Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
Chronique saturnienne
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 15 septembre 2019.

oOo

Tapi dans l’ombre, l’ogre lilliputien chemine entre les planches d’un parquet vieux comme le monde. 

D’immenses failles s’offrent à ses bonds, alors il bondit d’interstice en interstice, toujours dans l’ombre. Ses minuscules bottes de sept lieues lui sont fort utiles.

Son nom, tombé dans l’oubli, roula quelque jour dans la poussière d’un grenier. Il y séjourne depuis lors, attend délivrance. L’y trouver sera assurément un exploit qui entrera dans les annales de notre Royaume.

A qui prononcera le premier d’une voix ferme et altière son nom promesse fut faite au temps jadis par quelque nain des bois. Tout le monde sait pour la promesse, tout le monde en a oublié les termes. Personne, jamais, ne se hasarderait à prononcer le nom qui a roulé dans la poussière.

Le penser même relève de l’impossible, puisqu’il a été oublié.

Nom et promesse sont les deux poteaux d’angle d’un espace ouvert qui s’est refermé sur l’ogre malingre. Poteaux d’angle, points d’oubli, vacance, errance.

Obombré, l’ogre chemine. L’immense espace du grenier, c’est sa tanière. Il crève de faim. Pas même un rat dont il pourrait avidement sucer le sang quelques instants.

De temps à autre, l’on peut entendre, vers midi quand le soleil est ardent, des rires étouffés. D’aucuns, dans le royaume, assurent que ses victimes nombreuses se sont rassemblées là pour étouffer de rire à sa vue, mais rien n’est sûr, car jamais personne ne les y a vues.

Le grenier se trouve au sommet d’une tour perdue dans les bois. Alentour, tout n’est que calme et luxuriance. Les champignons, particulièrement les amanites tue-mouches, se racontent des histoires folles à son propos. Elles évoquent toutes les années de gloire de l’ogre majestueux.

Sa Majesté nous dit hier - encore un de ses bons mots dont ils nous régalent quotidiennement – « l’ogre majestueux ? Bernique ! L’ogre majestueur, je veux ! » Frissonnant dans les rideaux de la grande salle d’apparat, je ne dis mot.

Aux mots de sa Majesté, il faut reconnaître que la terre du Royaume trembla un court instant. On dit même qu’à ses confins l’on vit détaler quelques arbres. La déception fut grande, vous pensez. Sa Majesté en fut quelque peu fâchée. 

Je ne sais s’il faut en croire les ruraux qui peuplent les forêts désenchantées, nombreuses ici depuis que l’on y pratique l’exploitation à tous crins des essences les plus rares, mais je ne puis résister au plaisir d’annoncer ce qui semble être la nouvelle du jour : dans le grenier, le temps ne passe plus que de temps à autre. Il a pour ainsi dire déserté les lieux, préférant ravager les visages jeunes et enjoués qui peuplent encore nos cités. On le dit fatigué, exténué même, ce qui n’étonnera personne ici.

Si j’en crois la persistante rumeur, un mage au collier de chien erre dans les parages. On l’a vu qui rôdait près de la tour. Manquerait plus qu’il se pique de prendre langue avec notre ogre lilliputien qui ne manquerait pas, lui, de bondir dans son ample fourrure et de prendre ainsi tout le monde à rebrousse-poil. Il n’aurait plus alors qu’à se multiplier.

J’attends des nouvelles fraîches incessamment. Je vous tiens au courant.

Il faut dire que je suis un peu partout.

Les courants d’air sont ma spécialité, et, au plus fort de l’été et de l’hiver, je suis bien le seul à me souvenir, je ne le sais que trop, car personne alors ne m’adresse la parole. Je suis bien trop fort et puissant pour cela. Les hommes préfèrent confier leurs paroles aux chemins tortueux dans le pays vallonné en diable.

Printemps et automne ont des langueurs monotones qui m’agréent.

En toutes saisons, je vais et viens au gré des humeurs du temps qu’il me plaît d’accompagner. Les violons de Verlaine estompent un peu ma solitude.

 

Jean-Michel Guyot

12 août 2019

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -