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Les colons
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 Article publié le 11 juillet 2008.

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Les colons

 

1.1 « Les colons » : de l’émergence du colon algérianiste à la mise en perspective de l’histoire : le roman naturaliste de l’intérieur

----------1.1.1 À la recherche des origines perdues

« Les Colons » (1907) « Les algérianistes » (1911) et « Cassard le berbère » (1921) représentent les trois romans de Randau qui fondent son triptyque de la « patrie algérienne ». Les deux derniers sont essentiellement destinés à promouvoir l’idée d’un héritage historique se situant bien au-delà de la conquête coloniale des temps modernes. Si la nouvelle doctrine prônée et baptisée comme nous l’avons vu sous le nom d’« algérianisme » est abondamment exposée dans « Les Algérianistes » puis s’est exemplifiée au travers d’un personnage atypique nommé Cassard le Corsaire[1] dans « Cassard le Berbère », elle semble paradoxalement manquer de souffle tant qu’elle n’est qu’imparfaitement amenée par ce que l’on pourrait appeler une montagne qui aurait accouché d’une souris. Pourtant, l’objectif poursuivi s’est étalé dans toutes les préfaces[2] et tous les journaux acquis à la solde de ces « néo-latins » : il s’agit bien, en l’occurrence, de révolutionner le cours de l’histoire en remontant aussi loin que possible le cours pour y traquer les marqueurs de l’origine latine de l’Algérie. Peter Dunwoodie croit devoir résumer cet investissement péritextuel en l’élargissant à tous les romanciers de la période considérée dès lors que ceux-ci se mettaient d’eux-mêmes sous la bannière de légitimation contextuelle (insider’s knowledge of the world represented).

The institutionalised peripherality of these novelists imposed a dependency which is displayed in the supporting – or paratextuel - insert in their texts. These fulfil a number of specific functions : legitimising/contextualising an author or a text within a globalizing ideology ; pointing to an approved reading ; highlighting a social biographical background, etc. The primary overt objective of such paratexts was the reinforcement of claims to exemplarity and authenticity arising, in the colonial context in particular, from an insider’s knowledge of the world represented in the fiction. This was the claim central in the 1920-30s to the Algerianists’ self-proclaimed superiority over earlier orientalising fiction, as evident in the program of their acknowledged leader, Randau. (Dunwoodie, 89) 

Mais si une telle entreprise avait cruellement manqué de souffle, ceci est dû en grande partie à l’illusion sur laquelle elle reposait. Pêle-mêle, et souvent sans rime ni raison, l’épopée puis le mythe s’y disputaient tant bien que mal au projet d’ « attestation scientifique » qui devrait du vœu de Randau gouverner le projet du réalisme algérianiste. C’est du moins les promesses faites dans le premier de ce triptyque « Les Colons ». Tout semblait en effet partir de ce premier jalon qui devait amener le lecteur à accepter le voyage des origines latines. « Les Colons » en tant que récit pédagogique invite à une quête (inachevable) diachronique en optant inversement de partir de l’effet pour remonter à la cause. En somme, Robert Randau, anticipant d’une certaine façon l’échec du livre généalogique « Cassard le Berbère » qu’il projetait d’écrire, a entrepris de nous dire au travers des « Colons » ce que ces mêmes ancêtres sont devenus. Dès lors ce (trop évident) balisage spatio-temporel (L’Algérie : lieu de la colonie ; les colons : acteurs de cette histoire) devient lui-même le livre du récit impossible. À l’impossibilité de cette quête historique qui a contre elle l’histoire elle-même qu’elle a peine à restituer correspondrait en quelque sorte l’impossibilité de l’histoire contemporaine des « Colons » et ce par effet de contagion. D’une méprise ou d’un mensonge sort rarement la vérité. Nous dirons donc, qu’étant ligoté et condamné par le mensonge (par omission) qu’il porte en son sein, le livre des « Colons » a du même coup condamné les deux autres au même mensonge. Plus précisément, nous verrons par quels mécanismes rhétoriques ce resserrage optique opérée dans « Les Colons » de nature à maintenir l’intérêt du lecteur au cœur de la colonie repose en réalité sur un leurre. En attendant, il est toujours aisé en surface d’organiser une sorte de cacophonie[3] énonciative : puisqu’il y a une âme coloniale, il revient donc à l’écrivain colonial, qui en revendique la part inaliénable, de la pénétrer de sa plume afin de la tirer vers la lumière.

 

----------1.1.2 De la résurrection de la race dans Les Colons

Lisons ceci :

La route contournait la tourmente de roches qui s’était immobilisée, menaçante, autour de Ratène, éventrait les tombeaux puniques creusés dans la pierre et un aqueduc romain en ruines, se parsemait d’ossements glaiseux, de débris qui avaient été héroïques. (Les Colons, 22)

Voici le cadre où l’action des « Colons » va avoir lieu : Ratène[4], une ville coloniale surgie de nulle part ; entourée (l’adjectif « autour » l’atteste et qui en l’espèce peut être suppléé par étouffée) de son plus bel héritage ancestral, fut-il réduit à sa portion congrue. Ces ossements, ces vestiges anciens et ces tombeaux « éventrés » sont autant de témoins de sa gloire passée. Qu’ils veillent aux destinées de cette terre, ce ne serait donc que justice. Ce lieu (topos) qui va accueillir l’histoire à venir est ainsi habité par la grande histoire des hommes. Ces « vestiges » vont désormais la parler et la signifier. Et la « route » ne passe sur Ratène qu’imprégnée de cette substance « glaiseuse » qui, au lieu d’être pulvérisée à jamais, essaimerait de plus belle la nouvelle voie algérienne. Pour nous garder de songer à une vulgaire profanation, le narrateur nous oriente au contraire vers une lecture plus allégorique : celle où l’ancien (tombeaux puniques, aqueduc romain) est ressuscité (à la manière d’une seconde naissance) pour se mélanger et nourrir le nouveau. Désormais, coulerait dans les veines de cette route du progrès, comme empreinte indélébile, le fluide ancestral.

Le premier caractère authentiquement « algérien » est rendu par la peinture d’une des héroïnes de ce roman : Hélène. Cette jeune veuve au nom si opportunément évocateur, semble s’accorder harmonieusement autant avec (R)atène qui l’a vue naître qu’avec Athènes à laquelle elle fait écho de loin en loin. Encore que Randau ne s’en tient pas là ; il va par exemple baptiser du nom de « Romaine », un autre de ses personnages féminins. Romaine (nom qui ne s’invente pas), est sœur de Jean Cassard. Le narrateur nous apprend qu’ils tiennent de lointaines origines berbères[5]. « [Ses compagnons de jeu] narraient les exploits du raïs Cassard, émir-el-bahar, qui, 300 ans auparavant, écuma les côtes de la mer Noire du détroit de Gibraltar. Jean apprit ainsi qu’il était de souche berbère. » (91-92) Voilà comment, grâce à une taxonomie savamment étudiée, une riche généalogie s’érige devant les yeux du lecteur. Le cousinage[6] assez déroutant entre ces différents personnages jusqu’à friser l’immoralité est, lui, conçu pour désigner l’exigence clanique. Davantage une excroissance du pouvoir colonial qu’un esprit clanique au sens traditionnel, cette « Geste africaine » telle que la rêverait Randau conduit en fait à une dégénérescence des rapports d’endogamie. L’idée coloniale naîtrait ainsi de cette tare ou à tout le moins de cette anomalie congénitale qui fait que, pour préserver un bien problématique rapport au Même, on se mette à se reproduire entre soi. Ce sera, en l’occurrence, le clan des Lavieux (du nom assez hybride de son patriarche, Jos Lavieux). Redoutable tyran qui ne recule devant rien, il persécutera sa propre nièce Hélène contre la volonté de laquelle il veut abréger le veuvage, « - Quelle impudence !...Enfin, n’oncle, pourquoi vous acharner après moi ? Ce ne sont pas les filles qui manquent ici !...Je suis honteuse pour vous ! » Mais Jos a le sens de la formule, « J’ai les droits que je veux prendre. Je sais oser, moi ! » (113 114) Il n’empêche, la jeune femme, si elle parvient non sans mal à se débarrasser de l’encombrant oncle, finira quand même par choisir le cousin (Jean Cassard). Le fait est qu’on reste toujours en famille chez les Lavieux. Il reste qu’avant cet heureux dénouement, le récit va nous faire voir que Jos Lavieux, par ailleurs au style filandreux, a l’orgueil de la race et la rancune coriace. Il sait notamment user de la force au besoin et de la ruse, toujours, pour parvenir à ses fins. Il tentera de violer la nièce quoiqu’il lui en coûte ; la battant sévèrement jusqu’à la laisser pour presque morte. « Elle se défendit avec une énergie farouche, se protégeant de la main, tordant le corps pour échapper à l’emprise du mâle, se débattant avec souplesse. L’autre [Jos] la brutalisa, la frappa, l’écorcha, l’égratigna. » (67) Tel est le chef du clan algérianiste avec qui la Morale n’est jamais tout à fait sauve et qui entend gouverner « sa » ville de main de maître. Mieux, Lavieux a les suffrages du narrateur qui reste admiratif devant tant de rage à mordre la vie à pleines dents. C’est ainsi que « Jos » est peint sous les traits d’une parfaite figure archétypale ; celle du farouche intriguant. Tant et si bien que s’il lui arrivait de dormir de temps à autre, il ne le fait jamais que d’un œil. Rien de bien anormal dans tout cela, aux yeux du narrateur, car Jos, non sans fierté, va se décrire lui-même de cette formule lapidaire « Je suis une brute normale. » (125-126) ; après l’avoir été par le narrateur dans les termes suivants :

