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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre X

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 Article publié le 1er octobre 2013.

oOo

Nous avions l’habitude de retourner à Cremona avant la fin du mois d’Août. L’atelier rouvrait ses portes avant la fin de l’été. Le maître nous réunissait dans la cour et nous faisait un long exposé des travaux à exécuter jusqu’à l’été prochain. Dans les bombonnes de verre, l’huile était claire comme de l’eau. Je m’attendais toujours à un chef d’œuvre. Que d’années ont passé dans cette espérance ! Je ne peux pas dire que rien n’est arrivé. Cette confession était nécessaire.

Elle m’écouta sans m’interrompre une seule fois. Je n’en finissais pas. C’est qu’aucune conclusion ne venait apaiser le flux des souvenirs et des regrets. J’étais volubile et incohérent. Mes récits finiraient par l’ennuyer. Nous étions à la veille du départ et je ne lui avais pas encore dit que je l’aimais. Les enfants prenaient le dernier bain. Ma femme perdait patience. Le désir m’inspirait des douleurs infinies.

Je pensais la revoir pour la dernière fois. Nous avions rendez-vous sur une berge accueillante. Elle m’attendait. En arrivant dans le bois qui sépare la route de la rivière, j’ai deviné le vernis rouge et or de sa voiture à travers les feuillages. Elle était assise près du torrent, sur l’autre rive. Le gué roulait des galets rouges. Elle ne m’entendait pas. Des oies paissaient dans le pré adjacent. J’aperçus la houlette d’une paysanne en robe bleue.

Le ciel me parut blanc. Elle y baignait sa chevelure. Le courant m’éclaboussa au passage d’un angle de schiste.

— Venez ! dit-elle.

Son livre était ouvert dans les lichens. Je le ramassai. Elle lisait des futilités. Elle me tendit la main. Son pied nu prenait appui sur la roche.

— Regardez, dit-elle et le ciel me parut encore plus blanc.

La cime des hêtres formait une ligne rougeoyante qui se perdait à l’horizon de la rivière. J’avouai ma douleur en peu de mots. Elle ne reviendrait pas. Elle ne revient jamais. Elle emporte un peu de cette chronique du bien, bijou dérobé, toile subtilisée, argent facile, promesses non tenues. On ne la reconnaît pas. On ne se souvient peut-être pas de l’avoir rencontrée. Mais elle ne revient pas sur les lieux du délit. Elle aurait aimé emporter le retable parce qu’il lui inspirait un certain plaisir esthétique. Elle ne se connaissait pas ce désir. Je le lui avais révélé. Elle avait plutôt pensé à diviser le retable en autant de chefs d’œuvre. Je lui parlai d’Antoine, mais elle travaillait seule. Le retable était à sa place. Elle n’en oublierait pas la lumière intérieure. Il était inutile de revenir sur le sujet. Rien ne la ferait changer d’avis sur notre futur. Nous nous séparerions pour oublier l’essentiel. Elle avait volé un collier d’améthystes et de perles, mais elle conservait la miniature qu’elle n’avait pas déchiffré. Et elle n’avait encore trouvé aucune raison de faire main basse sur le retable. Je n’en avais pas parlé à Antoine.

Je continuai donc ma confession où je l’avais abandonnée. Il n’y aurait pas de fin pour donner un sens à tant de temps passé ensemble. Les enfants voulaient aller en Grèce. Ma femme venait de recevoir des nouvelles d’une sœur perdue de vue depuis des années. Avant la fermeture de l’atelier, le maître m’avait reproché ma nonchalance. J’étais sur la terrasse au milieu des bombonnes d’huile. Ces mots m’avaient blessé. Les enfants lui avaient parlé de la Grèce et il s’était montré intarissable sur le sujet. Pendant tout l’été, ils ont renouvelé chaque jour cette conversation qui m’éloignait d’eux. Ma femme écrivait des lettres à sa sœur qui ne savait pas écrire. Le gardien du palais épiscopal m’avait autorisé à croquer le retable. J’en avais mesuré le moindre détail. J’en connaissais le poids. J’avais repéré le chemin. Elle eut l’idée de la yole en la regardant tanguer sous le pont où elle était amarrée. Elle me révéla des détails qui avaient échappé à mes recherches. Elle devenait la complice idéale. Je la désirais plus que tout.

