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Lampedusa
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 Article publié le 14 octobre 2013.

oOo

Est poète 

Celui qui écoute chanter la source au cœur de l’homme,

Qui pleure avec les larmes des naufragés,

Qui souffre de la souffrance des mal-aimés,

Qui rit du rire lumineux des enfants…

 

Le poète porte en lui un monde

Avec les saisons de la joie et les paysages de la douleur ;

Le poète cueille les étoiles pour peupler la nuit des oubliés

Et les roses pour fleurir la mémoire des disparus…

 

Le poète est la petite lumière dans la nuit des migrants

Et la voix mystique qui guérit les blessures du temps.

 

Un hommage en poésie à tous ceux qui empruntent la route de la mort pour une quête illusoire de bonheur et de liberté.

 

*

 

Ils étaient proches de la terre,

Mais plus proches de la mort,

Épuisés par l’angoisse,

La terrifiante angoisse des noyés.

 

Agrippés l’un à l’autre,

Corps multiple flottant vers leur destin,

Ils saisissaient l’espace, creusaient les vagues

Pour embrasser la terre.

Mais déjà la mer happait leur espoir

Et fragmentait leurs prières ;

Leurs cris perdus au fond de l’océan

Entraient dans la nuit peuplée d’étoiles englouties,

Comme des oiseaux dans la neige.

 

Ceux qui sont passés proches de la minute de l’éternité

Ont vu les ombres du temps 

Envelopper leur rage de vivre

Et des corps fleurir dans les nuages

Comme des roses au matin.

Dans leur détresse, la mer devenait larme

Et le vent, plainte mêlée à leurs plaintes.

Avec eux,

Toute la douleur du monde échouait à Lampedusa.

 

Chaque jour, ils crient dans ma mémoire,

Ces infortunés qui n’ont pu franchir l’aube

Pour un parfum de liberté.

Je sais que, bientôt, le monde les rapatriera

Dans l’indifférence,

Qu’il accrochera leurs étoiles au ciel de l’oubli,

Qu’il parlera d’eux comme d’une chose ancienne,

Au-delà du souvenir.

Puisse ma pensée leur être une sépulture

Et mon poème, un chant d’adieu…

 

Pour tous les disparus sans nom et sans visage

Qui ont voulu engendrer l’avenir avec leurs illusions

En empruntant la route de la mort,

Pour leurs familles anéanties

Sur un continent mille fois meurtri,

Pour ceux qui souffrent de leurs souffrances,

Pour les oubliés d’hier, d’aujourd’hui et de demain,

Pour les migrants de tous les horizons…

Une pensée,

Une larme,

Un sanglot,

Un cri,

Une lumière,

Une espérance.

 

*

 

Ils ont des yeux de vague et d’océan,

Des yeux muets, des yeux aveugles,

Des yeux tristes, terriblement tristes,

Traversés par la grande faille de la mort.

À la limite du délire, ils parcourent du regard

L’horizon à chaque instant ressurgi de leurs mirages. 

La mer hurle dans leur silence, le feu consume leur souffle.

Ils tanguent et flottent dans la nuit de leurs cauchemars,

La nuit en eux, la nuit partout,

La nuit qui inonde leur cœur d’obscurité.

Leurs bras rament continuellement en quête d’une terre absente,

De cette île où les cercueils alignés comme des menhirs

Racontent l’histoire douloureuse d’une odyssée vers l’au-delà.

 

L’angoisse emprisonne leurs pensées.

Nul langage ne vient rejoindre leurs cœurs brisés,

Nulle espérance, nulle compassion, nul réconfort.

Ils sont là dans le vide, portant le destin des noyés

Dans leur souffrance, explorant le temps creux de l’absence

Comme des fleurs sauvages sur la tombe des oubliés.

Des corps silencieux reposent dans leurs souvenirs,

Des corps, rien que des corps flottants, turgides et désarticulés.

Ils connaissent par cœur tous les noms engloutis

Dans les profondeurs et le secret de toutes ces vies

Plus fugaces que des comètes,

De ces vies aimées jusqu’à la déchirure.

 

Le soleil de la mort se lève sur leurs fronts noirs d’orage,

Leur parole étouffée est une rose intérieure

Qui exhale un parfum de détresse.

Comment déposer sur leurs lèvres le mot qui ressuscite ?

Le monde qui existe n’est pas le leur

Ni celui de leurs espérances.

C’est un monde à l’envers, où des êtres s’élancent dans l’espace

Avant de disparaître au fond de l’eau,

Un monde où des étoiles tombent en ruine,

Où chaque minute est un silence de l’éternel silence.

 

Avec leur drame immense et les promesses de la mer

Dans leurs désillusions, ils sont là, sur l’île qui porte le poids

De l’indifférence du monde.

Ils savent que leur histoire est une écharde

Dans la chair de l’Europe,

Que tous les cris ne sont pas appel à leur souffrance,

Que toutes les larmes ne sont pas rosées sur leurs blessures,

Que les discours sont dérisoires,

Qu’un jour on parlera d’eux comme d’un mythe,

Que l’oubli chassera leurs ombres de la ville éternelle,

Que personne ne viendra jeter un bouquet à la mer

En mémoire de leurs frères disparus.

Ils sont le rien venu d’ailleurs,

Ils sont les naufragés de l’histoire.

Yves Patrick Augustin

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