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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XVI

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 Article publié le 17 novembre 2013.

oOo

La nuit était propice au génie. J’aimais cette clarté, ces transparences noires, des apparitions inattendues, fictions relatives.

Nous étions dans la cour. La lampe tempête ronflait sous le parasol. Nous buvions de l’alcool.

Depuis une heure, la conversation ne nous inspirait plus. Antoine examinait les dessins. Je lui avais parlé de mon père en buvant le premier verre. Mon frère était dans la place. C’était un aventurier si on savait le prendre. Agnès frissonna.

J’avais passé l’après-midi dans les granges au bout d’une rue qui ne m’appartenait pas encore. Quel nom donner à cette rue si je la possède un jour ? Antoine avait rebaptisé le lopin de terre qu’il avait commencé à construire et personne ne s’était opposé à ce changement sans doute parce qu’Antoine exerce sur les autres une influence qui n’avantage que lui.

Constance voulait oublier le passé, mais elle ne parla jamais d’en restituer les produits inoubliables. Antoine parla d’un acheteur sans le nommer. Giselle n’était pas l’inspiratrice du vol. Elle s’en alla dans la nuit. Ce poison semblait proportionnel au déclin de la lumière. Antoine ne pouvait plus reculer.

Le lendemain, j’allai voir mon frère au palais. Il dormait en attendant l’ouverture des portes sur quoi il comptait toujours pour se réveiller à temps. J’en profitai pour aller jeter un coup d’œil au retable. La salle n’était pas éclairée. La seule lumière pouvait venir des persiennes. J’ouvris la porte d’un patio que je connais bien pour y avoir inventé mes premiers jeux mémorables. Le retable s’illumina. Mon père avait rêvé cette lumière au seuil de toutes ses aventures. C’est lui qui m’a enseigné le vocabulaire de l’hallucination. J’entrai dans le patio de lumière.

Une échine rouge fait le tour de cet ovale de verre et de métal. La coupole est verte. On ne distingue plus la tour carrée et le clocher inhabité. Une autre porte donne sur un bureau qui est toujours occupé par un moine immobile, œuvre du temps réinventé. La bibliothèque a toujours eu ma préférence. Mon père était jaloux de ces classements. Je me souviens de ses mains et des pages qui avaient l’odeur de son haleine. Un regard me renseignait sur sa patience. La tour est inaccessible aujourd’hui, à moins d’en avoir la clé. Je haïssais ces escaliers, cette patine inexplicable et la profondeur des meurtrières où je ne trouvais pas le vertige imaginé une minute plus tôt malgré les enseignements de l’expérience. Ces hyperboles fictives me fascinaient, mais la tour était depuis longtemps entourée d’appartements et de patios qui la rendaient inoffensive. Le verre et l’acier occupaient maintenant l’espace laissé vacant par des temps certes plus cohérents, mais qui m’ont toujours semblé manqués de cette rigueur qui crée l’histoire plutôt que la raison qui n’est qu’un produit de remplacement de la folie qui nous explique.

Les rideaux de la bibliothèque avaient conservé leur poussière et leurs toiles frémissantes. Le moine de terre continuait tranquillement d’expliquer les lois pour l’histoire et de donner un sens aux prophéties qu’aucun écrit n’effacera jamais pourtant. Son doigt montrait un ciel de lit où personne ne couchait depuis longtemps. J’ai dormi à la surface de ces moisissures et je ne me souviens que du silence tandis que mon père retrouvait l’ordre qu’une autre mémoire avait peut-être dérangée. Je m’approchai de la statue.

Par terre, pourrissaient d’autres objets, linteaux, masques, membres, feuilles, lattes et doucines blessées. Je frottai la poussière de la vitrine. On avait abandonné l’idée de restaurer la coquille d’un bain, mais l’oubli des outils avait sans doute précédé cette attente.

