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Les catégories psycho-physiologiques de veille et de sommeil dans « Les Vigiles » de Tahar Djaout.
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 Article publié le 11 juillet 2008.

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Les catégories psycho-physiologiques de veille et de sommeil dans « Les Vigiles » de Tahar Djaout.

 

Le sommeil, nous dit le dictionnaire entre autres considérations générales, est un état physiologique caractérisé essentiellement par la cessation de l’activité sensitivo-motrice d’un être vivant. On peut ainsi lire dans le Trésor de la langue française que le sommeil est « [la] cessation périodique et immédiatement réversible de l’activité sensitivo-motrice, indispensable à la restauration des fonctions organiques. Le sommeil le plus complet est celui où toute la vie externe, les sensations, la perception, l’imagination, la mémoire, le jugement, la locomotion et la voix sont suspendus »  Si l’on s’en tenait à cette définition liminaire nous pourrions avancer par antithèse que la vigilance, de laquelle naît de proche en proche la figure du vigile, va se caractériser par une tension physiologique et mentale telle qu’elle combat le relâchement des sens, autant dire celui du corps tout entier qui, au lieu de se laisser aller à l’étalement, au contraire se raidit littéralement dans sa forme musculaire la plus abrupte et se ramasse dans son implantation spatiale. Pris dans cette acception antithétique, le sommeil, alors même qu’il représente par ailleurs le substrat réparateur du préjudice subi par le corps du fait de l’état de veille cyclique, risque ainsi de jouer contre la vigilance de ce dernier. De sorte que l’on pourrait dire plus délibérément que le sommeil est ce qui s’oppose au monde, qu’il dissout. De cette disparition du monde du sensible consécutive à l’état de sommeil découle au moins une chose : le sommeil dispose d’une certaine façon de la capacité consubstantielle de tromper jusqu’à la vigilance de la vigilance puisque celle-ci, n’ayant plus conscience de son existence, va laisser vacant le terrain de sa propre manifestation. De sorte que le sommeil va organiser sa déperdition par ceci même qu’il va tout faire pour entraîner le sujet qui en est dépositaire vers un état voisin de la mort où par un principe physique au sens le plus littéral de ce terme il tendrait à se relâcher, autant dire à baisser la garde. Bien malchanceux alors celui qui, de la perte de sa vigilance qui lui faisait office de garde-fou, se trouverait par là même en posture d’hypothéquer ses chances et ses intérêts de vivant. Si tel était le cas, malgré tout, le verdict qui ne manquera de le frapper est sans appel : il s’évanouit, au sens de la chute d’un corps qui tombe de lui-même, dans la mort, c’est-à-dire, dans la perte irrémédiable du souvenir de soi.

Ainsi donc, le sommeil dans la chape de plomb qu’il fait tomber sur un individu n’est ni une absence à soi, ni un oubli ou encore un simple attribut de la mort mais se met véritablement à mimer les propriétés intrinsèques de la mort. Il devient la mort. Naturellement tout le monde ne subit pas cette loi qui cependant apparaît inéluctable pour certains. Avant de mourir chacun sait que le corps s’épuise à chercher à vivre ; il s’épuise à chercher dans la vie ce par quoi il puisse tant soit peu échapper à la mort. C’est ainsi que la fortune de celui pour qui le corps se dresse comme une sentinelle, comme un vigile semble être faite par cette conscience inouïe de son existant corporel. Lui ne perd pas une miette du spectacle qu’est sa vie. Il ne perd rien et, qui plus est, il gagne ce faisant à se souvenir. Il se souvient de son corps chaque minute qu’il le vit, non pas tant seulement dans son rapport à l’ici et maintenant mais également par ce qu’en ont été les multiples cheminements qui l’ont forcé à forger son être toujours. Alors, maintenir son corps et ses sens à l’état de veille, c’est opter pour la raison ; c’est élire le vivant duquel on n’a pas perdu le souvenir. Or, on ne se souvient que dans la vie, dans un état permanent de conscience et d’objectivation de la présence à soi. Quelque imprécis qu’ait pu être ce souvenir brouillé dans l’inconscient, c’est encore dans la vie du corps qu’il s’exprime. « Le vigile » est ainsi condamné à vivre perpétuellement son corps dans la disqualification du sommeil tant celui-ci attend de pied ferme, comme dans un jeu qui s’apparenterait à celui du chat et de la souris, le moment opportun pour qu’à son tour il s’abatte sur le vivant de son corps. Voici comment, trente années après l’élargissement de la tutelle coloniale, le personnage emblématique des Vigiles de Tahar Djaout appréhende-t-il son environnement immédiat et qui vite devient le corrélat d’un phénomène bien plus large.

