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Haïti - Les errants de la nuit
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 Article publié le 1er novembre 2011.

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Avec nos rêves brisés au creux du silence,
Nous vivons la solitude des colombes
Quand le ciel en déroute se dérobe à leurs ailes.
Les oiseaux pleurent encore chaque fois
Que la terre bouge dans leur mémoire,
Nos enfants jouent avec la mort sur les places
Où les corps meurtris effrayèrent le monde entier…
La colère de la terre
Nous a projetés dans le néant
Un soir où nos joies
Empruntèrent au couchant sa teinte livide. 
Aujourd’hui,
Nous sommes les errants de la nuit,
Ceux qui cherchent dans le vent
Qui broie leurs certitudes,
Le regard muet d’une lune angoissée
Pour éclairer l’absence et le vide. 

Depuis, le vent du malheur arrache de nos voix
Les notes étranges de la douleur. 
Depuis un an nous vivons dans l’amnésie du bonheur
Avec le gémissement de la terre dans nos cauchemars.
Les images de pierre et de sanglots,
De corps broyés, de maisons éventrées,
De vestiges d’êtres dans les ruines cherchant la vie
Dans le regard chiffonné des mourants défilent encore
Dans nos mémoires avec nos promesses perdues
Dans la tristesse des roses saignantes.
Aujourd’hui, elles ne fleurissent plus
Dans les fossettes de nos enfants aux yeux éteints,
Elles continuent de mourir à Port-au-Prince
Dans les profondeurs de la nuit, les roses de nos chagrins.

Jamais, nous n’oublierons ce soir où seules les lucioles
Éclairèrent nos espoirs ; la terre devint une sépulture
Pour les millions de martyrs que nous fûmes.
Des hommes se pendirent aux branches des flamboyants
Avec le corps brisé de leur bien-aimée,
Des jeunes filles se jetèrent dans la mer
Avec le cœur de leurs amants et des mères s’allongèrent
Avec leurs anges de poussière entre les lèvres
De la terre, étouffant leurs cris en attendant la mort.
Un an après l’horreur, nous nous souvenons des hurlements,
Des courses folles vers le néant, de la descente aux enfers
Du pays fracassé, de l’angoisse et du silence.
Avec une guitare plaintive, nous évoquons le parfum
Des hibiscus et la danse des étoiles durant nos nuits
De veille. Un an après l’horreur, nous remuons le passé
Pour abandonner la solitude des disparus
Sans fragment de mémoire. Mais, aride est ce présent
Qui nous projette encore hors de la terre ; désert est le futur.
Comment remonter le temps pour dire le rire de nos enfants
En farandoles d’étoiles, le soleil dans nos chansons
Et l’espoir dans nos gestes avant le délire de la terre ?
Port-au-Prince a enterré le rêve de tout un peuple
En gestation. Sous les tentes de misère,
Nous cachons notre lassitude, pansons nos blessures,
Lavons nos grabats dans les larmes, interrogeons la peur
Et l’écho des voix qui nous reviennent.
Dans la ville des fantômes et des miraculés,
Des cœurs perdus dans la solitude des jours sans lendemain,
Nous reconstituons la vie avec la tristesse et la mort,
Un an après l’horreur. À présent, c’est une brise de passage
Qui nous apporte de temps en temps la complainte
Des martyrs et le nom de cette île fissurée qui dérive
Dans nos mémoires, un an après l’horreur.
Reconnais-tu cette île qui meurt dans l’oubli,
Laissée à sa solitude et dont je suis l’éternel amant ?
Ma terre de lémures et de fous,
De corps absents et de regards creux,
De baisers de sang et de rires fragmentés,
Toi qui vibres dans mon corps depuis l’enfance
Je regarde croître entre mes lèvres cent mille fleurs
De ta poésie… mais à qui les offrir quand elles cachent
Dans leur silence le silence de tes enfants ?
Ma terre, mon âme se vide et mon cœur se réfugie
Dans tes mains quand l’aube se réveille ;
Je suis l’errant sur les marches de la nuit
Avec ton dernier souffle, celui qui rôde
Autour de tes plaies quand l’espoir dit adieu à la lumière,
Celui qui te cherche dans le vol triste des oiseaux,
Partout dans la contrée de son exil,
Celui qui pleure ta détresse et ton angoisse…
Ma terre, je n’ai d’autre patrie que ta douleur,
D’autre tente que la poésie de ton corps,
D’autre baiser que tes lèvres, d’autre manteau que la clarté
De ta lune. Dis-moi, femme pétrie dans le malheur,
Comment conjurer ton mal et faire jaillir ton rire
En vol d’oiseaux comme un rêve qu’on arbore ?

Un an après l’horreur, j’enlace ta douleur, ma terre,
Jusqu’à perdre mon souffle dans l’étreinte. 
Mon île, viens près de moi,
Que je rentre dans le jour avec l’espérance de ta résurrection,
Car l’herbe qui pousse sous mes pieds et la rose
Qui me sourit ont dans leurs veines le sang
De ceux que j’aime et les sanglots de ma mère. 
Depuis un an, ton ombre porte une amphore de larmes
Dans ma poésie avec l’écho d’une chanson triste. 
Ma terre, ne t’abandonne pas à la mélancolie d’un soir ; 
Ton rire est la musique obsédante d’une guitare
Qui réveille les hirondelles de nos espoirs.
Comment vivrai-je sans ta respiration dans mon poème,
Sans ta peur dans mes joies, sans ton cri dans mon silence,
Sans la partition de tes songes dans ma mémoire ? 

Ô lune, toi qui couches l’ivoire de ta clarté sur mes palmiers,
Toi qui éclaires nos marches dans l’obscurité des nuits
De deuil et de tourment, ressuscite celle que j’aime,
Pour que je retrouve la joie dans les yeux enfants,
Le courage dans la marche des hommes et les promesses
De la germination nouvelle dans la danse des femmes ;
Pour que naisse une légende qui n’a de limite
Que l’infinitude de ton rêve.

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