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Choix de poèmes (Patrick Cintas)
La mort malade

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 Article publié le 16 juin 2013.

oOo

Comme ce vieux, très vieux,

lequel avait cassé sa pipe,

condamné à la mauvaise fumée

pour le restant de ses jours,

à coup sûr comme ce vieux-là,

rabougri comme peut un arbre seul.

Rabougri, je vous dis,

avec une pipe qui ne vieillira pas,

avec en quelque sorte la jeunesse toute chaude entre ses doigts,

quand sa pipe était froide,

et la fumée savoureuse,

et la dernière bouffée devait être la meilleure

— excepté que je ne fume pas,

faute de feu, de peu de feu.

 

La mort, cette fois, en est malade.

Malade aussi la vie,

et l’homme, le cœur, l’esprit,

malades comme tout ce qui peut croire en dieu,

comme tout ce que dieu a cru bon de créer,

là, entre deux lignes distinctes où j’ai trouvé du rythme,

de la poésie enfin

— pas toute la poésie, mais rien que la poésie —

rien d’autre, rien, pas même un métier,

une famille, une patrie, une histoire,

que sais-je encore ?

 

Je suis un tas de choses qui me font dire

que la mort est malade,

et que je n’y peux rien,

même un poème, surtout un poème.

 

Alors j’écrirai des chants

pour la compréhension de tout le monde,

y compris les fadas,

et les salauds aussi comprendront mes chants.

Il y aura de la maladie

partout où la mort périra par le texte,

et tout le monde comprendra que je dis la vérité,

même les fadas, même les salauds le comprendront

— parce que j’aurais atteint le point d’indicible clarté

par quoi tous les hommes sont des hommes,

et chacun sera rongé par le mal dont la mort se meurt.

 

Et quand je dis que la mort est malade,

je suis en dessous de la vérité,

mais tout juste dessous,

juste assez pour que ça ne soit pas un mensonge.

Nombreux sont ceux qui comprennent

ce que je veux dire par là.

 

Je te dirai encore des fables

telles que les hommes aiment à les entendre,

mais le temps est loin,

si longtemps à se remémorer d’abord le présent,

tout près de nous le présent

avec sa mort mal en point,

la mort comme la plus mauvaise des littératures,

malade dans ses mots,

malade jusqu’à la mort,

usure après usure,

lentement, décomposant ce que les hommes auraient souhaité entendre

de la bouche des poètes ;

et les poètes sont les plus vieux des hommes,

et les plus malades,

les plus proches de la mort,

sauf qu’un coup de fusil couvre le son de leur voix,

car ils sont l’artifice de la maladie dont la mort se nourrit :

 

"Ariel ! Ariel ! le son de la voix

c’est sous terre

qu’on l’entend le mieux."

 

Des fables, j’en connais,

de quoi raviver le cœur d’un homme,

sauver peut-être le cœur

d’une femme condamnée à errer,

même un enfant,

ivre d’apprendre à vivre,

et d’opium aussi dans la pipe du vieux

où la vieille se retrouve quelquefois.

Quelquefois, pas toujours,

si ses dents gâtent tout ce qu’elles mordent,

que ce soit mes fesses par amour,

ou le vieux au lobe de l’oreille,

pour je ne sais quelle raison — quelle raison ?

 

Elle est aussi folle aujourd’hui

qu’au jour de sa première apparition,

et lui,

c’est le gardien jaloux des péchés

par quoi tout s’explique,

même qu’une mort ait changé sa peau,

même le temps où cela s’est passé pour la première fois

à la grande frayeur de chacun,

même celui, ou celle,

qui en eut à subir le premier l’hideuse métamorphose

— ainsi qu’un traité sur la putréfaction, naguère, en témoigne

— ou bien, c’est qu’une fable m’a ému plus que les autres,

peut-être celle où l’on voit

d’étranges et naïves métamorphoses

se succédant au rythme d’une histoire

qui est la mienne revécue cent fois,

rabâchée, d’un cygne à l’écorce d’un arbre,

ou d’un loup, n’importe quoi faisant l’affaire,

puisque la chose n’a pas de prix.

 

Et soudain un grand écœurement me soulève l’estomac,

comme ça même,

comme une fumée épaisse de trop de bruyère,

trop de bruyère, à jamais !

