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Plus tard, l'enfant
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 Article publié le 10 novembre 2019.

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Plus tard, l’enfant :

« Au mitan de la nuit, je suis réveillé par une interprétation orphéonique de l’hymne national. Sous la couette, je sue comme si j’avais fui le sommeil sur mes jambes. Je suis seul, ce qui ne m’étonne pas. Par contre, je ne me souviens pas de m’être endormi dans cette chambre. À moins que ce soit le salon mis à ma disposition par des amis ou de simples connaissances, car j’ai l’impression d’être en voyage. En quel pays ? Je l’ignore malgré les trilles de ce qui est un hymne national ou je ne suis plus moi-même. Je racontais ça à Roger, parce qu’il fallait que je me justifie. Tout le monde se réveille un jour dans un autre monde, dit-il, mais pas pour me rassurer ni pour m’encourager à me recoucher pour trouver enfin le sommeil dont j’avais besoin. Des jours que je ne dormais que par intermittences à cause de ce qui m’était arrivé ! Des kilos j’avais perdus. Il me demanda si j’avais vu des bêtes genre reptiles ou de celles qui hantent les contes de la Fantaisie. En me postant à la fenêtre déjà ouverte, je n’ai vu que des hommes et des femmes en goguette. Un gazou délirait au pied du monument aux morts abattu, faute de clairon. Je voyais les noms gravés dans le grès, cherchant le mien. Mais qu’ont-ils fait ? me dis-je en essuyant mon front. J’avais l’impression d’avoir participé à ce qui n’était pas une fête populaire comme les autres, celles que je connaissais et qui m’avaient toujours écœuré sans que je sache très bien pourquoi. Il m’était arrivé de chanter avec les autres, mais à l’âge où il n’est guère possible de renverser le pouvoir de l’éducation aussi facilement que la statue du soldat qui, sous sa redingote, veut paraître aussi immortel que la légende des pères de la nation. Il en faut, me dit-il. La Croix et le Drapeau. La Croix ou Autre chose. L’odeur de la vinasse remontait jusqu’à moi. Des barils avaient été éventrés et maintenant ils étaient couchés en marge des gravats de grès et d’or qui jonchaient l’asphalte encore brûlante de la place. Je n’ai pas tout de suite compris. Il n’était pas avec moi. Je me suis penché sur les géraniums et j’ai vu à quel point ça avait bardé. Le socle de la statue tenait encore debout et des gamins de mon âge jouaient dessus à se pousser. On appelait ce jeu le « Mur ». J’y montais moi aussi à l’époque où la statue était encore dessus. Je me souviens de l’odeur du bronze comme si c’était hier, dis-je. Et j’ai eu une folle envie de descendre pour m’amuser avec les autres. J’avais envie de boire aussi, bien que j’eusse mon compte, car il y avait un précédent. Mais je n’avais pas participé ni assisté à la destruction du monument aux morts. Je ne savais pas si ce bruit était la cause de mon réveil. Ou seulement la chaleur. Une chaleur d’été à relents de vomi. Mais les gens, tournoyants et joyeux comme des fous qui ont reçu leur dose de liberté conditionnelle, ne s’intéressaient pas à la ruine ni au soldat qui avait le nez dans les gravats, sa baïonnette pointant horizontalement, couvert d’une poussière luminescente qui voltigeait avec d’autres oiseaux. Un projecteur balayait les environs, fouillant avec insistance la perspective des rues plongées dans la nuit, volets claquant dans la lumière soudaine. Rien dans le ciel que la Lune. Rien non plus par-dessus les toits, aucune lueur d’artillerie. Pourtant, le monument était par terre. Je ne pouvais pas imaginer (pas plus que vous) que ces gens étaient la cause de cet effondrement tragique. Les femmes ne songeaient qu’à valser et les hommes buvaient en brisant leurs verres contre le tas de pierres, évitant toutefois la statue qui se couvrait lentement de poussière tandis que les enfants jouaient à se pousser, quelques-uns tentaient de remonter sur le piédestal et des filles de leur âge les tiraient par les pieds en jouissant bruyamment de leur pouvoir. Mais rien n’expliquait la chute du monument, sans traces d’explosion ni de pioche comment voulez-vous ? Il fallait que je descende pour me rendre compte de plus près. Quelque chose me disait qu’on me demanderait un jour de m’expliquer, d’expliquer leur comportement pendant mon sommeil et ensuite comment je suis devenu l’un d’entre eux. Je suffoquais, mais pas à cause de la poussière dont le halo prenait la forme d’une demi-sphère assise sur la place avec en son centre les ruines pulvérulentes et misérables du monument qui avait illustré depuis si longtemps le courage des uns et la bêtise des autres. L’Histoire prenait cette forme, comme s’il était maintenant impossible d’en faire un livre quitte à en multiplier les volumes et donc à rendre sa lecture aussi ennuyeuse que le chant des grenouilles perçu l’oreille collée à la porte de l’église. Il y avait une explication et je sentais bien qu’elle n’avait rien à voir avec ma soûlerie de la veille. Je ne me souvenais même pas des raisons qui m’avaient encouragé à accompagner leur joie. Il ne m’était jamais arrivé de me mêler à leurs réjouissances patriotiques. J’avais toujours ôté mon béret au moment de la levée du drapeau et je m’étais même signé au passage du corbillard ou du cortège de la Passion. Je me suis assez reproché de n’être pas meilleur que les autres ! Il est plus facile d’accepter l’idée de la mort que celle de l’exclusion. Aussi, je voulais savoir, mais la tour de guet fleurie d’un char maintenant déserté m’empêchait de voir toute la scène. La tour cachait quelque chose, comme si on m’épargnait une vision d’horreur relative à mon passé ou à mes origines. Les gosses n’avaient pas songé à grimper dans les créneaux ou on le leur avait interdit pour une raison sans doute en relation avec ce que je pouvais penser d’eux maintenant que je n’avais plus le désir de jouer avec eux. Ils avaient choisi le piédestal ou on le leur avait imposé. Comment savoir ce qui se passe dans la tête de ces anciens gosses qui se sont reproduits à l’identique ? En sautant depuis le rebord de la fenêtre, je pensais pouvoir m’accrocher à la paroi de la tour qui est faite de grillage à poule et de fleurs et structurée par une charpente de bois de récupération. Mais elle allait basculer, me dit quelqu’un et il me conseilla de prendre l’escalier intérieur : il avait laissé la porte ouverte car les gens entraient et sortaient avec les verres remplis à ras bord. Il faisait un « carton » comme « jamais ». Je ne l’ai pas reconnu, même en bas où les gens se bousculaient pour atteindre le comptoir, sans pitié pour les pieds ni les côtes, les gosses chipant les cacahuètes et tentant de briser la vitre d’un distributeur de friandises. On n’entendait pas les coups portés sur cette vitre qui refusait obstinément de se rompre. Je suis sorti comme les autres, un verre à la main, attentif à ne pas en renverser les innombrables gouttes destinées au chemin comme les petits cailloux du poucet. Ne nous éloignons pas trop toutefois ! me dit-il. On aura forcément besoin de revenir sur nos pas. Tenez le verre hors de portée de leurs coudes. Et méfiez-vous des enfants qui aiment les cacahuètes ! Nous approchons… Regardez ! Avant de lever le nez, j’ai avalé le contenu de mon verre sans respirer. Le sol était jonché de verres écrasés, suintant de vinasse et d’une substance que beaucoup recueillaient dans leurs mains pour en fourrer la guimauve dans leurs poches. Il me poussa comme si nous étions perchés sur le piédestal, à cinq mètres au-dessus de la statue que personne ne songeait à retourner pour lui épargner le goût de la poussière. Vous voyez ? me dit-il. Je voyais ce qu’ils appelaient déjà le Colosse. Un colosse pacifique qui était certes la cause de la destruction du monument aux morts, mais