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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre VII

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 Article publié le 8 septembre 2013.

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Cette année-là, les enfants optèrent pour un voyage en Grèce. Leur mère les accompagna jusqu’à Naples où elle avait une sœur. Je pris le train jusqu’à la frontière où j’avais rendez-vous avec un ami d’enfance. Nous fîmes le reste du trajet en voiture. Il m’abandonna presque sur la place de Bélissens.

Nous avions roulé toute la nuit et je n’avais pas dormi. La place était déserte. Les tables du café étaient couvertes de rosée. Le soleil jouait dans les niches du campanile dont l’ombre s’éparpillait sur les toits. Je me chargeai de la valise la moins lourde, laissant sur la terrasse du café les deux cantines où nous avons toujours transporté les outils et les jeux de nos vacances d’été.

Un camion était garé dans la rue. Je le dépassai pour jeter un œil sur les granges. Le chien ne s’étonnait plus. Il était peut-être heureux de me revoir. Il ne s’approcha pas. J’ouvris la porte et laissai la valise dans l’entrée. Le camion avait transporté de la terre. Il avait laissé ses traces sur le pavé.

Je retournai sur la place et rencontrai un de nos musiciens. Il écouta sans rien dire mes explications à propos des enfants qui avaient cette année préféré aller à la découverte dans ce coin de méditerranée qui n’est plus le nôtre. Ma femme avait fait un bout de chemin avec eux. Je n’avais pas de nouvelles depuis trois jours. J’avais sensiblement amélioré mon doigté, mais je n’avais pas fait remplacer ma dent malade. Je souffrais encore un peu, mais la douleur ne dépassait jamais les limites du cri que la nuit m’inspirait quelquefois.

Je n’ouvrirais qu’une des cantines, l’autre ne contenant rien d’utile à mon séjour. Le rideau du café coulissa lentement dans ses rails, le temps d’une interruption définitive. Nous nous installâmes à une table. Je renouvelai mes explications en présence du cafetier. Sa femme tient l’épicerie avec un coin boucherie. Nous nous nourrissions de ces mânes tout l’été.

On regrettera l’absence de ma femme. On ne l’attendra plus pour en savoir plus sur mon exil. Je réduirai mon séjour au temps nécessaire aux répétitions, mais on jouera sans moi à Saint-Lizier. Antoine sera furieux pendant deux jours, puis il me demandera des nouvelles des enfants dont l’un est poète au lieu d’être musicien.

Ma femme a une sœur mendiante à Naples. Les enfants ne se sont pas arrêtés en chemin. Ils l’ont abandonnée sur le quai de la gare. Elle avait emporté avec elle un sac de toile contenant sa toilette et des photos de famille. J’attends d’être à la hauteur du camion pour en demander l’explication.

Nous transportons la cantine qui contient mes projets. Le musicien hausse les épaules. Antoine veut construire une troisième maison et achever le dallage de l’allée. La semaine dernière, le bassin a débordé et le jet d’eau s’est transformé en arrosoir oblique. Le camion transporte la terre des fondations. Cela dure depuis presque un mois. Le chauffeur est un espagnol qui dort chez Agnès. Il faudra lui demander de ne plus garer le camion dans ma rue. On lui a interdit la place à cause des arbres qui pourraient être endommagés.

— Et la rue du Bois-gentil est trop étroite, ou la chaussée incertaine, je ne sais plus, dit le musicien.

— Une troisième maison ? dis-je. Et qui l’habitera ? Un étranger ?

Nous allâmes voir le trou. La pelle mécanique était recroquevillée dans les houx. Une pointe de granit a été soigneusement minée. L’Espagnol a transporté des branchages dans le trou. Ce sera une belle explosion, avait-il prédit en connaisseur. Il attendait les charges qui n’arrivaient pas. Antoine le traitait durement. L’insolence de l’Espagnol n’avait pas de limites. Il avait coupé ces branchages dans une haie précieuse aux yeux d’Antoine dont la colère ne l’avait pas le moins du monde impressionné. Le camion lui appartenait ainsi que la pelle. Il est monté hier sur le toit de la maison d’Antoine pour protéger les tuiles avec d’autres branchages. Il travaille seul et lentement. Il installera même les coffrages. Agnès se plaint tous les jours de son arrogance. On ne s’attendait pas à trouver de la roche à cette profondeur. Il l’a dégagée à la pioche, prenant ce temps qu’Antoine lui reproche.

On pensait que je ne viendrais pas cet été. Mais enfin je viens seul. Mes explications sont cohérentes comme d’habitude. Antoine a pensé que le camion ne me dérangeait pas. Je serai toujours levé quand l’Espagnol en mettra en route le moteur capricieux. C’est un vieux Berliet noir et bleu. L’Espagnol l’a reculé jusqu’au seuil de la maison. La boue s’accumule sur le pavé. Je ne dis rien.

Je verrai Antoine avant midi. Je vais jusqu’au bout de la rue. Cette ébauche de place me désespère toujours. Les matériaux sont presque entièrement enfouis sous les ronces, le lierre et le liseron, entre les murs des granges et la bordure d’un trottoir crevé de mauvaises herbes et d’ordures. Je pense au temps perdu à aménager les granges en appartements inachevés. Une porte est entrouverte. Il y a eu des habitants cet hiver. Le musicien ne s’en souvient pas. Il ne vient jamais dans les parages à cause de l’humidité de la rue qui ne mène nulle part. L’épicière se souvient d’une femme aux ongles sales. Elle n’a jamais vu l’homme. Il y avait peut-être des enfants. Ils ont creusé un trou pour leurs besoins intimes. La planche porte les empreintes de leurs souliers. Ils ont oublié une bougie sur le linteau de la cheminée, mais ils ont emporté les carreaux des fenêtres. Le chien renifle des godillots qui m’ont appartenu. Où Antoine trouve-t-il l’argent ?

