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 Article publié le 21 mars 2021.

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Entre chien et loup, le temps long de la croissance du tout vécu dans le temps suspendu de l’écriture, comme si toutes les expériences vécues, les leçons, petites ou grandes, qu’on en a tirées, les déboires, les amertumes et les joies, les échecs et les réussites concouraient, ramassés, concaténés, à ce temps accéléré de la germination suivie d’une croissance rapide, d’une floraison puis d’une fruition si fulgurante que, jailli de ce terreau tout personnel, l’éclair multiple de l’idée montait à l’assaut du ciel des idées, n’y trouvait rien que le vide, miroir inhabitable d’un désarroi humain sans âge, sans forme et sans nom.

Rabattu sur la fulgurance inspirée des lieux traversés et des événements vécus, il fallait trouver pour ce pur mouvement idéel une forme digne des émotions qui l’avait motivé et assez plastique pour rendre perceptibles les sensations que ce mouvement sans frein ne manquait pas de susciter en retour.

*

D’où ce pur mouvement formel à même de transformer la fulgurance de l’éclair multiple en un modeste éclairage de réverbère, solitaire, oublié de tous, doux et tranquille, drauBen an der Laternevor der Kaserne, comme ici, dans cette rue déserte toute luisante encore de l’ondée tombée de la veille.

Une rue sans nom ni sise dans une ville perceptible sur une carte routière, une rue intérieure, empruntée durant des siècles par des inconnus. Max y fut peut-être des leurs au temps jadis.

Des bruits de pas furtifs, çà et là quelques fenêtres compassées de rideaux, faiblement éclairées mais comme aux aguets, et des miroitements sur le sol pavé changeant sans cesse de point d’appui, des luisances partout et certes de grandes flaques d’ombre aussi, mais tout de même partout cette lumière étale et apaisée, voilà tout.

L’enseigne lumineuse d’un hôtel miteux à gauche du marcheur devenu invisible, à sa droite, sur la façade sans fenêtres de l’immeuble de rapports, une vieille publicité en lettres violacées à moitié effacées pour la marque BYHRR, une vieille traction avant noire garée seule, tous feux éteints, et soudain présent, envahissant, le ronron monotone dont ne sait quelle machine hydraulique qui pulse inlassablement, battant la mesure de tout le chemin parcouru encore et encore dans cette rue sans commencement ni fin.

Aux tousseries de la machine poussive impossible à situer, indigne même d’être identifiée, ne répondent aucuns signaux lumineux distincts. Signaux et ronron appartiennent au même monde, tout y est perceptible distinctement, mais sans qu’il soit possible de relier les unes aux autres les diverses sensations nettement distinctes qui s’y éprouvent.

Ça circule d’un point à un autre, un point, ce n’est pas tout, les points étant partout et nulle part à la fois dans cet espace qui requiert des yeux mais aussi des oreilles d’Argus. Une sorte de mécanique quantique se met en marche depuis la nuit des temps, mais si neuve encore.

Max en tenue d’Argus, espèce d’Arlequin des temps antiques, conscient de l’être, s’y entend à déambuler dans cet espace froid qui convient à merveille à sa robuste nature d’errant qui se trouve toujours être là où on ne l’attend pas.

Sa stature impressionnante frapperait de stupeur n’importe qu’elle passant, s’il était donné à sa gigantesque ombre portée d’être seulement entr’aperçue par quelque flâneur. Ses jambes, longues comme des échasses pastorales, devancent ses pas démesurés.

Il suit son ombre qui le précède, doublant ainsi la surface couverte par sa perception. Si son ombre se détachait enfin de lui, ne serait-ce que quelques instants, il se retrouverait en compagnie de son double à qui il pourrait murmurer tous les secrets qui engrange, mais non, l’ombre déchirante s’avance, ne se détache que des murs alentour au rythme de ses pas.

Max avance dans la semi-obscurité à la manière d’un stroboscope de faible intensité. Pour un peu, il se ferait l’effet d’être un zèbre dans la savane poursuivi par une lionne déboussolée par ses zébrures, mais il ne se laisse ni abattre ni divertir par cette présence imagée qui ne le distrait que fort peu de son but premier.

L’espace est si froid. 

Tant sa pensée que son petit cœur s’y réchauffent un tant soit peu avant de s’y enflammer.

Ses jambes filent sur le pavé de la rue sans commencement ni fin, Elles fonctionnent-ponctionnent à la façon d’un sablier au sable si doux, si tendre qu’il donne presque l’impression d’hésiter à s’écouler. A lui seul, dans cette solitude inhabitée, il est le temps à l’état sableux, ses pieds nus l’attestent assez.

Max marche sur la tête. Il n’a de cesse de se dire ça, rien que ça, et c’est joyeux, tellement insensé que c’en est joyeux.

Une phrase, une seule, anime ses pas folâtres : Sous les pavés la plage.