que personne ne haïssait parce qu’il était attendu depuis longtemps. Depuis si longtemps qu’au début, quand il avait abattu la statue du soldat de bronze, personne n’y avait cru. Il avait dû s’en prendre aux murs pour les convaincre. Ensuite, il avait encore augmenté son volume et sa substance avait enfin giclé dans le ciel noir que la Lune tentait d’éclairer. Vous comprenez ? me dit-il. Un gigantesque phallus avait surgi de la terre ! Comme si la terre était un homme, me dit-il. Vous comprenez ce que nous comprenons ? Je vous sers un verre. Tenez, prenez le mien en attendant. Il faut que je fende la foule. Profitez-en pour analyser la situation. Vous n’avez jamais vu ça de votre vie ! Personne ne l’a jamais vu ! Et ce n’est pas faute d’en avoir rêvé ! La terre n’est pas une femme comme le prétend la mythologie qui conditionne notre pensée. C’est un homme ! Que dis-je : c’est un phallus ! Le ciel est la femme. Voyez comme il la pénètre. Il jubilait en attendant de trouver la force de fendre la foule pour retourner au bar. Mais pourquoi ? m’écriai-je. Pourquoi est-ce que ça n’arrive qu’à moi ? Et je me jetai dans les gravats pour en mettre dans mes poches. Je m’alourdissais. Je marchais sur les genoux, suivi d’autres pèlerins qui recueillaient la poussière et la semence, sans distinction, harassés par leur foi, ralentis par le temps lui-même, obsédés par l’idée que sans hommes ni femmes le Monde ne serait plus une véritable Création, que le principe même de toute intervention créative est de mettre en rapport les lois de l’attraction universelle, contraignant les parlementaires à baisser l’âge de la majorité jusqu’à le faire coïncider avec la Puberté dans le sens didactique du terme, vous comprenez ? Nos genoux écrasaient les gobelets répandus comme autant d’offrandes à une Démocratie encore possible. J’y croyais moi aussi et pour la première fois de ma vie, les yeux de la statue se sont trouvés exactement au niveau des miens, graphomètre à l’appui, lequel était manipulé par un fin Connaisseur qui s’entretenait avec les autorités en vigueur en ces temps de Doute et de Crime contre l’humain recommencement. Voulez-vous m’accompagner ? me dit-il alors que je le croyais à la recherche d’un verre de plus ou de trop. Vous n’êtes plus un enfant, continua-t-il. Vous avez le pouvoir, ou devrais-je dire la possibilité, de penser par vous-même sans subir les influences du sang et de la terre. Vous finirez bien par rencontrer quelqu’un qui vous accompagnera, mais alors vous saurez que c’est la fin du voyage, que vous avez les pieds sur un quai, l’imprévisible Quai qui est comme qui dirait le seuil de la Mort, seul bien commun à tous les êtres vivant du concept de Création. Videz donc ce verre vide jusqu’à la dernière goutte ! Et pensez à la différence de potentiel qui circule entre celui qui a connu la Guerre et celui qui ne l’a pas vécue. Profitez de cet amer repos pour en prendre plein la vue et admirer ce Phallus qui désigne le ciel comme seule femme possible, ciel de fils et de père qui ne peuvent pas se passer de la seule Matrice possible par Assomption. Approchez, jeunes gens ! chanta-t-il, changeant ainsi les paroles de l’Hymne. N’y allez pas ! Et vous, espèce de crétin congénital, retenez-les par le colbac ! Ne voyez-vous donc pas qu’ils sont tentés ? Vous n’avez rien appris sur la Tentation ? Mais où étiez-vous quand je professais ? Dans les Buissons, je suppose. À buissonner avec vos semblables ! Alors que ce Grand-Jour se préparait dans l’Ombre. Que l’Histoire naissait sans vous. Que vous mouriez dans votre lit. Les yeux grands ouverts dans le miroir d’en face. Cette vieille Armoire qui contient tout. Ce mur qui la soutient par angle droit. Ne cherchez pas la clé dans votre nudité de dormeur sans connaissance ou l’ayant perdue au meilleur moment de votre existence, celui où… »

 

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