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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XVIII

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 Article publié le 22 décembre 2013.

oOo

J’imagine. J’imagine que l’enfant voyait pour son père (était les yeux de son père) et connaissait par cœur la traduction de tous les sons capables d’émouvoir sa mère jusqu’à ces larmes qui donnaient un sens à son existence de petit vagabond.

Le père trouva la paille accueillante (il s’agissait en fait d’un regain vieux de trente ans) et il se coucha après avoir enveloppé le briquet dans son mouchoir. La mère tâtonnait dans la rigole. Ce silence de toutes les nuits l’angoissait au plus haut point. Il lui arrivait de perdre la tête et crier comme la folle qu’elle était. Il fallait alors s’enfuir à toutes jambes à travers les champs en la poussant devant soi. Le père suivait l’ornière. Et tout se finissait dans un bois où ils trouvaient le même sommeil.

L’enfant, qui s’était couché dans la mangeoire, la regarda avancer depuis la porte qu’elle venait d’explorer longuement. Elle avait pris ensuite le chemin inverse. Elle arriverait bientôt près de la mangeoire et sentirait dans l’air saturé l’odeur de son enfant. Il fit tinter les chaînes contre la pierre. Elle entendit un certain nombre de sons qu’il avait lui-même deviné sans jamais lui révéler ses découvertes. Elle entendait la brèche d’un ruisseau et elle l’enjambait. Elle évitait en se courbant la branche secouée par le vent. Le souffle d’une bête l’arrêtait à un pas d’une clôture. Elle levait la tête au passage des oiseaux.

L’enfant aimait ces recherches. Elles le conduisaient toujours à la limite de la raison qu’il savait nécessaire pour endurer les rigueurs du temps et de l’humanité. La nature lui avait d’abord paru indifférente à leurs souffrances, mais il préférait maintenant considérer qu’elle était le meilleur refuge. Son père ne se séparait jamais d’un sac de noix qu’il avait comptées et dont il était le seul à connaître la durée. L’enfant connaissait d’autres cachettes où son père réservait d’autres cueillettes encore.

C’était l’été et il ne se cachait plus. Il aimait cette tranquillité. Il savait par expérience qu’il ne pourrait jamais plus vivre avec les autres parce qu’il ne rêvait plus et qu’il n’y avait plus de haine dans son cœur. Il avait connu la haine acide quand les gendarmes les avaient séparés et que personne n’était intervenu pour empêcher cette cruauté. Il avait même été à l’école et on lui avait demandé 1º) de ressembler aux personnes de droite et 2º) de respecter les personnages de gauche. Le tableau était accroché près de la fenêtre, entre l’armoire et la fenêtre, et la France, mosaïque de couleurs et de noms traversée par des fleuves qui figuraient un sang reconnaissable, n’était qu’un dessin absurde que les personnages, de droite et de gauche, désignaient d’un doigt inquisiteur. L’encre était encore une poudre blanche et la plume était une compagne infidèle. Au début, il avait aimé l’instituteur qui s’était montré patient à l’heure d’une écriture vide de sens, mais parfaitement adaptée aux circonstances. C’était un homme attentif aux désirs et l’enfant avait cru sincèrement que c’était par pure curiosité. Mais c’est la délation et la félonie qui nourrissent le ciment des nations. Les héros n’étaient que des menteurs et des assassins. L’enfant désirait cette vengeance. Il barbouillait leurs visages emblématiques d’un autre sang, il brisa le carreau qui le séparait du monde où il avait vécu de ce qui était plus simple et plus accessible que la nation qu’on ne lui offrait pas sur un plateau d’ailleurs, et il s’engagea décidément sur le chemin de la mort.