C’est à dire quelque chose comme le NEVERMORE du corbeau,

à croire que j’ai quelque raison d’augurer

entre une fenêtre ouverte

et l’austère présence du savoir en cours de formation.

 

Là même, et c’est un signe plus funèbre,

au refrain : Ariel ! Ariel !

le son de ta voix,

c’est sous-terre

qu’on l’entend

le mieux.

 

Tant il est vrai que le crêpe

se vend mieux qu’une poignée de main,

sur la couverture d’un livre

beaucoup mieux qu’une franche poignée de main.

Avec un regard tout tristounet de poète

qui va faire un chef-d’œuvre,

oh ! que faire est indigne de tant de tristesse

et de savoir-faire !

On dirait qu’un coup de vent

va soudain l’arracher à sa rêverie,

par la fenêtre l’arracher définitivement

du quotidien qui le justifie,

et le jeter au loin

dans la cime d’un bouquet d’arbres

qui l’absorbera jusqu’à ce que ses fleurs

ressemblent à ses fleurs. Justice !

 

Sans parler de la beauté,

toujours froide parce que son plaisir est d’être

au lieu que le plaisir des humbles est de devenir.

 

Vrai aussi que la brute bande mieux que la bête,

et que c’est tout vilain à voir,

ce témoignage d’amertume qui se fait un plaisir

de porter plus d’ombre,

et par conséquent plus de lumière,

si cela se porte mieux toutefois

que l’immanquable obscurité des poètes

qui ont atteint le sommet de l’expression...

 

Vrai aussi qu’un cadavre vaut mieux

que l’idée qu’on se fait de la mort

quand elle se porte assez bien

pour paraître dans les œuvres d’art.

 

À la fenêtre, mon âme penchée, égrène des mots !

des mots ! des mots !

Au lieu de ça,

au lieu de cette poussière qui est celle des hommes

et peut-être aussi celle de dieu

— pourquoi pas ? -

au lieu de cette poussière

j’ai imprimé la trace de mon pas,

droit vers la porte,

pas un moment titubant ou manifestement tremblant

— rien de tout cela -

et la porte,

je l’ai ouverte d’un coup de pied, et ce foutu vieux escaladait les rochers vers la maison,

le foyer dans une main

et le bec dans l’autre,

proférant diverses insanités

à l’adresse de ses propres pas

qui le rapprochaient de moi,

et à cet instant,

comme quelque buste se fracassant par terre,

ou quelque oiseau funèbre

qui a perdu l’usage de ses ailes

et brisant son bec sur le rebord d’une console

— mon âme s’est craquelée plutôt,

comme un tableau,

à croire que je manquais de suffisamment de technique

pour entreprendre ce qu’un refrain

m’avait inspiré

à rebours de sa même signification.

Et il s’en est fallu de peu qu’on m’encadrât,

et qu’on m’accrochât au mur le plus proche,

avec ma signature sur le ventre,

et deux dates indiquant que j’avais vécu et que j’étais mort.

 

Ris. Et dire que j’ai eu l’audace

de lui en offrir une toute neuve,

avec une étiquette sur le bec,

et une marque gravée sur le foyer,

et rien à l’intérieur

que l’évidence de son désespoir

— somme toute un parfait assassinat,

sinon il eût péri prostré sur une chaise

avec les débris entre les doigts

— ainsi, il meurt comme il a vécu,

sauf qu’il vivait.

 

Voilà ce que c’est qu’une mort fiévreuse,

une mort qui s’infecte,

ivre mort qui purule,

qui se recroqueville dans la pourriture,

et c’est cette mort-là

qui attend n’importe qui tente l’impossible

avec une haute idée de la chance

qui ne peut pas, ne doit pas tourner.

 

La vieille fumait rarement, je l’ai dit,

et quand cela lui arrivait :

 

"Ariel ! Ariel ! le son de ta voix,

c’est sous terre qu’on l’entend le mieux !"

 

Si cela lui arrivait,

c’est que le vieux dormait, paisible,

avec sa cicatrice au lobe de l’oreille

depuis qu’elle n’y mordait plus,

même une légère morsure au coin de la lèvre oh !

un petit accès d’amour,

pas plus, rien de plus qu’une petite colère sans importance

quand il lui avait touché les seins

avec sa main qui sentait le tabac

et qui avait l’air d’un culot de pipe.

