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Un vagabond seul et transi en sa nuit frisquette
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 Article publié le 21 juin 2014.

oOo

Il était ainsi toujours présent à leur attention, à écouter, mieux qu’un vagabond dans la nuit.
Il s’avance, avec la patience d’un alligator quittant la berge pour frayer l’eau trouble. Pour s’approcher sans bruit de sa proie en train de nager sans crainte.
Sa silhouette dans l’ombre instruit toute forme de menaces, et son souffle tisse autour de lui un silence plus glacial qu’un miroir à la face d’une mégère déçue des premières traces de sa ruine.
Ce vagabond vengeur se serait approché de la grande maison où elles étaient là, assise à longuement discourir sans y penser. Toutes entières à bavasser sans arrêt ni suite. Toujours très fières de n’avoir rien à dire de neuf. Comme toute grasse bourgeoise n’ayant jamais rien produit, et qui se croit pour cela autorisée à dénigrer toute production actuelle non encore sanctifiée par la scolarité dans ses programmes. Juste à se chauffer dans la complicité des soirées. Comme on se frictionne dans la nuit fraîche après un bon bain de minuit revigorant. Qu’on se sente enfin très à l’aise, entre nous, sans plus de complications ni aucun délai frustrant la survenue des plaisirs.

Mais peu lui importerait alors cette traîtrise qu’il aurait ressenti comme au travers de la distance.
A demeurer le voyeur de toute cette vie qui lui échappait. Car il se serait tout de même senti capable de leur conférer, au travers de la distance, le prestige secret de ses intuitions expirées par son souffle désolé vers ces fenêtres.
Il aurait aperçu leurs silhouettes. En train de se mêler. A portée de ses mains tendues vers les éclats. Ainsi que les intermittences d’une proie perçue par le lynx parmi les roseaux. Ces personnes en train de se mouvoir, de tournoyer dans la lumière. Ces personnes plus opaques et distinctes de lui, à présent, que des statuettes posées sur une étagère vitrée du Louvre.
Flammèches éprises de loin uniquement de leurs reflets d’éclats complices. Ces silhouettes feraient de fait toutes sortes de mouvements de confidences. Elles mêleraient leurs éclats pour se rapprocher telles des flammes. Pour mêler leurs lueurs. Il aurait écarté les branches. Vu le plus grand lustre de la fenêtre. Il aurait pénétré dans le jardin... Comme respirant déjà l’haleine de son ancienne complice. En silence et en criminel méconnaissant la nature de ses propres intentions. Il serait resté ainsi là plutôt longtemps. A frissonner mieux qu’un oiseau. Tout l’air brumeux cernant la demeure.
Il aurait observé les moindres détails de cette façade, comme pour les graver sans en omettre aucun sur l’écran de sa mémoire. Ce petit pavillon serait devenu pour lui un théâtre auguste.
Y entrant pour en aspirer l’ambiance troublée. Pour en instruire la discrète atmosphère. Pour déjà commettre un crime, simplement en se trouvant là. Lui dont la présence était de fait déjà abolie. Selon un nouveau charme. Il aurait projeté patiemment son meurtre, juste en murmurant, sûr lui même de l’accomplir, voyant déjà blêmir sous ses mains la face de l’étranglée... cela avant de finalement s’éloigner pour n’avoir toujours pas osé s’approcher davantage de cet impossible lieu. À laisser son ombre longtemps se découper dans l’air sobre d’une petite fin de soirée sans histoires.
Attentif à cette vie en face de lui. Si patiente. Si discoureuse... mais déjà comme en train de lui échapper, comme au travers de la poussière et de ses atomes dissous dans l’air un souffle se fraye sa voie.
À la façon d’un vague air oublié depuis l’enfance. Un air qui s’en viendrait sous prévenir pour vous agripper de ses regrets mal digérés.
Toutes ces paroles vachardes. Prononcées là. Sans gêne aucune à son endroit. Tout le débraillé de l’abolition d’un être dont on ne veut plus entendre parler.
