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Chanson d’Ochoa (Cancionero español)
Chant quatre - Ce qui s’est passé au Limonero ce matin

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 Article publié le 22 avril 2004.

oOo

Chant quatre

Ce qui s’est passé au Limonero ce matin

Un visage roux aux reflets berbères, Cayetano aime les couteaux.
À six heures du matin, il sort du lit d’une femme.
La justice lui a une fois accordé le bénéfice de la légitime

Défense. Il ne tue plus les hommes qui menacent son désir
De femmes. Il exhibe le couteau et se cure les ongles
Comme dans un film. Il arrive le premier au Limonero.

La terrasse est occupée par des oiseaux qu’il n’effraie pas.
Les oiseaux ont l’habitude de ce personnage lent comme
Un insecte en proie à la métamorphose. Oiseaux de malheur.

Le Limonero surplombe le fleuve au-dessus des pins.
De l’autre côté, la paroi du canyon s’effondre sans cesse,
S’écroule la nuit comme le mur d’une vieille maison abandonnée

Où couchent les bêtes, les bêtes couchant où les hommes ont jadis
Rêvé à un meilleur sort et Cayetano désertant la paille
Pour les draps d’une femme dont le militaire de mari

Est appelé ailleurs par le devoir. Cayetano a servi dans la Marine,
Quatre ans de servitude et d’humiliation, il ne descend jamais
Le fleuve sans cette appréhension de la mer, sans cette attente

De la noyade. Ce sont les femmes de l’autre rive qui l’ont
Initié à l’amour, les femmes des bordels, leur science du plaisir
Et du soulagement. Il est revenu plus pauvre qu’il n’était parti.

On rit toujours de ce genre d’aventure, on rit de soi et
On peut alors haïr ceux qui voudraient s’en amuser avec vous.
Cayetano a tué un homme pour échapper à cette mort absurde.

Il aimait ce jardin, l’ombre et le silence. Il aimait la femme
Aussi bien qu’elle ne fût pas la seule à lui donner le plaisir
Qu’il venait chercher comme un chat se pointe à la fenêtre.

En mer, il n’avait pas tué, ni sur les quais et il n’avait
Pas vraiment eu d’histoires avec les proxénètes. Quatre ans
Condamné à accepter des traditions qui ne sont au fond

Que l’habitude du moindre mal. Au bordel, il ne retenait pas
Son cri de jouissance. Les femmes des maris redoutent cet instant
D’abandon. Elles lui ferment la bouche avec un sein chaud

Comme un pain. Cayetano entre sous la vigne, réveillant les insectes
Et les oiseaux se poussent dans les marges. Sur les hauteurs
Du canyon, le soleil se livre à un épanchement de sommeil.

Il s’assoit à une table, encore seul. Les oiseaux continuent
De reculer. Les insectes tournoient lentement, vrillant l’air
De leurs ailes, jets de sang. Où allons-nous quand nous sommes encore

Seuls ? se demande Cayetano. Cette nuit, la femme lui a fendu
Le prépuce d’un coup de dent sur la langue rapide. Il saigne.
La rosée ou la pluie a opacifié la surface des tables.

Cayetano mouille sa tignasse rouge dans la lumière.
Il pose le couteau sur la table, plié le couteau
Comme un fœtus, lame à demi sortie de sa carapace

De corne. Plongeant la main dans le pantalon, il en ramène
Une goutte de sang. Il a battu la femme tout en reconnaissant
L’intensité du plaisir, il l’a battue et elle recommencera.

Des gouttes tombent des grains de raisins en formation, des gouttes
Froides et acides, elles tombent sur la goutte de sang et l’emportent
Loin de la main sur le dallage rouge qui est le contrepoint

De la tignasse de Cayetano dont le nez est celui d’un Berbère.
Les yeux sont ceux d’une femme qu’il n’a pas connue.
Il ne connaît pas non plus les mains de l’homme.

