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La petite chambre
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 Article publié le 6 septembre 2020.

oOo

Dans la petite chambre, il lui arrivait de soulever une tempête de mots comme le vent du désert voit se lever une tempête de sable.

Il était le sable des mots, les yeux pétillants et brûlés, les joues giflées tannées par le soleil et le soleil cuisant, le turban bleuté et le tourment des jours tout à la fois, et tout cela tournoyait joyeusement des heures durant dans sa voix muette et sa gorge serrée-cernée de joie parfois mais ne jaillissait jamais hors de lui, car sa pensée, alors, était ce tout en lui qui figurait le tout du monde dans tous ses tours et ses détours lorsqu’il en faisait le tour ivre de mots.

Il ménageait sa monture blonde à deux bosses et traversait ainsi les déserts brûlants de son Dire jusqu’à atteindre l’oasis de lumière qu’il savait être la promesse de jours et de nuits meilleures, l’accord de proximité étant, dans tout son Dire, ce qui le reliait au monde en déliant sa parole ouverte au féminin. Tout devenait proche, êtres et choses, lac et rivières, bois et près, et tout lui parlait la langue des êtres et des choses qu’il comprenait instantanément.

Il était à soi-même son propre milieu constitué d’éléments rassemblés en d’infimes quantités de matière liquide, solide et gazeuse.

Aucun mot ne faisait le lien entre un bras et une tête, un rein et un cœur, une molécule d’hydrogène et une molécule d’azote dans ce corps voué à la cendre et à la poussière.

L’espace de sa chambre était si réduit que ses mots allaient de sa bouche à ses oreilles sans jamais prendre le temps de s’attarder sur une fleur de jardin, un peuplier au milieu de ses frères, une voiture garée là et oubliée, un landau fleuri, une femme pimpante.

S’y tenir droit plus de quelques minutes était une gageure. Mieux valait y rester allongé sur le petit lit surmonté d’une lucarne. Elle donnait sur le ciel comme toutes les lucarnes. Les nuits d’été, allongé sur son lit, il pouvait observer le mouvement des étoiles. Quelques planètes se joignaient au spectacle. Sa joie était à son comble lorsqu’une lune rousse brillait doucement dans ce petit rectangle de nuit. Il était en bonne compagnie, la seule, en tous cas, qui valût à ses yeux.

Durant ses heures obscures, il oubliait toutes ses pensées sombres. La tempête ne faisait rage qu’ailleurs, il ne savait où. Elle avait déserté sa minuscule chambre. Ce refuge dans la campagne, c’était vraiment l’antithèse d’une vaste demeure à l’américaine. Ce n’était ni une maison coloniale entourée de tout son passé d’esclavage ni une shotgun house. Ni vaste ni étirée tout en longueur, sa chambre était tout sauf le centre d’une vie familiale intense. Elle n’était ni un espace de loisir ni un espace de travail. Aucun fantôme n’y séjournait, aucune musique ne venait y compenser le malheur d’être au monde.

Bien content qu’il ne s’y passât absolument rien durant toutes ces heures à regarder le vide du ciel, il ne contentait de poser un regard vide sur lui-même. Ciel et regard ne coïncidaient jamais, mais se rencontraient, échangeaient des signes de connivence qu’un regard extérieur exercé à ce jeu eût pu deviner en partie au moins.

Le ciel, hélas, n’a pas d’odeur, sauf lorsqu’il brûle, et le vide, d’où qu’il émane, est le vide. Il émanait de cette chambre un silence presque parfait. Quelques grillons, durant les nuits chaudes, grésillaient dans les prés alentour. Le vide n’était donc pas parfait. Un filet d’air passait d’ailleurs sous la porte de sa chambre.

Chambre et ciel étaient peuplés : le ciel, qui n’en savait rien, d’étoiles et de planètes, la chambre d’un lit sur lequel Max, allongé, écoutait le chant des grillons, observait le mouvement des étoiles, prenait un bain de lune rousse ; il lui arrivait même d’y dormir. 

Mais où donc était le vide ? Max ne pouvait que l’imaginer. S’il avait fait le vide en lui, il serait devenu cette contradiction vivante qu’il ne pouvait être, même mort, sauf à penser que le vide est un corps mort vide de pensée. Or, rien ne le prédisposait à accepter de son vivant cet état de mort cérébrale. Tout au contraire, sa pensée aimait battre la campagne. Et quand il ne dormait pas, Max rêvait les yeux ouverts posés sur le vide du ciel.

Ses pensées avaient cette douceur propre au velours, cette fraîcheur propre à la soie un jour d’été, cette aménité propre au fauve repu, cette cruauté propre à tout ce qui est, détruit-destructeur, posé là, stable ou instable, en mouvement, agité même ou parfaitement immobile mais travaillé par d’infimes mouvements atomiques, rongé par la pluie, le soleil et le gel, érodé, calciné, terriblement présent.