À ce rythme, il ne lui faudra pas dix ans pour construire tout le Bois-gentil. Il finira par détruire ma rue inachevée. Mes rêves. Mais l’Espagnol est rebelle.

— Il ne terminera rien cette année, dit le musicien.

Depuis deux jours qu’il ne travaille plus au trou, il passe son temps à rôder dans les alentours. Il aime les vieilles pierres. Il les mesure, les dérange, il les assemble si personne n’intervient. Il répond vertement et flanque l’ouvrage par terre d’un coup de pied rageur. Il est monté jusqu’aux fortifications. Funambule, il traversait le ciel entre les hêtres noirs. Le soir, chez Agnès, il veille sous la véranda. Elle lui apporte du vin s’il le lui demande. Elle éloigne la lampe qu’elle va accrocher plus loin sous l’appentis de la grange. Il n’aime pas les insectes. Il redoute cette multitude qui finit par forcer les portes de ce corps pour le réduire en poussière. Il parle peu chez Agnès et toujours pour se livrer à des confessions inachevées comme s’il voulait provoquer l’imagination de cette femme peu encline à se laisser séduire par les mots et par la surface des mots. Dans le trou, ses colères s’achèvent par des larmes. Antoine l’observe.

Constance se méfie. Elle travaille toute la journée dans un bureau qu’elle ne partage pas. L’Espagnol aime les femmes. Il les reconnaît. Constance ne ferme pas la fenêtre où elle vient de temps en temps pour le regarder. Elle ne lui a jamais parlé. Il n’a pas l’intention de la faire chanter. Il était là par hasard. Il se serait presque excusé d’avoir été le témoin de son infidélité. Il regrettait pour le ventre nu et les fesses secouées. Il se passionne pour les vieilles pierres. Par terre, il retrouve les linteaux et les recompose patiemment sur un lit d’herbes et de soleil ou bien dans le sable gris d’un corridor qu’il ne traverse pas sans le peupler de ses hantises.

Il avait aperçu la muraille entre la hêtraie et la roche suspendue. L’angle du campanile lui donnait la mesure de l’ouvrage. Il ne posa pas de questions. Les explications des gens n’étaient jamais que le terrain préparatoire d’une affabulation sans conclusion parce que leur imagination n’était qu’une compagne de jeu. Ayant expérimenté le charlatanisme local plus d’une fois, il préféra se rendre compte par lui-même. Le chemin n’était pas fréquenté depuis la nuit des temps ou bien il en existait un autre de plus conforme aux traditions. Les hahas ne manquaient pas. Il déjoua ce temps perdu parce qu’il était agile et qu’il ne craignait pas de s’exposer à l’étreinte d’un vertige.

Il arriva au pied du mur. C’était la fin du chemin. La broussaille était impénétrable et la paroi incertaine. Il avisa cependant une ouverture qui pouvait être une brèche annonciatrice d’un écroulement. Derrière lui, la pente était infinie. Il trouva la première prise. La pierre semblait sur le point de se désagréger. Il se souleva au-dessus des broussailles. Une pie l’observait dans les branches d’un arbre qu saillait sur la paroi. Il redouta cet augure et prononça le nom de son saint. Il atteignit la cavité. Elle était habitée par des syrphes. Il réprima un cri en s’apercevant que ce n’était pas les guêpes qu’il avait redoutées pendant les deux ou trois secondes qu’avait duré sa paralysie. Il écarta des tiges molles sans les identifier.

Au milieu de la place d’armes, un chêne séculaire répandait une ombre bleue et rouge. Il n’eut pas le temps d’en apprécier la tranquille éternité. Des racines émergeaient de la terre. Il reconnut Constance.

En même temps, elle le vit tapi dans l’ombre de la brèche qui s’ouvrait à la hauteur des écuries. Les anneaux de fer scellés dans la pierre, l’amour des tuiles vertes le long du mur, les poutres du chemin de ronde et leurs mortaises habitées par des insectes rapides, le puits de jour et sa grille décorative qui imite d’autres insectes, elle referma d’un coup ses cuisses blanches pour s’arracher à cette vision dont le plaisir exagérait l’esthétique sentimentale. L’Espagnol ferma les yeux.

Quand il les ouvrit de nouveau, elle était simplement assise sur une racine, les jambes croisées et elle parlait à L’Américain du Bois-gentil, lequel montait lentement un escalier étroit. Elle ne voulait pas le suivre à cause du vertige. Sa voix était tranquille. Elle ne regardait plus à l’intérieur de la brèche. Elle se leva et traversa toute la place. L’Espagnol vit la porte dont elle parlait. Elle se jucha sur un tambour pour atteindre des signes incompréhensibles creusés dans la pierre à la hauteur du regard. L’Américain se courba pour entrer dans une niche. Elle le héla encore. Elle souriait, mais ne regardait plus la brèche. Ses doigts suivaient les creux de ce qui était peut-être un alphabet.

Personne n’a jamais traduit ce texte qu’elle a toujours négligé. Elle n’est jamais monté avec les enfants. Le chemin est vertical. Au-delà de la porte, on a l’impression de manquer de force et on s’arrête pour y penser. Elle ne dit plus rien. L’Américain redescend. Il n’a rien trouvé. Constance avoue un vertige. Sa robe s’est accrochée à un fer en forme d’oiseau peut-être. L’Espagnol grimace dans l’ombre. Il croit voir un papillon et s’accroche à ce rêve.

— Si on s’en allait ? dit Constance. Je n’ai pas le temps de... » Mais l’Espagnol n’entend pas le reste de la phrase. Un philante agile et délicat sortait de terre.

 

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