Menouar s’attarde encore un peu, écoutant comme une bête à l’affût, une douleur trifouillant dans ses entrailles, les bruits ténus de la nuit, procession de cris étouffés, de glissements stratégiques, d’embuscades microscopiques ou de fuites désordonnées. Un monde semblable à celui des hommes et parallèle à lui est là qui lutte pour sa survie, qui ourdit ses intrigues et monte ses pièges. (15)

S’agglomèrent les êtres et les animaux et se confondent ; tantôt victimes, tantôt bourreaux. Cette faune, tapie dans les replis de la nuit, n’incarne pas seulement cette animalité inquisitoriale, produit de pouvoirs occultes, qui vient poser une chape de plomb sur les rêves rentrés de millions de gens tenus à l’écart du monde mais encore préfigure-t-elle a contrario ces mêmes gens ainsi mis à l’index et qui obscurément organisent leur riposte. Et de cette lutte sans merci où chacun ne veut céder en rien à l’autre résulte un phénomène d’ébullition qui, quelquefois ressemble à un ronflement sidéral, partant, assourdissant dont on n’est jamais sûr s’il est le signe du vivant ou du renoncement du vivant. « Il pense souvent à sa mère, une femme d’une méfiance inimaginable, qui ne laissait jamais rien ouvert chez elle, pas même la fenêtre de sa chambre, et inspectait avant de se mettre au lit les moindres recoins de la maison. » (14)

Le sommeil, chacun se souvenant du fameux « il dort » de Rimbaud qui fait accomplir un détour à la mort par le vivant pour souligner le caractère le plus absurde et intolérable de celle-ci, se laisserait donc de manière signifiante coïncider avec la mort. Ce ne serait donc point mensonge puisqu’en dormant le soldat rimbaldien nous dit qu’il dort du sommeil du juste. Il reste une question fondamentale qui se pose et s’impose aux Vigiles : pourquoi continuer une veille si ardente dans l’Algérie de l’indépendance alors même que chacun est en droit de s’attendre à bénéficier d’un sommeil réparateur après une si longue nuit qui se succédait à elle-même durant tant d’années de guerre ? Qu’est-ce qui fait que de son attribut de vivant – puisqu’aussi bien les morts ne dorment pas - le sommeil induit-il la mort ? Y eut-il d’autre moyen pour l’auteur de dire que de leur vigilance décalée, sublimement anachronique devrait naître la vigilance du texte lui-même ? En tout état de cause, le vigile, tout occupé à faire honneur à sa vigilance, concasse les événements (c’est encore une façon de les organiser en hurlement de loup qui vous tient en alerte perpétuelle) qu’il ne veut à aucun prix laisser s’évaporer de la mémoire qu’il croit collective au point de se murer dans une espèce de fascination de soi par un volontarisme révolutionnaire par raccroc (l’action combattante qu’il a passablement vécue lors de la guerre), au point de se laisser consumer par elle. À lui demander de s’expliquer sur cette alerte paroxystique, il s’indignera de ce que la question même puisse être posée. En somme, il ne sait pas répondre. Il ne sait pas s’expliquer au fond de lui-même quelle est vraiment la nature de cette sourde menace qui lui commande à sursauter au moindre effleurement. Confusément, il sent que sa vigilance a à voir avec l’histoire incomprise, histoire inexpliquée mais toujours explicable, histoire programmée mais n’apparaissant que dans son aspect le plus réfractaire, tant qu’à dire embryonnaire ou vertigineux. Sa vigilance a été à bonne école, elle qui était condamnée à être frappée d’une emprunte indélébile :

« Et voici que, trois décennies plus tard, s’anime devant Menouard Ziada le fantôme de Moh Saïd, que sourd au fond de ses entrailles la peur de se laisser surprendre et recevoir une rafale. »

Par petites foulées, cette vigilance qui lui parcourt le corps dont elle en a définitivement fait le siège finira ainsi par le figer. Figées lui apparaissent, toutes choses égales, ses certitudes de première heure qui deviennent de proche en proche floues et contrariées dans leur habillage patriotique. De ce figement qui lui vient à la manière d’un lot de consolation de sa vigilance sublimée, et au moment où il est convaincu que c’est du sommeil dont il faut se méfier, lui apparaît alors cette même vigilance comme une coquille vide, une aberration. Il lui faut alors par exemple fuir les espaces clos en souvenir du confinement ancien.

« Paradoxalement, il se sent plus en sécurité à l’air libre qu’á l’abri d’une maison […] Lorsqu’ayant retardé au possible le moment de sa claustration, le vieux se voit obligé de monter les marches qui mènent vers sa chambre. » (14-15)

Dans le récit des Vigiles, il y aura toujours cette scène inaugurale de l’horreur coloniale en train de se commettre au vu et au su de tous. Comme au spectacle. Décor : un village isolé. L’événement : une opération de ratissage de l’armée coloniale qui vire au cauchemar pour les habitants. Il y eut l’arrêt de mort signé par le petit muret que ne put franchir le pauvre Moh Saïd dans sa fuite éperdu pour tenter d’échapper aux balles assassines : « Menouard Ziada n’aurait voulu à aucun prix qu’on le surprît entre quatre murs. » Il le sait au fond de lui mais il n’a plus le loisir de faire machine arrière maintenant qu’il a décidé de lui consacrer toute son énergie ; maintenant que celle-ci est devenue sa seule raison d’être. Cette vigilance ainsi évidée de son contenu actuel qu’il a du mal à définir, il va entreprendre de la remplir par le souvenir des drames passés : 

« Menouar Ziada se tenait là tremblant, les yeux exorbités, le cœur coincé dans la gorge, incapable de respirer. Bien qu’il ait dépassé trente ans, c’était la première fois qu’il assistait à une mort violente. »