Il aurait goûté, en espion, à tout ce discours en train de le noircir, de faire de lui un corps mort, une infecte engeance dont la présence ne devait plus trouver moyen après ce traitement d’avoir droit de citer.

Il aurait senti en lui-même le sang de l’exil frémir et scintiller. En écoutant lentement au loin se mêler les discours à l’unisson de cette famille toute pâmée de satisfaction en le sachant bien loin, à rôtir sur le lit d’angoisse de son exil souillé de misère.
C’est certain son bannissement aurait fait refluer en sa gorge bien des saveurs de bière ce soir là.
Elles s’entraînaient à parfaire son oubli, à coup de petites phrases définitives. De manigances de retard. L’envers de toute cette belle complicité d’autrefois. Le venin, la haine, le tourment se laissant enfin libre cours vers le grand miroir au plafond reflétant son plaisir. La grand fleuve au vitriol. Sous les branches noires et les blancs bouquets.
Des êtres qui auraient pu se mêler à son destin. Mais qui demeureront, c’est drôle, très au loin, à causer d’autres sujets, à dépérir et faner sous bien d’autres maquillages. À se transformer en pantins de leur idéal évanoui. À se frotter le lard sous le satin d’autres complicités. Ces présences s’éloignaient ainsi sans fin de lui... Il les voyait disparaître... s’éclipser dans la lumière de ces fenêtres... Tel un rivage parcouru d’ombres autrefois familières. En tendant la main il ne parvenait plus bientôt à les atteindre... De temps à autre un bouchon sautait, libérant le plaisir abrupt du champagne. Avant que les queues des nouveaux fiancés ne se mettent un peu plus tard à faire de même... Un rire insistant se mettait alors à résonner.
C’était une sacrée fiesta sans lui, pas à dire... On se réjouissait sans compter. On se sentait là dedans frétiller et vibrer de toute une somme de plaisirs possibles. La réjouissance n’avait plus de limite. On devait frôler sans arrêt les partouzes, à tant se trouver merveilleux bien ensemble et pour toujours.
Former seulement de petites flammes, des lueurs happées par le fond noir de la nuit.
S’éloigner donc de lui... A mesure même qu’il en approchait, ainsi que dans un couloir ensorcelé on se précipite vers son cauchemar tout en croyant sans fin s’en éloigner.
Pas à pas... aussi sûrement qu’un navire aux yeux d’un passager qui ne pourrait pas remonter. Même en y consacrant toutes ses forces... A nager vers le cul du vaisseau entraîné souverain vers le large... Tandis que tout son effort serait consacré à tenter de rejoindre ces lueurs vives... Effort contribuant bientôt non pas à la sortir d’affaire mais à le noyer en l’ayant bien vidé de ses forces... Ainsi lui apparaissait cette petite fête. Il était temps de repartir. (D’aucun trouveraient inepte de chercher à tout prix à retrouver cette ambiance trompeuse des petits salons bourgeois. Leur rigidité pompeuse ou le vide des conversations qui s’y mènent pour couvrir le plus grand vide encore des intentions... Cependant, pour sa part, le guetteur ne s’attache plus concrètement à se dégoutter de cet ennui qu’il a pu vivre là... Il observe juste bien sobrement ces fenêtres. Il sait qu’il est banni sans retour de ces demeures. Sans retour. Contraint d’errer à présent et sans solution partout sans plus trouver la clef.
Puisque cette clef manque en lui et qu’aucun trousseau ne la contient plus sur le globe.
 On se l’évoque certes en frissonnant encore d’un certain dégoût, il en est sûr...). Mais toutefois, il souhaite faire durer ce frisson... Ce vertige particulier de voir ce lieu continuer de vivre et de croupir sous des rires faux et des mots ternes... Car toute cette réalité de ce lieu est à présent à ses yeux absolument étrangère... Il l’observe comme un dieu caché se reportant aux places d’une ville détruite lors d’un époque de la plus haute antiquité visitée par la peste et ses violences.