Cette terre n’appartenait plus à personne. Il la foulait sans vergogne. L’horizon paraissait avoir le même sens. La mort s’y montrait toute nue. Il repoussa l’idée de la décomposition. Ce n’était plus une fugue. C’était le destin qu’il remettait à l’heure. Il pouvait mourir en chemin s’il ne perdait pas de vue cet horizon que personne ne lui avait conseillé ni même souhaité. Ils ont été honnêtes avec moi, se dit-il, je dois le reconnaître. Il ne se souvenait plus si Gambetta portait une moustache ou un nœud papillon. La traîtresse Zelle était encore liée au poteau de torture. Elle ne semblait pas avoir souffert de la mitraille qui venait de déchirer son sein. Elle reposait presque debout dans un habit bourgeois. Son chapeau était tenu par un officier que la scène attendrissait plus que les autres. Mais en s’approchant, on pouvait voir que tous les visages, y compris celui de la suppliciée, étaient construits sur le même modèle. L’instituteur avait marmonné lamentablement une explication qui n’abordait pas le problème posé par l’allégorie naissante dans le cerveau de l’enfant. L’insulter eut été un plaisir mesquin. L’enfant se contenta d’exprimer sa satisfaction et retourna s’asseoir sous le regard calculateur de ceux qui n’avaient pas compris le sens d’une épithète, celle qui différenciait finalement le visage reposé de la femme dont l’instituteur avait dit qu’elle avait été condamnée à mort, mais que la volonté populaire avait préféré qu’elle agonisât éternellement dans la mémoire de la nation pour servir de leçon aux vagabonds et aux imposteurs, ennemis du bonheur et de l’éternité. Les fleuves emportaient cette eau pour expliquer les mers et les océans. Le reste était possession.

L’instituteur avait écrit sur le tableau, dans cette écriture impossible à égaler mais si facile à imiter : comment acquérir du bien. C’était peut-être une question. Sur le chemin de la mort, il ne rencontra personne pour se laisser aller à des confessions comme il le souhaitait. Il se sentit harassé et pressé, presque étranger à ce corps qui est la pire des trahisons. Il mangea des baies et but l’eau acide des feuilles. La nuit s’achevait. Le clocher de l’église lui inspira un désespoir fébrile. Il se coucha dans le fossé pour ne pas revoir la cour de l’école. Ses yeux s’enfoncèrent lentement dans cette boue. Il n’avait pas été loin, ou il avait tourné en rond à cause d’une étoile. S’il vivait encore autant de temps qu’on lui souhaitait de vivre, il reviendrait toujours au même endroit pour y penser sans se servir des mots et même sans les soumettre au désir. Mais il ne se souviendrait pas de la date à ritualiser, là où l’État Civil propose des anniversaires et la religion des patrons confessionnels.

Il avait oublié le visage de sa mère. Les mains de son père, qui étaient habiles à créer, avaient perdu leur pouvoir d’arrêter le temps quand le temps devenait menaçant. Il avait bien tenté de se couper le poignet avec un morceau du carreau de l’école. Mais l’eau de la rivière était glacée et il eut peur de cette mort qui le défigurait. On le retrouva prostré comme dans une prière au bord de la rivière. Il n’avait pas vu le pont parce que sa lanterne était éteinte et que la croix de fer avait perdu sa patine. Il revit les héros de la nation et la terre découpée, soucieuse d’histoire. Le héros de Verdun, toutefois, était le traître de Vichy. L’instituteur aimait évoquer ce destin tragique. Un jour, il fit circuler une photographie de la traîtresse. Elle était presque nue et en tout cas désirable. L’instituteur fit une allusion patiente à ce plaisir. Il y avait succombé lui-même, avoua-t-il. Ce corps parfait, nu, offert, sur le point d’être torturé à mort, était le contrepoint nécessaire d’une vierge irréductible au désir. L’instituteur punaisa la traîtresse nue à côté de la morte qu’elle avait réussi à interpréter malgré la perspective d’une douleur infinie. Le feu, l’acier, le sang des autres et le bonheur à portée du cœur. Trajectoire d’une idée. C’était facile. Et si différent de faire le premier pas à l’heure d’être l’exécuteur de ses propres œuvres.