C’était au village natal. Il y a longtemps. Mais Menouard Ziada ne pense pas en des termes vagues et imprécis. Il ne saurait simplement se résoudre à penser : c’est comme si c’était hier. C’ÉTAIT hier. Et comme chacun sait : Hier, C’EST maintenant. C’EST TOUJOURS. Il est comme Toundi qui, dans un effet de mise en abyme d’un journal intime racontant un autre journal, va consigner cette phrase : « Ces blancs savent tout conserver…J’ai retrouvé ce coup de pied que me donna le père Gilbert parce qu’il m’avait aperçu en train de le singer dans la sacristie. J’en ai senti à nouveau une brûlure aux fesses. C’est curieux, moi qui croyais l’avoir oublié… » (Ferdinand Oyono, Une vie de boy). Ici l’écriture, le témoignage écrit comme un legs aux générations futures ; là, la vigilance qui se dresse comme une page toujours ouverte sur l’histoire à conserver jalousement avant de pouvoir la dire. Voilà ramassé en une formule glaciale ce que c’est que d’être un « vigile ». Et c’est peu dire qu’en vertu de cette vigilance, l’amnésie est insoutenable car « la vue d’un cadavre lui était insoutenable. » (13) Ce cadavre-là plus qu’un autre. Le soldat de l’armée d’occupation avait donc tiré sans hésitation sur « le simple d’esprit », « l’idiot du village ». Du coup, la responsabilité collective de l’occupant s’y est toute engagée, elle-même emmurée dans ce coup de feu. Ce n’est plus tant « un jeune soldat, tremblant comme une feuille, désarçonné et terrifié par le cri [poussé par le villageois], avait appuyé sur la détente. » mais c’est solidairement avec la machinerie coloniale, avec son assentiment à elle qui le mit là pour qu’il tire, malgré sa jeunesse (entendons son inexpérience voire son innocence), malgré son humanité de laquelle il n’est pas dépossédé par celui qui nous raconte cette histoire.

« Et quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable des sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. » préviendra Jean-Paul Sartre.

En vertu de quoi, Djaout nous amène par ce cas-là précis, d’apparence isolé, à poser plus conséquemment le problème en des termes plus radicaux, plus structurels. Et si par-delà le soldat qui ouvre le feu sur un homme sans défense et apeuré, c’est toute l’humanité des puissants qui se met à avoir peur d’un « simple d’esprit » ? D’où découlerait un curieux amalgame, une sorte d’hiérarchisation de la peur : celle du soldat (qui croit s’en défaire en tirant) ; celle du villageois (qui en mourant le renvoie à l’absurdité de son geste qui consiste à tirer sur un homme à terre). À cette ir-responsabilité individuelle vient se greffer alors l’immonde bête collective. Ce faisant, du point de vue du colonisé, seule demeure la responsabilité collective d’un pays qui a entrepris d’en asservir un autre. Il ruminera la seule phrase qui vaille : Ils ont osé.

« Le pauvre Moh Saïd se contorsionnait par terre comme une bête fraîchement égorgée lorsqu’un soldat, trouvant sans doute le spectacle insupportable, s’approcha du supplicié et pointa sa mitraillette vers la tête. Deux coups partirent, et le corps fut secoué d’une dernière convulsion. »

Ainsi donc peut s’humaniser l’horreur. Ainsi s’équivalent en se neutralisant les uns les autres les actes les plus opposés sur la surface plane de la terre. Puisque le second soldat a abrégé les souffrances insupportables du malheureux infligé par son camarade de bataillon, il ne le tue pas parce que celui-ci est devenu une bête souffrante et agonisante mais encore prétendra-t-il avoir agi de la sorte, au nom de la haute idée qu’il se fait de l’Humain. C’est en achevant le travail que le soldat pense ramener la victime à la communauté humaine. Or, il la ramène à cela seul qui est sa drôle d’humanité qui consistait en définitive à tuer un homme bel et bien deux fois. Cela se passe alors comme si cette humanité a choisi de s’exprimer négativement. Une humanité de bourreau en quelque sorte. Je ne puis te garder la vie sauve (en vertu de ma soumission aux lois de la guerre édictées par les états-majors) mais je ferai en sorte que tu meurs conformément à l’idée que je me fais de la dignité humaine. Si l’on tue, tout au moins vous en conviendrez de ce que nous possédions l’art de donner la mort la plus digne. Il reste Menouard Ziada et tous les autres villageois et au-delà d’eux tous les opprimés de cette terre qui viendront faire brouiller cette belle vision humaniste de l’humain mis en souffrance. Pour eux, il n’y a pas de doute : la formidable machine coloniale, quoique drapée de sa plus belle étoffe universaliste, s’est néanmoins affolée au point d’exécuter de sang froid un « simple d’esprit », un innocent ; au point de donner le spectacle le plus à même de jurer contre ses propres principes. Il faut noter ainsi « [que] le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-­même en bête. » (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme). En tout état de cause, ce que le texte de Djaout cherche à nous dire c’est qu’en achevant un agonisant comme une bête, la puissance coloniale s’est du même coup montrée sous son vrai jour. Voulant traquer le monstre en l’autre, elle a pris elle-même la forme d’un monstre au cœur sensible. « Monsieur, m’a-t-il dit, pardon ! Est-ce que je vous ai fait mal ? » Et le condamné d’ajouter : « Ces bourreaux sont des hommes très doux. » (Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné)

Quelle est donc cette sale guerre qui pouvait justifier ainsi une telle horreur ? Pour celui qui fut précipité au milieu du tumulte, il n’y avait pas d’explication intelligible mais une résolution. Cette horreur est sûrement fédératrice parmi ceux qui la subissaient. Elle est à l’origine d’un acte fondateur : transcender la peur qu’elle cherche pourtant à instaurer. Elle ne tolère plus au supplicié réel ou potentiel, actuel ou à venir, de balancer. De sorte que personne ne pouvait être positivement tenu à l’écart du brasier en se soustrayant à la mêlée. Il est une vérité à laquelle la guerre oblige toujours tôt ou tard tous ses protagonistes – victimes comme coupables : elle force les uns comme les autres à la regarder en face. La machine, d’apparence trop bien réglée, s’affola de sa propre logique meurtrière et précipita dans le maquis, celui qui se sait véritablement terrassé par la peur ; pour ne plus lui permettre de revenir jamais. Tel est le seul remède que put trouver le personnage de Ziada et qui consiste précisément à fuir le spectacle insoutenable de la mort pour aller se jeter dans une autre forme de mort. Celle-là, il la croit plus librement consentie. Il a décidé de « rejoindre les maquisards, les combattants de la liberté. » (13) Trente années plus tard, Menouard Ziada ne peut toujours pas trouver le sommeil. Il est entré définitivement dans le corps du malheureux Moh. En tuant de sang froid le « simple d’esprit », la guerre a irrémédiablement tué le sommeil en lui. Il le sait maintenant et toujours il l’a su. Les démons du crime ancien dont il était le témoin impuissant viennent le hanter chaque fois que le rideau de la nuit tente de tomber sur ses yeux. Être vigile n’est donc pas tant de s’ériger en gardien du présent que de se voir prisonnier d’une mémoire qui ne laisse aucun répit.

 

Tahar Djaout ouvre son texte sur la question de la résistance à l‘occupant qu’il choisit finalement de prendre à rebrousse-poil. Aussi la thèse qu’il prône est –elle simple : on ne naît ni combattant ni encore moins héros. La notion de « libre arbitre » pulvérisée sous la plume de Nietzche a ici tout son sens.

« Celui qui veut est passablement convaincu que la volonté et l’acte ne sont qu’en en quelque manière ; il attribue à la volonté elle-même la réussite et l’accomplissement de l’acte volontaire, et jouit du même coup du sentiment accru de puissance que tout succès apporte avec soi. « Libre arbitre », tel est le mot qui désigne ce complexe état d’euphorie du sujet voulant, qui commande et s’identifie à la fois avec l’exécuteur de l’action, qui goûte au plaisir de triompher des résistances, tout en estimant que c’est sa volonté qui les surmonte. »[1]

 Il entreprend alors de battre en brèche le discours culturaliste et essentialiste en matière de lutte contre l’occupant qui consiste à fabriquer des machines révolutionnaires, quelque légitime qu’ait été leur aspiration à se sauver, tout aussi désincarnées que celles véhiculées par le camp d’en face. Le lyrisme patriotique voudrait et réclamerait de l’héroïsme. Un combattant est déjà martyr avant d’avoir combattu car avant d’être homme il a vocation à devenir martyr. Il le serait donc a priori guidé par cette volonté maîtresse de son destin. Celle-là seule lui commanderait à se surpasser dans l’intérêt supérieur - de survie - de la nation. La tension introduite par ces modalités de sacrifice confine à l’oxymoron obtenu à partir de la combinatoire intrinsèque de vie et de mort. C’est un peu comme si, décidant de combattre, je décidais en même temps de lier ma vie à ma mort. Or, le personnage de Ziada (dont la temporalité est faite d’un présent chevillé à un passé) semble faire figure de rouage grippant. Celui-là même qui va enrayer la machine à produire du mythe. Pour cet « ancien combattant », on le voit aisément, courage, bravoure et détermination ne sont que des concepts nés dans les traités révolutionnaires. Ce sont de bons mots de tête. Jamais une phraséologie telle que celle-là ne saurait parler à son humanité et encore moins à sa peur. Lui ne se gargarise pas d’avoir rejoint le clan des maquisards mu par de hautes considérations patriotiques. Il n’a pas conçu son engagement depuis une prise de conscience rompue à la grammaire révolutionnaire.

