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Chapitre 7
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 Article publié le 12 octobre 2014.

oOo

La fin de quelque chose est toujours un peu triste. Keanu était là encore mais son silence était complet à présent. Je ne lui en voulais pas.

Comment aurais-je pu lui en vouloir ? Elle n’aurait pas un mot pour moi, bien sûr. Mais elle n’en aurait pas un pour me juger non plus.

Et c’est assez pour que je tourne la page avec résignation, voyez ? Sans pester comme font les amants malheureux qui tournent sur eux-mêmes.

Quant à moi, devant ou derrière ce qu’on doit bien appeler la fin (ou une fin ?), j’éprouvais autant de soulagement que d’amertume. Un peu.

Le peu oubli. Ce dont on ne saurait dire quoi que ce soit. Je regarde les choses. " Et toi, que vas-tu devenir ? " Elles aussi se taisent.

Mais je pourrai regarder en arrière de moi, peut-être. C’est un trompe-l’œil, peut-être. Je ne sais pas ce qu’on peut voir derrière soi.

Mais il doit bien y avoir quelque chose, quelque chose d’insaisissable tant que rien n’est arrêté. Un bout d’histoire, tout de lambeaux.

Je pourrai voir Keanu en toutes ses disparitions et même simultanément. On ne comprendra rien. L’explication sera : " Il est brindezingue ".

Je ne puis qu’acquiescer. Il faut être barré pour tant gâcher quand rien n’y obligeait, au fond. Les caprices de l’esprit sont tels.

Au lieu des joies filaires de la réalité, je retournais chez moi et j’écrivais sur un mur nu ce que tu es, ce que tu fis, où tu allas.

Comme si je l’avais su. Comme s’il avait suffi que je regarde une carte du monde pour déterminer, intuitivement, que tu fus là. À Muriwai.

C’était si simple d’estimer que tu serais la vraie réalité, ainsi. Pendant que je fixais ce point de l’espace, on frappait à ma porte.

Mais le point s’épaississait et je cernais ainsi les pics de ta disparition. Tu avais de ces escalades, quand j’y pense... Tu les traversais.

Et les hauteurs se ridiculisaient devant toi. Moi, je n’en avais pas besoin. J’étais ce crétin sur un quai de gare dénué de destination.

Je comprends à présent que c’est normal si j’ai pu atterrir ici au final. Il fallait ce réseau ferroviaire parfaitement impur et pas fini.

Il fallait ça pour que je sois absolument sûr que ta disparition a plus de sens que ma présence pour personne. Je suis serein. Le train.

J’entre sans voix. Je m’assois sans bagage. Je pourrai bien te dire sans toi encore. Mais je m’arrêterai. Il faut pour que je puisse...

Pour que je puisse considérer l’épreuve que représente le filigrane de ta présence en ce chaos non événementiel : les épisodes perdus.

Comme ce jour où je perdais les ficelles de mon cerveau dans un wagon, loin en janvier, sous la lumière déplacée d’un soleil rectiligne.

Tu n’étais pas encore là mais ta disparition était déjà intacte et tant que je respirerai, elle restera. Et je respirerai longtemps après.

Je respirerai tant que les rails le permettront. Je suis le rail de ta mémoire, celle que tu as abandonnée. Je suis ton porteur de valise.

Alors quoi ? Rien ? Mais si enfin. Même si tout a une fin, c’est bien normal, il y aura des recommencements. Chacun son tour, on recommence.

On recommence tellement que la station arrière, où je m’apprête maintenant, paraît une vraie aubaine. L’absence de destination me calme.

Je veux vraiment voir ce que ça a été. C’est peut-être une illusion de croire qu’en s’arrêtant, un peu, les choses prennent sens. Peut-être.

Mais ainsi je sais que je ne saurai t’en vouloir. Je serai là à déchiffrer ton évanouissement d’hier, ta perte d’aujourd’hui, ton être.

Et tant pis si les rails te dessinent autrement que moi, je ne te vois. Ce n’est pas eux qui vont faire le trajet. C’est ton bagage, là.

Et ma mémoire... mais une pomme d’arrosoir, pour fleurir le ballast, pour abreuver le métal fuselé des rails que j’appelais " mes sœurs ".

Ce qui peut sembler incongru, je le sais bien. Mais excusez du peu ! On n’a pas tous les jours la possibilité de lire la fin devant soi.

J’ai toujours eu une hantise particulière. Disparaître sans adieu, c’est peut-être une coquetterie. Mais une coquetterie insane, à mon avis.

Après, on resterait des heures à rechercher l’adieu dans chaque chose du jour courant. Tu te rappelles le Grand ? Son œil, sa tête haute ?

C’est bizarre. Non seulement il n’y a jamais eu d’adieu mais sa présence permanente auprès de moi, elle n’était pas concevable.

Tandis que toi tu as percé le jour comme s’il avait fallu en faire une partition pour piano mécanique. Et dans le train, je charrie les gens.

" Attendez ! ", je leur dis d’un air goguenard, " vous allez bien en reprendre un peu, de cette excavation de la réalité ! Ah ah ah ! Ah ah ! "

Les gens ne comprennent pas. Ils entendent " excursion ". Ils croient que je vais leur payer une promenade. Ils ne savent pas les voies.

Ils entendent mal car cette histoire d’excavation, ça peut laisser penser qu’on est pour supporter l’insupportable. À cause de la tendresse.

Mais la tendresse n’y est pour rien. Je ne t’en veux pas, non. Je pense simplement que je suis comme ces gens, incapable d’entendre ta voix.

Je me consolerai en estimant que tu vas faire une belle carrière dans le cinéma. Tu sais ce qui arrivera à Muriwai. Je sais, je sais.

Et toi aussi, sache. Rien. Non. Quoi encore. Rien. Une méchante blague. Ces spectateurs... Non. C’est idiot. On les a placés là pour quoi ?

Ils reviendront 17 fois sur ton corps, ma pauvre Keanu. Pas pour te tuer, non. Pour te dévorer. C’est déjà arrivé, ça recommencera encore.

Comment pourrai-je t’en vouloir, dès lors ? Tu sais que j’ai un peu écrit le scénario. Le paysage était morbide. La gare, ça allait mieux.

Mais toi, tu n’en finissais plus de disparaître. Je crois que j’ai compris que c’est à moi de finir, pas à toi. C’est un pari encore cela.

Je ne suis sûr de rien au bout du compte. Mais je ne vois pas d’autre issue. Avec la fin, la défaillance de la réalité dessinera ton corps.

Te rendra un visage. Te permettra une parole même si tu ne fais que te mordre les lèvres devant moi. Et me rendra capable de tendresse.

Tandis qu’une jolie voix de femme répétera les quelques notes mélismatiques qui concluent cette chanson de Candlemass (mais laquelle est-ce ?)

Qui dit très clairement que rien ne restera de ce crétin à l’exception de son destin. Et celui-là, crois-moi, il a encore de la chance.

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