Mon imagination se montrait incapable de la recréer. J’allais la perdre pour toujours. Elle n’espérait rien d’autre. Sa mort m’eût tranquillisé. Mais elle préférait se séparer de moi sans rien me laisser d’inoubliable. Elle m’inspirait une sourde violence. Elle guettait ces frémissements à la surface de mon corps quand elle le caressait. Je ne pouvais plus rêver aux bagatelles de mon enfance.

Ma femme dormait à la tangente de ce cercle infernal qui dura tout l’été. Les enfants me décourageaient. Ces lieux n’avaient plus de sens. Les jours étaient tous perdus à jamais. Et je passais la nuit à me le reprocher.

Ces agitations ne laissèrent pas ma femme indifférente. Elle me posa des questions où le palais, le pont, la rivière, les rues, les murs, le môle, la fontaine étaient le décor de mieux en mieux appréhendé d’un amour qui ne pouvait plus lui être destiné. Je parlai même du retable, je lui en montrai les croquis, je lui rapportai des conversations où le gardien jouait le rôle de la maîtresse avec une soif d’interprétation qui trahissait mon désir de la perdre dans les méandres d’un récit qu’elle ne méritait pas.

Les enfants construisaient leur imaginaire sur les ruines d’une Grèce à quoi il fallait se rendre sous peine de n’être plus de ce monde. Leurs bains prenaient des significations insoupçonnées jusque là. Ils m’aspergeaient de cette eau qui me réduisait au silence. Ils sont rieurs, faciles et rigoureux. Ils ne plaisantèrent jamais leur mère sur le sujet de cette sœur surgie du passé qui ressemblait à un néant impossible à explorer avec les moyens du mythe. En arrivant sur la berge de cette rivière qui est parallèle à celle où je voulais noyer mon désir d’une autre femme, je m’arrêtais sous les acacias du bord de la route pour regarder cette femme qui n’appartenait pas à mon histoire d’homme. Les enfants avaient-ils trouvé un galet creux ou un insecte indescriptible dans leur langue ? L’un d’eux avait-il éprouvé cruellement le cœur de sa mère en soumettant son cœur malade pendant plus d’une minute à une immersion dans l’eau verte que l’autre enfant envoyait en l’air trembleur de l’été ? Elle retenait toujours ce cri.

+tonnement, plaisir, terreur, ennui. Cri à la surface de l’amour qu’on ne fait pas. Les enfants s’extasiaient devant une écrevisse qui les menaçait, à la surface d’un arbre mort s’accrochant pour résister au levier que l’un d’eux exerçait sur sa carcasse. Absence de rictus. Prépondérance de la posture sur le cri inaudible. Ils imaginaient des blessures de sang et de sable à la place des os, des viscères et des lambeaux de chair que j’avais peut-être moi-même observés à la surface d’une autre terre qui ne pouvait pas être la mienne si j’avais fait la guerre.

L’écrevisse était comestible. Nous désirions plus que sa chair délicate. Briser cette carcasse provisoire. Mon fils bien aimé cherchait déjà les mots de son expérience. Il lisait peu et progressait lentement. Je ne le conseillai pas. Il était le plus rieur. Nous avons apporté le galet noir et rose chez un minéralogiste de ma connaissance. Il exigea un prix proportionnel à l’usure des diamants de la scie. Le calcul était indiscutable. L’opération dura des heures et pendant tout ce temps, nous n’échangeâmes aucune parole. Mes fils surveillaient le jet d’eau, à l’écoute d’une pompe immergée dans une rigole où le chien venait boire. Le passage de la scie était infranchissable. Nous nous penchions sur cette brèche sonore. Le cristal n’était peut-être pas à la hauteur de notre imagination.