En complet khaki déteint, rétréci par de trop nombreux lavages, le vigoureux colon Jos Lavieux, dit Kaddour, s’avançait en bourlinguant vers la jeune femme. Il ôta son casque crasseux et plissa ses petits yeux durs qui disparurent dans le débordement des joues tannées ; l’un des crocs de sa rude moustache grise se dressait vers le ciel, l’autre piquait vers le sol. (19 20)

Cela ne surprendra personne que la posture de prédilection de ce personnage coloré soit comme suit :

Jos, le fusil en travers de la selle, se dodeline, indifférent à la vie des végétaux et des ombres, sur un hongre gai brun ; il a ôté sa veste, planté son nerf de bœuf dans une de ses bottes crottés et chantonne une chanson antijuive. (121)

Avec de tels attributs, on n’a pas beaucoup de mal à imaginer ce personnage, jaloux de ses « possessions » y compris quand il s’agit des membres de sa famille (considérés comme un bien cumulable), diriger de main de fer le clan dont il se targue d’être le farouche gardien. En tout état de cause, il est un fait d’arme en Algérie coloniale qui se résumerait de la manière suivante : tout est toujours simple car tout est affaire de clan, de famille et de code d’honneur. C’est alors en toute logique que le schéma narratif adopté par la plupart des écrivains coloniaux obéit à une stricte opposition manichéiste érigée en système binaire : le clan Lavieux va être magnifié et porté aux nues ; le narrateur fera par contre porter à tous les autres personnages faisant partie du clan adverse, des noms tristement communs. Ils auront, pour le dire en langage algérianiste, des noms français : Gaviat, Dinand, Lebœuf. Et sans surprise, ils seront respectivement administrateur de commune mixte, inspecteur des pétitions classées sans suite et député de France. Autrement dit, tous appartiennent au pouvoir administratif que les Lavieux, passés à l’opposition, voudraient s’inféoder.

Une fois tous ces personnages emblématiques créés, une fois qu’ils ont acquis la force de déborder le cadre fictionnel pour toucher à l’immédiateté coloniale, il ne reste plus qu’à installer le décor en délimitant scrupuleusement le territoire dans lequel ils vont librement évoluer. Ce sera l’Algérie coloniale. Ce sera le domaine colonial confisqué aux autochtones défaits. Ce seront ses paysages qu’ils vont prétendre avoir arrachés aux brûlures du soleil pour être crânement mis en valeur. Des paysages en feu mais où le sang de cette race néo-latine va, à leur contact, bouiller de désir et de conquête. Il est coutume de noter qu’en terre coloniale, le soleil terrassant et abrutissant du début de la conquête fait généralement place au chuchotement d’une nature apprivoisée. Il n’en va pas autrement pour l’administrateur d’une commune mixte que fut Randau, pour qui tout est propice à s’enflammer. Chez lui, le vent ne souffle pas mais caresse ; « les ramures d’un caroubier » ne pendent pas mais « se tendent vers la jeune femme [Hélène], lui frôlent le visage » (37-38). Que dire par ailleurs de « la mer [qui] clapote et bavarde » ? (81) En un mot, la nature, les paysages à perte de vue, les arbres viennent compléter la panoplie des personnages qui vont compter dans le récit. Et comme cette nature- personnage aime, alors, elle aime à la mode des humains. En dépit de la rupture qu’elle provoque (c’est le propre d’une description que de retrancher ainsi le récit), la description en tant qu’élément constitutif de tout récit, ne paraît pas pour autant interrompre vraiment le récit des « Colons ». Celui-ci ne lui emboîte jamais le pas en s’infusant d’éléments nouveaux propres à le varier. Bien moins une suspension de l’événement raconté à dessein de ménager le suspense, la description obéit, chez Randau, à une autre modalité interprétative. Elle permet d’une certaine façon de noyer le récit des « hommes » pour parler à leur place. Nous ajouterons que toutes les descriptions des « Colons » relatives à la nature et aux objets inanimés en général sont façonnées en quelque sorte au même moule : usage de la personnification jusqu’à l’excès. Alors même qu’elles semblent lourdes et par moment carrément clinquantes, curieusement elles ne sont pas sans évoquer quelqu’un qui y trouve comme une trêve ; quelqu’un qui s’accorderait une récréation au milieu de ce monde d’intrigues et de bassesses qui a contrario peuple l’univers des « Colons ». Pour le dire d’une phrase, il apparaît que la description de la nature est encore une autre manière de toujours parler de soi. Cette nature n’est pas sauvage mais domestiquée. Elle est le fruit d’un labeur. Celui du colon. En tant qu’elle est « son » œuvre, elle ne saurait l’avoir précédé. C’est toute la rhétorique du défricheur qui est en jeu ici. D’ailleurs, tous les colons y ont généralement recours dès lors qu’on les accuse de voler le bien des autres. De concert, ils répondent toujours « « avant nous, il n’y avait rien. »

Hélène sourit à ses roses qui haletaient inassouvies[7], corolles béantes ; le vent se grisait d’amour à caresser les fleurs. Des terres irriguées émanait un désir intense de fécondité. La chaleur douce favorisait le pullulement des étreintes. (19 20)

Ou encore :

Le littoral écartelait des grès rouges caverneux auxquels se déchiraient les vagues. Au revers d’un mamelon une plantation d’eucalyptus gémissait, tordue par la tenaille des vents ; de grands pins maritimes allongeaient leurs branches sur les lèvres d’un ravin escarpé fourré de bambous craquetants, de lauriers-roses et de fougères arborescentes. À l’horizon, le val esclave, haletant dans le filet des vignobles, sous les grilles régulières des rangs de ceps, paraissait étreint par les montagnes massives qui mordaient les nuages du soir. Les chiens hurlaient. (22 23)

Nous soulignons certains éléments de ces deux passages afin d’y prélever les marqueurs (essentiellement des verbes d’action) de cette longue chaîne de personnification. Nous noterons également le caractère particulièrement érotique de ces descriptions. L’acte amoureux, à défaut d’être consommé entre humains, l’est avec la nature. Bien que parente, Hélène dans ce récit, est désirée par Jos Lavieux. À ce désir interdit et malsain ; le narrateur va alors imaginer lui substituer un désir plus noble et légitime : celui de la paisible nature, fidèle et permanente. Ce qui nous conduit à penser que dans « Les Colons », il y a constamment cette subversion des éléments narrés qui apparaissent en surface au profit d’une parole plus souterraine qui dément de manière constante le discours explicite. 

