ceux qui m’écoutent. Le « compte rendu d’expérience », le témoignage me mettent au cœur d’une manière d’être paradoxale : je parle et je suis ému dans le même temps, preuve s’il en était besoin que le langage n’est pas l’ennemi de l’émotion, qu’il en est, tout au contraire, la cheville ouvrière. Que d’émotions peuvent passer par les mots !

 

-3-

De cette petite déambulation à froid au pays des émotions, que retenir ? Nous savons que toutes les émotions, sans exceptions, sont communicables et qu’il y a, pour cela, un prix à payer, peut-être exorbitant pour les personnes qui veillent jalousement sur elles : il faut en parler… Parler de ses émotions froidement ou avec passion, la gorge serrée, les larmes aux yeux, peu importe, implique une distance prise avec l’émotion, distance qu’il faut qualifier de temporelle : c’est le temps qui me sépare de telle ou telle émotion qui rend possible une « explication » avec le « déjà vécu », même si le vécu fait parfois retour si violemment qu’il me submerge. Les souvenirs alors deviennent si présents à mon esprit qu’ils me coupent la parole…

Parler, dans cette stricte perspective, c’est faire l’épreuve du temps qui a passé et qui passe dans mon discours : le temps se contracte, se resserre sur « l’essentiel » qui peut tenir en quelques mots, si circonstancié que puisse être mon propos. Le temps est, entre autres, cette béance qui exige que je la remplisse de mots. Je suis plein de temps… Ce n’était que cela, et je désespère d’en dégager la signification profonde ; la profondeur est morte, il ne reste que la surface abyssale des choses d’ici et de maintenant qui menace de m’engloutir à nouveau. Autre lieu, autre drame…

L’essentiel de l’émotion, qu’est-il ? C’est là toute la question, que je rencontre au cours de mon « investigation », tout au long de ma narration. C’est une véritable « Auseinandersetzung » au cours de laquelle je fais la part des choses : je détermine ce qui me revient et ce qui est de l’ordre de l’événement…

Je tends, dans un premier temps, à mettre en valeur ma personne quand je me laisse aller à parler de ce que j’ai ressenti en quelques circonstances que ce soit. Prendre l’initiative d’évoquer mes émotions, ceci dit, m’engage derechef sur la voie d’une mise à l’écart de ma personne au profit de ce que j’ai ressenti : c’est l’émotion, non pas sans moi, mais avec moi, c’est-à-dire l’émotion reine, l’émotion pure, interchangeable, communicable, partageable avec d’autres qui ont peut-être vécu la même chose que moi, mais à leur façon, que je cherche à exprimer.

Faisant cela, je rencontre le problème de la mise en mots de ce que j’ai à dire : l’émotion est un fait qui m’a mis en rapport avec moi-même, c’est un dialogue entre moi avant et moi après l’émotion, au moment où je l’évoque, mais c’est aussi, le temps de vivre cette émotion, un événement singulier, peut-être insolite, qui peut d’ores et déjà être communicatif : le rire appelle le rire, mes larmes les larmes des autres.

Au moment de vivre une émotion, et aussi après coup, je ne veux retenir que cela : l’événement qu’est l’émotion, soit la mise en rapport de moi avec quelque chose de plus grand que moi qui fut l’objet, mais non le centre, d’un événement émouvant ou éprouvant. Toute émotion tend à ignorer la différence centre/ périphérie, moi/les autres, moi/le monde… C’est déjà, même dans la solitude, un événement qui regarde les autres, « quelque chose » que je ne peux pas garder pour moi.

La mise à l’écart de ma personne n’est pas à prendre à la légère : je veux réellement m’effacer devant l’émotion quand je l’évoque, mimant ainsi le mouvement de vivre qui m’a saisi, mais cette fois-ci par le biais du langage qui exige de moi maîtrise et concentration…

Parler de moi, à quoi bon ? Je puis me « faire mousser », « faire l’intéressant », à des fins professionnelles ou non : une « star », par exemple, parle beaucoup de soi pour se faire de la publicité, susciter la sympathie, paraître « humaine », c’est-à-dire comme tout le monde, mais avec ce petit plus, cette aura si particulière dévolue aux « élus », à ceux et celles qui vivent sur un plan extraordinaire des choses ordinaires…

Consentir à parler de soi, c’est prendre un risque : celui d’être rejeté ou bien « phagocyté » : « Mais qu’est-ce qu’il raconte celui-là ? » ou bien alors « Lui aussi l’a dit, vous voyez bien que j’ai raison ! » Toute confidence peut servir les uns ou les autres ; elle peut aussi se retourner contre moi, donner des clefs de compréhension à des gens mal intentionnés qui désirent me manipuler ou manipuler d’autres que moi…

Je prends aussi un risque par rapport à moi-même : je puis être tout à fait sincère et ne pas trouver les mots justes, ne pas être compris, entendu comme je souhaitais l’être, auquel cas il me faudra peut-être m’expliquer à nouveau et courir encore le risque de renforcer le malentendu au lieu de le dissiper ! Quoi qu’il en soit, c’est un « beau risque » : quand j’ose parler de mes émotions, de ce qui, à travers elles, est important pour moi, je fais acte de communication, je m’ouvre aux autres…

L’ouverture n’a aucune valeur en soi : il faut savoir choisir ses interlocuteurs, ne pas « jeter des perles aux cochons » ! Parler de soi pour susciter la sympathie, c’est le fond de l’affaire, pour sortir de cette solitude tout en y restant, parce qu’elle est irrémédiable. Je ne demande à personne de se mettre à ma place, de vivre ce que j’ai vécu à proprement parler, mais parler aux autres de ce que j’ai ressenti et aussi de ce que je ressens après avoir vécu des événements bouleversants, c’est faire acte d’optimisme foncier : je suis diablement seul, irrémédiablement, mais les autres tout autant que moi ! Il n’empêche que de toi à moi ça communique par les yeux et les oreilles, par la peau et la bouche, par la parole et le baiser, par un geste de la main ou une caresse.

Tout cela ne dit qu’une chose : je suis seul, mais cette solitude est la condition sine qua non pour vivre quelque chose, et dans le même temps, cela dit : ce qui m’est arrivé, cette émotion dont je te parle, ces événements bouleversants que j’évoque pour toi, ils n’ont de sens pour moi que si j’accepte d’en faire état, ils n’ont de valeur pour moi que si, dans un élan, je t’en parle sans retenue…

Je puis n’être, dans ces moments-là, que littérature raturée, n’empêche que j’ai commencé à sortir de moi et c’est là l’essentiel pour que fleurisse cette angoisse ourdie par moi, angoisse sourde qui m’a rendu muet si longtemps quand, durant toutes ces années, je ne voyais plus clair en moi. Voir est tout ce que je désire, mais je le sais de source sûre : ne compte que l’instant décisif où mes images s’effaceront devant les mots que nous échangeront.

 

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