Il s’était simplement endormi. La mort l’aurait emporté. Il ne dormait plus. Il traversait un étrange ralentissement des sensations. Le museau de la bête dégela une paupière. Il ouvrit cet œil sans le vouloir. Le ciel était jaune. La bête, qui pouvait être un chien, avait disparu. L’autre ciel n’obéissait plus à sa volonté. Il était comme déconnecté. Il ne retrouvait plus ces connexions malgré le désir maintenant intense de revenir à la surface de la vie. Il chercha les mots qui pouvaient le sauver du néant. Plus tard (peut-être beaucoup plus tard), quand le chirurgien prit les mesures de l’orbite et que le prothésiste qui l’accompagnait comme son ombre se mit à rechercher en silence la tonalité exacte de l’œil valide, l’enfant se sentit désespéré. Toutes ces nuances lui donnèrent le vertige. Le chirurgien ne trouva pas les mots pour le raisonner. Le prothésiste paraissait indifférent à cette souffrance. Il était indécis et réclamait l’opinion du chirurgien. L’enfant voyait la scène dans un miroir s’il se regardait ou bien leurs visages apparaissaient alternativement dans l’écran d’une lampe qui était censée éclairer l’orbite vidée de son sens.

Il était trop orgueilleux pour se plaindre comme son cœur le lui recommandait. L’œil de verre entra en lui. Le prothésiste l’avait réchauffé dans ses mains. L’enfant mesura ce poids, perplexe, peut-être inquiet. Dans le miroir, il nota tout de suite la difficulté du regard. Le chirurgien avait répondu patiemment à la question de savoir comment regarder les autres. Il avait imité le jeune borgne et le prothésiste s’était prêté à ce jeu sans le troubler de son habituelle impatience. L’enfant avait observé cette parodie de regard qui allait devenir le sien.

— C’est une leçon, avait décrété l’instituteur.

L’enfant songeait à la bête qui avait sauvé la moitié de ce regard soumis maintenant aux examens d’une leçon qui profitait à tous. Il se sentait emblématique. Il avait une place entre les exemples à ne pas suivre. Il parla de la bête sans trouver la conclusion de cet épisode décisif. L’instituteur hésita avant de se prononcer. La bête était une illusion et elle devenait une idée fixe. Mais rien n’avait sauvé la vierge ni la putain. Le maréchal avait peut-être sauvé la France, comment le savoir ? Et les fleurs étaient irremplaçables. L’enfant s’exerça à ce regard.

Au début, les picotements de sa tête lui procurèrent des sensations qui coupaient court à son regard. Il se sentait humilié par cette lenteur et cette imprécision. Mais il avait l’âme d’un virtuose. Il en jouait pour le plaisir maintenant. Ces regards n’avaient pas de sens. Il jouait avec la patience des autres. On le trouvait insolent et superficiel, d’autant que sa conversation tournait toujours à l’avantage de ses désirs. Plus tard, quand il retrouva son père, celui-ci lui avoua qu’il n’avait pas été le guerrier redoutable, aveuglé au fer rouge, qu’il lui avait décrit pour ne pas s’ennuyer lui-même de n’avoir été qu’un déserteur et un amant infidèle. Le carrefour était désert. Sa mère portait leur unique bagage. Son père était assis sur le trottoir et vrillait patiemment dans le verre de l’œil. L’enfant avait noué un bandeau pour cacher l’orbite atrocement vidée de sa substance. Au bout de dix jours d’un effort qui parut inconcevable au début, le père réussit à visser l’anneau d’or qu’il conservait dans sa bouche entre la joue et la gencive. Il l’enfila ensuite dans une chaîne et le mordit longuement pour le refermer. Il était heureux maintenant. L’œil coulissait sur la chaîne. Il essaya cet étrange collier sur la poitrine de sa femme. Elle émit un cri de satisfaction et il sut qu’il avait œuvré dans le bon sens.

 

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