Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre III

[E-mail]
 Article publié le 14 juillet 2013.

oOo

Ils m’avaient appelé « paillasse », mais j’ai gardé sur la tête le chapeau de paille auxquels ils avaient l’intention de mettre le feu. La rue était visitée par des vagabonds qui pouvaient être une famille à la dérive. J’ai laissé la lumière avant de retourner sur la place. Elle les découragerait peut-être de s’installer au bout de la rue ou bien ils profiteraient de la fête pour se faire oublier et ils passeraient au moins la nuit à l’abri des regards. Je les délogerai demain à la première heure de toute façon.

J’avais fabriqué la torche selon les instructions qu’on m’avait presque secrètement données dans l’après-midi. Le schéma était encore dans ma poche. Je transportais aussi un bidon de pétrole et le manuscrit du discours. Il n’y a encore personne sur la place. L’échelle a été oubliée contre une façade sans fenêtre. L’estrade rouge est éclairée par un gros lampion sphérique qui se balance comme un pendu. Ils arriveront dans une heure.

Personne n’est resté pour surveiller le buffet fermé à double tour à cause des chats. Le feu couve sous la grille. La paille frémit au pied du bûcher. J’y jetterai mon chapeau s’ils me le demandent. Je n’ai pas mangé. Nous avons perdu tout ce temps avec Antoine. Il ne viendra pas à l’embrasement. Il reviendra lentement, par bribes, le temps est complice de l’oubli, dit-il. C’est ce qu’il croit.

Nous l’avons laissé dans l’allée, seul et pétrifié. Des cris de joie arrivaient de la place. On avait dirigé les vieux qui s’étaient installés près de l’estrade, sur des chaises pliantes. La lumière clignotait. On craignait le vent. Deux ou trois rafales avaient secoué les tuiles avant la tombée de la nuit mais depuis, l’air était tranquille, presque frais, propice.

Le cracheur de feu était un italien. Il ne parlait pas français. Son odeur me dérouta tout le long de la conversation qui nous aida à passer le temps. Il n’avait pas mangé non plus. Il ne se souciait pas du lendemain. Une fois, une fois seulement, le feu avait pris sur sa tête. J’élèverai la torche après avoir allumé la paille du bûcher et il crachera dessus si le vent le permet. Je ne suis pas un visuel. Je ne comprends jamais ces caprices.

Sous la baguette d’Antoine, nous avons formé un bon orchestre de chambre. Mais nous n’avons jamais joué à la Saint-Jean. Je me souviens de toutes les églises. On venait me féliciter pour le vernis, une courbe avait flatté un œil, et peut-être une vibration me devait l’harmonie de toutes les autres. Même le cuir des musettes me devait quelque chose. On ne parle pas encore d’Antoine. On prend le temps de ne rien oublier. Ce soir, au café, le jeune homme, qui mangeait ses frites avec les doigts, s’est plaint de l’état de délabrement de la maison. Tout le monde se tait. Il y a eu les locataires, mais ils ont bon dos. En tout cas, ce n’est pas moi qui ait trouvé la cassette. J’ai passé toute une nuit à la chercher.

Une nuit d’été. Il pleuvait doucement sur les châtaigniers. La lune s’était levée dans le campanile. Ce carillon a été célèbre autrefois. Mais plus une seule cloche n’est en état de faire entendre ses harmonies. J’avais amené un pied de biche et une paire de tenaille. Une fois entré, j’ai été pris d’un vertige qui m’a coûté une heure de sueur et d’angoisse. À cette époque, la maison était encore habitable. J’ai fouillé le piano, ce qui explique l’éparpillement des partitions sur le tapis avec les gravats et les insectes morts (de quelle mort ?).

Cette après-midi, j’ai essuyé la même sueur sur mon front. Agnès me regardait en coin. Elle devinait facilement les raisons de mon malaise. Elle brossait les marches d’escalier à l’endroit où j’ai ouvert le mur sans ménagement. Je me souviens du craquement sinistre des lambris. Je n’ai rien trouvé. J’ai même fouillé d’autres effractions dont je n’étais pas l’auteur. À la fin, je suis montée au grenier pour explorer les sablières. J’y cachais tant de choses dans ma propre maison. J’y détruisis deux nids d’hirondelles et une couleuvre endormie me mordit au poignet. Ce n’était qu’une couleuvre. Je tuai les petits.