Où qu’il fût, quoi qu’il fît, dormir et rêver, s’activer ou penser, repasser ses chemises ou écouter une musique chère à son cœur, jamais il ne rencontrait le vide. Il était plein de lui-même, et lui-même était cette matière vivante dont sa pensée n’était ni la base ni le sommet.

Les mots en tempête ne faisaient jamais le lien entre ce qu’il sentait être lui avec lui, son corps mobile, sa capacité d’action sur le monde, son autonomie connectée aux nourritures terrestres et ce qu’il devait bien appeler sa pensée, faute de mieux.

Son corps tournait en rond, était ce qu’il était, n’était que cela, devant s’en contenter, tandis que la pensée qui se fomentait dans son corps robuste était la fragilité-même, ce nœud d’azur et de poix où des mots et des mots étaient englués dans la pâte d’autres mots et d’autres encore, donnant à Max cette terrible impression de solitude partagée, d’espoirs déçus et d’élans brisés.

Rien à faire, il fallait continuer ainsi comme tout le monde. Des tempêtes de mots de plus en plus fréquentes venaient troubler ce calme chèrement acquis au prix de contorsions invraisemblables. La paix n’est jamais donnée, toujours menacée, et quelques instants de repos lui demandaient beaucoup d’efforts. Il aimait se dépenser, là n’était pas la question. Son intranquillité foncière se nourrissait de sa pensée jamais au repos, même si cette part de lui-même parfois lasse de vivre ainsi l’inclinait à faire des haltes en plein cœur de ses préoccupations les plus chères. Il se contentait alors de chercher le sommeil pour s’oublier quelques heures, mais même dans ce sommeil des rêves s’agitaient sans cesse, des scenarii se bousculaient, des scènes cahotaient sur des chemins de traverse qui disparaissaient presque aussitôt.

A ces mots en tempête, il fallait un maître.

Les mots en liberté surveillée dans les conversations les plus tendres, non merci. Il ne fallait aucunement bâillonner la parole, d’où qu’elle vint au moment où elle survenait. Un maître, alors, était d’autant plus nécessaire, mais non comme un mal nécessaire, mais un bien nécessaire à la préservation d’une liberté si grande qu’elle excédait ses propres forces d’expansion, n’existait de fait que dans la communication d’homme à homme, de femme à femme, de femme à homme, d’homme à femme, d’enfant à adulte, d’adulte à enfant, d’humain à animal, d’animal à humain, de terre à ciel, sans jamais épuiser ses ressources, celles-ci n’existant que dans les liens de communication qui s’établissaient entre les êtres doués de parole et même entre ceux qui restaient muets.

Les grands moments de poésie qui animaient le cœur pensant de Max avaient lieu n’importe où n’importe quand dans la journée, jamais la nuit, car même au plus profond de la nuit, c’était le jour, lorsque Max élevait la voix silencieusement. Il ne se faisait aucune illusion, ne caressait aucun projet, aucune ambition ne le travaillait au point qu’il se sentît investi d’une mission humaine ou divine plus grande que lui. Tout se déroulait à sa mesure. Il était l’alpha et l’oméga de ses mots.

Au fil de ses ans de plus en plus chargés de souvenirs profonds ou tristes, d’une folle gaîté ou ternes comme la surface d’un miroir empoussiéré, il avait appris à faire la part belle à cette inconnue sans visage et sans figure, sans nom et sans limite qu’il appelait la parole.

Il convenait de la libérer dans un geste calme afin qu’elle se déchaînât proprement. Une déflagration se faisait entendre dans le lointain que Max seul pouvait entendre. C’était l’écho des jours sans faim ni soif, sans présent et sans avenir qu’une misère sans nom infligeait au sans-noms et aux sans-abris, ses frères en humanité. Ne pouvant tout à lui tout seul, il s’imposait de longues marches silencieuses au milieu des ruines. Il avait été de tous les lieux de désolation. Il avait connu Hiroshima. Une liste sans fin de lieux d’extermination ne suffirait pas à dire ce qu’il en était, lorsque le cœur politique de Max battait le rappel de l’humanité détruite. Jamais il n’aurait osé s’en faire le porte-parole ni le fer de lance, mais tout était là en lui, intact et ruiné à la fois.

Max sut dès l’enfance joueuse qu’il ne penserait bien qu’écrivant, et depuis lors ne cessait de s’étonner d’entendre des discours ici, des déclarations tonitruantes là, qui prétendaient changer la face du monde. Changer un monde sans visage était une tâche noble et ingrate qui requérait des compétences qu’il ne possédait pas.