Mais il ne faut pas croire que l’algérianiste est tranquille au point de dormir sur ses deux oreilles. La France métropolitaine n’a jamais cessé de hanter son esprit et d’empoisonner son existence. Le livre des « Colons » en tant que maillon d’une longue chaîne de griefs nourris contre la métropole ne déroge aucunement à cette règle. Règle qu’il serait sans doute plus juste de qualifier de poncif tant elle met systématiquement en scène une épuisante comparaison entre métropole et colonie. La deuxième n’est jamais lasse de nier les qualités de la première tout en n’oubliant pas, contre toute logique, de les mimer, de les envier :

Drapée dans son ample gandourah de haïk, la grande Algérienne [périphrase pour désigner Hélène] avait, appuyée au marbre que doraient les dernières étincelles jaillies de l’horizon, le port noble et tranquille d’une déesse. Elle manquait de la grâce intellectuelle qu’exhalent les Civilisées parisiennes, mais elle émanait une impuissance incomparable de sympathie. (Les Colons, 16)

Comme nous pouvons le voir aisément, le vocabulaire choisi pour décrire cette « déesse » (donc plus mythique que réelle) marque de manière systématique l’opposition- et l’usage de l’ironie est l’un des précieux ressorts dont se sert le narrateur omniscient - entre deux mondes : Grande Algérienne, ample gandourah, haïk, d’une part et grâce intellectuelle, Civilisées parisiennes, de l’autre. Mais curieusement, la Grâce (savante donc surfaite) est à la Parisienne ce que la sympathie (naturelle donc méritante) est à l’Algérienne. Chacun appréciera ainsi au premier regard vers qui va réellement la préférence du narrateur ; surtout quand le mot « Civilisées » en majuscule se laisse facilement lire comme une litote. Nous remarquons également que le narrateur emploie le nom de « grande Algérienne ». Une telle dénomination métonymique (prendre une partie pour le tout) indique bien qu’à travers ce personnage singulier (Hélène), c’est toute l’Algérie qui s’engage à soutenir la comparaison d’avec la France. De même que « Parisienne »/Paris (comme épicentre) représente la France et non la métropole ; Hélène « l’Algérienne » représente quant à elle L’Algérie et non la colonie. De ce subtil jeu d’identification/discrimination, on peut en conclure que visiblement Randau aime à cultiver délibérément l’ambiguïté. Il écrira « Algérie » et non colonie toutes les fois où il cherchera à marquer la différence avec la France. Celle-ci cesse, ce faisant, d’être désignée sous le nom de métropole. En un mot, Randau nous dit ici une chose somme toute assez simple : l’Algérie n’est pas la France. Romaine, sœur de Jean, exhortera ce dernier à lier son destin d’algérianiste à Hélène en usant de nouveau de la même comparaison : « Tu boudes ta cousine parce que t’as gobé la blonde Luce qui t’a plaqué. Te biles pas ! Hélène est mieux que Luce ! » (…) « dont les parents te flanquèrent à la porte, l’an dernier, parce qu’ils nous trouvaient trop pauvres pour eux ; leur fille, une Française [nous soulignons], manqua d’énergie et épousa le vieux monsieur qu’ils lui proposèrent pour mari. » (46-47)

À présent, venons-en aux événements racontés. Demeure en nous le souvenir de Jos Lavieux qui a ainsi osé « prendre » (littéralement au sens de violer) la terre des autres puisqu’il est à la tête d’un immense domaine colonial dont il s’est emparé par la seule vertu dont il était capable (la violence) « J’ai les droits que je veux prendre. Je sais oser, moi ! »  ; exactement de la même façon qu’il cherche à violer sa propre nièce. Du récit en tant qu’il nous a promis dans son propos liminaire (préface des Marius-Ary Leblond à la gloire de la nouvelle race) de nous faire entrer dans un univers de vérité historique et d’héroïsme colonial, il n’en reste rien. Mais à cela une conséquence sur laquelle il faut insister : il s’avère dès lors bien insuffisant d’avoir recours au seul registre allégorique pour prétendre épuiser ce genre de textes. Cette même lecture allégorique, systématiquement infligée aux textes postcoloniaux par exemple, comme l’a fort justement dénoncé Réda Bensmaïa se retrouve aussi, profuse, dans la lecture souvent faite des textes dits « coloniaux ». Qu’il s’agisse de Robert Randau ou des écrivains « arabo-berbères » de la première génération, (Hadj Hamou, Mohammed Ould Cheikh, etc.) que nous verrons plus loin, l’analyse à partir d’un unique niveau interprétatif (allégorie/roman à thèse/ roman d’allégeance) ne peut se faire qu’au mépris des autres (nombreuses) pistes vers lesquelles nous convient leurs textes. Dans son étude détaillée de L’invention du désert (Tahar Djaout), Réda Bensmaïa rejette justement et non sans quelque agacement l’interprétation excessivement allégorique de Jameson[8] dans les termes suivants : Are we back in the allegorical ? Undoubtedly ; now, however, it seems clear that what opens up to given regime or register of metaphor and leads to one place of thought or representation or another has become essentially indecidable. The meaning [of the desert] has now been disseminated in the trails and footpaths of a written crossing that knows no more frontiers. And in this sense, what characterizes the work of the third-world writers is not so much the political-allegorical dimension of what they write. Rather, this work is better characterized by their renewed challenge of anything that tends to reduce the history of the third-world and consequently the history of their countries to a kind of picture postcard, a case or a simple moment in the master text of Western reason’s history. Not having inherited a preordained history, or perhaps because they inherited a history that a certain rationality has always already allegorized, these writers placed themselves almost instinctively on the side of a writing of difference rather than on the side of a history of identity/sameness.[9]

De la même veine, la réussite ou la métaphore du colon « ouvreur de route » ne semble pas être à l’origine de ce long chapelet d’intrigues et de turpitudes alimentées par l’appétit de pouvoir dans « Les Colons ». Des Latins, finalement,

Randau ne nous montre que ce qui en reste, c’est-à-dire de sinistres armures prêtes à parer les coups – bas- et des flèches empoisonnées que les uns lancent en direction des autres, et réciproquement. Jugeons-en plutôt par ce passage, que l’on doit à Romaine (visiblement trop contente d’être promue au rang d’algérianiste) et qu’elle récite d’un seul trait comme une leçon mille fois apprise.

Il a du culot, ce béni kelb[10] ! s’écrie Romaine. Remémore-toi la froideur insultante avec laquelle ce cahouète et sa smala nous accueillirent à ta prise de fonctions. À cette époque notre çof n’était pas au pouvoir. Gaviat, qui connaissait notre cousinage avec Jos, nous fit durement sentir qu’il avait la haine des vaincus. Chaque jour il nous chercha des poux sur la tête et ailleurs. Il nous moucharda auprès du conseiller général. Te rappelles-tu que, malade, il fit transporter chez lui le confidentiel, pour que, pendant l’intérim, tu ne découvrisses pas sa fourberie. Il a tenté de te salir, afin de plaire au parti ennemi. (…) Loin d’évincer Dinand, la tchiquète à ton singe, malgracieux laideron, se cramponna à lui, s’offrit…et il la dédaigna. Les Gaviat, convaincus que nous étions ruinés, entrèrent en lutte ouverte avec notre clan ; on te donna des notes exécrables ; sans nos amis d’Alger tu étais envoyé en disgrâce dans un poste du Sud. Un jour, le beni Kleb apprit par le sous-préfet que notre fortune se reconstituait, que tu étais l’ami intime du nouveau chef de cabinet du gouverneur, que dans certains milieux on comptait avec toi et sur toi. Sur ces entrefaites, un beau-frère de Jos fut tué en duel par un adversaire politique maladroit : un revirement en faveur des Lavieux s’opéra dans l’opinion publique ; aussitôt Gaviat de modifier son attitude. Il jura que nous étions ses meilleurs amis ; sa fille, abandonnant le méprisant Dinand, m’accabla de prévenances. Jos, qui est un homme terrible, fidèle à ses haines, n’oublia pas les menées de notre visqueux compère contre lui ; il lança sur le fauve ses meilleurs slouguis. L’autre crie maintenant au secours et implore grâce : c’est comique ! (48 49)