La porte d’entrée me tira à temps de ces rêveries. Sa vibration lente devait avoir eu le même effet sur le sommeil de mon frère. Je le rejoignis dans la guérite où il était en train de réinstaller son attente. Dehors, il pleuvait. La rigole débordait sur le pavé. La boutique n’avait pas encore ouvert ses portes de l’autre côté de la rue, mais son enseigne était restée éclairée par une lampe qui grésillait dans l’anarchie des gouttes de pluie. Agnès était en retard.

Elle ne prévenait jamais si elle avait décidé de ne pas venir. Pendant ce temps, mon frère restait assis dans la guérite et les touristes s’accumulaient sous le porche. Il n’avait pas la clé de la caisse.

— Elle est peut-être morte, expliquait-il, ce qui n’amusait personne.

Giselle ouvrit la boutique à trois heures sous la pluie battante et plusieurs touristes traversèrent la rue pour s’y réfugier. Je faisais les cent pas entre le cordon qui barrait le passage du musée et le seuil glougloutant du palais que la pluie franchissait allègrement. Agnès arriva enfin sous un parapluie noir qu’elle posa ouvert derrière la guérite, à l’abri du vent. La caisse raisonna de menues monnaies sous ses doigts agiles à en calculer le contenu. Mon frère essaya le fer de ses chaussures sur une grille où la rigole s’anéantissait dans un bruit de gorge incessant et obscène. Giselle traversa la rue en courant pour me rejoindre. Une petite employée rose et blanche montrait le bout de son nez à la porte de la boutique. Agnès ne m’avait pas salué. Elle renseignait les touristes d’une voix bourrue. Giselle s’approcha de la guérite et dit :

— (j’imaginais l’autocar ruisselant sur le môle et la fontaine bouillonnant au bout de la rue) Parle-leur de la pluie d’été.

Les touristes imitèrent mon frère puis ils allèrent se grouper sur le paillasson pour frotter leurs chaussures débarrassées de la boue. Giselle décrocha le cordon et recueillit les billets. J’étais assis sur le rebord d’une fenêtre, pris de vertige et luttant contre une nausée acide et douloureuse. La pluie me paraissait infernale au fil des gouttières qui descendaient obliquement des toitures pour se déverser dans la rigole. La petite employée de la boutique vint annoncer l’arrivée d’un autre autocar. Agnès me jeta un regard désespéré, mais je n’eus pas le temps de l’avertir de mes intentions. Giselle revint avec un carton de souvenirs qui bringuebalaient dans la paille. Elle poussait un diable boiteux et la paille voletait dans un air capricieux qui agaçait son regard.

— Qu’est-ce que vous attendez ? me dit-elle en passant.

— Je suis malade, dis-je, et puis je ne me souviens plus.

— Vous ne vous souvenez plus de quoi ?

Mais elle ne s’était pas arrêtée. Elle passa devant la guérite sans provoquer la patience d’Agnès.

— J’avais oublié votre parapluie, ma chère Agnès, dit-elle. Vous êtes si cohérente avec le temps qu’il fait !

La petite employée éprouva le parapluie dans le vent qui s’engouffrait par rafales furieuses. Elle pouvait abriter Giselle et son diable et tremper sa chevelure dans cette eau sans avoir à exprimer ses sentiments. Le diable sautillait sur le pavé. Elle poussa la porte de la boutique d’un coup d’épaule.

— Vous comprenez ? m’avait-elle dit. On ne vous demande que de le démonter sans déclencher l’alarme. Personne ne songera à le chercher dans la boutique.

Mon frère était perplexe.

— Les musées sont pillés par leurs propres employés, dit-il.

Il y avait une yole amarrée sous un abri de tilleuls ou d’acacias sur le quai le long du môle.

— Ah oui ? fit Giselle.

Elle avait posé un pied sur le diable.

— Une yole ? dit-elle. Et le canal ? En deux temps ?

Son esprit était de nouveau à l’œuvre.

— Il pleuvra, dit-elle, il faudra qu’il pleuve.

Et à l’autre bout de ce temps qui n’est que la conversation que je prétends entretenir avec vous, le cracheur de feu s’était levé pour s’écrier :

— Un autre paillasse !

