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Dixième épisode - PAPAPA !
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 Article publié le 4 novembre 2018.

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Dixième épisode

PAPAPA !

 

À minuit pétant, Mescal me tire par les pieds et je me crois mort comme l’oiseau-exemple fourni avec la fiche d’inventaire (en deux exemplaires : un cloué sur la porte et l’autre sous la lampe de chevet). J’ai pas le temps de dire ouf ! il me croque le gros orteil du pied gauche d’un coup de dent qui en dit long sur ses intentions. Son œil d’agate se pose sur moi :

— T’en as pas marre d’en avoir marre ?

Il insiste. Je vois tout ce qui se passe à l’intérieur de son œil. J’en avais marre, mais pas au point de perdre un orteil qu’il avala après quelques coups de dent précis.

— Je vois… dit-il et il recula dans la pénombre.

Je me souviens plus quel jour on était. Ils étaient tous descendus, ma Sally avec eux. Je demeurais seul dans la chambrette, l’hiver à la fenêtre. Le vent sifflait comme un roseau. J’étais cloué au lit. Je me supporte pas quand on me supporte plus. Je devais avoir fait une crise à propos d’une restriction. Sally Sabat mesurait tout dans des éprouvettes. On les voyait dans le miroir. J’étais pas fier. Mescal me proposait une balade dans le noir. En voiture.

— On y va ! déclara-t-il.

Il arracha d’abord les clous, un mélange de cyanure et de poivre de Jamaïque. Un peu d’eau avait suffi, qu’il appliqua sur mon visage à mains nues.

— Tu vas mieux, John ? fit-il sans cesser de mouiller mon regard.

Je fis signe que oui, mais j’étais pas sûr de l’effet que je produisais sur son cerveau dont les ramifications pénétraient l’air saturé de saveurs reconnaissables. Il devenait doux comme un sein et s’appliquait directement sur ma flaque. Je voulais y aller, mais pas comme ça, pas à la sauvette. Sally Sabat avait le droit de savoir.

— Attends, pépère ! précisa Mescal. Ya une différence entre y aller et s’en aller. Avec moi, tu y vas. Tu t’en vas pas !

— J’ai pas l’intention de revenir !

— Alors tu t’en vas sans moi !

Furieux, Mescal menaça ma langue de sa langue. Il avait ce pouvoir sur moi, me rendre parfaitement muet au bout d’une accélération des mots qui constituaient ma seule explication.

— Ils comprendront rien, Johnny. Tu peux pas écrire ça : « Je me sens seul ». Écris plutôt : « J’m’en vais chercher quelque chose à manger. Vous inquiétez pas. »

J’écrivais. J’ai toujours redouté d’écrire sous la dictée, mais j’avais pas le choix. Je trempais mon sergent-Major dans la mescla de substances qui remontait des profondeurs. Je voulais les inquiéter. Mescal me déconseilla cette stratégie du désespoir.

— T’écris ce que j’te dis ! grogna-t-il. Ils attendront pendant un temps précieux qu’ils ne rattraperont jamais.

Il connaissait la technique de l’avance sur intention, un truc qu’on enseigne plus à la maternelle, ce qui explique que les gosses soient si cons de nos jours. J’dis ça pour ceux qui croient dur comme fer que tout est la faute à la consommation. C’est pas assez profond comme pensée, ils se gourent. Consommer, c’est donner un sens à la vie. Je consomme de l’autre parce que je suis arrivé au bout du rouleau.

— Met tes chaussettes, dit Mescal. Mets aussi un slip. Les nuits sont glaciales. On se souvient même plus des nuits chaudes.

J’en avais vécu autant que j’avais voulu, des nuits chaudes, toujours en compagnie d’une fille de mon âge et à l’heure où il est plus question de dire non.

— T’es qu’un looser, dit Mescal. La nuit, tu dors au lieu de réfléchir.

— J’y réfléchirais à quoi ?

— À c’que tu n’es pas !

Qu’est-ce que j’étais ? voulait-il dire et je comprenais pas jusqu’où ça pouvait aller. Il regarda le ciel noir. Le halo de la rue montait comme un escalier. Il s’accrocha à la soie d’une putain.

— Regarde ! Regarde encore ! dit-il dans cette oreille velue.

 

J’enfilais mes crampons pendant ce temps. De rares passants me saluaient comme si j’étais de la fête. L’un d’eux me passa la béquille qui avait glissé le long du mur. Il jeta un œil distrait dans le soupirail rencontré par son regard pendant qu’il se baissait pour ramasser la guibolle. Comme j’avais actionné l’interrupteur, elle tentait de marcher sans moi, mais elle s’était prise dans le grillage poussiéreux où se cristallisaient des toiles d’araignées.

— C’est à vous, me dit-il.

Il m’aida à me mettre sur pied.

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? me demanda-t-il doucement, presque comme une confidence.

— La question maintenant est de savoir ce que j’y fais pas.

— Alors je vous souhaite bonne chance. On dit que c’est un long voyage.

Il s’éloigna pendant que je criais sans doute inutilement :

— Mais j’ai voyagé toute ma vie ! Des milliards…

de cités pour rien. J’finis jamais c’que j’ai à dire aux inconnus qui débarquent dans mon existence comme un Kokovokais dans un roman de gare. Pendant ce temps, Mescal jouissait au-dessous de ma ceinture.

— On y va ! disait-il encore.

J’y voyais pas d’inconvénient tant que ça me concernait, mais on venait de causer un attroupement et on était observé à la loupe. Mescal se redressa en plein orgasme.

— Vous v’nez d’où ? me demanda un flic.

On voyait bien que j’étais un étranger et que j’avais pas l’intention de revenir. J’exhibais les timbres fiscaux de mon passeport. J’avais payé le prix, on pouvait me croire.

— Vous feriez bien de rentrer, me dit le flic. Vous allez attraper froid.

 

Il me reconduisit à l’hôtel. Mescal sautillait derrière nous, suivi de la pute qui réclamait son dû en agitant une calculatrice de poche. Tout de suite, l’hôtel me parut plus grand, mieux adapté à mes exigences. Je me retournais vers le flic pour m’expliquer.

— Plus tard, dit-il en actionnant les commandes du sas. Entrez vous mettre au chaud.

Ils avaient érigé un sapin qui prenait racine dans un rocher. Des femmes y mettaient une dernière touche, secouant leurs miches roses. J’acceptais un verre contenant ce que mon corps exigeait de moi. Sally Sabat m’arracha un cri.

— C’que tu peux être plouc des fois ! gazouilla-t-elle dans le printemps artificiel qui se nourrissait de ma carte de crédit.

— C’est pas une partouze, dit quelqu’un, mais si vous voulez vous envoyer en l’air avec le corps de votre choix, suivez-moi.

Je pouvais voir ses cuisses cisailler la foule des invités. On se serait cru sur un rail parfaitement rectiligne, comme si on avait besoin de s’expliquer. On arriva devant le buffet.

— Ça vous dit ? me dit-elle.

Sally Sabat m’encourageait à me servir. Elle me tendait une assiette.

— Qu’est-ce qu’il est con ! dit-elle à ceux qui nous regardaient.

 

Mescal était à la fenêtre, dehors. Il me faisait des signes incompréhensibles qui ne le fatiguaient pas comme si j’étais censé finir par comprendre qu’il était temps d’y aller. Il n’avait pas dit une seule seconde où on allait lui et moi. Sally Sabat me retenait par la fibre, communiquant des combats contre le Mal dans un concert de métal et de chair. J’avalais la salive d’une bouche offerte par la maison.