Je trouvai un cahier d’enfant, récitations et dessins, mais je l’abandonnai à sa poussière sans le lire. Je conserve toujours une pièce de monnaie qui porte un anneau d’argent soudé sur sa face. L’argent d’Antoine. Tout le monde l’a cherché. Il regarde un trou en forme de tombe. L’herbe n’y a pas poussé. Le jeune homme descend dans le trou parce qu’il a deviné le fer d’un outil. C’est une faux qu’il reconnaît. Il a peut-être creusé le trou lui-même, dans l’affolement, dit-il en ricanant. Le jeune homme débarrasse la faux du peu de terre et des éclats de schiste. Mais ce n’est pas ici qu’il l’a tué. Pour amener le corps dans le jardin, il aurait eu un long chemin à faire depuis le vieux pont. J’étais en train de racler la rouille d’une espagnolette, attentif à la moindre de ses paroles, persuadé comme tout le monde qu’il ne resterait pas. Il entretenait le jeune homme dans la même illusion. Il récupèrerait son argent et il s’en irait. On ne le reverrait plus.

Plus personne ne payait les impôts depuis des années. On vendrait la maison aux enchères et à bas prix parce qu’il n’y avait plus rien à trouver. J’ai cherché à cause de cette fièvre qui me prenait au commencement de l’été à peine arrivé au village. Les conversations ne m’attiraient plus. J’en avais extrait l’essentiel. Mais je ne suis entré qu’une seule fois dans la maison. C’est ce que je désirais le plus au monde. Les jours passaient et je ne me décidais pas. Je n’avais pas de complice. Je ne pouvais compter que sur un coup de tête.

C’est arrivé à la mi-juillet, après les orages et la grêle. L’air était lourd et je déambulais dans ma rue. Le désir de l’argent des autres n’a pas la profondeur de celui qu’on éprouve pour les femmes ou pour la musique. Servir la musique, aimer une femme, imaginer les effets de la gloire, même locale, j’avais expérimenté patiemment toutes les passions qui servent l’homme au détriment du bonheur. Pourtant, les mots qui m’avaient placé sur ce chemin étaient ordinaires comme les conversations que j’avais finalement idéalisées à la mesure de mon désir. L’argent d’Antoine existe.

Il sait que nous l’avons cherché sans jamais nous associer d’ailleurs. Il y a eu des rumeurs qu’il entretenait peut-être lui-même du fond de son cachot qui n’était plus une oubliette depuis les premiers signes de notre culpabilité collective. Il me regardait comme il regardait les autres, sans références à notre vieille amitié. Je n’avais pas eu de chance. J’ai retrouvé le pied de biche, oublié sur le piano et que rien au monde ne m’avait jamais poussé à aller chercher avant qu’on y trouve mes coupables empreintes, à l’occasion du rapport qu’on m’avait chargé de rédiger après le tremblement de terre. On m’a vu passer avec cet instrument qui n’était pas celui d’un rapporteur, d’autant que la clé de la maison, depuis, est resté accrochée au mur de mon bureau.

Paillasse, disaient-ils, ils voulaient dire : hypocrite. Je n’ai jamais tiré la leçon de l’enfance que je leur dois. Ces étés m’ont forgé. Maintenant, la retraite ne sait plus à quel chien se vouer. Nous passons des après-midi entières sur ce banc. Le vent emporte la cendre de nos pipes et les mégots crasseux de nos cigarettes. Personne ne lui demande s’il est revenu pour toujours. Il n’éclaire pas notre chandelle. Au café, on interroge le jeune homme qui se montre évasif. La campagne le rend malade, surtout à la hauteur des rivières où il a toujours peur de se perdre à jamais. Il n’aime pas la poésie de l’eau, des canaux, des pluies. Il nourrit le chien de ses restes, même au restaurant. Depuis une semaine. Il mettra fin à ces rapports contre nature.