Il foule ainsi les vestiges d’un passé qui n’est pas le sien. Mais celui-ci le traverse. La déroute des empires le piétine de tous ses pas lourds et sanglants... N’importe, puisqu’il reste au loin et s’avance. Ainsi c’est à une forme de victoire négative sur la mort que toute sa pensée tend. En s’absorbant dans cette vision d’un lieu où il est comme disparu pour toujours. Et cela de son vivant même. Le miraculeux de cette impression n’a que peu à voir de fait avec la fausseté et l’ineptie des gens qui résident là et qui l’ont possédé... Cette impression de fait dépasse largement un tel vide brumeux. Pour se reporter en fait par contrecoup à une question inprononcée depuis le début. Un grand mystères des choses et des êtres qui, mine de rien, l’a par moments frôlé de son aile de rapace. Laquelle comme par ricochet l’a atteint au centre de son être. Mis à nu malgré lui dans toute cette aventure. Le voilà face à cette demeure comme face à un grand miroir on dresse une carcasse éprouvée par les ans. Il y a dans cette faillite vécue là un large soupçon de vérité respirée bien à fond.
 Ces témoins qui passent et ne discutent pas. Pour le toiser encore. Louise ne pouvait donc se passer un instant de ce chœur serein de ses amies.
 Et, alors qu’elle rentrait chez elle. Elle se sentît tout de même bien déçue. Elle sentait alors en son esprit, pour seules voix intimes, les lèvres des masques de sa mauvaise conscience se mettre à remuer. Ces masques lui murmuraient des horreurs. Tout un tas de choses indiscrètes.
C’était reparti, comme lors d’anciens soirs, pour des quarts d’heure entiers de mauvaise conscience.
Ça n’était donc que cela, alors, une trahison ? Un simple souffle. Un hoquet. Le contact d’une main distraite sur un frêle ourlet de songe. Pas de quoi s’appesantir. Pas de quoi même troubler sa sieste d’après déjeuner. Elle ne se trouvait pas si souffrante ni horrifiée. Son teint de pêche restait le même. Elle s’étonna de sentir même de la fraîcheur en ses joues. Si c’étaient là les effets de sa trahison, elle s’en acquitterait plus aisément que de sa petite commission du matin, puis l’éclat de rire de l’eau sur la faïence retentirait comme toujours.


Elles peuvent se sentir à présent pleinement heureuses. Et bien débarrassées de leur influence dont elles ne savaient que faire au juste. Entre deux étreintes. C’était si lassant à force de se sentir avoir toujours le dessus. Elles dardent alors en soupirant leurs seins sous leurs corsages. C’est un bain revigorant de belle chaleur complice. Elles n’en reviennent pas ! L’atmosphère est entièrement féminine. Des couleuvres mêlant leurs chaleurs dans l’ombre d’un beau mur de pierre. De se sentir ainsi enfin entre elles. Sans plus rien avoir à supporter des mâles si pesants. Ni de toutes leur poisseuse indiscrétion. Gorgées de contentement, réjouies au possible. Plus de mâles. Plus avoir à supporter leur pesanteur. Ni leurs brusqueries rudes. C’est une ambiance d’air libre élancée sur la mer. On peut se laisser aller aux confidences. Tout paraît s’ouvrir à nouveau comme la baie vitrée ouverte sur un franc paysage de loisir. La confidente, Babette, est toute heureuse aussi de pouvoir voir Louise sous son emprise absolument. Sans plus aucune crainte de l’incursion de ces hommes parfois si vindicatifs et si troublant sur tous ses plans.
Comme par exemple en décidant soudain une sortie imprévue. Ou de vous enlacer sans prévenir, pour épuiser sur vous toute leur fièvre.