— Si vous m’suivez, dit le même quelqu’un qui fuyait mon regard, vous ne le regretterez pas.

De quoi parlait-il ou elle ? Sally Sabat me conseillait pas la prudence, ce qui m’paranoïait. J’arrivais en bout de course avec le sentiment que j’étais en train de donner sans contrepartie. Ça se lisait sur le visage de mon compagnon de voyage — de ma compagne peut-être. J’introduisis ma queue dans ce trou.

— Voilà votre nouvelle chambre, monsieur Cicada. Vous plaît-elle au moins ?

C’était une nouvelle voix et le même cul. La chambre me parut moins hostile, peut-être à cause de l’absence de miroir.

— Nous les avons enlevés à votre demande, monsieur Cicada !

— Sans les briser ?

Le cucul me précéda dans le lit où je continuais de limer sans me soucier de l’ambiance cool metal qu’on tentait de m’imposer dans la zone de non-désir.

— Du calme ! me dit Sally Sabat qui tentait de se substituer.

Mescal se gelait derrière la vitre, soufflant sur ses doigts nus qui s’agitaient comme des pattes. Une lumière crue tombait sur sa chevelure d’or. Le vent aussi avait des doigts, mais comme des fils de marionnette et Mescal luttait contre cette apparence peu flatteuse. Il souriait derrière ses dents.

— Tu me regardes même pas ! se plaignit Sally Sabat.

— Qu’est-ce qui a changé ? lui demandai-je quand je fus assez près d’elle pour espérer la toucher.

— Les miroirs ne sont plus à leur place parce que Môssieur a fait un caprice. Résultat : on se voit à l’envers !

Ils me promettaient tous l’aventure et on en était à filer le mauvais coton de l’angoisse. J’imaginais tout de suite un Monde concave.

— Un Monde concave ! s’écria Mescal et aussitôt il traça le graphe correspondant.

— Ouais ! Un Monde concave avec des tangentes extérieures, côté convexe, pénil des menhirs ! Si c’est ça l’aventure, je mets ma main au feu !

— Délire préscientifique, nota quelqu’un qui pouvait être DOC.

Je sentis la même haleine acide.

— Je suis DIC, dit la voix. Don Ignacio Cintas.

— Zêtes jumeaux ?

— Pas que je sache.

Il plongea ses mains dans l’interstice qui séparait ma condition physique de mon pouvoir sur les choses. Il avait jamais vu un tel désordre de fils. Il tenta de reconnecter le plus urgent à la nécessité de paraître plus clean que j’en avais l’air. Je l’interrogeais du regard, ouvrant la bouche pour recevoir ses offrandes. J’en avais mal aux dents.

— On y va ? dit Mescal.

La croix que les meneaux formaient sur son visage me parut lugubre. Je ne l’ai jamais conçu que dans cet ordre. Sally Sabat effaçait cette apparition de temps en temps, quand le gel se reformait entre elle et lui. Il profitait de courtes accalmies pour reposer sa question. Je voulais en finir, mais sans les moyens du néant. C’était improbable et par conséquent lancinant comme la douleur. Je grattais moi aussi la vitre pour y laisser la trace de mon ongle.

— Faut qu’tu promettes de pas recommencer, dit Sally Sabat qui avait envie de me tordre les poignets.

Les autres la retenaient.

— On y va ? dit l’un d’entre eux. On a perdu beaucoup de temps. La nuit n’est pas éternelle. Et j’ai une sacrée envie d’en finir avec le désir.

Il y eut des cris de joie, des glissements acides, des cognements secs comme des noyaux. Mais la chambre était encore occupée par les curieux tenaces et les attentes prometteuses. Mescal secouait sa chevelure pour évacuer la neige qui tombait à gros flocons. Derrière lui, la rue continuait de rétrécir au rythme de l’extinction des feux. On entendait les ailes et les moteurs.

— Il n’arrivera rien si on a de la chance, dit Sally Sabat.

DIC calculait des trajectoires entre deux jambes.

— Si tout va bien, disait-il, c’est pas sur nous qu’ça va tomber cette nuit. Mais j’peux m’tromper.

— Vous vous êtes jamais trompé, dit Sally Sabat dans un soupir qui m’arracha le cœur. On devrait pas rester ici.

— C’est les ordres, murmura tristement DIC toujours à l’œuvre.

 

Si quelque chose avait changé, c’était la distance qui me séparait de Mescal. Peu importait qu’on s’interposât entre lui et moi, comme la fenêtre que Sally Sabat cisaillait de son ongle expert. Mescal ne s’éloignait pas, je n’allais nulle part et la fête battait son plein, comme ça s’était toujours passé. Mais j’étais plus aux commandes. À la retraite, ils agissent par le bas, verticalement. On met du temps à comprendre et encore plus à agir. En fait, on agit jamais. On a pas l’temps.

— T’en fais quoi de ce Monde d’Immortels ?

— Rien. Je sais pas ce que diable on peut en faire. Tufékoatoa ?

— J’m’emmerde !

— J’m’étais pourtant promis de pas m’laisser avoir !

Ils discutaient en marge de ma souffrance et ne souffraient pas. Ils se posaient des questions, mais sans souffrir, alors que moi, je demandais rien à cette merde de Monde et j’en concevais une douleur de femme au travail. Sally Sabat caressait rêveusement ce front obstiné, regrettant de ne pouvoir rien faire d’autre pour me raisonner. Elle s’en prit à mes chaussettes comme à la peau d’un lapin fraîchement énuclée. La vision du pied mutilé l’horrifia. Elle me regarda comme si j’avais l’habitude de m’en prendre à mes extrémités. DIC s’empressa de nouer la peau au-dessus de l’os. Ses aiguilles virevoltaient. Elle était fascinée par cette adresse de jongleur. Ça ne durait jamais longtemps, ces fascinations tangentes, mais j’en étais souvent le spectateur immobile et je connaissais jamais la suite.

— Ce type me tape sur les nerfs, DIC, dit-elle en tirant sur la manette des rideaux.

Mais Mescal était à l’intérieur, ce qu’elle pouvait pas savoir. Il s’installa dans le couloir, maintenant la porte ouverte et expliquant la situation à ceux qui rejoignaient la fête avec un retard inexcusable. En même temps, il amplifiait la rumeur et les émanations. Les gens passaient le plus vite possible, prétextant que ça ne les regardait pas, ce qu’il contestait sans la moindre retenue.

— Ne remets pas à demain ce qui arrivera dans la nuit, prophétisait-il pendant qu’on s’occupait du degré d’infection que mon sang répandait dans mes organes.

Il avait sans doute raison, mais ils lui donnaient tort, tout ce qu’ils faisaient pour me maintenir à la surface de l’existence donnait tort à ce que Mescal réussissait à projeter dans l’instant suivant. Je criais par intermittence, ravalant le contenu du cri avant qu’il ne franchisse mes trous. De quoi j’avais l’air si je n’avais aucun sens ? Ils étaient capables de ce mensonge.

— Combien de trous ornent votre corps, John ? Je vous pose la question parce que vous semblez ne pas avoir conscience de ce qui se passerait si j’en bouchais un, comme ça !

Un doigt acide me pénétra. Il l’agita pour me faire mesurer la profondeur atteinte par cette méthode primitive. Il agissait doigt nu en plein brouillard métaphysique. Ses lèvres laissaient échapper des bribes de son discours aux matières déliquescentes. Mescal se laissa impressionner sans toutefois franchir une part significative de la distance qui me séparait de lui.