— L’homme n’est pas fait pour parler au chien, dit-il.

Il a entendu quand ils m’ont appelé paillasse pour la première fois depuis le début de l’été. Je secouai mon chapeau de paille pour signifier que sans lui, je n’étais plus paillasse, mais Untel ou Untel.

Le jeune homme acheva son verre de vin avant d’en refuser le suivant. Sa petite main touchait à peine le bras robuste du cabaretier. Ses petits doigts aux ongles propres exploraient prudemment la broussaille des poils au ras de la chemise. Un morceau de lard, négligé par le chien, était happé par la langue experte d’un chat. Le chien grogna, mais le verre levé à notre santé détourna son attention sur nos regards. Le chat disparut.

— Paillasse ? dit le jeune homme. Quel rapport avec Saint-Jean ?

Nous ricanâmes doucement. Le vin est un miracle. Ce disque, cette humidité, ces « aromates chasseurs », le temps immobile, le désir de recommencer... comment lui expliquer le vin ? Expliquer paillasse est plus facile. Les années, les vacances, les acquêts, la même femme et le peu d’amour. J’agitai mon chapeau de paille. Le ruban est rouge et or, la plume bleue, noire ou transparente.

On m’explique dans le détail la confection d’une torche à l’épreuve du vent. Le vent d’été souffle sur le feu. Le jeune homme ne boit plus. Il se contente de respirer, le nez dans le verre et la bouche grimaçant au contact du verre. Personne d’autre ne possède une rue. J’ai pris toute la vie pour l’acheter, maison par maison. La forge s’est écroulée, le boulanger est parti sans laisser d’adresse, et les squatters ont emporté les tuyauteries, les serrures et les tringles.

— Paillasse, disent-ils. N’oublie pas ton chapeau, le bois de la torche et l’étoupe poussiéreuse.

Dans la cuisine, à la lueur de la seule ampoule de la maison, je m’appliquai à confectionner une torche digne du feu qu’elle allait propager. Le cracheur comptait sur ma présence d’esprit et sur le vent. Il m’appelait paillasse parce que personne ne m’avait appelé autrement. De la chambre, où je suis monté pour me changer, je vois parfaitement la maison. Ils sont installés sur la terrasse, monsieur de Vermort est encore à table et Antoine est debout près de l’escalier, les mains dans les poches, regardant le ciel. Le musée n’ouvrira pas cet été si Antoine refuse de s’en charger. J’aimerai être là au moment d’extraire le pactole de je ne sais quelle cloison ou ventre. Il attendra d’être seul. Demain matin, on ne trouvera même pas un mot pour expliquer sa conduite. C’est son argent après tout. Je sais bien ce que j’en aurais fait, de ces mânes. Il y avait peut-être assez d’argent pour construire la place projetée si souvent sur le papier et dans combien de conversations qui m’ont vaincu et petit à petit détruit et mis au rancart de leurs cerveaux rebelles.

Il s’agissait de déplacer le centre du bourg vers cette vallée que je ne vois même pas de la maison. Pour cela, il faut monter dans les masures du bout de la rue. Elles m’appartiennent et je les jalouse cruellement aux squatters. J’ai vu un couple crasseux et un enfant dans un reflet de lune. Je guette ces attentats à mon intégrité. Paillasse. Antoine riant en balayant mes plans d’un coup de coude. Il construisit la première maison, pour donner l’exemple. La rue était presque achevée. Il rêvait cette impasse, mais n’avait plus trouvé les moyens de l’achever, à la limite de cette parcelle qui jouxtait le pré que je n’avais pas l’intention de sacrifier à sa folie des grandeurs.

Je suis descendu en tremblant. Pas question de crise ce soir. Je suis paillasse. Je suis le feu. J’attendrai demain comme tout le monde. Le cracheur est fidèle au rendez-vous. Il me montre discrètement la troupe des enfants qu’un reflet de verre trahit au passage des lampions. Il n’aime pas ce jeu. Mais c’est mon tour.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -