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Stasiland d'Anna Funder - Voyage au cœur d'une paranoïa est-allemande
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 Article publié le 24 mai 2014.

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 Anna Funder, née en en 1966 à Melbourne en Austalie, a toujours eu la curiosité de l’Allemagne. Petite déjà, elle voulait, au grand dam de ses parents, apprendre l’allemand, « une langue si belle, si étrange »1. Lors d’un séjour à Berlin-Ouest en 1981, elle se demande ce qui peut bien se passer de l’autre côté du Mur. Quand ce dernier tombe enfin, elle découvre, avec le reste du monde, le visage de la dictature est-allemande, la face sanguinaire d’un Etat qui a permis que l’on tire sur ses propres citoyens, qui a enfermé les esprits trop libres dans ses geôles et transformé une partie de sa population en mouchards obéissants. Sachant que « plus le temps nous éloigne de certaines choses, plus il devient difficile de s’en souvenir »2, elle se fait embaucher en 1996 par une chaîne de télévision allemande, prend un appartement dans ce qui était autrefois Berlin-Est et décide de mener l’enquête. Stasiland, paru en 2002 dans le texte original, en 2008 dans la traduction française, est le fruit de ces investigations. Le titre dévoile d’emblée le coupable. Pour Anna Funder, la RDA n’aurait jamais pu fonctionner comme un Etat totalitaire s’il n’y avait eu, tirant les ficelles dans l’ombre la Stasi, le tout-puissant Ministère de la Sécurité d’Etat, présenté par la propagande du régime comme le glaive et le bouclier du parti, la version est-allemande du KGB. Dans Stasiland, Anna Funder en démonte les rouages à travers les témoignages d’anciens membres. Persuadée que « pour comprendre un régime comme la RDA il faut raconter les histoires de gens ordinaires »3, c’est à ces derniers qu’elle donne la parole. Avec un pragmatisme tout anglo-saxon, elle a passé une annonce dans un journal : « Recherche anciens officiers de la Stasi et collaborateurs officieux pour interview. Publication en anglais, anonymat et discrétions assurés ». Mais Anne Funder donne aussi la parole aux victimes et le tableau qui se dessine page après page fait froid dans le dos.

  Le premier portrait de victime est celui de Miriam, aujourd’hui quadragénaire, devenue « ennemie de l’Etat » à seize ans pour avoir participé à des manifestations contre la destruction de l’église de l’université de Leipzig, l’année du printemps de Prague. C’est le portrait d’une jeune femme, rebelle dès l’adolescence, qui ne s’est jamais laissée intimider ni bâillonner. Elle raconte à la journaliste sa tentative pour passer à l’Ouest. Le lecteur suit sa progression en zone interdite mètre par mètre jusqu’au déclenchement de la sirène d’alarme qui, à quatre mètres de l’Ouest, vient mettre un terme à l’aventure. Il s’ensuit une arrestation, puis des jours et des jours de privation de sommeil, une condamnation à dix-huit mois de prison et l’interdiction de poursuivre des études. C’est l’histoire d’un destin brisé par la Stasi. Quelques années après, alors qu’elle a rencontré un homme tout aussi rebelle qu’elle, on l’appelle pour lui dire que ce dernier s’est pendu dans sa cellule. Lors de l’enterrement, elle remarquera que son visage porte des traces de coup mais aucune trace de corde. Mirian sera autorisée à quitter la RDA seulement six mois avant la chute du Mur. Une autre biographie de victime est celle de Julia, la femme dont Anna Funder loue l’appartement. Quand elle était jeune, on l’a persécutée parce qu’elle s’était amourachée d’un Italien rencontré à la foire de Leipzig. Courrier ouvert, convocations dans les bureaux de la Stasi, menaces, rien n’y a fait. Pour briser l’adolescente, on l’empêcha de suivre la scolarité à laquelle elle aspirait et on lui interdit d’entamer des études de traductions et d’interprétariat.

 Ces méthodes, dignes d’un régime stalinien, ne sont toutefois que la partie émergée de l’iceberg. Le lecteur de Stasiland découvre des pratiques qui défient l’imagination. C’est le cas de ces intrusions secrètes dans les appartements de suspects. La Stasi y dérobait des sous-vêtements. Quand une réunion d’opposants avait lieu, la Stasi recueillait dans des bocaux les odeurs ayant stagné dans la pièce et demandait à des chiens renifleurs d’identifier les participants. On se croirait dans un film de science-fiction… Les accessoires de la Stasi étaient, eux, dignes de films d’espionnage : perruques, fausses moustaches, micros dissimulés dans les pétales de fleurs décoratives, appareils photos cachés dans un arrosoir ou le col d’une veste de randonnée. Après La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, on croyait tout savoir de la Stasi, on découvre pourtant chez Anna Funder une inventivité sans limites. Pour pouvoir suivre certains individus à la trace, la Stasi les irradiait sans se soucier des cancers qu’ils risquaient de développer. Ainsi, bien que la RDA prétendît, au prix d’un endoctrinement collectif, incarner l’Allemagne morale, celle qui aurait résisté au nazisme, nombre des pratiques de la Stasi semblent héritées de la Gestapo, comme la torture par privation de sommeil pour extorquer des aveux qui finissent par être inventés de toutes pièces afin que cesse le martyre. La Stasi est parvenue, dans un quartier protégé de Berlin, Hohenschönhausen, à installer une prison dont tout le monde ignorait l’existence. Les personnes arrêtées y étaient conduites dans des paniers à salade déguisés en véhicules de blanchisserie ou de poissonnerie. Anna Funder visite, en compagnie d’une ancienne détenue, ce lieu sinistre, construit par les Russes après la guerre, pour installer des chambres de torture. Elle y découvre des cages hermétiques que la Stasi remplissait d’eau glacée jusqu’à hauteur du cou, des cellules en béton, entièrement nues, dans lesquelles on laissait les prisonniers se souiller. Son accompagnatrice lui raconte des comportements qui ne sont pas sans rappeler les camps nazis. Les prisonniers de droit commun bénéficiaient par exemple de privilèges s’ils maltraitaient des prisonniers politiques, c’est-à-dire des traîtres à la patrie. On songe encore à l’enfer des camps de concentration à l’évocation de la scène de l’appel du matin. Les matricules sont énumérés un à un, les noms sont gommés comme pour effacer la dernière part d’humanité. La folie comptable et bureaucratique germanique dans toute sa splendeur. Il faut sans cesse se mettre au garde-à-vous et obtenir des autorisations, pour aller aux toilettes et pour reprendre le travail après être allé aux toilettes. Bien sûr, les individus qui en réchappent sont brisés à vie. Miriam, la première victime rencontrée par Anna Funder, est prise de panique sitôt que l’on hausse la voix en sa présence.

 Comme le système hitlérien, la dictature est-allemande fonctionne grâce à un embrigadement dès le plus jeune âge. Les jeunes en uniforme de la FDJ, le mouvement de jeunesse du parti, ne sont pas sans rappeler les membres des Jeunesses Hitlériennes. La loyauté au régime est exigée dès l’école. Les directeurs de lycées sont invités à signaler les lycéens dociles qui seront orientés vers des études de droit, avant de venir grossir les rangs de la Stasi. Les autres, les rebelles, seront fichés, entravés dans leur scolarité, souvent incapables de trouver du travail car les employeurs qui consulteront comme il se doit le fichier de la Stasi découvriront la mention rédhibitoire « à éviter ». C’est à tous les niveaux que le système est verrouillé, procureurs, juges et avocats sont à la botte du régime. L’administration est kafkaïenne. Les bureaux se renvoient les affaires. A une jeune femme dont le compagnon s’est « pendu », on dit qu’il a mis fin à ses jours avec un drap ; dans un autre bureau, on prétend qu’il s’est tué avec ses sous-vêtements. Elle ne saura jamais la vérité… Le système est étanche et redoutable, ses ramifications inimaginables. Quelque part dans le livre, la Stasi est judicieusement comparée à « une bureaucratie métastasée »4. On est dans la démesure, la folie, la monstruosité. On apprend ainsi que la quantité de renseignements recueillis par la Stasi est aussi volumineuse que les archives historiques de toute l’Allemagne depuis le Moyen Âge ! La Stasi dispose d’un effectif une fois et demie supérieur à l’armée, 97 000 employés pour surveiller dix-sept millions d’habitants. En URSS, une personne sur 5830 était agent du KGB. En RDA, une personne sur 63 est agent de la Stasi. Si l’on ajoute les mouchards, les centaines de milliers d’indicateurs officieux disséminés dans la population, cela fait qu’une personne en surveille six autres. Rien d’étonnant à ce que, à la chute du Mur, la RDA se voit décerner la palme de l’Etat le plus surveillé de tous les temps. Tout est contrôlé, livres, journaux, magazines, télévision, jusqu’aux photocopieuses…Le courrier est ouvert puis recacheté dans des salles situées au-dessus des bureaux de poste. On peut être dénoncé pour avoir dans sa bibliothèque un volume interdit de Soljenitsyne. L’individu est surveillé de la naissance à la mort. Si un détenu s’est suicidé – ou a été suicidé – la Stasi s’empresse de le faire incinérer pour ne laisser aucune trace. Lors des obsèques d’un opposant, les indicateurs sont partout, dans la foule, sur un échafaudage ou dans une fourgonnette équipée pour capter les conversations. Dans sa folie paranoïaque, la Stasi est parvenue à aller plus loin que la police secrète hitlérienne. Peut-être faut-il y avoir une névrose allemande, l’obsession de tout contrôler, « l’empressement typiquement allemand à se soumettre à l’autorité »5. Il faut donc de l’héroïsme pour désobéir. En relisant les descriptions des manifestations à Leipzig qui, en 1989, devaient conduire à l’effondrement de la RDA et de la Stasi, on mesure le courage qu’il fallut à la population. Les gens rédigeaient leur testament avant d’aller manifester. Le danger était bien réel. La Stasi avait un plan d’urgence consistant à arrêter 86 000 citoyens et à les incarcérer en quelques heures sur tout le territoire. Pour que le plan fonctionne, il fallait bien sûr des employés zélés, obéissant aveuglément aux ordres. Ce sont ces chiens de garde du régime qu’Anna Funder a rencontrés à la suite de la parution de son annonce. Ce sont pour la plupart de joviaux quadragénaires, quinquagénaires et sexagénaires qui ne regrettent rien, qui demeurent persuadés d’avoir agi pour le bien suprême de l’Etat. Après Hannah Arendt, Anna Funder a l’occasion de constater l’inquiétante banalité du mal. L’un de ces hommes a dessiné le tracé du Mur, un autre était chargé de repérer sur l’autoroute les véhicules suspects dans lesquels se cachaient peut-être des fugitifs, un troisième était espion en RFA, chargé de surveiller et de faire tomber certains hommes politiques ouest-allemands en les compromettant dans des scandales. Parmi les rencontres intéressantes, il y a celle de Karl-Eduard von Schnitzler, animateur honni de l’émission télévisée Der schwarze Kanal qui, durant des décennies, a diabolisé la RFA à travers une critique en règle de ses programmes télévisés « capitalistes et impérialistes ». Etonnamment, celui qui est aujourd’hui un vieillard atrabilaire réitère devant Anna Funder son credo. Il maintient que le Mur était une nécessité pour empêcher l’invasion impérialiste tout comme les meurtres à la frontière étaient nécessaires au maintien de la paix. Tout juste concède-t-il les mensonges officiels de la propagande est-allemande. Depuis la chute du Mur, il déclare vivre en territoire ennemi… Et il n’est pas le seul. D’autres membres de la Stasi, nostalgiques, se réunissent en secret pour fêter les anniversaires des uns et des autres ainsi que les grandes dates de l’histoire de la RDA. On peut dire qu’Anna Funder a eu de la chance de rencontrer à visage découvert des sbires de l’ancien régime. A la chute du Mur, beaucoup ont craint pour leur vie, ainsi cet homme qui espionnait l’establishment ouest-allemand et qui, lorsqu’il sentit tourner le vent de l’histoire, eut peur de finir pendu haut et court. Il est un des seuls à avoir eu le courage de se confesser publiquement dans un magazine ouest-allemand. On l’a battu froid dans son bistrot habituel, pendant des mois les insultes ont fusé, puis on a fini par le laisser en paix. D’autres ont eu moins de chance. Les anciens de la Stasi n’acceptent pas, en effet, que d’aucuns viennent, après coup, cracher dans la soupe et mordre la main qui les a nourris. Les représailles vont de l’attaque au vitriol à la livraison à domicile de magazine pornographiques ou d’une portée de chiots ! Il ne fait pas bon parler vilipender le passé…

 Le plus surprenant est que cette attitude de complaisance n’est pas limitée aux anciens de la Stasi. Lorsque Anna Funder prend le pouls de la population est-allemande en 1996 puis en l’an 2000, après un détour par l’Australie, elle découvre des états d’âme fort contrastés. Certains veulent savoir. On les retrouve à Berlin dans l’ancien immeuble de la Stasi transformé en musée dans lequel les dossiers qui n’ont pas été détruits peuvent être consultés. Les uns découvrent que, durant des années, leur collègue de travail ou leur « meilleur ami » a rédigé sur eux des rapports détaillés, d’autres s’aperçoivent, plus cruellement encore, que c’est leur mari ou leur femme qui les a espionnés. Visitant ce musée, Anna Funder est surprise de constater que personne ne pleure ni ne donne de coups de poing dans le mur. Visiblement, des décennies d’asservissement, de discipline et de résignation ont laissé des traces. L’Allemagne réunifiée, elle, ne semble guère empressée de faire la lumière sur le passé. Pour reconstituer les milliers de dossier détruits par la Stasi lors de sa fuite éperdue et aujourd’hui stockés en miettes dans des sacs, seules trente-et-une personnes ont été embauchées. Au rythme actuel, il faudra 375 ans pour rassembler les puzzles. Manifestement, comme après 1945, trop de gens ont des choses à cacher. La RFA n’a peut-être pas envie de faire savoir sur la place publique qu’elle abritait jusqu’au plus haut niveau des espions de la Stasi. De même, une large part de la population est-allemande n’a pas envie d’affronter la part d’ombre de la RDA. Ce sont les déçus du capitalisme qui s’accrochent désespérément au passé. Certes, en Allemagne de l’Est, on ne trouvait ni bananes ni ananas, mais il n’y avait pas de drogués dans les rues, il n’y avait pas de SDF, les médicaments étaient gratuits et les femmes n’avaient pas à se battre pour trouver une place en crèche à leur progéniture. Il suffisait de ne pas ruer dans les brancards pour mener une vie paisible. Dès 1996, alors que cela ne fait même pas dix ans que le Mur est tombé, Anna Funder voit éclore cette nostalgie. Des soirées RDA-Nostalgie commencent à fleurir ici et là. Entrée gratuite pour tous ceux qui peuvent montrer une carte d’identité de l’ex-RDA. Tout le monde s’appelle « camarade » et pour 1,30 mark la bière brassée à l’Est coule à flot. Pour Anna Funder, cette Ostalgie, comme on l’a baptisée, est une amnésie : « Je ne remets pas en cause l’authenticité de cette nostalgie, mais je trouve qu’elle peint en rose un monde mesquin et cruel ; un monde où il n’y avait rien à acheter, nulle part où aller et où ceux qui voulaient faire autre chose de leur vie que de servir le Parti, risquaient d’être persécutés, voire pis »6. S’empresser de tourner la page, c’est donc oublier un peu vite ces persécutions. C’est infliger un ultime affront aux victimes. C’est accepter que des milliers de vies aient été impunément brisées. N’est-ce pas payer trop cher un semblant d’unité ?


1. Anna Funder, Stasiland, Text Publishing, 2002, traduction française de Mireille Vignol, Paris, 10/18, 2008, p. 14.

2. Ibid., p. 27

3. Ibid., p. 195

4. Ibid., p. 16

5. Ibid., p. 86

6. Ibid., p. 331.

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