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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XVII

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 Article publié le 8 décembre 2013.

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Au fond du trou, l’Espagnol m’insultait. Il avait changé d’avis au sujet du camion. Il venait de me rétorquer qu’il n’avait plus le temps de terrasser le bout de terre qui m’appartenait et que je lui avais proposé pour garer le camion. Il voulait maintenant que je la paye. Sinon, il ne trouverait pas ce temps qui m’était nécessaire parce que la rue m’appartenait. Je ne me souviens plus si la forge était encore debout à cette époque-là. J’ai oublié la boulangerie et le fournil dont la cheminée se dressait au-dessus de ma propre maison.

— J’ai ce terrain, avais-je proposé une fois la colère passée.

Il courtisait ma compagne que je n’avais présentée à personne. Le soir, je les trouvais assis l’un à côté de l’autre devant la porte de la cuisine. Je les surprenais parce que j’arrivais derrière le camion. Ils riaient. Elle prétendait l’inviter à manger. Les parfums de sa cuisine s’insinuaient sur la place et on en parlait. Je ne participais pas à ces conversations. On ne me demanda pas des nouvelles des enfants. On se souvenait peut-être de leur désir de voyager en Grèce. Mais c’était tout ce qu’on pouvait savoir. Ils portaient des masques. Je leur avais parlé du terrain qui n’était qu’une pente rocailleuse où poussait de la fougère.

L’Espagnol avait d’abord accepté cette idée. Ils le regardaient mesurer la pente et fouiller la terre du bout du pied. Il leur expliqua même comment il s’y prendrait. La pelle abîmerait le trottoir qui était la propriété du village. Le trottoir pouvait attendre. Il ne menait nulle part. On ne se souvenait même plus de l’aqueduc qu’il remplaçait maintenant au détriment d’un horizon qui n’était qu’une habitude du regard.

Ma compagne ne sortait guère. Elle s’ennuyait. Elle n’alla se baigner que le premier jour. Elle avait trouvé la rivière par hasard parce que mes explications voulaient la conduire au lac qui est moins fréquenté. Elle s’était baignée dans un trou à l’ombre des saules. L’Espagnol était sur le pont. Ils étaient revenus ensemble. Elle avait traversé la place pendue à son bras et vêtue de cette robe que j’ai déchirée sur un coup de tête.

Maintenant elle prenait le soleil dans le jardin, à l’abri des regards. Il m’arrivait de les trouver ensemble, assis devant la maison ou au bout de la rue où ils cherchaient à comprendre le sens de mes projets. C’était une étrangère et je lui avais menti. Ma femme reviendrait peut-être. Ou bien les enfants la rejoindraient à Naples où sa sœur avait changé de vie et réclamait son héritage. Notre maison de Cremona serait peut-être vendue avant l’hiver.

Mais je ne voulais plus penser à ce qui est arrivé parce que je suis étranger à leur histoire. Ma compagne restaure l’ivoire et le cuir dans l’atelier adjacent. Elle est distante et capricieuse, imprévisible. Je ne lui connais pas d’habitudes. Ma femme l’ennuie et mes enfants l’agacent. Elle ne laisse jamais le temps à personne de se faire une idée de ce qu’elle est. Elle n’a pas attendu de me reprocher mon indifférence.

L’Espagnol, en qui je ne voyais qu’un maître-chanteur, était arrivé à point. Il ne l’emmènerait nulle part. Pas avant la fin de l’hiver en tout cas. Il devait d’abord terminer le gros-œuvre de la maison. Un autre chantier l’attendait dans un endroit dont le nom ne me dit toujours rien. Il l’amusait facilement et elle se laissait aller au fil de cette eau que je voulais limiter à la conversation indéchiffrable qu’ils entretenaient dans mon dos.

J’étais descendu dans le trou, mais il se défendait. J’avais glissé dans cette boue. Il riait, montrait ses dents blanches et pointues et brandissait la barre à mine en me maudissant.

Antoine apparut au bord du trou. Il jeta une pierre qui m’atteignit dans la nuque. Je m’écroulai dans la flaque. L’Espagnol en profita pour m’achever. Ma main était brisée.

— Mais qui est cette femme ? disait Antoine en me tirant hors du trou.