« Ziada reconnaîtra toujours, avec beaucoup d’humilité, en son for intérieur, qu’il avait accompli cet acte non pas par une quelconque conscience patriotique (de tels concepts naîtraient surtout une fois la guerre gagnée) mais par la peur irraisonnée des militaires. »

Maintenant, il semble bien que cette rétraction de l’aveu qui se lit là encore négativement a contre lui cet œil inquisitorial, celui de la personne morale du pays à défendre. Il n’a de cesse de le scruter et de surveiller la moindre de ses déclarations. Or, un Ziada démultiplié devient in fine l’expression d’une espèce de refoulé collectif qui saigne en-dedans sans trouver jamais aucune voie d’irrigation extérieure. Il n’empêche que Ziada sera celui qui d’en bas a osé pour tous les autres qui sont demeurés silencieux et dont le silence même entérine la parole autorisée, autant dire celle d’en-haut. Contre cette autorité suprême du commandement révolutionnaire, ce villageois va s’engager dans le maquis en charriant ses peurs et ses angoisses. Il le fera précisément en leur nom au lieu que ce soit au nom du courage et de la bravoure qui ne se décrètent pas. Pas même l’auguste cause commune ne parviendra à lui enlever ses peurs tant que celle-ci méprisera le doute qui s’insinue dans le corps. Il demeurera, en dépit de tout, homme et en tant que tel il semble demander qu’on ne l’appréhende point en-dehors de sa subjectivité. À lutter contre l’ennemi, pourquoi ne devrait-il pas le faire aussi au nom de ces peurs-là et de ces angoisses-là ? C’est alors que Djaout fait ainsi voler en éclat un certain mythe du combattant Éternel et Juste pour nous proposer de s’intéresser aux hommes de chair et de sang. Il fait dire à son personnage qu’il est en effet possible de se trouver au maquis sans concepts préétablis ni d’emblée se prévaloir d’une conscience patriotique. En somme, la peur a noué le ventre de Ziada et s’est ainsi logée dans sa chair. Si l’on se tournait encore du côté de Nietzche nous verrions que là aussi il a réservé un sort semblable au « je » dans le fameux « je pense » en posant que ce quelque chose auquel on attribue mécaniquement (héritage de la grammaire traditionnelle, ajoutera-t-il) la propriété de « penser » a bien des chances d’être indépendant du « je » dont il ne conviendrait pas de le réduire à la simple arithmétique de la corrélation,

[puisqu’]une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier[2] la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Quelque chose pense mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas ‘une certitude immédiate’ » (35)

Cette peur qui habite le personnage de Ziada est irascible et à ce titre ne pourrait lui monter à la tête comme cela d’un coup sans qu’il y ait une série d’opérations psycho-physiologiques qui viennent compliquer son mal être face au monde en général et non point uniquement face à un événement singulier, fut-il un meurtre en train de s’accomplir sous ses yeux. Elle est même irraisonnée et ne saurait obéir à une quelconque loi programmatique. Non point d’ailleurs que la résistance à l’oppression, après ce spectacle tragique, ne se pense mais la réduire, pour des besoins de mythification, à une volonté rationalisée reviendrait à l’amputer de toutes ses valeurs ajoutées. Il y aurait, au contraire, à prendre en considération d’autres possibles de cet acte d’engagement ou d’autres « hypothèses » pour reprendre Nietzche. Naturellement, il est à parier qu’il se trouvera toujours des gens que l’aveu de Menouar Ziada aura scandalisés et pourra encore aujourd’hui continuer à scandaliser au point de chercher à le reconnaître parmi leurs voisins, leurs proches. Se peut-il d’avoir peur en temps de guerre ? Se peut-il n’être qu’un homme lors même que le destin collectif vous confectionne l’habit sacrificiel du héros, du martyr ? Se peut-il qu’au nom d’un idéal sublimé l’on puisse se contenter d’être simplement humain ? Qu’il y eut aussi des trouillards, des traîtres, des salauds et des tortionnaires dans les rangs des « combattants de la Liberté », voilà un blasphème. La révolution sacrée ne se prévaut que des exploits héroïques, ne marche qu’au milieu d’une moisson de lauriers, ne se met au garde-à-vous qu’au son des chants glorieux de la mère-patrie. Elle cache ses faiblesses, qui pourtant ne demanderaient qu’à se dissoudre dans l’image de l’humain, pour s’empresser d’afficher ses prétendues vertus. La révolution accomplie existerait-elle ? Serait-elle donc condamnée à être celle-là même qui érige le sommeil oublieux en institution d’État ? La question semble nous être posée de manière cruciale par Tahar Djaout dans ce texte. Il faudrait donc aux Algériens y revenir sans cesse s’ils veulent comprendre en quoi leur pays a sciemment continué à se fourvoyer en s’abreuvant insatiablement du nectar de la révolution accomplie.

Maintenant, ce détour par la dimension psychophysiologique d’un sujet face aux états entremêlés de veille et de sommeil - pour quelque étonnant qu’il puisse paraître aux premiers abords dans ce qui est une étude sociopolitique de l’Algérie postcoloniale - ne nous semble pas pour autant fortuit. Les Vigiles de Tahar Djaout est une constante interrogation de ces catégories psycho-physiologiques pour ainsi dire à l’état brut en ce que, d’un côté, elles sont susceptibles de faire émerger en amont la problématique de l’impensé historique, en même temps qu’elles permettent, d’un autre côté, le traitement du réel ou de sa représentation en termes tout à la fois cosmiques et métaphysiques eux-mêmes pris dans un jeu d’antagonisme structurant : jour et nuit ; sommeil et veille ; peur panique et exhortation d’un courage héroïque puis exacerbation des entités vie et mort. Les signes et les espaces où se pense l’histoire de l’Algérie ont dans ce texte à voir avec le corps physique, le corps pris entre quatre murs, le corps ravagé par l’insomnie, le corps sur la brèche, le corps dans un espace de fuite impossible. Comment en effet s’émanciper de son propre corps que l’on porte sur son dos comme à la fois le lieu du supplice et du salut ? Certes la cafetière, cette parade contre la baisse de vigilance, est là mais elle ne fonctionne en réalité que comme alibi, comme artefact de cette impossibilité existentielle à trouver un sommeil d’apaisement au sein de catégories physiologiques traditionnelles qui auraient dû permettre au corps de s’affaisser dans un aban-don – de soi. Quand il s’agit de narrer la vérité immédiate du corps ainsi devenu corps social, c’est aux mythes et à la grande histoire que Tahar Djaout fait appel, pour les déconstruire, pour les dépasser, pour se coller au réel du corps « ce bien précieux » que tout le monde peut sentir.