D’abord, il y avait l’instant indivisible-invisible qui se répétait à l’infini ne se répétant pas. Il aimait de tout son cœur cette impossibilité donnée au langage de dire le oui et le non en une seule émission de voix. Une sourde complicité unissait le temps et le langage qu’il fallait s’employer à déplier en en déployant toutes les ruses. Dans l’instant se présentait un condensé de pensées impossible à mesurer, et qu’il fallait s’employer à dérouler comme l’on déroulerait les pelures d’un oignon, si cela avait été possible.

Les Allemands disaient Zwiebelschalenstruktur, les Russes parlaient de poupées russes. Les uns construisaient, tandis que les autres pelaient des oignons.

Il y avait du vrai dans cette manière de faire et de voir, mais elle restait insuffisante, incapable de rendre compte d’un dynamisme interne qui n’existait que de s’extérioriser. Une dimension manquait toujours. Il fallait dans le même temps le flux et le flot, le courant et l’eau, l’eau qui emporte et le courant qui demeure et l’inverse, dans le même temps long d’une discussion avec les mots pour le dire.

Faire d’une structure en oignon un tapis qui n’en finit pas de se dérouler, ne révélant jamais la Cléopâtre au souverain du monde, tel était l’enjeu.

D’instant en instant, une durée prenait corps dans cette âme ni belle ni laide qu’était Max, cet athée qui ne pensait jamais aux dieux. D’autres viendraient plus tard qui reprendraient la route, une autre route dans d’autres contrées sous d’autres cieux. Libres à eux d’exercer leur fougue religieuse, libre à eux de convertir arbres et broussailles, si ça leur chantait, mais sans lui. Partout où il passait, jamais il ne mettait le feu.

Prends-le sous ton aile avant qu’il ne s’envole !

Cette petite phrase innocente entendue au matin, accompagnée par le chant des oiseaux, nombreux dans la haie de charmilles qui courait au-dessous de la fenêtre de sa chambre, venait le rappeler à son droit le plus élémentaire ; il était son corps tout entier livré à lui-même, seul irrémédiablement, mais nullement solitaire. Il en ferait ce que bon lui semblait.

Il était las de tous ces jeux de mots éculés qui couraient dans la langue. Solitaire, solidaire, non, ce n’était pas ça, pas plus qu’il n’aiderait les autres, tous les autres, à se débrouiller par eux-mêmes. Tout cela était possible et même souhaitable, mais d’autres pouvaient s’en charger. Le temps pressait. Il fallait parer au plus pressé, agir vite et bien, avant que le sommeil ne l’emportât.

Pas plus qu’il ne chantait l’aube naissante il ne se serait aventuré à chanter la nuit profonde. Il laissait l’aube et le petit matin, le crépuscule du soir et le crépuscule du matin aller leur course tranquille dans les mots et les traits d’esprit d’autres que lui.

Une tempête de mots, une de plus, s’annonçait. Il la voyait venir de loin, arrogante et froide, prêt à en accueillir toutes les rafales. Ces camouflets lancés par le monde qu’il désertait lui fouettait le sang au-delà du concevable.

Il fallait qu’il fît le désert autour de lui pour mieux laisser s’engouffrer un monde de mots hors de lui. Le dedans et le dehors échangeaient leurs signes de reconnaissance, portes ouvertes et frontières infranchissables tour à tour, permettant d’aller et venir dans des mondes qui passaient les uns dans les autres sans jamais se rencontrer.

Avant de complètement disparaître, il écrivit ces mots :

…Arrivé à l’extrémité d’une grande galerie au murs couverts de miroirs ovales, je butai devant une porte blanche ornée de trois lys dorés à l’or fin disposés en un triangle pointe en bas ; dès que j’eus franchi le seuil en direction de la pièce inconnue, tout l’espace, les bronzes et les meubles qu’il contenait - un guéridon, un vaisselier, quatre chaises et une table ronde - devinrent flous ; il émanait d’eux un brouillard arc-en-ciel et j’entendis alors la galerie des glaces à un pas derrière moi se mettre à fondre ; elle devint en quelques instants seulement un flot visqueux mais souple qui se déversa dans la pièce encore inconnue, m’entraînant avec elle dans un monde qu’elle ne connaîtrait jamais, enfermée qu’elle était dans cette nécessité de s’adapter aux formes nouvelles qu’elle rencontrait, devenant cette nouvelle pièce tout en en envahissant l’espace en expansion, je le sentis dans ce corps aux dimensions floues, peut-être déjà illimitées qui refluait vers un centre imaginaire que je me figurais être. J’étais proche de l’implosion.

 

Jean-Michel Guyot

6 août 2020

 

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