À la lecture de ce passage, qui résume à lui tout seul toute « l’intrigue » du roman, un certain nombre de remarques sont nécessaires. Tout d’abord, nous pourrions être frappé par l’apparente inutilité d’une parole aussi détaillée. Romaine qui en est l’auteur s’adresse à son frère pour lui raconter, encore une fois par le menu détail, ce qu’il est censé déjà savoir. Ces événements sont connus de lui et accusent une apparente redondance. Romaine use de formules destinées à maintenir un rapport constant à l’interlocution. Citons les plus évidentes « Remémore-toi » ; « Te rappelles-tu » qui devraient normalement donner lieu à plus de « clins d’œil », plus de concision et d’ellipses puisque celui auquel elle s’adresse n’ignore rien de ce qu’elle rapporte. Or il n’y a ni concision, ni ellipses ; mais passage en revue de tout l’imbroglio politicien dont la colonie est le théâtre. Ceci étant remarqué, pourquoi alors choisir de maintenir cette redondance ? Pourquoi une telle insistance sinon que l’auteur, par-delà les personnages qui peuvent en faire facilement l’économie dès lors qu’on ne saurait leur apprendre ce qu’ils savent déjà, cherche à atteindre ultimement le lecteur. Alors, si tel était effectivement l’objectif poursuivi, alors cela en appelle une autre question : pourquoi Randau par l’intercession de son narrateur agit-il ainsi en contradiction avec ce qu’il énonce par ailleurs dans son métadiscours idéologique ? En est-il conscient et l’assume-t-il ? Nous pensons que oui. De cette position intenable qui confine à une aporie existentielle, surtout quand elle est largement relayée par un abandon paratexte qui annonce le texte, qui l’annote, l’environne et finalement le conduit à l’impasse, il ressort que le véritable texte à lire est sans doute celui qui reste introuvable car il est pris dans l’indécidabilité de l’écrivain colonial quant à l’histoire à écrire. Est-ce celle écrite d’avance par les louangeurs des bienfaits de la colonisation et qui condamne d’avance tout projet d’écriture romanesque ? Pour ce qui semble à première vue une véritable logorrhée verbale, ne finit-il pas chez Randau par signifier un souci de faire justement commencer l’écriture au-delà de ce qui la détermine ? D’autres, plus illustres, l’ont fait avant lui : Flaubert auquel il se réfère quelquefois ; Rimbaud également. Choisit-il ce qui donne au roman son plein exercice, c’est-à-dire ce qui permet au romancier une prise de risque nécessaire à toute entreprise créatrice ? Nous le pensons au motif de cette double appartenance difficilement assumée et à assumer qui oblige Robert Randau à être aussi Robert Arnaud, le fonctionnaire administrateur de commune mixte, partant, au cœur du dispositif colonial.

Avant de répondre à ces dernières questions, revenons un instant à l’extrait cité plus haut, pour y noter une chose encore plus frappante. Un tel discours, empreint d’une cinglante lucidité quant à la réalité qui prévalait en colonie, aurait dû être assumé par un adulte. Jos Lavieux, l’acariâtre patriarche ou Jean Cassard, son disciple intellectuel, auraient été les plus désignés pour remplir ce rôle généralement dévolu à un homme quand il s’agit de « raconter » la politique. Or, il l’est par ce personnage de Romaine, « une jouvencelle[11] aux cheveux noirs long nattés » (45). Ce procédé narratif, surtout quand la parole est au discours direct, nous amène à suggérer au sujet de la représentation de l’univers référentiel des « Colons » deux réflexions connexes. Randau pourrait bien avoir voulu confirmer la vérité selon laquelle, en Algérie coloniale, pas même les adolescents – fussent-elles des adolescentes – n’ignoraient le climat politique dans lequel ils baignaient. Ce climat général devait donc être à ce point notoire dans la pensée de chacun qu’il devenait naturel qu’une adolescente pût en rendre compte avec toute la clairvoyance attendue. En acceptant de nous livrer une analyse des plus défavorables à l’univers colonial, (victime ainsi de vouloir toujours forcer le trait) Randau rompt ainsi délibérément avec le couplet habituel sur le paradis colonial. Disons-le tout de suite, il ne nous semble pas que Randau ait pu parvenir au stade de « haine » (à la manière flaubertienne vis-à-vis des « bourgeois stupides ») des turpitudes de l’administration coloniale. Auquel cas, il n’aurait jamais accepté d’être lui-même fonctionnaire colonial. Tout juste s’était-il contenté de reprocher à ses collègues mutés de France de manquer d’ambition. Ce n’est donc point tant le fonctionnariat qu’il fustigeait que les prédispositions de certains fonctionnaires à décoder l’alphabet spécifique à la colonie. D’ailleurs, l’artifice qui consiste dans le passage précédent de faire « passer » cette critique par l’intercession d’un des personnages du roman n’en atténue que faiblement la portée. Chemin faisant, on découvre que le narrateur s’enhardit à prendre ouvertement fait et cause pour les personnages algérianistes. Tous et toutes ont sa sympathie. Jugeons-en par ceci : « Elle ressemble à Cassard en plus doux ; les yeux vifs un peu petits brillent d’intelligence sous un front bombé ; sa beauté quasi trop sévère se nuance de cruauté féline quand sourient les lèvres sensuelles. Romaine a les mouvements câlins des chattes, un ondulé de démarche qui paraît quérir de n’importe qui une volupté impersonnelle. » (45)

La deuxième remarque tient plus spécifiquement au fait que Randau aimait à présenter les algérianistes, du plus petit au plus grand, comme une famille d’incorrigibles frondeurs. Un des procédés largement utilisé par lui reste encore de mettre – par antiphrase - dans la bouche de personnages secondaires (sorte de figurants qui entonneraient le chant du sage et bon peuple) des paroles flatteuses pour un personnage algérianiste. Dans le passage ci-dessous, on discute ferme les « amitiés arabes » de Jos Lavieux ; personnage adulé parmi tous car il ne fait rien comme tout le monde.

- Est-il m’tourni[12] ?

- Il s’en fout, qu’il dit ; mais chaque fois qu’il y a un taâm dans une zaouia, il est de frairie ; il donne du flouss aux dérouïches, aux tolbas, aux quêteurs secrets des confréries ; aux fêtes, il égorge des moutons sur la tombe des saints. Plusieurs croient qu’il renseigne les bureaux spéciaux d’Alger sur ce qui se passe dans les tribus. Calomnie ! Il ne travaille que pour lui ! (78 79)

La cupidité et les intentions jamais désintéressées de Jos Lavieux passent ainsi facilement pour des qualités enviables et fort prisées par ses supporters. Il n’est pas banal d’apprendre ainsi que la colonisation n’est rien de moins qu’un territoire qui confine à la jungle (celle inspirée de Rudyard Kipling) où seuls les plus malins parviennent à tirer leur épingle du jeu. Ici la ruse est célébrée ; mais là c’est la « paresse et la bestialité » d’un autre âge » qui est stigmatisée. De sorte que le discours de Robert Randau oscille constamment entre critique et justification du système colonial.

Dans les quartiers ouvriers, les femmes assises au seuil des portes, bras ballants, en caraco, roulent des yeux éteints et n’ont plus le goût de jacasser ; hirsutes, la figure barbouillée, elles mâchonnent des épiceries enragées, essuient leurs mains à des jupes effrangées qui, remuées, jettent de fins relents. Leur mépris napolitain du labeur les poussa jeunes à l’amour qui les creva avant la vingtième année, inaptes à tout ouvrage autre que des hanches. Êtres d’instinct sans la beauté de la brute, elles s’acagnardent à l’ombre ténue des eucalyptus, à peine distraites de leur stupeur par les glapissements d’extraordinaires progénitures, des dix, quinze enfants issus de la même génératrices. Ils hurlent à plat ventre le long des rigoles de purin, y pataugent du matin au soir, grelottent souvent, atteints de paludisme précoce ; les aînés, doigts véloces, épouillent la tête crépus des mômes livides. (…) Les yeux mornes, elles se sentent à l’unisson du ruisseau fétide, des tas de déjections au coin des rues, et ont envie d’imiter leurs marmots, de s’étendre à plat ventre et de touiller l’ordure. (60)

Cette description dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est d’une froideur cynique, même assumée par le narrateur, suppose en réalité qu’elle soit dans le même temps validée par le personnage de Jean Cassard. Celui-ci venait de passer du quartier des colons à celui des ouvriers pour en sortir aussitôt par cette remarque qui se passe de commentaire : « L’adjoint [Jean à la vue d’Hélène] s’arrête ; sa pensée[13] est ramenée soudain à des élégances, à de jolies amours de ville ; il désire avec intensité, à cette heure, la jeune femme. »

De cette parenthèse (organisée autour d’un véritable champ lexical du bestiaire), c’est-à-dire la vue de ces malheureuses femmes et de leurs enfants se débattant au milieu des immondices, Jean Cassard n’a non seulement aucune compassion « Leur mépris napolitain du labeur » (alias c’est de leur faute) mais en plus cette misère ne l’empêche pas un seul instant « à cette heure » (autrement dit aussitôt qu’il est sorti du quartier) de nourrir un violent désir de rapport sexuel avec les « élégances » et avec « des jolies amours de ville ».