 

Alors l’odeur même de la fumée était différente,

comme si elle ne comprenait pas,

comme si elle eût pu fumer n’importe quelle pipe,

peut-être même à n’importe quel moment

pourvu qu’il dormît,

et l’odeur de la fumée n’incommodait pas le vieux dans son sommeil

simplement parce qu’il dormait,

et qu’elle veillait

à peine somnolente

entre la crainte d’être surprise

et l’horreur d’être si seule.

 

Et à midi, midi au soleil,

il ferme les yeux,

elle ferme les yeux,

et je joue.

Je joue à la pipe,

à la pipe qui ne fume pas.

Je fume la fumée de mes yeux,

et je les frotte avec mes poings.

A l’angle de mes poings,

je rêve.

Un rêve et un soleil,

ça fait deux : je ne suis pas seul.

 

Je suis rarement seul

quand je joue seul.

Je suis un enfant,

c’est-à-dire que je n’ai pas de souvenir.

Je remplis ma mémoire,

je ne m’en sers pas ;

sauf pour faire pipi,

ou mettre la cuillère dans ma bouche.

Je suis un catalogue.

Je m’imprime. Je serai poète.

 

Quand il rouvre ses yeux,

elle ouvre les siens,

et il fume sa pipe.

Elle le regarde fumer,

et je joue à casser la pipe,

simplement pour faire le mal,

le mal incurable,

le mal interdit,

le mal qu’on ne pardonne pas

et qu’on punit,

le mal qu’on n’arrive pas à supprimer,

parce qu’une bonne pipe est fragile,

et que plus c’est fragile,

et plus c’est sain,

plus c’est vivant ;

c’est loin d’être mort,

tandis qu’une pipe indestructible,

c’est brûlant comme l’enfer,

ou éteint comme la mort.

 

Et il mêle la mort et l’enfer

dans une même pensée.

Et elle le regarde penser.

Alors j’écris des images dans ma mémoire,

avec ma solitude qui s’étale comme de l’eau,

comme une rivière ;

et le poisson dans la rivière,

un poisson-pipe avec un bec comme un oiseau,

et un foyer comme une maison,

et peut-être aussi une fenêtre,

où plus tard j’écrirai des livres,

et une porte, pour la fermer.

 

Nous aurons même le temps d’aimer

ce que le corps permet,

entre nous deux,

pour nous deux.

Nous aurons ce temps-là pour jalouser les morts,

là où la pierre pousse comme de l’herbe.

Et de ce temps, chérie, il ne restera rien,

parce que le temps est le temps, un point c’est tout.

 

— Je fume la pipe comme un homme.

Ne la laisse pas s’éteindre.

C’est alors que j’aperçois la guêpe,

comme une tache de lumière la guêpe,

une tache de lumière ou une tache d’ombre.

Je choisis la lumière, parce que je la vois.

Elle se pose.

 

Pas loin, il y a ton sein.

Il y a du coton sur ton sein,

et du soleil sur le coton,

et la guêpe s’en aperçoit.

Elle est jalouse.

La guêpe est jalouse.

Elle te piquera.

 

Elle s’envole.

Ton sein est toujours là, obèse.

Le coton aussi, là,

avec son soleil,

avec son ombre,

et un dard au milieu de l’ombre.

Je vois bien que tu rêves d’amour.

Tu me piqueras.

 

Je l’entends.

Cette fois, elle semble s’intéresser à mon ventre.

Il y a du sucre sur mon ventre.

J’ai renversé mon café tout à l’heure,

et tu n’as pas accepté mes excuses.

Tu t’es endormie

au beau milieu de mes excuses,

et j’ai guetté la guêpe

dans l’espoir qu’elle te pique

et t’arrache au sommeil

et à tes rêves d’amour.

 

Elle est revenue,

et son dard me menace.

C’est ta faute.

Si tu avais accepté mes excuses,

j’aurais lavé mon ventre de son impureté,

et elle ne serait pas là à rêver de moi.

 

Elle est toujours là.

 

A quoi rêves-tu ?

 

Je m’éveille. Tu dors encore ;

 

"Pourquoi joues-tu ?

 

— Je joue parce que je joue.

Et je joue

parce que je suis un enfant.

Je suis un enfant

parce que tu es tu

et qu’elle est elle.

 

— Ma pipe est une bonne pipe.

Je te l’enseignerai.

Plus tard tu sauras reconnaître

une bonne pipe entre les mauvaises.

 

— C’est un enfant.

Il ne comprend pas.

Qu’il aille jouer.

Nous jouerons.

 

— C’est le moment.

Va jouer.

Ne te demande pas pourquoi.

Jouer c’est jouer.

 

— J’aime un autre enfant.

Dans mon ventre il y a un autre enfant.

Ou tu ne m’aimes pas assez,

ou c’est moi qui te manque.

 

— Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime.

Et je sais que tu m’aimes.

Les enfants sont la preuve que l’amour existe.

N’avons-nous pas nous-mêmes été enfants ?

 

— Ou bien je préférais dormir.

Je ne sais pas si c’est le sommeil

ou l’amour.

Ou bien c’est le soleil,

c’est toi, c’est tout.

 

— Va jouer.

On ne peut pas jouer

si tu ne joues pas.

Et si tu ne joues pas,

tu joueras seul.

 

— Je ne veux pas jouer tout seul.

Je veux jouer mais pas tout seul.

Jouer tout seul c’est pas jouer.

Ça rend aveugle et fou.

 

— Tout compte fait,

c’est le soleil,

ce n’est pas toi. Mon corps est une paire de seins

que dore le soleil dans mon ventre.

 

— Mon corps ! Mon corps ! Mon corps !

Je veux jouer avec mon corps

mais pas tout seul.

Elle peut jouer.

Tu peux jouer.

Tout le monde peut jouer avec.

 

— Ma pipe est moins ingrate.

Elle fume, elle,

quand ma femme se bronze

et que mon fils s’amuse.

Ma pipe est une bonne compagne.

Elle m’accompagne, toi, ma femme.

Je voudrais jouer avec ma pipe,

mais tu souffles dessus.

 

— Est-ce que je peux souffler dessus ?

 

La fumée s’entortille dans l’air.

C’est un jeu fantastique de s’y reconnaître.

 

"Mon corps est une vulve.

Je suis une vulve.

Je caresse ma vulve.

Je joue avec toute seule.

 

— Ce n’est pas comme ça qu’on fait les enfants.

 

— Ils naissent dans les choux.

 

— Et ils gardent longtemps l’odeur des choux.

Ça sent mauvais mais ça soulage.

 

— Infâme ! Tu es le contraire de ce que j’espérais.

 

— Ne souffle pas sur ma pipe.

Tu n’en as pas le droit.

 

— Moi aussi je veux souffler.

Je veux dessiner

des seins des hanches des culs des cuisses,

avec de la fumée.

Je veux dessiner des jeux passionnants.

 

— Qu’il aille jouer ! Qu’il aille jouer !

Et toi va fumer plus loin.

Que l’ombre est détestable.

Je me supporte à peine.

 

— Souffle, et vois comme c’est beau.

Ça à l’air d’une femme,

et ce n’en est pas une.

C’est simplement de la fumée.

 

— Soleil ô soleil !

Je suis si seule.

Parfume-moi, embaume-moi.

Je serais morte avant demain.

Je veux mourir avec ce plaisir-là.

 

— Un et un, ça fait deux,

c’est-à-dire que ça ne fait rien.

On fera avec,

puisque rien n’est possible autrement."

 

O haïssable nécessité, écrirai-je plus tard.

On peut jouer avec la terre, mais pas longtemps.

On se fait prendre tôt ou tard.

 

Tu dormais.

Pourtant le soleil n’était plus que lumière,

et le vent poussait la pluie vers nous.

Le vent poussait la pluie.

L’eau ne t’éveillera pas.

Ton rêve sublime la réalité,

mais j’attends toujours que tu t’éveilles.

Avec ma pipe qui fume, j’attends.

 

Ton corps ruisselle,

ton corps est une rivière,

c’est la mer tout entière

et je deviens fou.

Je viole ton sommeil.

Je le viole,

et ma pipe fume toujours.

Ma pipe fume dans la pluie.

 

Maintenant, ton corps est violé.

Ton sommeil est violé.

Ton rêve, surtout ton rêve, est violé,

et la folie ne m’a pas quitté.

