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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre VIII

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 Article publié le 15 septembre 2013.

oOo

— Godiller ? dit Antoine. Je n’ai jamais godillé de ma vie.

Il était debout dans la yole, se tenant à la branche d’acacia. L’aviron dérivait vers le pont. J’arrivais lentement avec le hors-bord sur l’épaule. Constance tirait sur le cordage, mais Antoine ne se décidait pas à lâcher la branche qui assurait son équilibre. Je perdais pied. Je soulevai le moteur au-dessus de l’eau. Je ne bronchai pas tandis que Constance le harcelait. Il tenta même de lever une jambe pour atteindre la branche et s’y suspendre. Qui irait le chercher au bout de cette branche si cela arrivait ?

Constance cracha dans l’eau. Des gouttes de sueur perlaient sur ses joues. Antoine rugissait, luttant contre la tension de la corde. Je ne pouvais pas aller plus loin. Je le dis. Constance rusait. Elle donna encore un peu de mou. Il n’avait pas le choix. La yole se déroba. Il resta un moment suspendu à la branche, les pieds dans l’eau. On ne comprenait plus ce qu’il disait. Constance tira la yole sur la berge, manœuvrant le moufle en experte.

Antoine tomba sans un cri. Je reculai, cherchant les galets du bout du pied. Antoine refit surface au même endroit. Son béret flottait déjà dans le flux circulaire, hors de portée. J’avais perdu de vue l’aviron. Godiller était une sage solution. Bien pilotée, la yole pouvait nager en silence jusqu’aux moulins où Constance nous attendrait avec la voiture. Nous roulerions tous feux éteints. Le chemin était mauvais, l’ornière profonde et le fossé imprévisible. Elle conduisait en souplesse. Nous aurions abandonné la yole sous les acacias. Personne n’aurait l’idée de la mettre en relation avec le vol que nous allions commettre.

Je sortis de l’eau et remis le hors-bord dans la malle. Antoine vidait ses chaussures, assis dans les fougères.

— Nous avons perdu l’aviron, dis-je en scrutant l’horizon de la rivière entre les arbres.

Constance finissait d’amarrer la yole. Les pétarades du moteur résonnaient encore dans ses oreilles. Antoine se séchait dans la clairière. L’air était doux. Il avait plu la veille et les ramasseurs de champignons avaient dérangé les talus sous les frênes. Nous souhaitions cette pluie fine et glacée. La lune ne serait pas encore levée. Nous aurions à peine forcé la serrure. Dans la cour, nous ne rencontrerions personne. Les rues seraient désertes. On arriverait au quai sans avoir perdu le souffle. Ensuite, nous nagerions à la godille dans le silence de la nuit. La pluie serait la bienvenue. Elle nous éviterait les mauvaises rencontres.

Sur le pont, j’ai observé chacune de ces fenêtres. La plupart sont fermées parce que les maisons sont inhabitées. Il n’y a pas d’éclairage sur le pont. De la berge, on voit le monument aux morts qui est éclairé toute la nuit, même s’il pleut, mais cette lumière se dissout dans les arbres environnants. L’eau serait noire, impénétrable, sans reflets et surtout sans mémoire. Constance redoutait cette attente. Après nous avoir laissés sur le môle, elle reviendrait sur la route en espérant se souvenir du bois de peupliers qui était son unique repère. Mais elle avait le temps de se perdre un peu avant de retrouver la yole amarrée sous les acacias. Elle ne resterait pas dans la voiture, mais elle ne s’en éloignerait pas non plus. Elle surveillerait le pont du méandre où nous apparaîtrions, Antoine à la godille et moi en vigie à plat ventre dans le fond de la yole, les mains à la proue, les sens sans doute exacerbés par les clapotements de l’eau contre la coque à fleur de peau. Nous n’aurions tué personne.

