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Goruriennes (Patrick Cintas)
La poubelle à Spielberg - nouvelle

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 Article publié le 20 avril 2014.

oOo

— J’te crois, mec ! T’as pas cent balles ?

— J’ai ça, John. J’t’envoie en l’air une dernière fois. T’auras jamais été aussi loin dans l’Espace Itératif. Et sans quitter le plancher des vaches. Juste par effet de ricochet sur les murs de l’enfermement. Tu t’en vas sans revenir. Garanti par le gouvernement, mec !

— C’est vrai que j’ai jamais été aussi loin que le bout du chemin. Et je revenais, par habitude, mais surtout parce que j’avais rien d’autre à faire. Des femmes à en perdre le compte, des orgasmes que je conseille à tout le monde, et des envies à couper le souffle deux doigts avant de s’y mettre. J’ai connu ça, mec, et ça me convenait parfaitement. J’ai commencé à déconner avec l’âge. J’voulais aller plus loin, au-delà non pas du possible, mais de ce qui est autorisé par l’incroyable magma d’usages, de règles et de dépassements qui forme le lit de la pensée et de ses conséquences sur le droit au bonheur. J’voyais autre chose que du sidéral dans mon viseur ionique. J’voyais pas Dieu non plus. Je savais pas ce que je voyais, mais c’était quelque chose qui me devait une explication. Je perdais de précieuses minutes d’attente sur les quais interstellaires et je les rattrapais dans les courbes qui formaient le temps à la place du simple tic-tac qui résonnait dans ma tête. C’est pas dans le film, tout ça, parce que c’est un film porno que Spielberg a conçu d’abord pour satisfaire ses admirateurs. J’ai beaucoup donné, mec, entre les plans, mais rien de ce qui motive encore ma curiosité et par conséquent ma survie. Qu’est-ce que je vais faire de ce cristal qui impose le bleu alors que la norme est le vert ? J’aurais compris le rouge et sans doute n’aurais-je pas ergoté en ta présence, acceptant l’aumône d’une crise endomorphinique sans chercher à en discuter les possibilités de marges.

 

DOC et moi on était au bord d’une poubelle. Ça puait la poubelle et le mec qui l’habite, un mélange de détritus d’origine empathique et de ressources internes voire inconnues. Pour amuser mon compagnon, je m’étais coiffé d’un sac-poubelle qui sentait le yaourt et il avait mis dans ma main le sceptre d’une fourchette qui avait perdu une dent dans la peau d’une femme mal mariée. J’avais pas joué ça non plus dans le film de Spielberg. Mais j’avais été ce personnage pittoresque dans l’invention de l’enfance. J’avais tout inventé à l’époque et le suicide officiel de papa m’avait inspiré des scénarios révélateurs d’une contestation que personne autour de moi ne pouvait accepter même sous le couvert de la fable. J’élucidais pas le mystère imposé par l’empressement des pouvoirs publics à plonger papa dans les mythes suggérés par le suicide. Je posais ouvertement la question de son assassinat par un de ses compagnons de voyage, un homme ou une femme qui serait revenue secrètement et qui serait donc encore de ce monde, à portée de ma conversation et peut-être même de ma vengeance. Ou bien cet assassin avait-il ou elle été assassiné par le système lui-même pour effacer toute trace de meurtre et imposer cette idée de suicide, avec peut-être l’assassinat des autres membres de l’équipage, à travers un faisceau de signes capables d’inspirer une vérité judiciaire difficilement contestable avec les moyens de la conviction. La version officielle faisait de papa un assassin et un suicidé. Le mobile était conçu avec les éléments d’une analyse psychologique construite au moment de son recrutement par le système. Papa aurait été jaloux et capable de développer la jalousie comme d’autres évoluent dans le cancer ou la psychose. En me proposant de jouer le rôle de mon propre père dans un film qui m’appartenait de droit, Spielberg avait joué sur cette ambiguïté, manipulant

ce qui restait de la mémoire de papa dans les circuits du Système Internationnal de l’Emploi

ce que j’étais capable de jouer dans un esprit contradictoire fair-play

et ce que l’image de Neil Armstrong renvoyait au spectateur pour le contraindre à réfléchir à des enjeux moins nombrilistes.

De même, en plans sécants,

le Prince luttait contre l’influence de Michael Jackson, surtout au niveau de l’apparence

la pédophilie, sans être encouragée, renvoyait au passé

la race devenait une question d’aspect et de reconnaissance du modèle gagné sur l’Histoire

et l’analgésique remplaçait l’aphrodisiaque dans les cas irréversibles de changement de personnalité.