— Un personnage est un personnage, dit DIC. Vous ne pouvez pas agir sur lui avec des moyens inappropriés. Je vous conseille le repos, voire l’inactivité.

— Pourquoi pas la mort, DOC… !

— Je ne suis pas DOC. Je suis DIC. DOC n’est pas qualifié pour…

Mescal fit grincer ses dents pour mettre fin à une conversation qui n’ajouterait rien à la nôtre.

— Tu comprends ce que te dit Mescal ? demanda Sally Sabat.

Elle était en progrès. Maintenant, pour diverses raisons que je n’étais pas en mesure d’identifier, elle prononçait ce nom sans me vomir dessus et j’exprimais ma joie en agitant mes sourcils. J’avais plus rien d’autre à agiter. Ils avaient conservé la disponibilité du muscle corrugateur. J’en profitai pour me connecter au Monde.

— T’es toujours là, John ?

Oui, pas loin en tout cas. Je comprends pas que le sommeil profite de la situation pour provoquer mon imagination. Peut-être que quelqu’un va m’expliquer. En fait, c’est tout ce que j’attends : cette explication-là, comme s’il y en avait pas d’autres.

 

Les Bradley s’amenèrent peu après minuit. J’avais rien sous la main pour calculer l’heure qu’il faisait, mais je me fiais comme toujours à leur ponctualité. Mike, qui rayonnait dans son masque de Vénitien, me demanda tout de suite où en on était, Sally Sabat et moi. Pas une seconde il ne fit allusion à Mescal qui pourtant nous regardait, droit dans le froid que des passants traversaient en étrangers à nos propres préoccupations en ces temps de fête.

— Ça va, je dis. J’ai eu une crise de bourdon. Ça arrive aux vieux touristes que nous sommes.

Mike secoua la tête parce qu’il s’y connaissait en tourisme. Avec Amanda, ils avaient fait plusieurs fois le tour du Monde. Ça se mélangeait dans sa tête, mais il tenait bon lui aussi. Il était venu avec une bouteille, des fois qu’on aurait le temps. Seulement voilà, j’étais de nouveau cloué au lit. J’en bavais.

— J’en ai marre de rien foutre, dit-il en débouchant ce qui pouvait être un bourbon ou quelque chose de plus fort.

Mike n’aimait pas le vin depuis qu’il avait vomi sur les cuisses d’une amie qui aurait pu devenir plus sans cet incident qu’il qualifiait tristement de regrettable.

— C’est pas une vie, continua-t-il. Mais j’ai pas envie de me faire chier non plus. Je m’suis fait chier toute ma vie. Je suis même responsable de la mort de quelques idiots qui m’ont fait confiance…

— Charrie pas… !

— J’ai jamais aimé ce métier. Mais je suis né avec un bistouri dans la main et un chéquier dans l’autre. On s’accroche, mon vieux !

J’avais pas droit de faire ce que j’faisais en ce moment, mais l’alcool agissait une fois de plus en étranger sur ce que je savais de moi à force d’y penser. Mike consulta la pharmacopée entre les bibelots qui représentaient des monstres locaux.

— J’ai jamais eu besoin d’ça, dit-il. J’ai eu besoin de bosser et de dépenser du fric. J’ai fait ça pendant trente ans et plus. On voyageait tous les étés et j’apprenais des choses sur les autres, ceux qu’on supporte pas longtemps chez eux et qu’on veut pas chez soi. Ah ! si on avait eu un enfant ! Elle jouait avec les leurs pendant que je m’emmerdais à tout expliquer à des crétins qui me ressemblaient. On a même fait du théâtre à Kokovoko. Les indigènes lui ont proposé un tatouage et elle a choisi un endroit secret que j’ai jamais découvert. Tu imagines ça, John ?

Je disais rien parce que Sally Sabat et moi on avait aussi l’un pour l’autre des secrets bien gardés. Pourquoi je fermais pas la porte. J’aurais pu descendre aussi, m’amuser avec les autres jusqu’au matin au lieu de me poser des questions dont je pouvais pas connaître les réponses faute d’y avoir répondu assez tôt.

— OK, John ! On en a pas fini, mais c’est tout comme. T’étais déjà v’nu ?

— On sait jamais où on va depuis qu’on a fait valoir mes droits à la retraite sans me demander mon avis. On suit des pistes jusqu’à ce qu’on nous dise de laisser tomber et d’aller prendre du bon temps à Tampico ou ailleurs. On est où, ici ?

 

Il neigeait. La lumière virevoltait. Mescal attendait que je prenne une décision. DIC entretenait une conversation avec lui à travers une autre fenêtre que je pouvais pas voir. J’entendais pas non plus les réponses de Mescal qui semblait s’appliquer à ne rien laisser au hasard. Mike s’embrouillait pendant que je lui exposais les tenants de l’affaire Régal Truelle. Il fronçait ses paupières qui avaient l’air de pétales en fusion. Sa queue visitait l’ombre comme si j’y étais.

— On est pas heureux, murmura-t-il. On est pas heureux parce qu’on s’emmerde. J’suis d’accord avec toi pour dire qu’il vaut mieux s’emmerder dans le confort que dans les problèmes sociaux. Mais deux malheureux, John, c’est pire que le malheur. Quelque chose entre le chaos et la tragédie. J’ai jamais rien écrit d’autre. Comme si les personnages sortaient de nulle part uniquement pour s’en prendre plein la gueule. Ya moins chanceux que nous, John, mais ya pas plus malheureux. Et j’écris bien si je me tiens à cette constatation.

 

La bouteille se vidait en même temps, choquant les verres qui valsaient dans la pénombre. J’arrêtais pas de m’demander pourquoi il fallait que la porte soit ouverte. Qui m’en voulait à ce point ? J’avais pas si mal vécu que ça après tout. Ça s’lisait presque sur mon visage.

— Le pire, dit Mike, c’est de pas avoir d’enfant alors qu’on sait très bien comment on les fait et pourquoi.

— Si c’est juste pour les voir mourir… dis-je dans un élan de mélancolie qui m’arracha aussi sûrement un morceau de chair inutile.

Je palpais Frank en disant cela et ça m’excitait. Bernie agissait de l’autre côté sur mes hémorroïdes. Mike savait cela. Il trinqua encore avec l’ombre ou avec celui ou celle qu’il cachait parce qu’il redoutait de se retrouver seul dans un sale moment d’angoisse. Je pouvais voir la nuit commencer à répandre ses poisons. Mescal me fit un signe à double sens. DIC, toujours à la fenêtre derrière la protection d’un écran d’air chaud, prenait des notes sous l’influence d’une gamine aux seins nus. Des gens couraient par instant sur le trottoir, filant leur lumière comme des étoiles.

— T’es un veinard, John, dit Mike qui claquait des dents comme si le froid qui m’assaillait le concernait aussi.

Il me regarda plus attentivement. On ne disposait que de la lumière du couloir. Elle augmentait quand quelqu’un passait et Mike tournait la tête dans cette direction comme s’il voulait s’informer de quelque chose en rapport avec cette maudite attente qui me ruinait la santé. Je pensais que Sally Sabat s’amusait avec les autres parce qu’elle avait besoin de leur mentir. J’étais la proie de ce mensonge. Mike approuvait sans cesser de boire.

— Faut traverser le vernis des cultures pour apprécier la nature humaine, dit-il comme si l’ivresse le transportait à l’époque où il enseignait l’anatomie à des étudiants formés pour la prodigalité et l’optimum de l’hypocrisie et de l’égoïsme.