L’Espagnol était resté au fond. Il ne pouvait s’empêcher de m’insulter et il me promettait de me casser la tête la prochaine fois. Constance disait :

— Une amante, une petite maîtresse qui n’est qu’un oiseau rare.

Elle lavait ma main sous le robinet. Antoine me soutenait en haletant. L’Espagnol était un dans la fontaine, assis sur le bord du bassin, le visage dans la pluie circulaire qui redescendait jusqu’à la lumière d’un soleil couchant qui n’était peut-être qu’une hallucination de plus.

— Je ne lui ai même pas demandé des nouvelles de sa famille, dit Antoine à Constance.

Elle revint examiner mon poignet. J’avalai la pilule et le verre d’eau.

— Vous êtes bien seul, me dit-elle.

Je pouvais voir l’Espagnol à travers l’écran de la porte. Il sortait du bassin. Cette impudeur me choqua. Constance rougit et dit :

— Un homme nu dans le jardin de la maison,

sur un air qui me rappelait que je l’avais connue enfant. Antoine parlait avec l’Espagnol, mais Constance s’interposait doucement entre ma colère et cette conversation qui ne pouvait être qu’un arrangement provisoire.

Je savais bien qu’elle trompait Antoine quand l’occasion se présentait. L’Espagnol avait préféré le corps d’une autre qui trahissait le mien. Elle m’embrassa longuement.

— Je suis désolée que ça vous arrive, dit-elle.

Mais Antoine ne renverrait pas l’Espagnol. Il avait besoin de lui. Il avait trouvé l’argent, un argent qui n’était pas celui du retable, un argent dont il ne me revenait rien. Et avant la fin de l’année, la maison serait sortie de terre, grise et inachevée, mais enchaînée à cette existence qui est aussi la sienne. La douleur m’empêchait de penser.

— La prochaine fois, il vous brisera le crâne, dit Antoine en revenant. Vous ne pouvez pas manipuler ces explosifs sans risque. Il a eu très peur, c’est tout. Ne vous approchez plus du Bois-gentil, je vous en prie. J’ai besoin de cet homme. Comment va cette main ?

En passant devant le trou, je n’ai pas pu éviter le regard de l’Espagnol. Ma compagne revenait de la rivière. Nous nous croisâmes sur la place.

— Je croyais que cette eau, ton corps, commençai-je. J’avais de la fièvre.

La nausée m’imposait une allure lente et désordonnée. Je devais avoir l’air d’un automate en panne d’énergie. Elle me reprochait de ne pas posséder la clé de son mystère, ce qui à ses yeux excusait parfaitement les désirs de l’Espagnol, qu’elle n’avait satisfait que du bout des lèvres, je pouvais la croire si je l’aimais encore un peu. Je lui avais menti, mais pas à ce point.

Dans le journal que le maître imprimait presque quotidiennement, j’avais lu l’aventure de mon fils bien aimé. Elle s’était chargée d’éloigner le maître tandis que je violais cette intimité qu’il prétendait partager avec mon fils. C’était une histoire, ou plus précisément, c’était devenue une histoire dont il cherchait la fin qu’il avait située en Grèce. Il était l’inspirateur de ce voyage, le rédacteur de sa relation et l’auteur d’une conclusion qui se formait jour après jour dans l’esprit de mon fils bien aimé pendant que je luttais fébrilement contre l’infidélité d’une femme qui n’était ni sa mère ni sa complice à la surface de l’outrage. Je ne désirais que ce sommeil agité de transes douloureuses.