Tu me regardes parce que je suis fou.

Tu ne me regarderais pas si j’étais raisonnable.

Ton regard me raisonne en vain,

mais tu sais qu’un regard n’y peut rien.

Un regard ne suffit pas, même ensommeillé.

Oui, il pleut, et cela te dérange.

Le soleil n’est plus.

Tu vas coucher dedans.

Tu aurais voulu que ça dure.

La pluie durera longtemps.

Il pleuvra aussi dans mes mains,

et je viderai ta solitude,

je noierai ta solitude.

La mienne est insupportable,

parce que tu supportes la tienne.

La mienne est une vraie solitude

qui ne couche pas dans le soleil.

D’ailleurs je ne dors plus.

J’ai trop mal de tenter le sommeil où il n’est pas.

Cela fait mal, et je veille.

 

Au moins ce soir tu ne dormiras pas.

La pluie t’a arrachée au soleil.

Comme une herbe, elle t’a arrachée,

et ma maison est la plus accueillante.

Peut-être y veilleras-tu ce soir,

toute nue et humide encore d’avoir été déçue,

comme une herbe déçue que la pluie ait raviné la terre,

o désolée que le soleil se soit montré impuissant,

dans l’eau, et dans la terre,

et dans le feu qui m’anime.

 

Il pleut.

Tout un jour magnifique gâché par une averse

qui n’en finit pas de leurrer le soleil au fond de mes yeux.

Bien sûr, elle dormait,

et il fumait, mais je jouais.

Je jouais seul, mais je jouais.

Et je peux dire que j’étais heureux, même seul.

 

Maintenant, elle cuisine.

Elle a mis un tablier sur son ventre doré,

et il fume,

et je peux le voir qui m’observe à travers la fumée.

À la hauteur de ses yeux, je suis immobile.

Je me confonds peut-être avec la fumée

qui s’étire vers le plafond.

 

La pluie pleut.

 

Papa peut.

 

Maman meut.

 

Je jeu.

 

Je ne suis pas encore poète.

Je ne sais pas encore jouer avec les mots.

Je joue avec des jeux.

Je ne fume pas,

et je ne connais pas les femmes.

 

La pluie est une veuve

 

papa un tortionnaire

 

maman est une couleuvre

 

Je suis mort.

Je ne suis pas encore poète.

Les images, je ne les mérite pas.

Quand je serai poète, j’aurai beaucoup d’images,

des images à pleines brassées,

les images que je voudrais.

Je voudrais les images les plus fortes,

les plus folles, les pluies-fall.

 

Comme une couleuvre,

elle ne pique pas, elle crache.

Elle empoisonne la cuisine.

Il ne mangera pas ce soir.

Il maigrit à vue d’œil,

comme s’il s’envolait avec sa fumée.

Un jour, je lèverai les yeux pour le voir,

tout noir et difforme,

avec des craquelures qui le soulèveront sur les solives.

Par endroit, sur les solives,

il se soulèvera pour bailler.

 

Pleut.

Soleil brisé.

Pleut.

Je ne me ressemble pas.

Papa joue à la mamelle.

Maman joue à cache-tampon.

Moi je suis un oiseau viol.

Si je joue c’est pour mentir.

Papa dit qu’elle est belle.

Maman dit qu’il est bon.

Papa juge et maman jouit.

Si je joue, c’est pour le dire.

Papa fume à la cuisine.

La cuisine est à maman.

La maman elle est à moi.

Si je joue c’est pour partir

 

un jour.

 

"Je ne suis pas encore morte,

et tu vivras longtemps.

Mes seins frémissent à cette pensée,

d’autant que j’ai passé l’âge des chatouilles discrètes.

 

— Dis-tu que c’est oui

que c’est pour ce soir

qu’on va s’y mettre ensemble

et que rien ne s’y opposera

oh ça fait si longtemps

est-ce la pluie dis-moi est-ce la pluie ?"

 

J’ai sculpté une vague tête dans un morceau de bois.

J’aurais voulu qu’elle soit ressemblante,

mais c’est raté.

Ça ressemble bien à quelqu’un,

mais qu’est-ce qui lui prend de se mêler de mes affaires ?

Je le connais si peu d’ailleurs.