 Cette amitié entre filles a ce soir les coudées bien franches. Plus nul besoin de faire croire qu’elles apprécient l’esprit d’un pauvre bougre si encombrant... Seulement bon ce drôle à faire fondre leurs hystéries à fiers coups de boutoir au cœur de leur chair glacée... Une fois qu’une jeune fille a décidé de haïr, elle se précipite sur tout objet, tout épisode vécu... Car tout détail passé, fut-il fortuit, ou toute raison, aussi faible fut-elle, prend pour elle alors la dimension d’une preuve intangible et suffisante afin d’asseoir sa détermination sur son joli trône de faïence... Le moindre épisode lui est c’est certain bien suffisant pour échafauder, en fait de détestation, de vastes certitudes de granit.
 Louise devait devenir virtuose en ce genre de décisions.
Un talent tout ordinaire.
C’est là un mouvement aussi irrésistible qu’une marée découvrant, en retirant des flots de robe d’une eau émeraude, des étendues de vase fleurant la carcasse décomposée rongée par les crabes.
C’est que son faible esprit de taupe, uniquement guidé de contact aveugles et de rares lueurs, prend dans son affolement la moindre aspérité pour un appui indiscutable. Son entendement, uniquement guidé de sensations ou de sentiments, n’a besoin de fait de rien d’autres pour se sentir triomphant.
Son esprit s’avance en taupe décidée, avide de forer les ténèbres de l’humus.
En conséquence ses petites menottes s’y agrippent... tel le marmot assoupi cherchant à s’allaiter au sein de son rêve trompeur. Alors qu’à l’heure de la rencontre et des enchantements, elle prélevait, en contraste parfait à tout cela, le moindre aspect de l’autre. Cela afin de s’en servir dans la trame de la tapisserie qu’elle se composait tous les soirs livrés à sa solitude. Pour pouvoir s’étourdir des détails de sa vie, pour s’en faire des fresques, de tous ces éléments parfois infimes de joie tolérée.
À l’image du bagnard meublant sa vie de tous les infimes événements survenus dans le champ de son existence. Car tout événement prend alors pour lui dans sa cellule les allures d’un événement retentissant.

Alors tout chez cet être lui servait à forcer les traits de son bonheur... Et de se faire une esquisse parfaite de ce bonheur parfait auquel elle pensait bien avoir le droit de prétendre depuis son enfance où elle s’ennuyait si ferme.
À présent cette même énergie lui sert à tourner en haine tout ce qu’elle perçoit de lui.
A présent du moindre air de défaut elle se fait une raison justifiée. Un nouveau moyen de s’évertuer au tragique des haines. Tout en se lacérant de lames de colères. Incoercible. Capable d’abolir enfin en son entier cet être en qui elle ne reconnaît plus qu’un intrus trop logique. Un tronc d’arbre obstruant le cours d’eau. Le doux air des romances fait taire absolument sa ritournelle. On lui a coupé une bonne fois le sifflet. Il ne viendra plus nous tourmenter.
Elle voudrait, pour supprimer cet obstacle que cet être représente devant sa possible bonne conscience, qu’il n’ait pas apparu. Qu’il ne soit pas venu ici.
Assoiffée, elle voudrait sans fin s’abreuver de son absence.
Que leur rencontre n’ait pas eu lieu. Que tout cela soit annulé. Comme sa virginité qu’il s’en serait venu lui ravir, ce qu’elle conçoit comme un viol.
L’existence de ce passant dans sa vie lui est une aberration. Une intolérable erreur. (Mais cela s’explique, si elle accepte de le reconnaître, par cette soif de sécurité matérielle et de luxe anodin, sans lesquels toute sa frime de sentiment n’a plus de base... Soif brûlante de considérations matérielles qu’aucun prétexte de spiritualité ou de persévérance ne parvient à contrebalancer suffisamment dans son crane alourdi de principes si légers).
L’atroce de ce comportement, en quoi il se montre vicié dans sa base, c’est qu’en partant de quelque chose d’aussi volatil et d’aussi peu sûr que des " sentiments " (nous y mettons ici des guillemets, comme pour nous prémunir de la senteur d’un pet discret en nous bouchant les narines...), elle les fait accéder ces sentiments à un statut que ceux-ci ne méritent pas... et qui est celui des raisons et des serments et des épanchements d’une profondeur supposée... Enfin de tout ce que la vie peut avoir de plus sérieux si on la considère comme autre chose qu’un charmant manège peinturluré.