Cayetano est revenu alors que la terre devenait parfaitement circulaire.
Le voyage s’annonça par cet interminable recommencement.
Mais les ports sont habités par des putains et on ne prend

Jamais le chemin de l’intérieur, le chemin des compagnies minières
Et des trains bondés de familles bruyantes. Il s’est battu
Avec les proxénètes sans en tuer aucun. Le juge disait "Vous

Avez eu de la chance" comme si lui-même, marin à son heure,
En avait manqué - le juge avait éprouvé une espèce d’amitié
À l’égard de ce tueur parfait, tueur d’un seul homme

Tant que rien ne le disposerait à en tuer un autre.
Don Felix venait chaque matin au rendez-vous des pasteurs.
Il connaissait les drailles en botaniste distingué.

Il y avait de la botanique dans tous ses poèmes.
Il arrivait quand les pasteurs se préparaient à partir.
Il aimait les chevelures embroussaillées et les couteaux

Pliés comme des fœtus. Les bêtes attendaient sur la berge.
Il ne s’était pas passé dix minutes entre l’arrivée des hommes
Et celle de don Felix. Dix minutes d’un bruit intense, presque

Insupportable. Le poète peignait sa propre douleur sur le visage
De ces hommes et Cayetano se laissait caresser la tignasse
Par le juge qui avait été clément ou juste, la question

Ne se posait plus pour les autres tandis que la main de don Felix
S’attardait sur les boucles, lentes et crispées comme les pieds
Des femmes que Cayetano aimait torturer doucement, sans cette violence

Qui achève ce qu’on n’a pas commencé avec un agresseur
Qui ne mesure plus la portée de ses gestes. - À ce soir,
Disait don Felix en sortant nu de cette eau de fer et d’herbe.

Ochoa arriva par la vigne. Cheveux roux lui aussi mais les tresses
Lui donnaient l’aspect d’un animal légendaire. La couverture
Pouvait ressembler à la peau du lion. Cayetano prend le couteau.

Il vit le pain, le walkman et le chapeau dans le dos.
L’homme paraissait nu sous la couverture. Il marchait pieds nus.
Il s’arrêta sur le talus, évaluant les lieux et l’homme

Qui en était le gardien provisoire. Cayetano ouvre le couteau
Bien que l’homme ne lui paraisse pas dangereux. Il n’y a plus d’oiseaux
Dans les sarments, peut-être des insectes dans les branches

Et sous les grains. L’herbe du talus a fleuri ce matin.
Ochoa s’applique à ne pas écraser ces couleurs.
Pourquoi n’est-il pas passé par le chemin comme tout le monde ?

Cayetano ne regarde plus le voyageur. Il observe des gouttes
Tandis qu’Ochoa descend sur la terrasse, précis comme le temps,
Avec cette lenteur qui est celle de l’attente dans la perspective

Du retour. Cayetano revient toujours à cette attente en cas
De rencontre. Il sait que quatre ans chouravés par l’état
Représentent plus que la vie elle-même, la vie qui serait

Ce qui reste quand on a soustrait la somme des contraintes
Imposées par l’état. Il a une conscience claire de l’état,
Différent en ceci des autres pasteurs qui ont pourtant vécu

Le même voyage hors de soi-même. Ils n’ont eu que des nostalgies.
C’est si facile de retrouver ce à quoi on vous a arraché
Pour une durée déterminée par la loi commune ! Si facile

D’éviter le regard des chemineaux. Ochoa s’est assis
À la table la plus éloignée, près de l’escalier par où
Arrivent les autres. Cayetano ne cesse pas de manipuler

Le couteau. Ochoa rompt le pain. Moins facile d’adresser
La parole aux inconnus qui traversent la vie ordinaire
Comme s’ils menaçaient de s’y installer. Le manche du couteau

A toujours eu cette patine inexplicable autrement que par des suppositions.
Ochoa mange le pain sans hâte. C’était loin d’ici, pense Cayetano
Et j’interrogeais des inconnus pour retrouver mon chemin.