Ce qui, visiblement, n’atteignait pas DOC. Il avait d’autres soucis en tête. Notamment, il tenait à me ramener au bercail, il voulait dire au bercail de mon existence actuelle, car les lieux où j’avais prévécu ne valaient pas la peine d’être reproduit en arrière-plan. Le cristal bleu avait ce pouvoir : tout rentrait dans l’ordre et je continuais de baiser avec la domesticité sans m’attirer les foudres de la Justice toujours aux aguets dans la bouche d’égout qui recevait mes déchets triturés et prêts à l’emploi. Mais je voyais plus la différence entre une poubelle qu’il faut retourner par temps de pluie et un neverland incrusté d’enfants aux fesses blondes. DOC me proposait-il une dernière chance avant que le système procède à mon effacement ? Même si j’avais pas vraiment peur de mourir, une destruction par anéantissement des données me paralysait devant le mur alternatif que mes mains projetaient dans le futur par pur effet aléatoire. C’était p’t-être plus le moment de réfléchir, mais j’arrivais pas à m’arracher à une espèce de rêve qui devait rien à mes connexions internes et tout à ce qui se resserrait pour former le trou par lequel je sortirais du monde sans laisser au moins un cri d’honneur.

— Le jour où t’hésiteras plus devant la nécessité, dit DOC sans se mordre les lèvres, le monde ne sera plus un monde pour toi, mais ce qui donne un sens à ton monde.

 

J’pouvais comprendre ça à défaut d’avoir les capacités minimum requises pour entrer à l’Université. Il se mit à pleuvoir et on retourna la poubelle. DOC resta dehors sous la pluie qui battait la tôle avec insistance, un peu comme si quelqu’un frappait à sa place. Je l’entendais vanter les mérites du cristal bleu qu’il tenait dans la conque de ses mains dans une eau qui en explorait les angles sans parvenir à les attaquer. Dans la poubelle, il faisait sombre en attendant que la nuit l’environne. J’attendrais la nuit pour expérimenter les aléas du cristal bleu. Il contenait peut-être une femme comme j’en avais jamais connu. DOC apprécia cette nouvelle nuance. D’après lui, j’évoluais dans une psychose d’un nouveau genre. J’allais peut-être à moi tout seul expliquer les aventures de l’esprit dans les marges de la tranquillité. J’entendis mon carrosse sur le pavé. La poubelle s’anima d’un mouvement de translation qui laissait supposer un glissement. Dans le film, il arrivait à mon personnage, donc papa, quelque chose de similaire. La poubelle se renversa dans le coffre à bagages et le hayon se referma bruyamment. J’aperçus alors la tête de DOC. Il était désolé. D’habitude, le coup du cristal bleu marchait avec tous les fils à papa. Il en avait ramené des tas à la maison et ils se faisaient tous enguirlander par des pères ou des veuves de père qui détenaient un pouvoir définitif sur les conditions du bonheur à éprouver en famille.

— Je le croyais sur parole, ne cherchant pas à contester sa connaissance du terrain ni d’ailleurs la pertinence du cristal bleu qu’il m’invita à manipuler comme s’il se fût agi d’une pierre précieuse.

— C’est quand même dingue d’en arriver là, mec !

— Mes admirateurs avaient formé un barrage devant la propriété. Je m’demandais tout de même qui représentait l’autorité paternelle. C’était pas précisé dans le film. Spielberg se mordait la langue d’y avoir pas pensé avant de tourner, ce qui, disait-il dans un entretien accordé à Truffaut, aurait carrément changé la donne.

— Qu’est-ce qui aurait changé, monsieur Spielberg ?

— Imaginez ce type dont le père a disparu non seulement dans des circonstances tragiques, mais aussi et plus certainement politique…

— Vous affirmez que Joe Cicada, le papa de John, a été victime d’un complot familial ?

— Je dis que la famille a servi une politique visant à détruire Joe Cicada dans le but de faire disparaître en même temps les preuves d’une faillite du système des voyages. On en était au début des voyages sidéraux et seuls quelques héros avaient pu éprouver la fascination résultant de la distance et de l’angoisse du non-retour…

— On comprend bien ce que vous voulez dire, monsieur Spielberg… Vous êtes bien monsieur Spielberg… ?

— Identité garantie par le système de reconnaissance neuronique…

— Bien. Nous parlions de cet… acteur qui trouble sensiblement la campagne de promotion de votre film. Il vous accuse clairement d’avoir occulté les meilleures scènes au montage…

— Ce n’est pas ici que je vais l’accuser de mentir, n’est-ce pas ? Nous avons, mes collègues de Dreamworks et moi-même, neutralisé les effets de son imagination sur l’interprétation stricte qu’on attend toujours d’un acteur…

— Alors il a fui ?

— Quelque part, il écrit :

Alors l’Homme se met à fuir, à fuir et à parler, à parler

Et à tuer autant qu’il peut le temps qu’il lui reste à vivre.

Pensez-en ce que vous voulez. Je prends le public à témoin que je n’ai jamais écrit de pareilles inepties. Nous avons dû le canaliser et, ma foi, le résultat est assez convaincant. Si j’en juge par la fréquentation des salles que cette œuvre a provoquée dans le Monde entier.

— La régie m’annonce qu’on l’a retrouvé et qu’il arrive sous bonne escorte…

— DOC a dû lui proposer son fameux cristal bleu. Personne ne résiste, paraît-il, car je ne l’ai pas essayé sur moi, aux effets dilatateurs de ce cristal à ma connaissance métallique. Je vois sur l’écran de contrôle qu’il a amené sa poubelle. Ça promet !

 

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