 

Nous avons déjà évoqué l’ambiguïté du double discours tenu par le romancier colonial. Afin de commencer à répondre à notre question de départ « pourquoi cette écriture polyphonique ? », il nous reste à présent de nous appuyer plus systématiquement sur ce type d’exemples de discours équivoque dont il est fait largement usage dans « les Colons ». Il nous faudra en mesurer  la complexité au niveau idéologique – certes- mais bien plus encore au niveau littéraire.

 

----------1.1.3 L’histoire introuvable

En somme, si dans les deux romans précédemment cités, exhumer le passé pour y extraire la quintessence berbéro-latine répond à un besoin de se doter d’une histoire millénaire (quitte pour cela à en réécrire des pans entiers en usant d’une version plus ancienne mais non moins virulente du révisionnisme de nos temps modernes), avec « les Colons », la volonté clairement affichée par l’auteur est celle de montrer en quoi cette nouvelle race reconstruit pierre par pierre l’édifice ancien, aujourd’hui tombé en disgrâce. Cette quête filiale n’est que logique après tout, si l’on s’en tient au faits : l’empire romain a historiquement bel et bien conquis l’Afrique du nord ; exactement comme les colons modernes. Or, tout puissant qu’il eût pu être, l’empire romain duquel se réclament les algérianistes n’en avait pas moins été défait. Faire « œuvre utile » quand on est romancier algérianiste exige alors une certaine capacité à se transformer en témoin éclairé de son temps et de son peuple. Mais, prévient Randau en exergue « chacun de [ses] ouvrages décrit les faits d’un homme d’action »

De cette vacance de la parole prise de l’intérieur par les algérianistes naît le bavardage ou le remplissage du vide causé par ceux qui sont à la périphérie, c’est-à-dire les écrivains de passage. Dans une telle entreprise qui n’aurait pas assez d’une vie pour être menée à son terme, les vraies valeurs tenues pour inestimables, et léguées en précieux héritage par les Anciens doivent être abondamment diffusées parmi ceux des Algériens qui se montreront dignes d’en être à la fois les héritiers et sans doute encore plus, ceux-ci doivent-ils se montrer plus que jamais conscients de l’impérieux devoir qui leur incombe de les perpétuer. La nouvelle race en germination - et qui est tout naturellement l’heureuse élue pour conduire cette mission hautement civilisatrice - n’est évidemment autre que celle des « colons ». Du préjugé défavorable que génère une telle désignation « les colons », Randau veut en faire un lieu de progrès et de rassemblement. Procédant avec une méthodologie rompue aux arcanes du discours propagandiste, il va s’employer à nous prouver que les vrais colons ne sont pas ceux que l’on croit et que, s’ils étaient jamais dénigrés, c’est souvent bien malgré eux et plus sûrement encore en vertu d’une méconnaissance totale de leur véritable nature, qu’il juge pour son compte plutôt sympathiques et généreux. En somme, l’objectif que s’était donné Randau est de ne pas ménager ses efforts pour convaincre son lecteur que derrière chaque colon gouailleur et irascible ; fier et « fort en gueule » se cache en réalité une âme authentiquement sensible ; derrière chaque colon qui est encore plus sûrement dur avec lui-même qu’avec les autres se cache une âme de bâtisseur.

C’est donc tout légitimement que ces derniers seront appelés à la prestigieuse tâche de gardiens du temple. Comment faire autrement sinon que la « mission civilisatrice française » doive être et devra être revisitée, et remise au goût de l’historiographie locale qui, elle, va s’empresser de voir dans le retour de l’Afrique à ses sources latines, le rouage essentiel jamais mis au service d’une algérianité plus volontiers ancrée dans ses racines du Sud. Dès lors, tous ceux qui voudront la déplacer vers le Nord, lieu considéré comme par trop entaché d’arrogance et de décadence, se rendront coupables de sa dénaturation – criminelle- de laquelle l’Algérie et avec elle une bonne partie de l’Afrique occidentale auraient beaucoup à souffrir. Autrement dit, c’est parce que les algérianistes n’ont aucun doute sur leur authentique algérianité (ou algérianisme) qu’ils ambitionnent la part la plus belle pour l’Algérie ; celle qui pouvait être en mesure de s’accrocher à la locomotive de la modernité tout en rachetant à coup de syntaxe colonialiste une caution humaniste qui ne s’est jamais vérifiée dans les faits. Les algérianistes continueront donc à puiser des forces dans un hypothétique legs des générations anciennes. En toute circonstance, la vielle recette « faire du neuf avec du vieux » sera peu à peu recyclée et disséminée dans tout discours qui vise l’organisation d’une riposte au modèle hexagonal et subsidiairement l’étouffement de tout autre parole contestataire de ce modèle ethnocentriste. C’est ainsi qu’au nom de leur supériorité, ils s’arrogent le droit de néantiser la population autochtone, pourtant majoritaire.

Cette Afrique latine, j’ai montré ensuite qu’elle n’ét5ait point un accident, un fait anormal et tout récent dû à la conquête française (..,) a été de concevoir les Afriques de tous les temps comme un seul et même organisme, une seule et même âme collective, dont la vie se perpétue à travers les siècles. Sophonisbe, Massinissa, Juba II, Tertullien, saint Augustin sont des types d’Africains plus ou moins latinisés ou hellénisés, qui se répétèrent maintes fois et qui se répéteront encore dans l’histoire africaine.[14]

Le même Bertrand va déclarer, en contradiction totale avec cette continuité et brassage qu’il note dans l’évolution des populations africaines, que le romancier colonial en sa qualité de « représentant d’une civilisation supérieure, [il] la défend devant des civilisés inférieurs ou attardés, il essaie de les en faire bénéficier tout en gardant le sens des hiérarchies nécessaires. (…) La littérature coloniale est essentiellement une littérature de maître, et j’ajouterai : de bons Maîtres quand c’est possible. »[15]

Notons tout de même aussi que cette notion de nouvelle race fait du modèle berbéro-latin, cher à Randau, un lieu – certes- de régénérescence par une sorte de filiation transhistorique et générationnelle mais à coup sûr plus conséquemment encore ambitionne-t-il, par-dessus tout, l’idée de son dépassement. En effet, le couple berbéro-latin restauré (aussi révolutionnaire que Randau s’applique à le dépeindre) semble ne faire que pâle figure et n’est accrédité que d’une faible marge de manœuvre. Ce positionnement ethnico-racial préfigure pourtant un étincelant oxymore : se purifier par le retour aux sources non point en raréfiant les candidats à cette parole originelle comme l’on se serait normalement attendu de la part d’un opérateur de discrimination et de purge à caractère ethnique, (la fameuse Geste algérienne in petto), mais au contraire en organisant son élargissement. Ainsi, de la matrice des deux peuples (Berbères et Latins) définis comme les fondateurs de l’Afrique, on passe quantitativement à plusieurs candidats du pourtour méditerranéen composés de tous ceux qui ont élu l’Algérie comme leur terre d’adoption (Espagnols, Maltais, Italiens/Napolitains) et auxquels, pour finalement ne pas exclure trop délibérément la bonne vieille France, il faut bien ajouter quelques colons du nord (Alsaciens, Provençaux, etc.)

 - Quel eût été votre idéal ?