Un vague voisin,

que fait-il dans ma main,

à me regarder avec des yeux creux

que j’ai pris tant de soin à tailler ? Qu’a-t-il donc, cet indiscret ?

Cherche-t-il à savoir quelque chose que je ne sais pas ?

 

"Je ne serai jamais vieille, ni morte,

et tu ne mourras pas d’avoir été si jeune caressée.

Je me souviens, mais ça ne suffit pas.

Tu dois m’aimer.

 

— Sûr que c’est la pluie

la pluie après le soleil

sur tout ton corps brûlant.

La pluie a tempéré la solitude

la pluie est une bonne pluie

il pleut encore

il pleuvra longtemps."

 

Je l’ai jetée au feu où elle crépite maintenant.

C’est cruel de brûler ses voisins,

mais je crois que c’est juste.

Pourquoi regarderait-il ce que je ne peux pas voir.

Cela ne le regarde pas.

Il brûle, et je brûle de savoir,

alors je le retire du feu à mains nues,

et je brûle mes doigts.

Ses yeux se sont éteints. Il ne parlera pas.

 

"Je durerais. La nuit commence à peine.

Je commence avec elle. La nuit est à moi.

 

— Je te la donne !"

 

Je te donnerai tout ce que tu voudras,

même la pluie, même le soleil et la terre,

et il pleuvra pendant tout ce temps.

Oui, la nuit est à toi.

Prends-la, mais prends-la.

 

Mais vas-tu parler à la fin ?

Vas-tu me dire ce que tu viens chercher ?

C’est l’heure de dormir,

pas de fouiller dans l’intimité des gens.

Et je voudrais dormir,

et tu viens déranger mon repos.

Vas-tu parler, créature de mes mains ?

Vas-tu me dire ce qui se passe et que j’ignore ?

Est-ce une raison, le feu qui a crevé tes yeux ?

Est-ce une raison, ma main sur ta bouche ?

Il n’y a pas de raison.

Parle, parle, mais parle !

Maudite créature de mes mains,

qu’es-tu venu me révéler que je dois ignorer ?

tu revivras demain,

créature de mes mains,

et cette fois je te ferai un corps,

et tu coucheras dans mon lit.

L’heure venue, tu parleras !

 

Je ne dormirai pas ce soir.

 

Papa est descendu à la cuisine

pour manger des tranches de saucisson

soigneusement calées sur une mince couche

de beurre avec du pain dessus

dessous pour ne pas se salir les doigts

et pour que ça soit meilleur il

fait d’une pierre deux coups il

est malin papa et maman

fait couler de l’eau et elle

agite de l’eau et je

sais parfaitement que c’est son

cul qu’elle lave parce qu’elle a

fait caca dans le lit et alors papa

dégoûté est descendu à la cuisine pour manger du

saucisson avec du beurre et du

pain autour pour que ça fasse deux

coups et une pierre rien de moins.

 

Moi, j’ai détruit ce que j’avais créé.

La ressemblance n’y était pas,

et j’aurais dû me foutre de la ressemblance,

mais je ne m’en suis pas foutu sur le coup,

et ça m’a valu cette stupide destruction qui mène à quoi,

à rien, à rien. Je n’ai pas avancé d’un pouce.

 

Papa mange du saucisson et maman lave son cul,

moi j’ai détruit ce que j’avais créé, je suis con,

et papa se bourre de saucisson,

et maman n’arrête pas de chier et de laver son cul,

et je suis toujours aussi con ;

un, parce que je ne dors pas ;

deux, parce que j’ai créé et que j’ai détruit.

Comme dit papa,

je serai aveugle et fou,

mais je m’en fous.

Je serai ce que je serai,

un point c’est tout.

Je ne vais pas commencer à m’emmerder l’esprit

avec des histoires d’aveugles et de fous.

Ce n’est pas de mon âge.

Plus tard, je mangerai du saucisson

chaque fois que l’élue de mon cœur

chiera dans mon lit.

Je m’en irai d’un air dégoûté

dans la cuisine,

et je n’écouterai même pas

le clapotis de l’eau entre ses cuisses.

Je me foutrai de ses cuisses merdeuses.

 

Et qu’est-ce que ça aurait changé,

que ce soit ressemblant ?

Rien. Ça n’aurait rien changé.