Il y perçoit nettement des vagues de chaleur venue des terres et la brise marine qui taquine l’air chaud qui monte des sables fins, des coulures d’écume blanche qui dansent sous ses pieds, des relents d’iode et des remugles de sel marin, des ruisselets côtiers scintillants en nombre infini, des flaques plus ou moins profondes et des bosses de sables nervurées dessinées par les vagues innombrables à perte de vue, à perte de pas.

Le sable monte dans le sablier qu’il est tout entier dans ces instants délicieux ; il marche encore quelques moments sur la tête pour mieux se tenir en équilibre, sentir le sable s’écouler doucement dans ses jambes, puis il se redresse pour continuer ce petit jeu de renverse si agréable.

Une fois dans la chambre, Max fait le poirier de longues minutes avant d’aller se coucher.

Toutes les vibrations passées dans ses jambes, vents et marées, chaleur et brise marine, écumes et vagues, et tout ce sable fin et si chaud, tous les sons aussi entrés dans ses oreilles et tous les signaux lumineux retenus sur sa rétine se détendront, s’épancheront généreusement, s’étaleront avec une prodigalité sans pareille en lui devenu pour l’occasion cette dune de sable nu qui s’étend peu à peu à perte de vue, matière paradoxale ni solide ni liquide, mais lui augmenté de tout ce qui passa à sa portée et qui désormais l’emporte gaiement jusqu’aux portes du sommeil. 

Tous ces phénomènes d’une matérialité heureuse, transformés en matériau de construction à la destination encore inconnue, descendront lentement dans sa cervelle qui redeviendra en quelques minutes à peine ce cerveau-réceptacle agile et vorace à même, le moment venu, d’analyser et de synthétiser tous ses pensées nouvelles qui l’assaillent maintenant dans son sommeil en compagnie d’images vives, si vives qu’elles le transportent d’abord en rêves dans ce monde parallèle qu’il est pour lui-même et qui resurgiront au moment d’écrire en compagnie de tant de souvenirs encore si frais, si joyeux, baignant tout entiers dans cette atmosphère qui ignore la polarité des contraires bien faits si utiles et si dangereux dans le quotidien des jours sans avenir.

Max est toujours pimpant au réveil. Il n’a pas les yeux rougis par le sommeil, les membres engourdies, la langue pâteuse.

Aucun miroir complice n’est là pour l’attester.

Je tiens cela de sa chère compagne jamais avare de confidences. Cette compagne inscrite en lettres de feu dans tous ses écrits et qui nous hèle, ne cesse de nous héler depuis des lustres, et qu’il appelle son écriture.

*

La chaussée-miroir est luisante. Elle n’éblouit pas notre marcheur.

Ses pas résonnent, secs et courts, sur les pavés impeccablement ajustés. Dormir ici est impossible. L’hôtel fera l’affaire pour une nuit encore. Le veilleur de nuit devra être réveillé par une petite sonnette prévue à cet effet. Il sera sûrement de méchante humeur.

Au réveil, Max jette un rapide coup d’œil par la fenêtre.

Le charme d’une rue animée. Des passants en nombre en flux constants sur les deux trottoirs rivaux, sur la chaussée, des voitures, des vélos, des bus, et, tiens ! des trottinettes électriques, tout du long, à gauche comme à droite, des devantures de boutiques et de magasins ouverts très tôt, des épiceries aux étals vifs et colorés et des chalands qui entrent et qui sortent, d’autres encore en grandes discussions avec les épiciers du coin. Une petite rue tranquille mais animée comme en en fait encore dans ces ilots d’humanité que sont - pour combien de temps encore ? - quelques quartiers de Paris. 

Notre marcheur promptement levé, bientôt rasé de près, frais et dispo, s’en ira boire son café-crème. Une nouvelle journée pourra commencer.

Entre chien et loup, reviendra le temps long de la croissance du tout vécu dans le temps suspendu de l’écriture, comme si toutes les expériences vécues, les leçons, petites ou grandes, qu’on en a tirées, les déboires, les amertumes et les joies, les échecs et les réussites concouraient, ramassés, concaténés, à ce temps accéléré de la germination suivie d’une croissance rapide, d’une floraison puis d’une fruition si fulgurante que, jailli de ce terreau tout personnel, l’éclair multiple de l’idée montera à l’assaut du ciel des idées, n’y trouvera rien que le vide, miroir inhabitable d’un désarroi humain sans âge, sans forme et sans nom.

Rabattu sur la fulgurance inspirée des lieux traversés et des événements vécus, il lui faudra trouver pour ce pur mouvement idéel une forme digne des émotions qui l’auront motivé, assez plastique aussi pour rendre perceptibles les sensations que ce mouvement sans frein ne manquera pas de susciter en retour.

 

Jean-Michel Guyot

11 mars 2021

 

 

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