— J’ai glissé toute ma vie sur des surfaces décoratives, mais je possédais le plus beau vaisseau qu’on puisse imaginer. Il est à la casse maintenant. Et j’vais pas tarder à m’recycler si j’en juge par le niveau de performance et ce que je peux en dire si on me l’demande.

— John ! J’ai peur moi aussi de m’retrouver dans le noir, mais Amanda possède la clé de la lumière artificielle.

Il feignit de tourner la clé dans la serrure et sa langue claqua pour imiter le pêne. L’autre main représentait la porte. Un coin de sa bouche se souleva pour grincer de façon sinistre. Je pouvais voir ses yeux mouillés et joyeux. Qu’est-ce qu’il voyait ? Il l’avait toujours vu sans jamais oser s’en approcher. Quelque chose de cristallin qui possédait un son propre et subissait les attentes d’une fragilité extrême. Mescal frappa à la vitre à ce moment-là. J’ouvris.

— La bagnole est prête, dit-il en secouant sa neige.

Il sursauta à peine en découvrant que l’ombre était habitée.

— C’est Mike, dis-je pour tout expliquer. L’autre, je sais pas.

— Mike Bradley, dit Mike en sortant de l’ombre. J’ai amené une bouteille.

— Ça va, dit Mescal, repoussant l’offre en opposant une main que Mike serra quand même.

 

Je retournai dans le lit, saignant comme un gosse à la sortie de l’école. Mescal pointait son doigt dans la nuit. Mike voyait la bagnole que je ne voyais pas.

— Tu peux pas la voir à cause de la distance et du manque de lumière, dit-il. J’ai déjà vécu ce genre de chose. Amanda et moi…

— Ça va ! fit Mescal.

Il m’examina encore. J’avais jamais été aussi faible. Mais Frank se portait bien. Il se dressait, recevant la lumière latérale. Mescal appliqua une goutte sur le gland. J’attendis, serrant les dents et les poings, et Mike exultait dans le silence d’une grimace. Il caressa l’ombre.

— Amanda… commença-t-il.

— Merde ! fit Mescal, interrompant encore le récit que Mike avait commencé il y avait des années de cela.

Mike recommença : l’ombre, la caresse, Amanda…

— Ça suffit ! grogna Mescal.

Il souffla sur la vitre qui gela aussitôt. Mike rouspéta.

— Zêtes venus pourquoi ? demandai-je pendant que Frank me servait le plaisir sur un plat.

— Qu’est-ce qui te rend si triste ? demanda Mike.

— La réponse du système est négative, dit Mescal. C’est la règle : la Reconstruction Post Destruction annule les droits légitimes à la Chirurgie Reconstructive Sans Échec et à la Résurrection Post-Mortem. Le type que vous avez devant vous, Mike, va mourir faute de droits.

J’opinai, des fois que Mike pense que Mescal se foutait de sa gueule. C’était arrivé plus d’une fois. Il avait de bonnes raisons de se méfier de Mescal qui maniait les nouveaux concepts avec la perversité d’un connaisseur en réseau.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Mike qui avait l’air stupide d’un collégien qui n’en revient pas de savoir ce qu’il ignorait ce matin en avalant son porridge au miel. Qu’est-ce qu’on fait ? répéta-t-il comme s’il était sur le point d’appartenir à ce Monde pourri par les Étrangers. Qu’est-ce qu’on fait ?

Il était pourri lui aussi, mais par le Système. Nuance de taille. Mescal dit encore :

— Ça va !

 

Et il fallut respecter ce silence d’or. DIC nous observait sur sa batterie d’écrans. Mescal insistait pour qu’on la ferme. Voilà ce qui se passait : il pouvait rien pour nous tant que DIC, ou DOC, agirait sur la corde sensible qu’on avait en commun, Mike et moi. Pourquoi n’avait-il pas amené Amanda ? J’aimais bien le sourire d’Amanda. Je savais absolument pas ce qu’il signifiait quand c’était à moi qu’elle souriait.

— Zavez une bagnole ? demanda enfin Mike.

Mescal haussa les épaules.

— On peut aller loin avec ? insista Mike qui revenait dans la lumière tamisée que le couloir prodiguait à notre attente.

— On peut, fit Mescal, mais zêtes pas invités.

Mike parut déçu l’espace d’une longue seconde. Une rasade le rasséréna.

— J’ai pas dit que j’venais, dit-il. Vous avez une bagnole et vous pouvez aller loin sans que ça m’intéresse. Vous pouvez comprendre ça, les mecs ?

— Non ! fit Mescal.

C’était oublier que Mescal avait le pouvoir de voyager sans permission. J’avais cet avantage sur Mike, parce que sans Amanda, qui décidait de tout, il n’allait pas plus loin que la première page. La différence entre lui et moi, — le sourire d’Amanda s’expliquait peut-être de cette façon — c’est qu’il veut seulement ce que je peux sans avoir besoin de lui.

— On a assez de carburant pour aller loin, dit Mescal qui adorait l’eau à bouche chez les autres.

— John s’y connaît en carburant, reconnut Mike sans cesser de boire.

Il me flatta la nuque d’une main experte. En même temps, mon corps se redressait et je voyais mieux le visage de Mescal. Il était nettement marqué par l’impatience qui retroussait son nez de gnome.

— T’as pas l’choix, John, dit-il sans élever la voix.

Mike frémit. Il n’avait pas cessé de caresser l’ombre comme si Amanda s’y trouvait. De quoi parlait-il quand je l’écoutais plus ?

— J’connais la route, dit-il.

Ce serait sa seule contribution au voyage interdit. Sally Sabat haïssait ce genre d’homme qu’elle prenait plaisir à écraser quand l’occasion se présentait. Ça ne les avait pas empêchés de coucher ensemble à une époque où Sally Sabat représentait rien pour moi. Il portait un béret crânement rabattu sur l’oreille. Ça s’expliquait : c’était la Soirée du béret et chacun était libre de le porter comme il voulait. Dans ce maudit camp de nudistes où j’étais rien qu’un trouble-fête, on s’amusait avec des bérets, des chaussettes, des gants et même des préservatifs que les mâles enfilaient fièrement pendant que les gonzesses s’en servaient pour nouer leurs cheveux. DOC lui-même avait inauguré la Soirée du cache-nez. C’était des gosses, de maudits gosses qui s’amusaient comme des fous au lieu de s’intéresser aux choses que je voyais clairement à l’endroit même où ils piétinaient joyeusement mes principes. Mais qu’est-ce que j’étais pour eux si j’arrivais pas à comprendre leurs motivations ?

— Ça va ! dit Mike qui jouait à Mescal et à merveille.

Il fallait chercher le sourire sur la face verte de Mescal qui prenait tout au sérieux pour pas rigoler avec les autres. Il lançait des regards haineux vers la porte chaque fois que quelqu’un passait.

— Tu peux pas comprendre, me dit Mike. Même moi je comprends pas.

Il fila, abandonnant ce qu’il avait peut-être caché dans l’ombre. Mescal ferma la porte définitivement. Il alluma alors la lampe qu’Amanda tenait à deux mains. Elle avait salement vieilli.

— Toi qui connais tous les voyageurs, me dit-elle d’une voix chevrotante, pourquoi ces clous ?

Elle désignait mon métal. Son béret couvrait une chevelure embroussaillée par la colère ou le désespoir, je savais pas ce que j’attendais d’elle. Elle avait grossi depuis notre dernière rencontre, il y avait des années, quelque part dans l’Itération.