Je serais toujours aussi con,

à écouter le clapotis de l’eau entre ses cuisses,

et les dents de papa pleines de beurre et de saucisson

qui s’entrechoquent dans la cuisine.

On dirait, pour rire,

qu’il a peur qu’elle se noie.

Il claque des dents,

mais au lieu que ça soit pour manger,

c’est parce qu’il a peur,

et comme cela l’effraie,

elle chie de nouveau dans le lit et hop !

voilà papa qui redescend à la cuisine,

et maman qui fait couler de l’eau et l’agite,

et moi toujours con,

con d’avoir détruit ce qui n’était pas ressemblant,

comme si c’était une raison suffisante.

 

J’ai eu tort, je m’en veux,

et je me promets de ne plus recommencer,

mais je ne me crois pas.

C’est toujours ce que je me dis,

et je recommence,

toujours de la même façon,

à croire que ça me plaît,

à tel point que je me fiche

de devenir aveugle et fou...

 

Être aveugle et battre les murs

parce qu’il faut bien marcher,

passe. Être fou et battre les murs

parce qu’il faut bien vivre,

passe encore. Je peux vivre et marcher sans yeux et sans raison

— mais SOURD ! Sourd comme une rivière,

comme un arbre,

comme une fleur,

comme un tas de ces choses qui traînent dans la nature,

et qui n’y entendent rien — SOURD !

 

NON ! Je ne veux pas devenir sourd.

Surtout, je veux entendre,

je veux tout entendre,

je ne veux rien rater de ce qui se dit,

je veux tendre l’oreille comme ça me plaît.

Oui, c’est mon plus grand désir de tendre l’oreille.

Je ne veux pas gâcher ce plaisir.

Je n’en ai, même, pas le droit, voilà.

 

Il est vrai qu’il arrive qu’on me casse les oreilles.

Difficile de fermer les oreilles.

On ferme les yeux, on ferme la raison.

Il y a des portes pour cela,

et de bonnes serrures qui ne cèdent pas,

mais il n’y a pas de porte à l’entrée d’une oreille.

Si l’on ne veut rien entendre,

qu’on se laisse assourdir,

ou qu’on s’assourdisse soi-même.

Mais on ne s’assourdit pas impunément.

On s’assourdit pour la vie,

et je ne veux pas vivre et marcher sans mes oreilles.

Qu’on me coupe une oreille,

je titube, je tombe, à moitié mort,

la moitié de ma vie tient à celle qui reste,

et comme la moitié du tout est une approximation,

je n’entends plus la moitié de ce qui m’arrive,

je deviens con.

 

J’étais con, je suis con,

j’ai dû l’être entre temps.

Je n’ai pas cessé d’être un con.

Y a-t-il quelqu’un pour m’expliquer la vie ?

Être aveugle, et battre les murs ;

être fou, et les battre plus fort,

être sourd,

et ne pas les entendre hurler de douleur

— où est la vie ?

 

Je l’ai gâchée.

Je la tenais là dans ma main,

et elle m’a échappé.

Est-ce que ça me ressemble ?

Il fait nuit, et j’ai froid,

et il pleut dehors, et j’écoute,

plus tard j’écrirai des dialogues.

L’aveugle sera peintre.

Le fou sera curé.

Et le sourd poète.

Je ne vois pas.

J’ai froid.

Je parle tout seul.

J’ai grandi d’un coup,

et je me suis retrouvé dans le lit d’une fille

qui voulait faire l’amour,

sans le faire, tout en le faisant.

Je n’ai pas résolu son problème. Le mien non plus.

 

Pour lui, j’ai cassé sa pipe.

Pour elle, j’ai violé le secret.

Pour toi, je me battrai avec un tigre féroce

— la mort en est malade.

Si le tigre périt,

je te ferais un enfant.

S’il survit à ses blessures,

je t’en ferais deux.

Trois si tu me blesses un jour,

et autant chaque fois que tu me blesseras.

Tu repeupleras le monde dans mes blessures

— la mort en est malade.

Si le tigre me mange,

il te violera, il te mangera,

et il fera des enfants à la tigresse.

Les hommes seront des tigres.

La mort en est malade.

S’il ne te viole pas,

le monde périra,

et tu pourriras,

malade, malade la mort.

 

Je me battrai avec tous les tigres du monde.