- Celui d’un combatif, d’un fils de conquérant ? Avez-vous regardé mon père ? Il est l’homme des fortes luttes ; sa volonté est aussi implacable qu’un rouage de machine. Allez, il en a broyé des hommes et des choses dans sa vie ! Connaît-il la France ? Il n’y fourra jamais les pieds ! Il grogne contre elle quand il n’a pas ce qu’il désire et lui impute chacun de ses déboires. Il croit à l’Algérie et ne croit pas en Dieu ; sa haute estime pour votre frère vient de ce que Jean veut créer une patrie algérienne. La terre à labours, la brousse à défricher, les Arabes les plus sauvages sont ses amitiés. Ah ! le type ! Il n’a jamais admis qu’on lui résistât. » (Les Colons, 84)

Un tel élargissement/dépassement pouvait même être de nature à cacher fort habilement un reniement du retentissant couple des origines – berbères et latins – qui pouvait finir dans « les Colons » par servir de simple faire-valoir ; une sorte de vernis indispensable qui, cependant, présente l’avantage de ne point déjuger la thèse principale algérianiste. Plus encore, s’il est effectivement fait mention de-ci de-là des glorieux anciens (berbéro-latins), jamais il ne nous sera donné à voir concrètement à quoi pouvaient ressembler ces êtres ainsi portés au pinacle. Ils le sont au contraire de manière systématiquement incantatoire ; un peu comme si l’évocation du seul nom suffisait à lui tout seul à justifier ce vibrant appel du cœur.

Cet échange entre deux personnages algérianistes qui, au milieu d’une soirée de libations nous éclaire sur cette ivresse incantatoire. L’incongruité apparente de cet échange nous renseigne au contraire sur la fonction quasi phatique de tout le champ lexical du passé ; fonctionnant comme un incoercible besoin de s’affirmer à tout bout de champ :

- À ton bonheur ! dit Christophe. À la beauté ! »

 - Et qu’à nouveau l’imperium des races latines gouverne le monde ! (Les Colons, 189)

Randau en usera abondamment et à chaque fois que de cette charge passionnelle – pulsionnelle, oserions-nous ajouter - essaimée à travers le texte, il résulte une volonté de circonscrire de proche en proche et coûte que coûte dans l’espace même de la page ce vibrant marqueur de l’écriture coloniale comme identité à nulle autre comparable. Cet exercice de haute voltige, en cherchant à masquer la narration du livre d’histoire ancienne absente de l’univers référentiel pas tant d’ailleurs du lecteur dont la vocation est après tout de se contenter de lire pour s’informer mais bien plus curieusement du narrateur lui-même – pourtant instance omnisciente – mais dont les ressources scientifiques qu’il est censé mettre au service du récit semblent dramatiquement limitées) va ultimement signaler la fragilité – pour ne pas dire la coquille vide - de l’édifice ancien ainsi noyé dans le cliché tautologique du sempiternel retour aux sources des « glorieux anciens ». Il n’empêche ; cette position de principe va, envers et contre tout, être rappelée tout au long du texte – d’abord pour s’en convaincre soi-même- et ensuite à dessein de ne jamais faire oublier un seul instant au lecteur le terrain dans lequel il a accepté de s’engager. Il reste que c’est au narrateur de chercher, par tous les moyens dont il dispose, à endormir la vigilance de ce même lecteur. Et il le fera par le truchement de tout un jeu de séduction rhétorique qui consiste essentiellement à lui demander de le croire sur parole. Le mythe dès lors est appelé en renfort pour suppléer le défaut d’histoire propre à légitimer la refondation. Écrire comme dans la vie veut dire alors donner tout son poids et son sens au code d’honneur qui lie les hommes dans ce pays. Randau tente de restituer cette idée-force : chez nous les contrats se signent les yeux dans les yeux, d’homme à homme. La pleine mesure est prise dans ce défi lancé afin de rendre vivante par l’écrit cette image qui précisément se passe au-delà de l’écrit ; pour ne pas dire « contre lui ». Le postulat ainsi posé, il sera toujours temps à l’inusable narrateur/ami – abondamment inspiré de la vie de l’auteur lui-même pour en parachever la vraisemblance – de le convaincre de sa vaste « érudition ». Le personnage campé par Randau doit alors ressembler si intimement au lecteur qu’il doit tirer sur sa corde sensible : la fierté de la race. Tout peut alors s’enchaîner facilement en vertu des liens d’amitié indissoluble entre sympathisants algérianistes suffisamment infusée dans l’esprit du lecteur. Celui-ci n’a alors plus d’autre choix que celui de croire à la nature irréfutable de toutes les déclarations faites par le narrateur.

Mais de ce couple originel berbéro-latin, quel héritage retenir ? Comment l’algérianiste devrait-il s’y prendre pour le faire re-vivre dans un rapport à une histoire qui reste cependant à écrire ? Cette condition même d’une historicité en devenir peut-elle se bâtir sur l’ambiguïté même que recouvre la notion d’histoire en milieu colonial ? Faute sans doute d’avoir vécu lui-même au temps des anciens ; toute chose qui aurait pu l’aider à en fournir un témoignage vivant, Randau va partir du présupposé que la bonne vieille nature finit toujours par y pourvoir. Elle produira d’elle-même les plus vibrants accents d’une filiation automatique. Par extraordinaire, il va faire comme s’il allait de soi que l’Algérien moderne, celui du 20e siècle, pouvait toucher au berbéro-latin de la glorieuse époque d’Augustin ou d’Apulée au seul motif que tous deux ne pouvaient, au risque de perdre jamais leur âme, échapper à leur destin commun. C’est comme si cela avait toujours été la vocation de l’algérianiste moderne de communier avec ses aînés par-delà les épreuves du temps et comme s’il avait toujours été légitime pour lui de passer de l’un à l’autre de ses deux états ; nonobstant la regrettable parenthèse islamo-ottomane qui a cherché à le bâtardiser. Ce qui revient clairement à poser le problème en termes de « purification ethnique » dont on sait a posteriori les sinistres ravages auxquels elle pouvait conduire.

Il reste qu’une fois le prétexte de la recherche des origines suffisamment diffusé par effet de contamination tout au long de la narration, Randau va s’employer à marquer de son empreinte algérienne (il a sillonné au sens propre l’Algérie puis une bonne partie de l’Afrique) l’ensemble des catégories du récit. Si bien que ce récit, d’apparence simple variante de la langue mère (française), se mue désormais en grand récit de ce qu’il cherchera à baptiser du nom de la Geste africaine comme il y eut d’autre pour parler l’esprit provençal. Ce qui revient à dire qu’écrire en algérien exige de veiller à ce qu’y domine et y transfigure une couleur particulière, nulle part ailleurs réussie ; une couleur solaire. Et c’est à partir d’un tel substrat culturellement identifiable comme relevant exclusivement d’une sensibilité orientale que toutes les torsions et distorsions pourront être opérées au cœur de la langue française qui va peu à peu céder du terrain, pénétrée qu’elle sera d’un agent nouveau. Elle sera comme sous l’effet d’une réaction chimique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’univers scientifique, avec son contingent de botanistes, chimistes et autres laborantins, est partout présent dans le texte de Randau. Le sème scientifique - qui vient constamment se superposer au lexème à proprement parler – joue le rôle du parfait alibi pour une refondation algérianiste. D’ailleurs, nombreux sont les personnages botanistes, archéologues ou géographes aventuriers qui indirectement sèmeront dans la langue des graines jusque-là inconnues. Certes, Randau se réclame de la tradition des grands romanciers aventuriers tels que Stevenson, Kipling[16] mais son ambition serait de faire en sorte que la connaissance de l’animal s’imprégnât de sa correspondance chez l’homme.