— Je veux pas tout savoir, lui dis-je. Je m’en vais.

— Seul ? La nuit ? La tempête ? La mort peut-être…

— J’ai pas peur.

— Tu as peur des insectes…

— J’ai pas peur. Tu peux me croire.

Elle me croyait, du moins elle me le disait. Mike avait abandonné une bouteille vide. Elle la ramassa avant de se diriger vers la porte qu’il fallait maintenant ouvrir.

— Tu viens ? proposa-t-elle.

J’avais pas d’béret. Des bérets, il y en avait en veux-tu en voilà. Mais il fallait descendre et accepter leur conversation, le néant de leur attention, la relativité insupportable de leurs sentiments à mon égard. Ah ! J’étais pas fait pour eux aussi parfaitement qu’ils étaient faits pour moi.

— Reviens dans une heure, Cendrillon, me dit Mescal en riant. J’fais chauffer l’moteur. Ya pas comme un moteur bien chaud pour y aller.

Il devenait blessant, jouant avec mes véritables intentions. Je me mis à lui en vouloir, tentant de tout lui mettre sur le dos, et Amanda me poussait dans le couloir :

— La plus belle queue de l’Univers Itératif est en route ! hurlait-elle. Frankie ! Réveille-toi ! C’est l’heure de montrer de quoi tu es capable en amour.

J’arrivais au bord de l’escalier avec Frank qui giclait et Bernie qui saignait. Ils applaudissaient pour ménager la susceptibilité d’Amanda qui jeta finalement son béret en l’air. Ils se mirent à se disputer l’offrande, riant comme des gosses mal intentionnés qui savent où ils vont quand ils mettent la main à la pâte. Sally Sabat leur cognait dessus sans ménagement, mais elle riait elle aussi en brandissant ses attributs masculins, cherchant les cuculs qui pouvaient contenir tant d’ambiguïté et de souffrances polysémiques. Je les touchais presque, hurlant à l’adresse de Mescal que je méritais mieux. Il apparut alors en haut de l’escalier, majestueux et imprenable, posant délicatement ses mains sur la rampe qui dégoulina aussitôt.

— Pissez ! proposa le maître de cérémonie. Pissez, mes amis ! Pissez vous aussi !

C’était Roger Russel, nu comme un ver, coiffé d’un béret qui lui servait manifestement d’auréole. Il élevait ses mains en signe de bienveillance. Je pouvais voir les touffes de poils roux sous ses bras. Il éloigna ceux qui l’approchaient de trop près.

— Frank est parmi nous les amis, dit-il au-dessus des têtes qui s’inclinaient. Bienvenue à Frank ! Allez !

Je traversais la foule sur une civière, pissant comme les autres. On se retrouva Sally Sabat et moi dans le sas.

— Vite ! fit-elle. Mescal nous attend.

Rog Ru nous souriait à travers la vitre blindée, recevant les témoignages de reconnaissance que lui prodiguaient des femmes en rut. Le sas pivota. J’étais revenu vingt ans avant qu’il m’arrive malheur.

 

Quand on a voyagé toute sa vie au fin fond de l’Espace Itératif, on se sent à l’étroit à peu près partout, à moins qu’on ait le sens de l’orientation et quelques compagnons festifs capables d’apprécier le détour. Sinon, on a l’impression de sortir les poubelles et de jeter un œil dans la rue des fois qu’une conversation prendrait un tour agréable à la vue. La rétine me démangeait comme si j’étais piqué d’avance. Je m’coltinais mon carabin, mon amour et quelques connaissances qui m’retenaient par les pieds parce que j’avais tendance à voler le bien d’autrui, surtout leurs ailes qui rutilaient dans les bars. À Shad City, si t’es pas clair du côté de c’que tu veux vraiment, t’es aussi foutu qu’un couvercle de poubelle dans le vent. Je sortais les poubelles tous les soirs et ça m’enchantait pas, mais c’était ainsi que j’contribuais à l’élargissement de mon champ d’action. J’avais même de nouveaux personnages à mettre en jeu, du type petit vieux qu’en a marre d’exister uniquement parce qu’il plaît plus à personne, même avec une poignée de bonbons dans une main et sa queue frémissante dans l’autre. À l’occasion, je brossais les traces de pisse sans distinguer les chiens des hommes. Chaque soir, la rue était prise d’assaut par des gosses irritables qui se mordaient entre eux et je m’demandais si la neige allait cesser de tomber sur mon chapeau à larges bords. Des caterpillars poussaient des congères noires vers le bout de la rue où j’avais été une fois acheter des chocolatines pour ma Sally qui se prélassait au lit parce qu’elle avait envie de rêver sans moi. Ç’avait été une aventure de la conversation débridée et de l’orgasme interrompu. J’avais même goûté à des vins captieux et j’avais cru, complètement abusé par ses bulles d’hydrogène, que j’pouvais encore me permettre d’avancer sans les pieds. On m’avait ramené à l’hôtel, soulagé de fombre et d’enfer. Sally Sabat m’avait adressé des reproches devant un parterre de témoins exercés à la contradiction. J’m’étais défendu avec les mains, comme d’habitude.

— Pourquoi qu’vous l’écrasez pas, M’dame ? demandaient-ils parce qu’ils connaissaient le passé d’artiste de Sally Sabat.

Elle avait eu soudain pitié de moi et avait fermé la porte sur leurs nez de biopoivrots. Elle aimait installer le silence autour de nous et réussissait fort bien à le faire sans tuer personne.

— Oú qu’t’es allé c’te foé ?

J’savais pas. Je lui parlais de cette centaine de mètres que j’avais franchis après un moment de réflexion.

— Tu réfléchis plus, ma Johnnie !

J’réfléchissais plus sans ÇA !

— ¡No me digas ! Du picrate de chez Picrate ! Du kitach à un balle ! Où qu’t’as trouvé le contenant ?

Dans une poubelle. En principe, les gens ne jettent jamais les bouteilles, surtout celles qui ont un gros goulot. Mais j’en avais trouvé une et elle était pas vide. C’était pas d’la javelle.

— J’appelle DOC des fois qu’tu soye trompé, mon loulou.

Et DOC se ramena pour me sermonner.

— On en passe, des belles vacances !

L’ironie du sort. J’en étais pas mort. J’prenais pas beaucoup de place non plus. Surtout au lit, regrettait ma Sally. Pourquoi y avait-il toujours quelqu’un avec elle ? Elle exhibait facilement ses blessures de guerre pour montrer qu’elle avait combattu le Chinois sans s’faire tuer. À l’époque, je volais au-dessus du Monde, ayant contracté à l’occasion le virus du coude. Ya tellement d’choses qu’on n’explique plus.

— Mélange d’éthanol, de fombre et de sperme d’oursin, déclara DOC que Sally Sabat empêcha d’écrire.

 

De toute façon, on était sur écoute. Qu’est-ce qu’ils allaient en conclure ? J’avais aucune envie de rendre ma plaque et tout ce que je devais à la société. J’en pleurais. DOC me scarifia le visage pour pas oublier l’incident.

— Une de plus, grogna Sally Sabat. On va finir par te confondre avec Queequeg.

— Quand y s’ra temps d’l’injecter, dit DOC qui lisait la notice, essayez d’pas confondre le vré avec le fo. Si ça arrive malgré tout, piquez ici ! Mais piquez pas si ça n’arrive pas ! Il est assez coupé du Monde comme ça !