La yole parcourrait environ deux fois la longueur du trajet à cause de l’inexpérience d’Antoine. Je ne lèverais pas les yeux vers les fenêtres. Aucune odeur de cheminée. La lumière qui arrive sur le pont est tamisée par les platanes du môle. J’ai bu à cette fontaine après avoir mesuré la pente. À cet endroit, la berge est rocheuse et arborée. On y descend quelquefois pour se baigner et on retrouve facilement toutes les prises et les points d’appui.

La yole contenait toute entière dans une brèche sous les épines. Un rosier se balançait le long de la paroi. Ses parfums m’étourdissaient encore. Agnès se laissa enfermer dans le cloître à l’heure prévue. Nous sommes passés sans nous arrêter devant la porte. Son parapluie était accroché à la grille. Tout se passait comme prévu. À minuit passé, nous frapperions un seul coup à la porte de service. La rue est étroite, pentue et chargée d’aromates. Ensuite, Agnès dormirait chez une amie qui la croyait volage. Nous descendrions la rivière à la godille avec le butin. Le saule gigantesque du monument aux morts s’épanche dans un ciel noir et la pluie tombe peut-être, froide et précise, à la surface de l’eau à peine dérangée par l’aviron approximatif d’Antoine.

Son cœur s’est mis à battre la chamade quand il a empoigné la main de bronze. Elle était glaciale. Le coup avait réveillé un chien. Depuis, le cœur d’Antoine est douloureux. Il a la bouche ouverte et il s’humidifie les lèvres à petits coups de langue. Ce n’est pas la première fois qu’on vole notre prochain. On voudrait s’habituer à cette fatalité qui borne nos entreprises. Agnès a l’air d’une folle quand elle ouvre le portail. Elle est accroupie sur les marches de l’escalier qui monte entre la tour et le mur d’enceinte. Elle ne se voit plus traverser tranquillement les rues qu’elle a repérées depuis et scrupuleusement mesurées. Elle sue. Elle a froid. Nous l’abandonnons dans cette ombre, fermant derrière nous la grille qu’elle ne peut plus ouvrir.

Elle voit le chien, la fenêtre toujours éclairée (nous n’avons pas élucidé ce mystère) et l’angle du monument aux morts au bout de la descente qu’elle entreprend en rasant le mur. Le chien grogne à son passage. S’il aboie, elle s’est promis de courir jusqu’au môle. Elle ne se souvient plus à quel moment elle traversera le pont. Ensuite, elle connaît le chemin. Sous le couvert, elle trouve un miroir parce qu’il se signale par un éclat de lumière qui est celle de la lune levée une heure plus tôt que prévue. Une erreur qui ne s’explique pas. Nous vérifions dans le calendrier. Je me suis trompé de jour. Tout est à refaire.

Revivre ce parcours est une véritable angoisse pour Agnès. L’amant qui lui sert d’alibi est aux anges. Une après-midi, après la pluie, nous passons devant le portail. Elle est encore en haut de l’escalier, incapable de le descendre. J’actionne plusieurs fois le chronomètre, mais elle s’arrête sur la première marche. Antoine s’impatiente devant la vitrine d’une boutique qu’il pourrait décrire les yeux fermés. Agnès descend finalement mais en remontant, elle oublie le seau sur la dernière marche. Nous sommes encore dans la rue quand une nonne trouve le seau. Elle l’emmène avec elle dans le jardin où Agnès est en train de briquer le visage féroce d’une fontaine qui ne coule pas. Agnès s’explique. Mais elle n’empruntera plus ce chemin pour venir à la fontaine. Elle regrette pour les fleurs piétinées et pour les excuses mensongères qu’elle a commencé à débiter pour échapper aux reproches de la nonne. Nous n’assistons pas à la fin de cette scène. La nonne avait elle-même franchi le parterre de fleurs sur les traces d’Agnès. Elle s’en allait avec le seau parce qu’Agnès ne voulait pas la suivre dans le bureau de la supérieure. Au fond du seau, un échantillon de pensées avec un peu de cette terre qui colle aux doigts de la nonne.