Quand le galet s’ouvrit enfin dans les mains de mon ami, il s’empressa d’en inonder d’eau claire l’intérieur encore gris et boueux. Nous ne voulions plus regarder. C’était une trouvaille grotesque. Nous n’avions plus de raison de nous en inquiéter. Le secret était enfin violé. Il ne méritait peut-être pas qu’on le découvre. C’est arrivé deux fois cet été-là. Ces paysages cristallins ont alimenté d’autres rêves. L’artisan fora la pierre pour y fixer un socle métallique. L’effet sur le bahut était dérisoire, peut-être à cause d’un éclairage trop chargé d’ombres et de perspectives. Mais ils ne se lassèrent pas de plonger dans ces fonds, aveugles et fous. Ils n’acceptaient pas l’idée d’un infini à la place de cette multitude des galets dont la surface était selon moi beaucoup plus inspirante.

Et je traduisais mentalement cet infini en poussière de diamant. Elle entra dans l’eau pour aller chercher un de ces galets. Les oies criaillaient dans le pré. La paysanne bleue se servit de la houlette pour amener une branche d’églantier. Petit plaisir, pensai-je, peut-être à la place d’un plaisir plus grand. Plus en amont, le torrent nous assourdit. Je me sentais violé par ce bruit. Elle voulait aller jusqu’à la grotte. Elle y arriva la première. Elle avait perdu son foulard dans les saules. Le galet était peut-être habité par un paysage de cristal. Le foulard s’était dénoué dans la caresse des feuilles. Il lui était enlevé tandis que le galet ne pouvait pas échapper à la crispation inexplicable de ses mains.

Mais elle avançait sous la voûte sonore. J’étais resté à l’entrée de la grotte, à une distance respectable de la cascade. J’entendais peut-être sa voix. Elle avait promis de céder finalement au flux et de se laisser porter à la limite du bassin où je l’attendais. Dans l’eau, elle a ouvert les yeux pour me voir. L’eau avait un goût étrange, peut-être métallique. Le galet était un jeu. Elle l’avait abandonné avant de plonger. Elle retrouverait peut-être le foulard. Ou bien je consentirais enfin à perdre mon temps à le rechercher.

La paysanne enjamba un ruisseau puis elle sembla glisser dans la pente. Je la vis se pencher sur l’eau que la crosse de la houlette effleurait lentement. Le foulard était captif d’un tourbillon. Elle l’éleva entre les branches des saules et en même temps, elle nous héla. Elle avait l’air heureuse de nous être utile. Le rouge d’une fleur géométrique avait déteint dans sa main. J’y cueillais le foulard et l’étendis à contre jour. Les bleus, autrefois si intenses et si utiles à la composition, avaient perdu toute la lumière qu’ils étaient chargé de restituer au regard. Je me souvenais de ce cou peut-être caressé après un moment de vertige.

La paysanne interrompit ces réminiscences en me prenant la main. Je la suivis. Dans le pré, le soleil était dense. Elle me transporta dans l’ombre. Elle ouvrit un panier. Maintenant, elle frottait mon visage dans un torchon. Elle riait.

C’était mon dernier jour de vacances. L’ombre était propice à l’oubli. Je pouvais fermer les yeux et commencer mon voyage de retour. Dans le feuillage intermittent, le foulard paraissait sale. Les gouttes de rouge dégoulinaient dans l’herbe. La paysanne exprimait sa déception. Sa voix m’étourdit. Elle me conseillait le soleil. Plus bas, l’eau paraissait immobile alors que je venais d’en éprouver le flux irrésistible au dépens d’une amante qui ne veut pas être maîtresse. La paysanne voulait m’extraire de ce moment d’irréalité. Ses joues rouges, ses mains rouges, les jambes qui avaient franchi le seuil d’une rivière qui lui était étrangère parce qu’elle avait cru que je m’y noyais. Je ne sais plus si je l’ai embrassée. Elle m’envahissait lentement et il n’y avait rien à faire pour résister à son charme. Je me réveillai dans un lit qui n’était pas le mien.

 

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