 

Le soir, le gérant de l’hôtel ne voyait pas d’inconvénient à ce que je sorte les poubelles (que je les sortisse, comme aurait dit Frank qui s’portait pas mal avec les cuculs frétillants qui s’proposaient aux conversations locales). Il m’récompensait avec du fo et j’étais pas dupe. Du vré, yen avait dans les poubelles, parce que les gens savent pas ce qu’ils jettent. Et j’avais pas honte de passer pour un Singlé D’la Fombre. J’fouillais avec la bouche, comme un chien, me servant de mon intelligence pour mettre de côté tout c’qui semblait avoir un intérêt pour c’que j’avais. En fait, ils jetaient c’qui était dangereux pour l’avenir professionnel de leurs gosses, évitant ainsi les inscriptions au dossier. J’comprenais pas qu’un gosse puisse être malheureux. J’en attrapais des fois et ils avaient tous des traces de violences sur le corps, comme s’ils servaient à quelque chose et que je savais pas quoi. J’les interrogeais si j’pouvais, sinon ils répondaient pas à mes questions.

— C’est quoi, l’éjaculation, papa Johnnie ?

— Quelque chose qui changera ta vie quand tu pourras.

— Paraît qu’y faut s’caresser. Là.

— Creuse encore dans cette merde, mignon, des fois que ce soye au fond que se cache le meilleur.

— Zêtes complètement gnouf ! Tout c’qu’on jette, ça vaut rien pour les autres, sauf si c’est des dingues qu’ont la permission de prendre des bains de foule.

— Ton papa y raconte c’qu’on lui a raconté, sans chercher à s’emmerder.

— Tu t’es beaucoup emmerdé, John ?

— J’me suis emmerdé toute mon existence, mais j’avais un bon boulot et des femmes. Maintenant j’ai plus d’boulot et j’ai qu’une femme qu’est plus costaude qu’moé. J’ai du mal à m’adapter. Faut m’comprendre.

— Vous parlez à des gosses, John ! Soit ils comprennent et vous vous rendez responsable de ce qui va leur arriver, soit ils comprendront plus tard et ça leur arrivera quand même.

 

J’allai au bout d’la rue et j’entrai dans un bar où on jouait à pas jouer. Un écran distribuait les rôles. Je m’inscrivis pour pas m’distinguer. Mon nom apparut en rouge dans la liste verte. Un videur vint m’interroger poliment, des fois que l’Système se soye gouré. Mais j’avais un enfant dans la poche.

— C’est pour vot’dame ?

J’pouvais pas dire le contraire. L’enfant souriait comme s’il m’avait toujours appartenu. Le videur s’adressa à lui dans la langue du Flagélé. Au bout de cinq bonnes minutes de conversation, ils étaient d’accord sur ce qu’il fallait penser de moi. Je commandai un Gibson avec…

—…des p’tits oagnons frés, précisa le gosse, ce qui provoqua l’hilarité du videur.

— J’ai été vidé avant de vider et d’être payé pour ça, dit le videur qui consultait le chrono de son taxi.

— Moi tout l’contraire, dis-je en pensant à mon enfance heureuse.

— Ça m’étonne pas d’toi ! fit le gosse.

On avait dû se rencontrer à cette époque, mais lui n’avait pas grandi et il était malheureux comme un steak. Sally Sabat l’examina sous l’angle de l’amour, mais ça donnait rien. On peut pas aimer un malheureux. On éprouve de la compassion, comme à l’égard du p’tit Jésus, mais l’amour n’en veut pas et il s’exprime avec des nuances qu’un gosse peut pas comprendre parce que son cerveau ne connaît que l’amour.

— Vous avez l’art de compliquer les choses, dit DOC qui s’enfilait les fruits secs de mon imagination.

— Zêtes tous des cons ! s’écria le gosse qui venait pourtant de lécher le sein abondant de Sally Sabat et de son double.

J’avais plus qu’à la fermer. Je m’réfugiai ailleurs, comme d’habitude, avec un flacon sous le coude, faute de bouteille assez grande pour contenir ma science de l’homme.

— Écrivez, dit DOC. Ya rien comme écrire pour crever l’abcès qui vous fait mal à l’endroit même où votre cerveau de crétin vous indique le chemin du bonheur. Zavez jamais été en vacances thermales ? À poil dans la chimie du tellurique et des retombées nucléaires. Ça vous change un homme en chercheur opiniâtre. Vous qui êtes déjà têtu comme un rapport contre nature, vouvou zy feriez des adeptes.

Ça l’faisait marrer, DOC, que j’aye du mal à distinguer le vré du fo alors que le rêve et la réalité n’exerçaient sur moi qu’une influence limitée aux rapports sexuels. Mescal n’était là que pour témoigner. Mais au service de qui ? Il se tenait debout près de la cheminée où DOC préparait la suite des évènements.

— C’est quand même con de se poser les bonnes questions une fois mis à la retraite, disait-il sans cesser de doser. Zavez plus beaucoup d’temps, John ! D’autant que vous vous êtes mis en fâcheuse posture vis-à-vis du Système.

— La faute à qui ? hurlai-je pour me faire entendre.

— C’était avant que j’invente la Chirurgie Reconstructive Sans Échec et la Résurrection Post-Mortem…

— La Résurrection Post-Mortem… ! Omar Lobster va vous faire un procès !

— Je « suis » Omar Lobster. Ou alors je suis personne et je suis le dernier à m’en étonner. Comment peut-on avoir été heureux ? Il a suffi de vous confisquer les jouets du bonheur pour faire de vous un être sans avenir que la mort ! C’que vous cherchez dans la rue et dans ses poubelles, c’est la mort, John ! La mort par le poison. Vous savez que vous finirez par trouver la bonne substance. Les malheureux finissent toujours par mettre la main sur ce petit trésor.

 

Pendant ce temps, pendant qu’on jacassait comme des oiseaux de mauvais augure, les gens envahissaient les hôtels qui s’apprêtaient à refuser du monde. Et la rue ne se vidait pas. Le sas était saturé de visons. Je m’demandais comment on appelait le cri du vison. Enfin… à cette époque crevée de dieux et de contrastes en tout genre. Qu’est-ce qu’ils fuyaient ? Yavait rien comme la guerre pour les contraindre au voyage à ras de terre. Jamais ils ne s’élevaient pour ressembler à nos oiseaux d’oxyde de fer et de chrome. Ils traçaient eux-mêmes les routes de leur enfer. Et les touristes rouspétaient parce qu’on dérangeait ainsi leur tranquillité et toute la minutie qu’ils acceptaient de pratiquer pour améliorer leur sort. Les réfugiés n’avaient pas de sens ici. Ils s’entassaient dans les recoins, acceptant la nudité du bout des lèvres et s’entourant du mystère le plus épais possible pour ne pas paraître profiter de la situation et des visas qui pleuvaient comme les mouches après la neige.

— T’en as une jolie p’tite carotte ! disait Sally Sabat à l’enfant qui grimaçait.

Il faisait ce qu’il pouvait pour pas débander. Un vison lui mordillait le prépuce.

— J’veux apprendre quelque chose pour pas être con, c’est tout, dit-il en limant le cucul du vison avec un poil de son propre cul.

— Ça suffira pas, dit Sally Sabat. T’es vraiment trop con. Faudrait qu’t’apprennes des milliers d’choses. T’as pas un cerveau assez grand pour ça.

— En d’autres temps, j’aurais été heureux.