Agnès n’y peut rien. Elle s’entend toujours parfaitement avec ses employeurs, mais elle ne manque jamais de provoquer l’impatience de ses supérieurs hiérarchiques. Le seau est oublié. Derrière la fontaine, le lavoir est une bonne cachette. Toutes ses ouvertures sur la place publique ont été condamnées. Les grilles de fer noir sont cadenassées et même cimentées. Le môle est fréquenté toute la journée par une population de vieux et de chômeurs à la recherche d’un sujet de conversation. Ce sont des observateurs précis. Rien n’échappe à leur vigilance. Nous sommes passés lentement devant ces voûtes grillagées sans trouver une solution à leur infranchissable raison d’être. Nous ne sommes pas revenus au lavoir.

Une fois la rue redescendue, nous bifurquions à droite pour redescendre encore sur le quai où nous avons garé notre voiture. Le chronomètre ne trouvait plus maintenant les mêmes mesures. Les variations en étaient infimes. Agnès redoutait les effets de cette rigueur sur sa nonchalance naturelle. Elle ne foulait plus les fleurs qu’elle avait promis de respecter. Pour aller à la fontaine du lavoir, elle faisait le tour par l’orangerie qui lui avait inspiré une idée peut-être moins aventureuse que la porte de service qu’elle n’approchait plus sans craindre le pire. Mais le mur n’était percé d’aucune fenêtre et le portail qui le jouxtait ne s’ouvrait plus à cause de la végétation qu’on ne cultivait plus. Elle était désolée de devoir en revenir à la première idée.

L’escalier semblait se dérober sous elle. Elle ne pouvait s’empêcher de nous regarder fixement. Cette lenteur pouvait attirer le regard. Le seau dégringola une fois et vint donner contre le portail. La nonne n’apparut pas. Mais quelqu’un était à la fenêtre. Antoine ne quittait pas la vitrine à laquelle il semblait appartenir. Je serrai le chronomètre dans une poche. Il n’y avait plus rien à voir. La fenêtre se referma. Nous vîmes la tignasse d’Agnès dans le feuillage. Antoine était en train de parler avec le boutiquier qui l’invitait à entrer pour se mettre à l’abri de la pluie. Je remontai.

Au café, je m’aperçus que le chronomètre continuait de mesurer le temps que nous venions de perdre ensemble. Mes mains tremblaient et une petite douleur agaçait mon oreille.

Constance n’aimait pas ces récits du soir. Antoine s’y ressourçait. Agnès exagérait. Je demeurais silencieux. Le jour était fixé.

Un matin, j’allais calfeutrer le fond de la yole. Le temps était clair et doux. Il pluvinait sur l’eau. Je pouvais voir le couvent, le monument aux morts, le môle désert et le pont qu’un vent léger animait sous la voûte. J’étais venu avec le fils qui me servirait d’alibi si les choses tournaient mal. Il mentait avec une facilité déroutante. C’était des mensonges simples et clairement exprimés. Ces mots m’intriguaient. Ils pouvaient être les miens, mais leur sens était changé. Je n’y retrouvais plus mon héritage. Il était maladroit de ses mains.

L’étoupe collait au manche du couteau. Il passa du temps à s’en débarrasser. Il n’était pas préoccupé par les jointures que j’avais désignées d’un trait de craie. Il n’avait pas d’amour en tête. Il trouvait l’eau délicieuse. Il me demanda si la yole m’appartenait. Il décrivit sur le sable le mouvement de l’aviron qui expliquait la propulsion puis il se servit du sable pour se débarrasser du goudron qui maculait ses mains. Il les lava lentement dans l’eau de la rivière. Puis il se mit à caresser l’endroit de l’aviron qu’une autre main avait patiné à l’exercice de la godille.

— La godille ? dit-il. Je n’ai jamais godillé de ma vie.

C’était un enfant fragile et intranquille. Il ne quitterait jamais cette enfance. Plusieurs fois, tandis que je godillais en direction du pont, il s’accrocha à l’aviron pour reprendre son souffle. Il avait de toute façon perdu son pari.

 

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