Dès notre plus tendre enfance on nous enseigna la férocité du tigre, la sagesse de l’éléphant, la versatilité et la grimace du singe, la gourmandise du serpent. […] En la bête, toujours, nous ne verrons que l’homme. Mais, hélas ! nos contemporains connaissent mieux le caïman que l’Hindou, le tigre que l’Indochinois, l’éléphant que le Congolais, le lion que l’homme de l’Atlas, l’autruche que le nomade, le requin que le Tahitien. L’animal est de notre famille. En l’homme exotique, le Français de France considère, pour l’aimer ou le détester et outre mesure, l’étranger. (La littérature coloniale, hier et aujourd’hui, 201-202)

Aux lointains territoires sauvages et autres cités interdites qui constituent le cadre mythique du roman d’aventures, il oppose des territoires qui semblent explorés, analysés scientifiquement, répertoriés et inventoriés statistiquement ; charnellement ressentis jusque dans la moindre de leurs fibres. Le roman colonial, selon Randau, doit « se [dégager] de l’influence, trop souvent sensible encore, de R.L. Stevenson et de Kipling. Accordons à celui-ci qu’il sera immortel pour avoir détourné sur des animaux, dans le Livre de la jungle, la responsabilité des déraisons humaines. Je reconnais en lui un grand moraliste, et non le maître des destinées de notre littérature coloniale » (La littérature coloniale, hier et aujourd’hui, 201). Lui, voudrait au contraire arpenter des territoires qui doivent être à ses yeux à la fois conquis et constamment à conquérir. Un des exemples les plus significatifs en la matière reste l’emblématique, Jos Lavieux. Il traduit assez fidèlement, aux yeux de l’auteur, cet esprit aventurier qu’il affectionne tant ; un esprit qui se projette constamment dans l’œuvre à venir. Si bien que la question de la réalisation du projet individuel par le colon (lequel projet ne coïncidant pas nécessairement avec celui de l’idéologie coloniale prise dans son ensemble) réside moins dans le bénéfice de son total accomplissement (œuvre coloniale achevée à laquelle il est difficile de croire) que dans la perspective prometteuse d’un second souffre qu’offre l’œuvre inachevée. La conception que se fait Jos Lavieux du capital est étrangère à l’idée de complétude quand celle-ci conduit à la mort du projet. Pour lui, c’est de l’œuvre à venir que le capital doit se nourrir. Il n’est de plus belles possessions que celles qui restent à posséder. Jos Lavieux a ainsi parfaitement intégré la logique du capital en tant qu’il est appréhendé dans un rapport permanent à son propre accroissement et ce jusqu’à l’infini. En somme, le vrai capital ne se pose aucune fin objectivable sinon la perpétuation des relations de production à l’infini. Ce qui lui confère cette légitimité à ne pas regarder aux moyens employés au nom de sa vision a-historique, partant, excluant toute contingence et accident temporels. 

La vallée est à lui ; il la laboure en homme pressé, qu’impatiente la lenteur des générations végétales. Il espère que son fils aura l’énergie de continuer son œuvre, comme lui-même accomplit les projets de son père tué prématurément par le paludisme. Jos a armé Henri pour la vie et lui a persuadé que sa loi était la meilleure des lois. A cette heure il est las de sa ferme, où il n’y a pas de difficultés à vaincre, las de sa maison aux recoins trop familiers. Il se rappelle avec délices les années où il défrichait des terres coriaces, à palmiers nains, où il empruntait aux banques d’imposantes sommes pour bâtir barrages et moulins, où il courait les marchés pour spéculer sur le cours du bétail, où, après la récolte, il gardait avec ses khammès sa ferme solitaire. Le désir l’oppresse de recommencer cette existence d’embûches, de traîtrises, de combats[17]. (Les Colons, 215-216)

Sous l’effet de ce mouvement qu’il juge irréversible, la langue est elle aussi fouillée, creusée ; arrachée à la terre comme (là encore) un butin additionné aux ossements déterrés et arrachés à toute ruine, à toute stèle tombée en disgrâce. L’écriture devrait mimer la pierre qu’on soulève pour éventrer la terre sous elle. Le projet d’une écriture de l’exhumation chez Randau pourrait alors se laisser entrevoir par toutes ces ouvertures-là qui sont autant d’opérations archéologiques et chirurgicales à langue ouverte. Face à l’historiographie officielle, Cassard la figure bien pensante de l’algérianisme procède par -écriture des pans enfouis.

Bercé par le roulis qui provoque de comiques hoquets dans les entre-ponts, il évoque les hautaines figures des grognards de la conquête, Bugeaud le Colonisateur, et Pélissier le nasillard, enfumeur de tribus, méchant, cynique et gouailleur, et les soldats d’Afrique au crane rasé, stoïques et cruels et les chefs des bureaux arabes, pillards et fusilleurs, qui razziaient sur un soupçon d’infidélité (…) entre tous, un fauve, Beauprêtre, le sanglier des Kabylies, fut grand faucheur de têtes. (Les Colons, 276 277)

En toute hypothèse, nous inclinerons à penser que le « réalisme » propre à Randau, s’il va lorgner du côté du mythe des origines, ne se résoudra pas pour autant à remonter jusqu’à celui des origines du monde. Son ambition lui semble au contraire plus modeste quand elle s’attache à restituer ce qui lui paraît être la réalité de l’Algérie sous l’ère coloniale. Modeste ne veut pas dire qu’elle n’est pas déjà grande si l’on considère le mythe des origines du monde comme entité abstraite, partant, inatteignable. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la peinture des personnages marginaux, ceux alliant goût du panache et de l’esclandre ; des forts en gueule, des gouailleurs de toute sorte et tous ceux bâtis tout d’une pièce  ; peinture qui est chez lui très vive, souvent colorée et toujours bienveillante. En témoigne cette scène où le narrateur prend un plaisir non dissimulé à raconter « son » Algérie bigarrée, prête à repousser toujours plus loin les limites du concevable. Le trait dominant de cette peinture se lit, chez Randau, comme un désir irrépressible de présenter des forces de la nature, des gens qui ne s’en laissent jamais compter. Les portraits sont entiers, grossis jusqu’à la bouffonnerie sur le dos de laquelle l’écriture s’expérimente. Celle-ci, une fois lancée, ne va alors plus faire de distinction entre les excès qu’elle décrit chez les portraiturés et ceux qu’elle charrie avec elle en les décrivant. 

De gras baisers s’échangent autour des tables, dans les patios à haut vitrage ; les orgues mécaniques raclent ou martèlent des valses. Une grosse servante borgne, son bon œil borne de beurre d’anchois, trimballe des cruches d’eau dans les logettes. Le diapason es voix se hausse ; un gabier napolitain insulte la mouflarde du comptoir, qui lui répond à tire-larigot ; bavant de rage, il culbute d’un coup de poing et d’une gambette le garçon aux gros bras tatoués qui le bouscule pour l’expulser ; les soldats dégainent ; on éteint le gaz ; des coups de revolver éclatent dans l’obscurité. (199 200)

Mais il est rare que Randau peigne le colon sans désir de le moquer, de le subvertir en forçant délibérément ses traits, jusqu’à la caricature. La plupart des personnages qu’il met en scène sont dotés d’un caractère toujours imprévisible. Le picaresque chez Randau n’est valable que dés lors où il incarne la vie dans son rapport au mouvement permanent. Ses personnages agissent souvent comme si, aussitôt nés, ils devenaient incontrôlables ; comme s’ils se muaient en électrons libres et s’en allaient vivre leur vie au-delà de l’écriture qui ne peut les rattraper, les domestiquer. Mais c’est justement les prouesses de la narration que de reculer les limites de ce cadre – allant jusqu’à opérer un recadrage des catégories spatio-temporelles consacrées pour les aliéner à la seule réalité algérienne. De sorte que ces personnages se trouvent constamment en situation de débordement et/ou de décalage de toutes les instances narratives traditionnelles. Souvenons-nous de la nature fougueuse de Randau qui ne va pas se contenter de détourner le seul récit idéologique en le soumettant à une nouvelle narration coloniale mais tentera également d’ouvrir une brèche dans les modalités discursives elles-mêmes. C’est parce qu’ils ne peuvent pas entrer dans une catégorisation préétablie que les personnages mis en scène paraissent naître compétitivement avec le processus d’écriture lui-même. Jean Cassard, par exemple, est docte ; tellement convaincu de la nécessité de connaître profondément l’histoire intellectuelle de « son » pays, qu’il sent en même temps confusément que l’essentiel est peut-être ailleurs :

Il veut donner à l’Algérie une littérature originale, instituer l’œuvre d’art dans un sens africain, relever la bassesse des âmes et la rafraîchir d’un peu d’idéal. La foule ne le comprend pas encore. […] Il avait mal débuté : une idée n’était adoptée par les Algériens qu’à condition d’avoir été consacrée par Paris. Il s’effarait de constater cette mentalité, car l’art qu’il prévoyait en Afrique différait profondément des conceptions plastiques de l’Europe. Le soleil aux ombres violettes du Sahel ne ressemblait pas au soleil à ombres grises des pays de brumes. (50-51)