Autant dire le pire étalage furieux des jolies farces...
 Mais cela est le discours de quelqu’un qui n’aurait pas été affranchi par de rudes expériences sur tout le vent de ces considérations. De même qu’un jeune mousse embarqué ne se fera aux réels usages du bord qu’une fois qu’il aura navigué un certain temps en compagnie des hommes d’équipage, certains mauvais et taiseux, mais d’autres capables de lui inculquer des avis éclairant afin de ne pas perdre son cap dans la nuit noire et la tourmente, avec face à soi un fanal rougissant qu’une manœuvre hasardeuse ferait aussitôt disparaître à l’horizon convulsé des flots.
" -On ne peut se prétendre assez bon sans s’être perdu souvent plus qu’à son tour ", vous précise encore une vieille trogne à l’haleine violente.
 Guidées dans leur engouement par un canal aussi peu fiable. Aussi fluctuant que leurs sentiments. Elles ne craignent pas ensuite. Dans leur aversion. Ces jeunes filles si bien. De se laisser après bien des atermoiements guider par des motifs tout aussi vaporeux. Pour enfin se raviser. Et faire sans fin les orgueilleuses. Elles masquent ensuite le peu de suite de toute leur conduite.
C’est un fameux tango. Une valse endiablée.
En affectant de forts airs d’indépendance. On ne fait pas plus efficace, comme genre d’autosuggestion. Ce petit numéro requiert une virtuosité que l’on peut acquérir à force d’y mettre de soi.
N’ont-elle pas obtenu ce qu’elle voulaient, de toutes manières ? (à savoir un joli tour de manège, puis une petite promenade au clair de lune à s’allumer l’entrecuisse à grand coup de suaves évocations !)
Elle fut alors surtout très fière de se sentir enfin ingrate... Elle adora pouvoir plaquer l’ignoble profiteur. Tout en se sentant l’âme vierge, et très bien repassée, et parfaitement respectable.
Autant que sa robe fût toujours bien propre et saillante sur ses jambes un peu gauches d’enfant empotée ayant grandi trop vite. Enfin, c’est ainsi qu’elle se voyait dans la glace implacable de sa chambre. Quand elle se déshabillait en face de celle-ci... Avec ce faisant la lenteur des effeuilleuses adorant la variété de leur reflet, le désordre des blancheurs, elle s’étonnait de son petit corps étrange. Mais elle comprenait bien que papa la couve autant du regard...Une rose aux dents, elle basculait. Toujours droite et ferme en l’orgueil de ses formes offertes à l’éclat atténué de sa chambre.
Longtemps elle restait, interdite, à considérer ce qu’elle était, face à ce reflet. Sa peau ses petits seins mollassons où s’imprimèrent les dents de l’autre tant de fois. Comme pour en éprouver la consistance... Elle s’adossait au vieux mur. Se donnant des airs alanguis. Une rose aux dents. Penchée en arrière face à l’armoire la reflétant. Tout un film.
 Surtout Louise adora se percevoir telle un garçon, un marin, un type à la fois rude et souple...
Voir un violeur, un pointeur de prison, cela pour pouvoir retourner contre les hommes cette violence qu’elle voyait exclusivement dirigée contre les femmes sous toutes les latitudes.
Elle ne supportait plus de se répandre en douceurs. De s’amollir pour des riens.
 Il lui fallait se trouver plus solides suite à ces simagrées... L’exemple du père donnait alors l’armature nécessaire à maintenir debout et à pouvoir imposer toute sa conduite. Depuis toujours la fascinait cet entraînement si violent... Cette détermination si exacte et précis des hommes (magnifiés par son imaginaire au sein duquel se bousculaient des soldats fièrement membrés, disposés qu’ils étaient féconder tout un village, juste avant de l’incendier ou d’anéantir leurs récoltes).

 Elle se voyait y parvenir, par un entraînement infusé de l’obscurité des rancunes. En comparaison elle ne tolérait plus cette mollesse, ces sottes manières de se répandre, alanguies, à la façon des pieuvres crevées sur le grand canapé de cuir...
Tout cela ressemblait encore un peu trop au désordre de fêtes.
 Elle voulait se trouver dégagée de cette gaine impossible d’une délicatesse dont elle ne voulait plus. Celle-ci entravait son aspiration perpétuelle à l’élégance. Ainsi par un mouvement brusque, en se relevant, croyait-elle envoyer loin toute cette douceur dépassée, souffler toutes ces tristes fleurs de mollesse féline... Comme en effectuant le sursaut décisif d’une danseuse affranchie une bonne fois des pesanteurs. Ainsi se permit-elle d’allier à la fois toutes les délicatesses du beau sexe à cette violence rentrée des marles ou des galériens de ses rêves. Violence toute intérieure des matelots peuplant ses fascinations. Ainsi, alliant la force et les tendresses, dans le creuset de ses cuisses tous les soirs pétrissait-elle sans arrêt l’ombre familière d’un ennemi assidu.
 Bientôt éveillait-elle en sa cervelle le foyer d’un souvenir trop vaste encore pour parvenir à se verser plus précis dans son esprit. On ne paye guère ses rêves. La sueur exsudée lors de ses visions. Elle en abreuvait ses compagnons. Car tous ces innocents tendaient leur bouche béante vers ses formes. Cela afin d’en recueillir la pluie chaude. Les sueurs mêlées, la semence, le sang des menstrues ou les renvois de vinasse.
Il lui fallait ensuite boire beaucoup d’eau.
Dans sa chambre digérer sobrement son martyr.
 Pour ne plus sentir à sa gorge tout ce rêve de solitude la dessécher. Non, mais tout de même... elle ne pouvait s’offrir comme cela au premier venu... Il fallait se rendre aux raisons.
Tout ce mystère méritait autre chose qu’un obscur passant pour se voir profaner. On n’allait pas aussi aisément posséder sa chère personne. Le premier péquin que le destin lui aurait présenté n’aurait tout de même pas remporté la mise sans subir de rivalité. Elle avait eu bien raison de continuer de se posséder pour elle toute seule. Oublier Fernand, tous ces mâles si lourds, ne lui posa aucun problème à cet instant. Puis les conseils muets de maman étaient toujours indiscutables. De quoi étayer le rafiot de son avenir, avant qu’il prenne une bonne fois le large.
Surtout il ne fallait pas se répandre. Ou paraître s’offrir. Trop acquise pour la circonstance.
Mais il est difficile à ce type de nature de ne pas aguicher. Au moins pour se trouver attirante (mais surtout pour faire bander ferme par des phrases feignant de dignité respectable tous les corps robustes ou malingres de ces mâles aperçus dans les ruelles ou les compartiments des trains où elle voyageait, et dont la seule apparence, voir l’ombre seule, attisait si fort tous ses instincts).
C’est là le grand secret des intonations. Elle l’avait éprouvé en différentes occurrences déjà.
Les paroles oubliées à peine, et qui vous travaillent encore.
Une douleur sourde s’emparait d’elle tout de même. Surtout lorsqu’elle sentait en eux cette absence de cet être ancien creuser plusieurs mois après un manque donnant à travers son abîme sur un son foyer de craintes. Il s’ouvrait alors sur l’écran de sa pensée. Ce grand foyer de violences archaïques.
De quoi revivre tant de fois d’anciennes scènes douloureuses. C’était partie pour les angoisses et l’insomnie.
Impression forte d’avoir côtoyé une ombre tragique en la personne simple d’un jeune homme discret. Elle comparait toujours ces souvenirs là. Le grand livre des photos. L’album disponible.