Il avait raison. Je l’avais bien été, moi. J’avais conservé tous ces jouets. Voulait-il les voir ? Mais sans toucher ! Juste regarder pour se rendre compte qu’il était plus malheureux qu’il se l’imaginait.

— Le fais pas chier ! grogna Sally Sabat qui s’y connaissait aussi en psychologie des profondeurs.

Elle l’enfouit alors dans son vagin qui avait jamais rien contenu d’aussi remuant. On entendait de sourdes lamentations, comme une prière entre les murs. Mescal riait.

— J’te l’avais dit, fit-il en se déplaçant vers le foyer de la cheminée où DOC tentait de cuisiner une explication toute faite.

— Ça en fait, des gens ! couina Sally Sabat.

— C’est les Iraniens qui font chier, dit DOC qui passait en boucle la scène de la lapidation. Leur bombe fait des trous aussi précisément que les Chinois les remplissent de merde.

Je m’glissais entre les cuisses de Sally Sabat qui apprécia l’intention, me prévenant en langage sibyllin que j’irai jamais plus loin que le clitoris. Ses doigts embroussaillaient mon esprit enclin à une certaine confusion dès qu’il s’agissait de mettre un point final et provisoire à l’ennui de la vie commune. J’avais une boule d’angoisse à la place de chacun de mes ganglions et ça m’donnait un air de chasseur qui a tiré sur les siens à cause d’un défaut de vision. Frank était turgescent et Bernie menaçait de pisser le sang si j’arrêtais pas de penser au pire. Mais le ciel demeurait noir et sans reliefs au-dessus de Shad City. Des dealers ramenaient de la fombre dans leurs poches. Et personne ne songeait à leur faire un procès parce qu’on se disait qu’on allait en avoir besoin, de cette chiure d’ombre qui n’avait jamais eu son mot à dire. Une bombe, c’est instantané ou long comme un jour sans surprises ou permanent si on a la chance de bénéficier des Programmes Longue Vie à Tous Sauf Ceux Qu’On Pas Droit D’Y Penser Plus Longtemps. Mézigue, par exemple. Ah ! C’que j’étais malheureux ! Comme si je méritais tout le malheur que j’avais pas connu en temps utile. Comme si ça servait à quelque chose, l’enfance.

— Zentendez rien ? questionna Sally Sabat qui s’faisait maintenant du mouron à cause de l’enfant qu’elle portait à la force du clitoris.

— J’entends-ty c’qui faut comprendre ?

— C’est des missiles ! J’reconnais la poussée.

— Yen a plus pour longtemps, regrettai-je déjà.

— Qui c’est qu’est pas vacciné ? gueula DOC dans le couloir où s’entassaient les victimes de la soif.

Il actionna le vaccinateur automatique qui propulsa aussitôt ses aiguilles téléguidées par nos pensées mélancoliques. Les gens criaient parce que ça faisait mal, le bien. DOC leur expliquait comment ça allait se passer. Les Marginaux étaient invités à déclarer leur amour avant de disparaître définitivement de la surface que les autres pouvaient espérer fouler encore si le Système était bien celui auquel il pensait. Il se tourna vers nous pour nous jeter un regard désespéré.

— Zêtes sure de c’que vous avancez ? demanda-t-il à Sally Sabat qui se referma comme une huître au contact de l’acide.

— On est jamais sûr de rien, DOC ! Moi pas plus que vous ! Qu’est-ce que vous savez que j’ignore ?

— Si c’est pas malheureux de décider d’avoir un enfant au moment où le père présumé n’a aucune chance de survivre à l’accouplement !

Dit Mescal. Il se piquait en attendant. Mais le ciel n’avait pas changé. On s’imaginait qu’il allait au moins changer de couleur. La rue s’était vidée. Les vitrines aussi avaient disparu. De loin en loin, un réverbère trahissait la présence d’un paumé qu’avait pas compris l’enjeu de la nuit. Au lieu de se mettre à rêver d’hypothermie, il se cachait dans la lumière parce qu’elle lui prodiguait à la fois la réalité de sa situation sociale et le confort de la chaleur qui est au cœur même de tout espoir vital. Couvert de peaux mortes parce que le cours des visons ne le concernait pas, il s’approchait du halo où personne ne l’attendait. C’est dur d’avoir rendez-vous avec soi-même pendant que les autres augmentent leurs chances de survie et peaufinent dans la joie la conservation de l’espèce.

 

On peut facilement perdre la tête en temps de guerre. On se croit à l’abri des bombes et on se pisse aux culottes à la première déflagration. On croit aimer les siens et on les laisse tomber pour se mettre à l’abri. On est prêt à saluer le drapeau national avec la queue et on bande sous l’effet du sildénafil qu’on a heureusement sur soi parce qu’on n’a pas toujours été à la hauteur de la Femme et très en dessous de ses propres enfants. Quelqu’un m’expliquait que c’était le matin et que la littérature allait définitivement ressembler au cinéma, ce qui acheva de me noyer dans cette angoisse métallique au goût de sang et de sperme par quoi je commence et je finis à peu près comme tout le monde, sauf que j’ai pas vécu comme ce Monde l’exige entre l’âge de la retraite et l’heure encore à venir de ma mort. Enfin… j’imagine que je changerai pas entre-temps, l’angoisse mutant pour laisser la place à la seule panique métaphysique que les autres reçoivent comme une conversion alors qu’elle ne relève que du délire d’un malade de la vie. J’promettais d’en chier au dernier moment et je m’souhaitais un déchirement instantané dans la combustion et le souffle. J’avais l’œil à la fenêtre et le cul sur la table, avalant l’improbable comme un spectateur et me prenant pour un acteur nécessaire alors que le rideau venait à peine de se lever. C’est comme ça : l’existence s’achève toujours quelques instants avant la vie et c’est une tragédie rarement perçue par ceux qui assistent à votre mort en vous souhaitant de ne pas emporter la douleur avec vous. Mais de la guerre, on ne voyait qu’un nouveau jour qui rendait les attaques improbables. Le jour, ça consistait à attendre la nuit et la menace de destruction et d’occupation. Pour un type qui s’était baladé toute sa vie parce que l’enfant l’avait souhaité avant lui, l’instant crucial promettait une grande douleur et un enfer de péripéties impossible à enfiler dans le temps, un ramassis d’instants qui ne collent pas pour former quelque chose d’équilibré à défaut d’être cohérent. J’en étais à me souhaiter une lecture en trois temps alors que tout indiquait que le temps n’y était désormais pour rien et que je pouvais plus compter que sur l’attente déduite des plans sécants. Toute une théorie de la narration qui, au lieu de me précéder historiquement, ne se révélait qu’après coup, par secousses d’organes et de sécrétions, ce qui me rendait difficile à comprendre alors que j’avais tout le temps de crever. Et derrière la vitre que j’embuais, il ne se passait rien d’autre que le temps qu’il fait.

— Tu devrais te coucher, me dit Sally Sabat qui était couchée dans la position du désir. J’ai rien décidé encore.

De quoi parlait-elle ? Est-ce qu’on travaillait encore pour la Compagnie des Ôs ? J’avais pas pris de notes et je m’embrouillais. Qui avait fermé la porte alors que Mescal supportait pas l’enfermement sans au moins une porte ouverte ? DOC confectionnait de la drogue avec le papier peint et les raclures de vernis. On entendait le café qui frémissait dans les tasses, la cuillère qui tintait, la langue prise de panique, les pieds qui revenaient en catimini. Je finis par coller mon cul à la fenêtre.

— C’est moi ! hurlai-je. Je ne vous ressemble pas !