Petite contraction de la joue qui n’a pas échappé à la vigilance
Du vagabond. Un insecte coupe l’ombre en deux, jailli de la grappe
Verte, sonore et lumineux comme les couteaux qui bornent la vie

De Cayetano. Il y aurait un risque si Ochoa s’avisait de sourire.
Le sang a ceci de nécessaire : il remet tout en question.
Cayetano a besoin de ce moment passé avec les autres

Pour rediscuter les conditions de son existence sociale.
La prochaine fois, il n’y aura peut-être pas un juge
Pour mettre fin au débat, pas de juge pour changer la destinée.

Le soleil disparaît derrière la toiture de bruyère. Ochoa mange
Méticuleusement le pain qu’il a peut-être volé. Comment ne pas penser
À un arrachement de la propriété individuelle en présence

D’un vagabond qui ressemble parfaitement à un autre vagabond ?
Le couteau joue dans la lumière réfléchie des surfaces.
Sur le chemin, doña Pilar lutte avec une phlébite carabinée.

Les autres ne vont pas tarder à arriver. Ils sont eux aussi
Sur le chemin. Cayetano voit les taches jaunes des citrons
Derrière Ochoa dont un côté est vivement éclairé par un soleil

Horizontal. Nous sommes les mêmes depuis toujours, pense Cayetano,
La même espérance court dans nos veines depuis que nous existons.
Les autres sont comme des éclats tombés de ce miroir impeccable.

L’oreille d’Ochoa est devenue transparente. Les tresses
Absorbent cette lumière tangente. La mâchoire bouge sans précipitation.
Imaginons que c’est le seul repas de la journée et que le pain

Lui a été donné par une âme charitable. Imaginons que tout est parfait
Au moment de se servir des couteaux. Imaginons cet accomplissement
De la vérité. De quelle nature est alors la journée à venir ?

Sur le chemin, ne croisant personne et surtout pas les animaux,
Doña Pilar redoute les conséquences de sa lenteur maladive
Mais elle ne peut rien contre les minutes de l’eau vive.

L’odeur du froment bien levé et bien cuit chatouille les narines
De Cayetano qui voit la déchirure blanche comme les oiseaux
En surveillent les jets de croûtes. Sur le chemin, doña Pilar

Imagine le cadavre soigneusement troué et la question de l’anonymat
Qui nourrira la rumeur jusqu’au procès. Les empreintes digitales
Et génétiques de tous les êtres vivants sont classées dans la mémoire

D’un ordinateur capable d’analyse. Extrait du journal d’hier matin.
Ils conservent nos morceaux indésirables dans les hôpitaux.
Notre corps marque les pistes d’une histoire revisitée par l’état.

Démocratie, pense doña Pilar, si cela veut dire que nous perdons
Le sens de la prière, alors je n’en veux pas. Vivent les couteaux
Qui conduisaient naguère nos assassins sur la chaise du garrot !

"Vous avez eu de la chance" - et c’était qui, la chance, vieil
Infirme ? Qui étais-tu au moment de me juger et de me condamner
À l’humiliation d’un acquittement ? De la chance, j’en ai eue

Dans le désert, dans les montagnes bleues de l’Atlas, sur le fleuve
Niger à une époque que je traversais en somnambule du lendemain.
Chance et dérision. J’aurais pu tuer l’homme de ta vie et alors

Tu ne m’aurais pas pardonné - On pardonne plus légitimement
À l’homme qui contre toute attente a épousé la femme de ses rêves.
- Cayetano plongea enfin son regard dans les yeux d’Ochoa.

Les hommes arrivaient par les chemins, quatre chemins sans croisée,
Bruyants comme des ailes et imprévisibles comme la pluie, des hommes
Au couteau facile comme dit la chanson du Gitan, des hommes seuls.