Elle s’endormit avant l’apparition de la lune. Elle sentait la terre et ce vent qui s’épuise sur la berge pour y recueillir le frottement indécent des insectes et des fleurs, ce qui me tient éveillé alors que j’étais venu chercher le sommeil. Et je ne l’avoue pas. Je ferme les yeux et j’imite à la perfection des rêves vieux comme l’enfant que j’ai été avant de te connaître, te souviens-tu ? Le ciel est clair. De la fenêtre me parviennent les bruits de la nuit. J’en ai l’habitude. Elle ne sait pas de quoi je parle. Le maître parlait-il de leur aventure d’un jour ? Le maître parlait de toutes les aventures. Elle était peut-être ce personnage qui lui avait enseigné la nudité. Se souvenait-elle de cette leçon ? Elle avait désiré cette lente exploration de sa peau et il s’était appliqué à ne pas la décevoir. Elle se souvenait de cette surface d’eau et de ses gestes ralentis par le plaisir. Une barque traversa ce miroir. Puis il s’abandonna. Il semblait l’avoir oubliée tandis qu’elle nageait vers la rive. Il demeura longtemps au milieu de la rivière. Sur ce point, ils étaient parfaitement d’accord, mais il racontait une autre histoire qui ne la flattait pas. Le maître recherchait ces conclusions destructrices de l’œuvre. Mon fils bien aimé s’en accommoderait-il ? Trouverait-il la force de se confesser à un père qui n’a jamais été l’amant ni le maître de sa mère ? Quel rapport entretient-il avec ses frères ? Sait-il qu’un de ses frères n’est pas mon fils ? Pourquoi n’avons-nous jamais eu une conversation à cette profondeur ? Je venais de me battre avec le courtisan de ma maîtresse parce que je me sentais seul et inutile ? Il m’avait vaincu et humilié. Il m’aurait peut-être détruit si Antoine n’était pas intervenu pour l’empêcher de continuer ce qu’il avait entrepris pour se libérer de moi. Je n’étais que ce carcan. Mais ils étaient faits pour s’entendre. Elle le convaincrait peut-être de lui révéler les secrets du maître à ma place. Je la soupçonnais de ne vivre que dans l’optique de cet outrage. Elle jouait le rôle de la traîtresse. Et son amant recueillait des aveux pour la servir. Je la sentais maîtresse du jeu. Elle le finirait pour ruiner ma propre vie. Elle trouverait toujours l’homme du moment. Si j’avais lu entièrement le Journal du maître, au lieu de le parcourir fiévreusement à la recherche du nom de mon fils bien aimé, j’aurais peut-être tout su de sa relation au maître, connaissance qui m’eût armé contre sa perversité et m’eût même rapproché des folies sentimentales qui allaient former le roman de mon fils dans le sens d’une mélancolie qui est le revers de sa personnalité tremblante. Je délirais.

Un bruit métallique me sortit de cette torpeur définitive. Il en serait ainsi tout le reste de ma vie. Je suis depuis dans l’attente de ces agents du dehors. Je leur dois des sensations assez troubles pour me resituer l’espace d’une minute infinie à la hauteur des autres. J’en profite pour ciseler mes sens, s’ils m’en laissent le temps, ce qui n’est jamais le cas avec les étrangers que mon esprit ne reconnaît pas à temps. Le chien n’avait pas aboyé. Le barreau d’une grille avait roulé sur le pavé. J’ai entendu la porte à double battant. La pierre du seuil empêche une ouverture suffisante pour laisser le passage à un corps d’homme.

C’est donc l’enfant qui s’est glissé en gémissant dans l’entrebâillement où il n’avait pas eu le temps de déchiffrer l’ombre parce que son père le poussait sans ménagement. La femme surveillait la rue. Le camion l’inquiétait. La rue n’était pas abandonnée comme il l’avait cru en arrivant par le chantier qui pouvait être celui d’une future place publique. La femme décrivait à voix basse la façade de la maison. L’homme était aveugle. Il ne savait pas dans quoi il forçait l’enfant à s’introduire sans lumière pour apaiser ses sens.

L’enfant entra dans une ombre molle. L’odeur était celle d’une grange. Il chercha le mur. Sa main reconnut la patine d’une mangeoire. Depuis la porte, son père le guidait. Il trouva le loquet de la fenêtre. Elle était barreaudée. Son père perdit la tête et un barreau, qu’il ne s’attendait pas à arracher aussi facilement, quitta ses mains et alla heurter le pavé dans les pieds de la femme. De la fenêtre, l’enfant regarda sa mère courir après le barreau qui descendait la rue dans un bruit qui les trahirait de toute façon. La femme sauta sur le barreau et l’immobilisa.

L’enfant sourit parce qu’elle était sourde et qu’elle lui faisait signe de se taire. Il n’avait pas senti venir ce cri, mais elle avait tellement l’habitude de ses terreurs qu’il crut à cet avertissement tranquille. Pendant ce temps, l’homme, qui avait tout simplement arraché les barreaux un à un et les avait soigneusement alignés dans l’herbe, franchissait la fenêtre en grognant. Il alluma enfin le briquet. La grange était abandonnée. Ils se mirent à la recherche d’une autre issue.

 

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