Je violerai le secret des femmes.

Je casserai les pipes des hommes à la retraite.

La mort me vomira.

 

Mais n’anticipons pas.

 

Je vis Dieu.

Je vis un homme qui se disait tel.

Il me le disait. Il se le disait.

Il était seul à parler.

Il parlait de Dieu. Il parlait de lui.

Enfin il parla de moi.

 

Il me parla du mal, bien du mal,

aussi bien du bien, mais je n’en juge pas ;

je ne suis pas assez bien pour ça.

 

"Parlons du mal, de mon mal,

celui dont je peux parler car j’en ai l’expérience.

Est-ce une faute, ce mal ? dis-je.

 

— Est-ce un mal de fauter,

car vous fautâtes, puisque c’est faux. Si c’était exact, il n’y aurait pas de mal.

Où avez-vous mal ?

 

— Là, docteur.

 

— Appelez-moi : "mon père".

 

Je vis Dieu.

J’eus beaucoup de mal à le voir,

mais je voyais bien que c’était lui.

Il était comme je me l’imaginais quand j’étais un enfant.

J’avais beaucoup d’imagination

comme tous les enfants qui ont un père.

J’avais moins de raison cependant

que les enfants qui n’ont pas de père,

et avec beaucoup d’imagination, et un peu de raison,

j’ai grandi, j’ai poussé,

je me suis cultivé, je me suis arraché à la terre,

et Dieu m’est apparu,

flattant mon imagination, consolant ma raison.

Et d’un petit mal que j’avais,

il en fit tout un monde,

et j’en vis alors l’importance, la coupable importance.

 

"Que de mal, dis-je, j’ai !

 

— C’est un monde, dit-il, et vous ne le saviez pas.

Vous avez trop donné à l’imagination,

et pas assez à la raison.

Tenez, vous êtes comme ces poètes...

 

— Mais, mon père, je suis poète.

 

— Alors tout s’explique, dit-il.

Si vous êtes poète, ce que je crois,

vous êtes normal.

 

— Mais c’est que j’ai très mal.

 

— C’est normal.

 

— Mais c’est anormal d’avoir mal.

 

— Pas pour un poète.

 

— Mais c’est mal et pas normal.

 

— La vie est ainsi faite. Je n’y peux rien. Pas même Dieu."

 

J’ai vu Dieu, mais ce n’était pas Dieu.

C’était un homme comme les autres.

Il n’avait mal nulle part.

Il n’avait pas d’imagination,

et toute sa raison.

 

*

 

Maintenant, on dirait que tu poses, et je peins.

Je peins des faims de chair, des soifs obscènes.

Ayant posé ma cigarette et mon crayon,

je plie les formes, les reforme,

semblant que tu lis, au lieu que tu poses.

Mais je crois à ce que je vois.

Je ne crois pas à ce que tu lis ;

bien que je sois l’auteur de ce que je crois,

je vis un moment de rêve,

une odeur de peinture.

Soit mon fard,

soit le mien au bord d’une mer qui s’arrête

quand je fais du tort à la poésie.

 

Puis elle referme le livre,

referme sa main sur le titre, l’auteur,

referme son esprit,

goûte un instant le bûcher à ses pieds.

Moi, immobile, j’écoute ce qu’elle regarde,

un feu qui démarre de la braise,

éclairé de craquements comme les portes,

l’endroit, l’époque,

et même aux fenêtres sans lune,

un vent qui se lève

à l’heure où l’esprit se couche.

Mais ne dors pas.

Écoute le livre refermé sur les genoux.

 

Elle pose ses mains sur le livre,

ses pieds sur les chenets,

sa tête sur mon épaule,

son corps pour le tableau,

et j’hume la même odeur,

le nez dans la palette.

Un pinceau maquille mes sentiments.

Mon cœur est une braise. L’odeur d’une châtaigne, c’est l’automne.

Chaude châtaigne entre mes doigts,

je la dépiaute, et je l’offre.

Sous cette fumée.

Est-ce que la lecture t’a plu, charmé la lecture ?

Sens comme les châtaignes ont bien l’odeur de l’automne.

 

Mais elle jette le livre au feu, il brûle,

il réchauffe. Je n’en mourrai pas,

les larmes ne peuvent rien contre les poètes.

 

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