Ils occupèrent presque toutes les chaises. Ils avaient salué
Cayetano d’un coup de bouc et ils s’étaient assis sans cesser
De s’interpeller à propos du temps et du foncier, des hommes

Pressés et lents comme la nuit, pressés comme des étoiles filantes.
Le tenancier ouvrit le rideau de fer et les portes vitrées.
Il arrangea les plis du rideau et les franges où dormaient les mouches,

N’oublions pas les mouches tournoyantes qui se réveillaient maintenant
Que les hommes étaient de retour. Le tenancier poussa un chariot
Avec les cruches et le pain encore chaud, le pain et le fromage.

Il s’approcha d’Ochoa comme si le boulanger lui avait déjà parlé
De la profondeur du regard. Il offrit un morceau de fromage
Et Ochoa se leva un peu pour pencher la tête en signe de remerciement.

Les hommes s’interrogeaient du regard. On interrogeait Cayetano
Qui en savait peut-être plus mais on évita de porter un jugement
Sur la solennité du tenancier. Cayetano ouvre et ferme le couteau.

Sur le chemin, doña Pilar imaginait le pire. Cayetano mangea.
Les hommes attendaient qu’il se passât quelque chose. Ochoa
Demanda un morceau de pain et il fut servi avec ce respect

Qu’on réserve au noble et au religieux, digne tradition, pensa
Cayetano. Le couteau tranche le pain au lieu que ce soit les mains
Qui en rompent la texture. Le couteau est précis, le couteau

Sur le fil du temps, invariable, signe de malheur et d’habitude.
Doña Pilar pleurait en luttant contre la dureté du terrain.
De la chance, pensa Cayetano, j’ai eu la chance de rencontrer

Des proxénètes patients. Les trains bondés de familles ne variaient
Pas. Je n’ai jamais franchi la passerelle sans penser à déserter.
Doña Pilar heurta la carcasse d’un animal encore chaud.

- Tu m’as vu ! lance Cayetano en direction d’Ochoa. Doña Pilar
Aperçut le toit de bruyère. Tu m’as vu ! Ochoa buvait le vin
Maintenant. Don Felix descendait le chemin dans sa chaise roulante,

Poussé par un jeune garçon ou une jeune fille, on ne sait jamais
Si c’est l’un ou l’autre, on ne reconnaît pas aussi facilement
Les enfants du voisinage depuis que don Felix les emploie à son service.

Il monte l’escalier en s’appuyant sur la canne et sur l’épaule
Fragile de l’enfant, fille ou garçon, don Felix entretient l’ambiguïté
Sans faciliter l’interprétation. Il met enfin la main dans le feu

Qui surmonte la tête de Cayetano, il entre une main qui a attendu
Toute la nuit et qui ne retrouve pas ce qu’elle est venue chercher.
Ochoa, si tu souris, le couteau donnera raison à doña Pilar !

Mais Ochoa est prudent comme un chat. Le tenancier entretient son ardoise
Pendant ce temps. Les hommes achèvent leur repas sur une gorgée de vin.
Dans le corral, les bêtes s’impatientent. L’enfant baille

En les regardant et son chapeau tombe dans son dos. Don Felix
Observe le couteau. Il est l’heure de s’en aller mais personne
Ne bouge. On attend que l’étranger explique ce qu’il a inspiré

Au tenancier qui se tient à l’écart, marchand au travail de l’ardoise
Qui annonce son augmentation de capital. Ochoa n’inspire ni la pitié
Ni le respect. Les hommes ne seront pas touchés par sa grâce,

Pense doña Pilar. Elle sait ce qui les différencie du boulanger.
Elle a confiance aussi dans le tenancier. Elle connaît ce monde
Comme s’il était sa création. D’un côté l’attente de jours meilleurs

Et de l’autre, ce combat inachevable contre l’incertitude qui se traduit
Par le spectacle de la faim et de la maladie. Cayetano est sur le point
De planter le couteau dans cette chair emblématique, la chair des chairs !

Doña Pilar voit l’enfant sur la terrasse. Cayetano secoue la tête
Pour se libérer de l’emprise grandissante de son juge. Le désert
M’envahissait ! - J’ai vu mon premier cadavre d’homme à cet endroit.

Un couteau en avait fini avec l’insolence facile de la vie à deux.

 

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