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 Article publié le 15 juin 2014.

oOo

Les arguments de Paterson, ceux qui avaient convaincus la hiérarchie au point de nous accorder toute la semaine pour aller au bout de notre enquête, contenaient-ils déjà toute la vérité, le mobile du crime restant à établir…

 

Gilette se boucha le nez en voyant la pipe sur la table. Paterson s’empressa de la fourrer dans sa poche. Les deux femmes (dont la mienne) acceptèrent nos chaises. « Nous sommes au complet, » dit Elsie et Gilette rougit.

 

Paterson remplit son verre, nous oubliant.

 

Mes arguments… ?

 

Il en avait… de suffisamment solides pour convaincre la hié…

 

Elsie ne comprit pas mon regard. Gilette feignait de ne pas comprendre. Paterson but puis sortit sa langue. Elle apaisa la brûlure des lèvres, en spécialiste.

 

Reconnaissons… mais Elsie est venu pour s’amuser…

 

…avec qui ?

 

.pas plus tard qu’hier, nous avons composé un air pour toi. Je veux dire : en pensant à toi. Nina et moi. Elle au piano, te maudissant. Et moi près de la fenêtre, pour qu’on nous entende. Et on nous a entendues. Un garde nous a interpelées sans ouvrir le portail. Il trouvait que j’avais une belle voix. Et je l’ai toujours. Il ne se plaignait pas, mais les voisins… toujours les voisins ! sans ces voisins, Nina et moi… en fermant la fenêtre, suggéra-t-il. Mais alors je ne chanterai plus pour lui. Beau gosse immature. La queue levée en même temps. J’ai fermé la fenêtre et il a fait signe de la tête et des mains que tout allait bien, selon ce qu’il en pensait. Mais avec les voisins, allez savoir ! Nina riait en tirant la langue. Quelle envie j’ai eu de la sucer ! Tu sais pour Nina et moi. Il nous reste encore ce goût… Il n’y a pas d’aventure sans ses preuves. Je ne te cache rien, comme tu vois. Le garde est revenu deux fois pour nous dire (avec des signes) que les plaintes avaient cessé de l’empêcher de penser à nous. La queue en l’air. À la limite. point d’orgue.

 

« Nous n’avons pas augmenté ! Nous avons même baissé nos tarifs. Cela veut toujours dire quelque chose. »

 

« Avez-vous pensé à me ramener cette confiture qui m’avait oh qui m’avait m’avait m’avait »

 

aux arbres la raison d’être

et à nous le bonheur

ô ma petite amie d’un jour

à l’orée de la première heure

passée à compter les jours

sans paraître trop ennuyeux

 

as-tu pensé aux confitures

non tu ne penses jamais à rien

si je ne pense pas à ta place

 

mets du bonheur où ça te chante

et laisse aux arbres leur existence

 

ô ma petite chose des heures passées

comme nous avons changé

et comme les arbres sont inutiles

comme leurs fruits sont privés

du bonheur que nous avons connu

 

as-tu pensé que j’aimais

mieux les confitures

que ta chair

ô

toi

 

à nous l’eau qui passe

et à eux les voyages

nous qui ne bougeons pas

nous avons tout le temps

 

pensé non mais trouvé

dans l’armoire aux confitures

on s’ennuie à mourir

et les araignées ne vivent plus

que pour mourir

 

ô petite traînée de mon étoile

sois bonne comme ce que je suis

et ne perds pas ton temps

à donner du plaisir

à ce qui n’existe plus

 

nous avions les arbres et le bonheur

et ils passaient pour voyager

et se nourrir de leurs voyages

 

nous n’attendions rien

ni de la nuit ni de sa possibilité

au large de nos angoisses

nageait nos voiles toutes dehors

 

« Et je t’aimais, idiot ! »

 

Moi, je me demandais à quelle heure Gilette céderait à Paterson la propriété de son bien le plus cher : son cul.

 

Il buvait avec la langue.

 

« Une semaine ! s’écria Gilette. Mai je n’avais pas prévu. Demain, c’est lundi. Nous irons faire quelques achats. Entre femmes. » Et elle confia ces désirs à l’oreille d’Elsie, laquelle était exercée, Gilette, exercée depuis longtemps, depuis toujours peut-être. Nina m’en parlait pas plus tard qu’…

 

Nous… commença Paterson, mais il se corrigea et dit : « Je ne serai pas là demain… Oui, oui (me regardant), j’ai besoin d’être seul… » « Une femme peut-être… » Toujours l’oreille d’Elsie. Capricieuse, mais précise.

 

Je ne peux pas terminer ce repas sans une chanson de mon cru :

 

C’est en voyant qu’ell’ voyait plus

Que papa a battu maman

Ah choisi était bien l’moment

Pour lui caresser le cucul

 

Moi j’avais des yeux pour pleurer

Mais papa y donnait l’exemple

De ce qui convient d’ faire au temple

Que l’ bon Dieu pour nous a créé

 

Entre maman qui voyait plus

Et moi qui pleurais pour de bon

Ya eu comm’ qui dirait au fond

Un’ connaissance de l’inconnu

 

Après qu’ papa ait bien sué

Maman a r’mis sa p’tit’ culotte

Moi aussi j’avais bien pleuré

Et papa n’était plus mon pote

 

Le cul d’un’ mère c’est pas fait pour

Donner des leçons aux enfants

Quand on est père il faut toujours

Pas oublier les bons moments

 

Si maman voit plus rien du tout

C’est parce qu’il n’ya plus rien à voir

J’ai rien trouvé au fond du trou

Mais papa pouvait pas savoir

 

Alors je pardonne à papa

À maman je donne mes yeux

Et pour pas fâcher le bon Dieu

Je m’en vais où qu’il est plus là !

 

Et toute la compagnie reprit en chœur :

 

Quand ça barde à la maison

Ya pas d’ voisins assez cons

Pour retenir le bâton

Et payer les pots cassés

Comme aux jeux de la télé

Qu’ont les yeux d’ maman crevé

 

« Je comprends ton père, au fond, » fit Paterson.

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