« Il est sûr que la cafetière toujours à portée de la main et dont il use jusqu’à une heure tardive n’y est pour rien. Le tremblement vient de beaucoup plus loin dans le corps et la mémoire. » 

Les Vigiles, c’est donc le récit d’événements qui ont commencé il y a longtemps mais dont le souvenir reste vivace et les blessures non cicatrisées. Et des blessures il y en a de toutes sortes qui se bousculent dans la mémoire : la barbarie coloniale, des héros sans héroïsme, des slogans postcoloniaux qui gravent dans le marbre des carrefours, sur tous les frontons officiels la peur panique de l’ordre ancien qui revient, qui (dit-on dans les cercles fermés du pouvoir) n’est jamais parti tant qu’on a des millions de Ziada à maintenir en état de culpabilité permanente, la subjectivité à jamais diluée dans la communauté nationale, vouée au déterminisme du destin non moins national. Finalement, ce personnage de Ziada est assez symptomatique par cela même qu’il se trouve emmuré dans l’impossibilité de s’affranchir de cette histoire officielle qui continue de lui assourdir les oreilles au risque de lui crever les tympans. Pire, cette histoire qui s’est écrit malgré lui et finalement comme contre lui vient boucher tous les canaux de son énonciation actuelle et à rebours de ce qui devait normalement advenir. Là où il serait plutôt naturellement attendu qu’après l’indépendance (Djaout lui préférera le terme de souveraineté nationale anticipant ironiquement sur cette nation trop vite construite sur les ruines du colonialisme, et masquant difficilement son artificialité tant que les comptes anciens n’ont pas été soldés) le climat soit plus à l’apaisement puisqu’en l’espèce le combat livré trouve sa source dans un mieux-être futur. Or, Tahar Djaout nous dit précisément que tout n’a pas été soldé dans cette histoire-là, les bilans pas encore établis et aussi bien les responsabilités individuelles que collectives n’ont-elles jamais été pleinement assumées. À insister sur cette notion « d’ancien combattant », Djaout donne presque à pulvériser l’épithète ancien devenant quasiment tautologique puisque le combat, ne semblant ne jamais devoir s’arrêter, les catégorisations antinomiques ancien/nouveau volent en éclat. À insister sur cette notion de celui qui fut (cet ancien), c’est non pas tant, comme on pourrait imaginer, le caractère possiblement dépréciatif de l’adjectif ancien que sa réactualisation dans ce procès de ce qui se décide maintenant (c’est-à-dire une fois l’indépendance acquise) qui importe pour Djaout. 

Après avoir longtemps été prisonnier de l’ordre colonial, Ziada l’est différemment mais tout autant sous le nouvel ordre révolutionnaire dont le langage nourri de purs concepts vient bousculer son univers référentiel qui s’articule autour des deux seules notions consubstantielles : combat et liberté. L’ironie de l’histoire est qu’il a le sentiment de porter son émancipation et son élargissement de la tutelle étrangère comme un fardeau. Ainsi, la vision des peuples à disposer d’eux-mêmes qui pourtant devrait cimenter son moi restauré lui revient en pleine face exactement comme à parler de corde dans la maison d’un pendu. De ce constat d’échec de la Grande histoire, sa vigilance lui paraît n’être rien d’autre qu’une sublimation de sa propre perte, à lui simple mortel, qui le jette ainsi à corps perdu, autant dire à tombeau ouvert, dans la sauvegarde d’un temple vide. Cette désincarnation de la nation incapable d’émerger - du chaos qui aurait dû lui est propice - fait de lui une victime fascinée par son propre bourreau. Son échec lui vient de ce qu’il abandonne, une fois la guerre terminée, sa fragilité et ses contradictions de combattant malgré lui au profit d’un discours surfait, un discours dicté qui l’enserre au point de l’étouffer. Après avoir refusé d’être instrumentalisé par la rhétorique guerrière qui le destinait à l’héroïsme, Ziada présente la figure archétypale du berger sous-prolétarisé qui a été poussé à épouser comme tous ses « frères » de lutte la ligne la plus étroite du Parti une fois acquise la certitude de « s’installer aux abords de la capitale convoitée. » (18). Pire, il se voit agir après l’indépendance en vigile animé par de « bonnes raisons » (l’ennemi est toujours là qui attend) pour se dédouaner d’une certaine façon d’avoir combattu la France coloniale pour de « mauvaises raisons » : c’est nous dit-il la peur qui le fit engager au lieu que ce fût le courage. 