Sur le coup, j’ai cru à une question et je m’apprêtais à lui répondre que c’était le jeu à jouer !

C’était un homme plus grand que moi et sans doute plus jeune. Il portait une perruque au lieu du foulard qui devait me protéger du feu que les enfants me destinaient. Il tenait son chapeau à la main et saluait la vierge et la donzelle. Il alla s’asseoir sur les gradins. La donzelle lui apporta un verre de vin qu’il but d’un trait.

L’année précédente, il n’y avait eu qu’un paillasse. On se souvenait de bagarres purement grotesques dans les cendres qui n’avaient pas révélé de vainqueur, mais l’habitude était plutôt à l’abandon pour des raisons encore plus insensées. Cette année, on avait désigné un seul paillasse et le sort m’avait été favorable. Je n’ai jamais relu le Songe Vert sans frémir à cette pensée.

Il pouvait y avoir une autre vierge, et autant de donzelles et le cracheur de feu prétendait maintenant pouvoir se multiplier à volonté. Le vin lui était monté à la tête. La donzelle me guignait du coin de l’œil.

— Oui, oui, dit le cracheur de feu, je me souviens de la pluie cette année-là. Un soir, j’ai cru mourir de peur sous la grêle qui assassinait nos arbres. Je n’ai jamais craché le feu sous une pluie d’enfer. Mais je couche dehors. Je ne me permettrais pas de violer vos ruines. Et puis ces vieilleries me rendent malade de jalousie.

Il agita le pompon de son bonnet. Sur les gradins, le paillasse réclamait un autre verre. La Vierge avait l’air tranquille. Il s’agissait peut-être de son prétendant. Ou de son amant. La foule réclamerait la tête du paillasse qui la trahissait.

Le cracheur de feu devina sans peine mon angoisse malgré le maquillage et le masque de gomme qui m’inventait un regard. Il me tapota le dos. Le canal avait débordé plusieurs fois à la hauteur du mail, dit-il. Et je ne me sentais plus la force de continuer. Cet aveu me coûta l’amitié d’Antoine. Mais il est vrai que nous avions d’autres raisons de ne pas nous aimer. L’idée de la yole se superposa aux dessins faussement descriptifs que Giselle lui avait proposés comme point de départ d’une nouvelle aventure.

— Godiller ? avait dit mon frère tandis qu’il fouillait le fond de la remise à la recherche de l’aviron.

Je lui parlais de la pluie, de l’ombre, du silence et de cette facilité dont j’avais toujours fait la preuve. Il n’inspira pas la confiance d’Antoine dès leur première rencontre qui eut lieu sur le quai à l’abri des saules (ou des acacias ou des tilleuls, je ne sais plus). Giselle les surveillait depuis la terrasse d’un café où elle avait ses habitudes. Je tournais en rond dans un jardin peuplé d’oiseaux et de vieillards, exerçant le fil de ma mémoire tandis que Constance refusait d’aller s’asseoir avec Giselle.

Elle m’agaçait, Constance, à force de jugements que j’affinais pour lui plaire. Elle répétait inlassablement la scène prologale d’une tragédie dont elle prétendait être la maîtresse d’œuvre. Je devenais le confident en attendant de me révéler plus perspicace. J’avais le temps de mon côté si je n’agissais plus.

Antoine nous rejoignit malgré les appels de Giselle. Mon frère traversait le pont, comme une ombre. Ils s’étaient disputés à voix basse pour ne pas attirer l’attention sur la yole rouge et blanche.

— Un homme qui ne craint pas la mort est mort depuis longtemps, dit Antoine.

Sous le parasol, Giselle avait retrouvé sa tranquillité naturelle. Elle nous accueillit presque sans nous voir. Mon frère s’était arrêté sur le pont. Il nous regardait. Constance délirait doucement. Je lui fis remarquer que le ruban de ses cheveux était dénoué. De plus, une libellule s’était posée à portée de sa main. J’ai toujours aimé ce profil d’angoisse.

 

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