En dépit de son vœu (qui l’inscrit dans l’idée de projet), cet être en voie d’accomplir son destin politique en rupture avec le « diktat parisien » ou  doxa parisienne masque à peine les frustrations de l’auteur lui-même. Randau a non seulement besoin d’un narrateur qui assume le discours implicite mais il veut aussi se payer les services d’un narrateur intradiégétique. Ce narrateur-personnage n’offre pas le seul avantage d’observer et retranscrire les pensées et actions des autres personnages mais de prendre massivement part à l’événement. Mieux, possédant ce don d’omniscience, il pourrait même se payer le luxe de le devancer. Au demeurant, un tel personnage devra être nécessairement non accompli et sera par conséquent celui-là même que « la foule ne [le] comprend pas ». Dès lors, cette incompréhension était-elle due à l’aridité de son discours algérianiste que l’instance ultime qui se penche paternellement à son oreille (l’auteur) s’empresse de lui suggérer de descendre se mêler au peuple ; descendre vers le colon de base. Ainsi donc, pour être parfaitement compris, il lui faudra consubstantiellement accepter d’effectuer ce trajet inverse qui le mènera du haut (le territoire sublimé de l’homme d’esprit mais dont le savoir est stérilement livresque) vers le bas (le territoire exsangue occupé par le petit peuple). Comme prévu, Jean Cassard va finir par délaisser en grande partie les livres qu’il chérissait par-dessus tout, en vertu de sa décision (celle de Randau lui-même) de se contenter d’être un homme d’action, pour embrasser la carrière de colon à la ferme. Le voici un peu plus accompli quelques années plus tard dans « Cassard le Berbère » : « Afin de pouvoir restaurer le bordj du raïs [le fameux ancêtre], il se lança, après qu’il eut un temps tâté du fonctionnarisme, dans les entreprises les plus variées et les plus hasardeuses [entendons : il a le don du vrai aventurier] ; il devint l’un des grands condottieres français de l’Afrique tropicale, y gagna la fortune qu’il cherchait, y revint maintes fois, écrivit à l’occasion le récit de ses voyages, se maria et ne s’en repentit point ». Pour qu’il n’y ait aucun doute sur cette intertextualité qui semble vouloir à la fois repousser toujours plus loin les limites géographiques de l’œuvre et d’autant celles de la généalogie des personnages, Randau peut ainsi écrire en préambule de ses romans dits de la « patrie algérienne » : « Les Colons constituent le premier épisode de la Geste africaine [notre emphase]. Je n’ai jamais écrit qu’un seul livre, et chacun de mes ouvrages décrit les faits d’un homme d’action. » Nous retrouvons sans surprise ces deux qualités que s’est attribué Randau (Africain et homme d’action) reproduites à l’identique quand il en vient à parler de son héros Jean Cassard : « Colon en Algérie, explorateur au Soudan, poète, romancier, Cassard aima l’action non seulement pour le profit, mais aussi pour l’émotion qu’elle lui procurait. » Il n’est pas très difficile de reconnaître là le profil de Randau lui-même. Cette expansionnisme et cette action sans cesse revendiqués (et assumés), viennent confirmer nos doutes quant à une territorialité bien délimitée. Si l’on avait souvent reproché à Randau d’être un franc-tireur ou de nourrir des ambitions autonomistes, il nous apparaît, à cette lecture, que la portée de cette ambition autonomiste est plus problématique qu’elle ne semble l’être au premier coup d’œil. Certes, il est question d’Afrique (des pays sont nommés et Randau en personne prit une part active dans des expéditions coloniales durant lesquelles des populations entières furent massacrées) ; mais, nous dit-il, plus que le profit c’est l’émotion que le héros typique de Randau poursuivait. Peut-on raisonnablement en conclure qu’une fois le profit obtenu[18], « l’émotion » peut être à l’origine d’un empire colonial ? Si la réponse à cette question est non ; alors, il devient nécessaire de reconsidérer l’inamovible thèse d’allégeance inconditionnelle à l’idéologie coloniale, qui elle, n’a jamais la faiblesse de baser sa logique sur une notion aussi fluctuante que « l’émotion ». 

Au contraire, Randau préconise de parler au peuple sans ambages ; de parler au peuple avec la langue du peuple. Randau a des projets à long terme pour une Algérie nouvelle. Ce natif verra dans la culture populaire qui, aux primes abords, peut rebuter par sa rudesse de mœurs, le seul espace authentique qui jette les bases d’une appartenance à une conscience de groupe ; à défaut d’une conscience nationale. Assez tôt, il a eu l’intuition que cette conscience se forge de bas en haut et ne saurait se décréter d’autorité.

Voici comment décrit-il le peuple au travail :

La halle étroite et basse s’élève au milieu d’un carrefour planté d’arbres touffus ; à ses murs moussus l’humidité suspend de grosses roupies vertes ; des lunules de gouache cernées de bleu pâle dansent sur le toit quand le vent secoue les ramures imprégnées de soleil. Les chalands se pressent autour des jardiniers et des revendeurs qui vantent à tue-tête leur marchandise et qui interpellent les passants en salaouetche ; les bouchers aiguisent leur coutelas près des épicières retranchées derrière leur fromages trop faits ; les poissonniers chantent la fraîcheurs de leurs sépias, de leurs pageots, de leurs rascasses et de leurs mulets ; un maraîcher clame une mélopée napolitaine qui dénombre les succulences de ses légumes ; un gros Barcelonais malpropre bat des appels avec son couteau sur la tôle du fourneau rouillé où rôtissent patates de Malaga et glands doux ; un coquetier arabe aux yeux de braise glapit sur un ton pleurnichard : di zof’s, madam’ ! di paul’es ![19] Un jeune Karagueuz débite des kabouyas à la tranche. Ses voisins mesurent des fèves à la tasse et remplissent de piments rouges des cornets de papier gris. Un plaideur juif avise soudain le juge, se précipite vers lui, embrasse son épaule et gémit : Adonaï ! M’sieur l’tribounar, z’en ai quat’ mon frère et quat’ mon sor[20]…Cassard n’écoute pas la suite du discours et abandonne son ami à la merci du fils d’Israël. (264-265)

Entonner un chant à la gloire d’un peuple livré aux besognes les plus quotidiennes reviendrait presque à faire du matérialisme historique sans le vouloir ou pour ainsi dire faire du marxisme contre Marx. Il y a ici comme un désir de ne jamais se rassasier de l’apologie du peuple laborieux. Ce passage qui tient plus de la tirade théâtrale que du texte proprement dit semble davantage destiné à être prononcé qu’à être écrit pour être lu avec les yeux. Il y a là l’écho d’une voix forte, presque hurlante, qui s’extasie de tout ce que les yeux voient et en témoin privilégié, elle se charge de tout restituer ; à tout prendre et en l’état. Et ce que les yeux découvrent, la voix le dit dans l’euphorie grisante et presque sans reprendre son souffle, d’une seule traite, de peur sans doute de manquer de temps pour tout rapporter, pour tout dire. Dans le même temps, de manière à peine perceptible, on sent une caresse paternaliste affleurant ces fausses critiques quasi condescendantes : fromage trop faits, gros Barcelonais malpropre, fourneau rouillé, glapit, débite, gémit. C’est un peu comme si derrière ces « trop », « gros », « malpropre », « rouillé », un arabe qui « glapit », un Karagueuz qui « débite » et un juif qui « gémit », il n’y en avait pas assez. Comme si, au lieu de les voir atténués, l’auteur en appelait au contraire à l’accentuation de ces caractères qu’il identifie comme issus des profondeurs de ce peuple. De là à ce que la véritable Algérie, fondamentalement inaccessible à une sensibilité autre qu’algérienne, se trouvât là, au détour d’un simple marché, il n’y a qu’un pas. Sans compter que tous les produits ainsi exposés sont purement locaux, présupposant que de la même façon qu’on est Algérien, on mange Algérien. 

Et s’il venait à l’esprit de quiconque de dénoncer ces mœurs locales peu portées sur le sentimentalisme, il réagira avec véhémence ; comme quelqu’un qui se sentirait brusquement attaqué dans sa propre chair.

 

 - Et ce sont ces sauvages-là, Cassard, que vous appelez vos compatriotes !

 - Oui ; s’ils jouent du couteau avec facilité, ils s’abstiennent de certaines malpropretés que de pseudo-civilisés n’hésitent pas à commettre. (259)

 

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