Ces souvenirs sont les cartes à jouer avec lesquelles sa songerie patiente dans l’antichambre. Avant l’heure du coucher ou de faire le mur.
En lieu et place d’études qu’elle n’aurait jamais accompli.
Elle se trouvait trop riche de sa seule personne. Pour s’offrir. Comme cela. En livrer tout le prix à n’importe quel vagabond issu de la nuit des mirages pour la ravir.
Il fallait être bien folle pour croire plus d’une heure à la nature de ses hantises. Ou la laisser se livrer à l’horreur sans nom des routes. Ou de toutes les voix imposées par une misère incurable dont elle ne concevait encore exactement le poids d’intensité. Elle devait préserver dans la famille une certaine condition. Ne surtout pas, non, à aucun prix, faire basculer sa lignée par des sentiers obscurs où les voleurs d’autrefois, tous ces pouilleux pauvres et vociférants s’illustrèrent sur la frise de l’Histoire... (Et on les voit, tous ceux-là. La gueule tordue. Fleurant la vérole et puant tous les manques. On les aperçoit suivre les carrosses pour mendier en jappant des plaintes un Louis d’or éclatant). Lointaine Histoire noyée d’épouvante comme au ralenti sur pellicule.
Tous les pouilleux, tous les atroces pourris sont loin définitivement, à vivre de peu comme ils peuvent, et à se reproduire entre deux misères dans leurs grabats rongés de mites.
De chants issus de la nuit pour vous rejoindre. Comme une tentation.
Approcher de votre gorge des mains robustes pour vous serrer bien fort...
Les ravisseurs, les croisés d’opérette, les cambrioleurs et les criminels à pulsions.
La menace de tout un peuple de l’ombre s’approchant de votre logis afin de vous faire votre affaire.
 Toute le menace de l’Histoire ne s’arrêtant plus de piétiner votre sommeil.
...Après tout elle avait droit comme les héroïnes des romans à sa toute première erreur. À sa première halte sèche dans la nuit des mirages. De lui même s’expliquait d’ailleurs son premier détour sordide heureusement abrégé. Comme elle s’était bien ravisée... Elle pouvait être fière, en pensant à sa présence d’esprit, comme à son très grand courage.
Un peu plus et elle envoyait le vaisseau de la famille se fracasser sur les récifs ! Par la faute d’un simple et léger égarement des sens. C’était moins une ! Il avait été grand temps de se ressaisir. De se saisir de la barre pour à nouveau filer droit, sans plus du tout louvoyer.
En y songeant elle maudissait son étourderie... Heureusement que tout cela l’avait changé. Une nouvelle ère pouvait s’ouvrir enfin.
Du coup elle récapitula bien des fois, mais pour elle seule, le ton qu’elle était parvenue à prendre, lors de l’ultime échange avec l’Autre. Une belle maîtrise dont elle fit preuve. Et cela sans répétition. Comme si la voix de l’expérience s’était emparé d’elle à un moment qu’elle ne soupçonnait guère.
Une ventriloque entièrement dirigée par l’esprit des familles.
...Mais le roman de sa vie n’aurait pas été complet sans cet accroc passager. Il y aurait manqué un chapitre décisif sinon. Celui de la trahison assumée et du fracas, net et prompt, d’une décision.
Pour se frayer son chemin jusqu’à un rôle d’héroïne. Jusqu’aux accoudoirs de cuir d’une position enfin pleinement respectable. C’était là somme toute une de ces tâches anciennes sans lesquelles les vies consacrées des saintes modernes ne sauraient se trouver complètes.
Surtout elle s’efforçât d’emmurer la plate réalité d’une petite cocotte.
Elle sut à force de plaintes et de gravités renouvelées faire oublier la légèreté sournoise de sa précédente conduite. Tout un art. S’étant déballonné de toute sa superbe... le tout pour plaquer par dessus une sorte d’image plus avantageuse, voir sainte et sans reproche... mais on connaît bien la force de l’autosuggestion, on la connaît trop bien.

 

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