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Au bord du lac
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 Article publié le 13 octobre 2019.

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Du lac l’alentour feuillu-boisé, les pentes douces, les frondaisons d’arbres majestueux qui caressent les eaux de ses rives, et cette barque posée sur l’émeraude de ses eaux.

Minuscule virgule penchée sur les eaux vertes, une pêcheuse.

En cette belle journée de novembre 1989, au siècle dernier déjà, sur les bords du lac de Châlain, en plein Jura, j’étais jeune encore, j’avais l’espoir de vivre chevillé au corps et l’envie d’aimer chevillée au cœur.

C’est ainsi que je me trouvai seul face à la beauté de ce site où vécurent sur des habitations lacustres à l’époque néolithique des peuplades aujourd’hui disparues.

Lieu chargé d’histoire, si l’on n’y prend pas garde, mais lieu intemporel aussi, si l’on se contente de s’immerger dans sa beauté ici et maintenant.

L’air était vif, presque sans vent, la lumière très douce. Une légère chaleur me portait vers les rives du lac. Je me souviens. Treize ans plus tôt, sur ces mêmes rives, j’avais aimé pour la première fois de ma vie.

Souvenir très lointain enchâssé dans un souvenir lointain, et présence en moi, par-delà les années passées loin de ce lac, de cette présence naturelle-inhumaine au bord de laquelle j’avais fondé alors tant d’espoir.

C’est au bord de ce même lac que j’appris, assis dans l’herbe et lisant le journal, la mort de Martin Heidegger. Je me vois encore jeter le journal devant moi de dépit. Marchant le long des rives, il m’arrivait aussi de songer intensément à une autre mort survenue six ans plus tôt, celle de Jimi Hendrix, le musicien que j’aime entre tous.

Immergé dans cette beauté sauvage en ce jour de novembre 1989, je pouvais déjà mesurer le chemin parcouru. J’étais loin encore, alors, d’avoir le désir écrire pour ne pas perdre pied dans cette vie et rappeler à moi, chaque fois que je le pouvais, et intensément, ces moments de bonheur mais aussi d’amertume, vécus sur les rives de ce lac élu de mon cœur depuis ma plus tendre enfance. Y songeant, je revois ma famille, mes grands-parents, ma tante et mon oncle et mes cousins réunis sur une de ses plages.

Ce lac, par sa présence constante, même dans les années où je me suis retrouvé très éloigné de lui, signe depuis la nuit de mes temps le désir de vivre en dépit de toutes les avanies et de tous les chagrins qui ne manquèrent pas.

Ce lac me touche en-deçà des mots pour le dire, sensible que je suis depuis ma prime enfance à sa lumière, à ses bois qui l’entourent, à ses rives rocheuses, au clapotis de ses vaguelettes, mais ce n’est qu’à travers les mots les plus simples, les plus communs que je puis en parler pour, non pas le faire exister, lui qui existe sans moi depuis des millénaires, mais pour rendre sensible sa présence vivante en moi.

Existant en-deçà des mots, disais-je, le voilà qui clapote et scintille dans mes mots qui se souviennent et soutiennent l’amour que j’éprouve pour les êtres et les choses qui font ma vie d’hier et d’aujourd’hui.

Mots se souviennent autant qu’ils aident à se souvenir, étant à eux seuls depuis si longtemps des souvenir appelés à porter des souvenirs, fidèles en cela à leur vocation humaine qui est de dire la condition humaine, eaux dans les eaux depuis la nuit des temps.

C’est sur les rives de ce lac que la présence des dieux m’a murmuré à l’oreille, sur ses rives que j’ai ressenti que j’étais d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, jamais fixé à un temps et un lieu précis, mais librement attaché à la pensée qui me ramène toujours vers ce site remarquable parce qu’il concentre dans ma pensée tout ce que j’aurai aimé dans ma vie jour après jour.

Lieu des lieux, lieu totémique-métonymique en qui viennent se rassembler des pensées et des émotions, des lectures et des musiques, des figures féminines et des impressions fortes vécues au contact de l’air et des eaux en présence de la terre et du ciel.

J’emporterai avec moi ce site le jour venu. J’entrerai en lui au moment de mourir et tout sera dit.

Reste encore un peu avec moi, me murmure le texte que je viens de filer, ne me laisse pas seul avec mes mots.

Tes yeux me font du bien, ma parole te portera dans ses filets, tant que tu porteras en toi ce qui m’a fait naître sous tes doigts.

 

Jean-Michel Guyot

18 septembre 2019

 

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