Djaout ne spécule pas sur la réalité de cette guerre qui continue cinquante années plus tard sous une autre forme –certes- mais avec les mêmes enjeux. Il voit bien le danger qui guette l’Algérie, trente années après son indépendance : le clientélisme et la corruption, s’ils ne semblent pas appelés à disparaître, cèdent néanmoins un le pas à un obscurantisme religieux des plus radicaux. Il pressent ce danger-là, lui qui payera de sa vie cette lucidité intellectuelle et ce courage physique de devoir affronter la barbarie islamiste fondamentaliste. Son courage consiste à tremper sa plume dans le maquis toujours broussailleux voire marécageux en tentant de percer à jour les horreurs qui menacent de s’abattre sur les plus faibles, toujours les mêmes. Le verbe djaoutien est sans phares mais projette sans cesse des lueurs translucides imprégnées d’un espoir qui n’a jamais déserté le peuple algérien au fort de cette guerre « contre les civils » mais dont il sent plus que jamais l’impérieuse urgence de le réactiver (cet espoir) pour ne pas céder d’un iota aux fossoyeurs de la paix. Qu’y découvre-t-il ? La mécanique révolutionnaire en prise avec ses propres contradictions et avec ses propres fantasmes : déjà l’opportunisme politicien se taillant la part du lion sur le dos du paysan converti en infortuné maquisard de la cause nationale. Déjà les haines futures qui s’aiguisent sur fond de dogmatisme idéologique. Déjà ces prêches enflammés qui parviennent à disqualifier toute parole prise. Au sein même des familles, des positions sont prises, souvent inconciliables. Tel nouveau dévot de récriminer violemment son propre frère : « Tu aurais été un homme parfait s’il ne te manquait la pratique de la prière. » Une école de la vertu dogmatique en lieu et place d’une école du savoir :

« Cette dernière [l’école] est en effet devenue, après une série de réformes et son investissement par une caste idéologique, une véritable institution militaro-religieuse : levée des couleurs nationales, chants patriotiques, fort volume d’enseignement religieux. Alors, plutôt que de s’occuper des choses de leur âge, les écoliers sont tout préoccupés du bien et du mal, d’ici-bas et de l’au-delà, de la récompense et du châtiment divins, des archanges et des démons, de l’enfer et du paradis. Mahfoudh a entendu dire que des enseignants exercent parfois sur leurs élèves un véritable chantage moral : ils les obligent à faire la prière en les menaçant de châtiments divins. Ils les amènent même à dénoncer les parents qui consomment de l’alcool. On lui a parlé d’une école où toute fille portant le hidjab est assurée d’avoir la moyenne. » (65-66)

Déjà cette confiscation de la vérité dévoyée par une jalouse délectation qui passe elle-même par le mensonge érigé en système. Plus personne ne s’étonnera qu’un journaliste – n’oublions pas ce journaliste exigeant que fut Djaout lui-même qui jette ici un regard tout à la fois lucide et indulgent sur ses confrères pris au piège d’une machine idéologique broyant tout sur son passage- ne puisse exceller autrement que par le maniement de la langue de bois. Quoi dire sinon que celui qui informe sait au fond de lui-même qu’il désinforme ? Tandis que celui qui lit fait mine de croire qu’il est – bien- informé tout en sachant qu’il est pris dans le piège d’un miroir grossissant : toutes les images de la société algérienne s’y bousculent, s’y superposent avec toujours cet effet de loupe qui grossit pour mieux brouiller la vue. Tandis qu’il sait par ailleurs qu’à chaque placard son cadavre. Dans l’univers hyperréaliste de Djaout, le Militant incorruptible ou encore le Vigile (le journalisme de bistrot, faute de mieux !) se terrent dans le bar le Scarabée. Nous y voici. Chez la famille des coprophages. Il s’agit d’y nourrir le verbe scatologique : vomir cette langue infestée de sous-entendus, souvent surdéterminée et en tout état de cause toujours joliment habillée de litotes qui lui courent la peau comme autant d’abeilles piquant par-ci et parfumant de sucreries typiquement algéroises par-là. On se regroupe autour d’une Kronenbourg, lunettes de soleil négligemment posées sur la tête, barbe qui feint de naître et en plissant des yeux partagés entre la malice et l’autodérision. On se met à refaire le monde comme d’autres se refont le match. Quel meilleur décor que celui d’un troquet servant de coulisse aux artistes ? Ils – tous des hommes bien entendu - vont tout à l’heure user de ce langage paupérisé à l’extrême, qui autorise jusqu’à l’anorexie verbale, eux les Méditerranéens. Et monsieur Jourdain de s’écrier « Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela » Sur le coin d’une table, l’intelligentsia fera donc de la prose pour mieux se prémunir de la poésie. À la faveur de l’onctuosité d’une bière bien mousseuse. En feignant d’attendre des jours où les vaches auront cessé d’être maigres car on ne lâche pas son bout de gras comme cela. On s’attache – dans les deux sens de ce terme- même à ses chaînes. Pour tuer le temps et pour faire presque illusion, chacun s’inventera son front du refus ; chacun osera marier deux interdits en terre d’Islam : l’alcool et la langue du mécréant (le français).

« Il y vient des journalistes […] qui y déversent les imprécations et y développent les analyses qu’ils ne peuvent pas imprimer, des cinéastes qui y racontent les films qui leur est interdit de tourner, des écrivains qui y parlent des livres qu’ils auraient écrits s’ils avaient la moindre chance d’être publiés. » (29)

Cette contestation en vacance, Djaout va tenter de la réveiller comme on le ferait d’un sommeil comateux. Au vigile pathologique, au vigile-martyr, il faudra désormais opposer cette léthargie même qui a fait le lit du discours-panégyrique, ce chatoyant discours-massue qu’il faudra bien finir par secouer. Il ne faut donc rien jeter mais partir de cette béance-là, s’originer de cette carence-là. Au moment où le moral de l’intellectuel est au plus bas, il faut le réinventer plutôt que de le discréditer. L’écrit doit alors se faire en quelque sorte contre l’écrit. Il faudra se décider enfin d’écrire pour mieux écrire. Il serait par trop inutile d’imaginer que Djaout nous invite pas à la table rase. Bien décidé à se caller entre cette poussée révolutionnaire au nom même de la Révolution inachevée[3] et l’ardent désir de ne jamais laisser sur le bord de la route ce qui fut l’histoire de ce pays, de ce peuple en particulier, des peuples en général, Djaout en appelle aux universalistes sans être dupe de ce que ce peuple-là doive commencer par son individuation locale. Il s’agit alors moins de se fondre dans des idéaux venus d’ailleurs (quelque intérêt légitime qu’on puisse leur porter) que d’y apporter tout le poids de sa contribution, de son originalité. Nous verrons plus loin de quelle manière le récit djaoutien restitue le passé en ce qu’il a de maillage, de tissage d’une histoire déniée. L’exemple dont il se saisit est symbolique à plus d’un titre : le métier à tisser traditionnel. Qui l’eût soupçonné de s’abandonner aux « sirènes occidentales » ? Non pas : il choisit au contraire de partir de sa réalité algérienne pour tendre âprement vers un besoin d’une vérité historique multidimensionnelle. C’est ainsi qu’à la vigilance institutionnalisée, ou encore instrumentalisée, il est une arme redoutablement efficace : l’usage extensif de l’ironie. En pays où toutes formes de censures concourent à travestir la parole prise, ce n’est pas un luxe que de faire appel aux ressources infinies de la langue. En effet, l’ironie dit en général ce qui ne peut se dire autrement. Ainsi, là où on cherche à réduire au silence celui qui prend cette parole contestataire, l’ironie lui offre au contraire cette occasion inespérée d’une énonciation duelle. En lui permettant, d’une part, de dire qu’il ne peut dire autrement que par l’usage d’un discours de contournement, elle lui fait désigner du doigt cette censure qui le contraint à ce détour. Or, et c’est son deuxième aspect avantageux, en posant ne pouvoir exprimer autrement ce que l’on veut exprimer, l’ironie permet au parleur de donner suffisamment de signes codifiés, mis sur pied de longue expérience nourrie avec le lecteur pour déjouer tous les ressorts de la censure, qui finissent pas rendre le message intelligible par ceux auxquels il est destiné. « Telle cette figue sèche, si saine et au-dehors si coloré, que ne l’ouvré-je pour la trouver pourrie en-dedans ! » [4]

Songeons à l’usage de ce style indirect libre qui fait parler le vigile officiel en sa langue de manuel du bon soldat patriote mais qui nous fait entendre aussi la distance ironique prise d’entrée par celui qui écrit. « Il est vrai que sa situation, comme celle de ses pairs, n’avait pas manqué de faire des envieux que tant d’avantages exaspéraient. Ces trublions oubliaient-ils donc qu’avant d’accéder à tous ces biens les combattants maintenant au repos avaient exposé leurs vies, ce bien inestimable, pour la liberté et le confort de tous ? Ils devraient, les insolents, faire étalage de plus de pudeur et de reconnaissance !  » [5] (10) En usant des ressorts qu’offre la stylistique, Djaout évite tout à la fois le discours direct qui eût placé le personnage de Menouar face à un « tu » extensible à l’infini et qui eût du même coup grandement affaibli son indignation mais qui aurait comporté aussi le risque non moins important d’exclure en quelque sorte le narrateur de l’espace énonciatif. C’est bien ce dernier qui nous parle bien plus qu’il ne prête ce discours à un personnage tiers. De sorte que la parole est, d’un côté, rapportée en ce qu’elle est une parole « d’ancien combattant » obsolète, jaloux de ses prérogatives et de l’autre bien plus conséquemment en ce que celui qui la rapporte s’en désolidarise de manière ironique.


[1] Nietzche (F) : Par-delà bien et mal, Gallimard, Paris, 1971, p. 37

[2] C’est Nietzche qui souligne ici.

[3] Tant de penseurs en avaient appelé, en leur temps, à cette vigilance de la révolution après la révolution pour ne pas substituer un état d’oppression par un autre. Frantz Fanon, Mohammed Harbi, Mostefa Lacheraf sont de ceux-là.

[4] Vers extrait d’une chanson du célèbre chanteur Kabyle Slimane Azem.

[5] C’est nous qui soulignons.

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