— Tu parles ! fit Sally Sabat.

Elle s’endormit, couchée dans la position du désir, inaccessible et peut-être assouvie.

— Vous devriez avoir sommeil, dit DOC. Je comprends pas.

Il cherchait. Mescal le talonnait. Je vis passer quelques blindés qui répandirent une fumée noire. Le passant toussait en se tenant le nez. Son filet contenait le pain et le vin, quelques boîtes et le tabac de la journée, peut-être un bout de fromage pour les pâtes. Des enfants suivaient. J’arrivais pas à me faire à l’idée qu’on était passé de l’attente ludique à la guerre en trois dimensions. On avait peut-être même changé d’époque. Restait plus qu’à adapter les contenus anciens aux contenants nouveaux dont on ne savait rien sinon qu’ils étaient étrangers et qu’on avait lutté contre leur influence. J’en bavais.

— C’est l’effet de l’accomplissement, dit DOC sans cesser de doser ses substances.

— Qu’est-ce qui s’est accompli, DOC ?

— Vous crevez d’envie de savoir parce que vous n’avez pas de famille.

— Mais j’ai une famille ! Vous, Sally Sabat, peut-être Mescal…

— Rog Russel, Omar Lobster, Kol Panglas, Anaïs K., la Sibylle...

— Je crois que j’vais exploser, DOC !

— Attendez la bombe, John. Elle arrivera.

— Merde d’Iraniens ! Salauds d’Chinois !

DOC ricanait. Un gyrophare indiqua que le jour était levé. La rue tournoyait avec lui. Des soldats couraient dans les deux sens. Il se passait quelque chose. DOC m’aida à me pencher à la fenêtre. L’air était vivifiant. J’avais jamais été aussi près de la vie, preuve que j’étais sur le point de la quitter et que mon existence n’était plus le meilleur témoin de ma créativité. L’odeur du pain encore chaud traversa mon cerveau pendant que mes rétines dinguaient à force d’infarctus.

— Il pète les plombs, dit DOC.

 

Mais Sally Sabat dormait. Rien ne pouvait la réveiller s’il s’agissait de moi. Je serrai les dents pour pas la mordre et DOC me maintenant à la surface de la réalité, pliant mon échine à l’équerre pour que je commence à souffrir. Des gens levaient la tête en riant. Je salivais pour leur cracher dessus, mais la soif me contraignait à la prudence et je grimaçais encore pour les amuser.

— Vous devriez vous calmer, John, dit DOC qui exerçait sur moi une pression douloureuse sans m’arracher le cri qui m’eût libéré de l’angoisse.

— Je viens bien, DOC ! Dites-lui que je recommencerai pas. J’ai compris.

— OK, John. Je relâche la pression. Ça devient humide. Vous ne sentez plus rien. Vous ne voyez rien d’autre que moi.

— Tout a disparu ?

— Tout sauf moi. Je deviens important. Je deviens si important que vous ne savez plus ce qui vous a amené ici.

— On est où, DOC ?

— On est ici. On ne peut pas être ailleurs. Vous comprenez, John ?

— J’ai l’impression que je peux tout comprendre, mais ça fait encore mal.

— Attendez. J’appuie. Vous sentez ?

— Avec le nez ou autre chose ? Expliquez-moi, DOC. Je suis paumé.

— Là ! Là et là !

Il s’énervait, le carabin bin bin. Ma jambe droite pendait dans la rue comme une enseigne. La neige tombait encore. Pas moi.

— Retenez-le par la tignasse ! hurla Mescal.

 

Mais Sally Sabat continuait de dormir. Elle était vraiment de l’autre côté et à moins de torturer sa chair paisible, y avait aucun moyen de communiquer avec elle. Ma deuxième jambe se mit à pendre elle aussi. Mon cucul était tourné vers l’intérieur. Je leur montrais donc ma queue bleue dedans. Je sentais la neige se fixer sur ma peau et les gouttes qui couraient dessus, se dispersant dans la rue où on attendait la suite sans se faire d’illusion sur mon sort.

— Utilisez le tuyau d’incendie !

— Ou alors une de ses capotes ! Oh ! l’engin !

Qu’est-ce que je tentais pour ne pas me faire remarquer ? Mon cucul s’imbibait sans résultat. DOC essaya l’hémorroïde que je devais à Bernie, mais c’était dur comme du fer et Bernie renvoya une giclée de son rire rouge. Mescal essuyait le visage tendu de DOC qui faiblissait, réduit au silence de l’effort qui dépassait sa volonté de me sauver à tout prix.

— Réveillez Sally Sabat, conseilla quelqu’un qui venait d’ouvrir la porte pour permettre le passage de la bouche d’incendie.

— Essayez vous-même puisque vous savez tout !

 

En bas, ils entassaient la neige, la débarrassant des vestiges de l’arbre. Ils trimaient dur pour aider à la manœuvre que DOC avait entreprise par instinct. Maintenant, il luttait contre lui même, serrant les dents saignantes de ce qui devenait de l’angoisse. De l’angoisse amère contre l’angoisse terrifiée qui me poussait dans le vide tandis que mon cucul s’accrochait encore à ses reliques de merde. Les blindés ne s’arrêtaient pas. Je recevais leurs fumées en plein visage, toussant comme les autres.

— Si c’est pas une lance d’incendie, ça ! que Dieu me damne ! dit le type qui s’arcboutait parce que les autres tiraient dans l’autre sens.

DOC était paralysé par l’effort. Il grogna des ordres concernant la meilleure manière de me sortir du pétrin avec la lance d’incendie. Qui comprenait qu’il voulait me sauver parce qu’il avait encore besoin de moi ?

— Elle dort ? ¡No me digas !

— Vise les poings fermés !

— Ah ! Si elle dormait pas !

Mais elle dormait dans son ailleurs et son improbable. J’avais encore le temps de rêver à propos de ce visage qui m’avait séduit y avait pas si longtemps. Mes jambes cisaillaient la neige, contraignant mon échine, celle-là même que DOC impliquait dans effort.

— Réveillez-la, merde !

— Réveille-la toi !

Ils pouvaient pas s’empêcher de penser qu’elle seule me connaissait assez pour me convaincre de ne pas tenter le diable. Ou alors ils pensaient encore et encore à sa force surhumaine sans considérer qu’elle n’est plus rien quand elle dort. Personne ne s’avisa à pincer cette peau qui ne supportait que la caresse et le baiser. Elle dormait tranquillement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis ma dernière tentative de suicide. Ils m’en voulaient de compliquer les choses à un moment où la mort était le principal sujet de conversation, avec la protection des biens et des enfants. Mais j’avais plus de ressources en moi pour balancer mes deux jambes dans la tourmente et permettre à mon cucul de traverser l’instant qui me séparait encore de la mort indiscutable et peut-être même irrémédiable. Le tuyau commença à me cerner. J’étais foutu si c’était bien la mort que j’avais choisie. Mais DOC était figé, rendant la manœuvre difficile, pour ne pas dire impossible. Je glissais une main dans le nœud qui se resserrait, commençant aussitôt à travailler le glissement qui me libérerait de l’étreinte.

— Vous ne comprendrez rien de cette manière, dit Mescal en proie à sa propre substance. Vous feriez bien de lui parler. Il a toujours aimé parler. Vous ne l’aurez qu’en lui parlant.

Il secouait la tête en disant cela, ne touchant pas au tuyau qui s’insinuait entre lui et les autres. Il avait posé un pied sur les chenets gris de cendre et sa canne lançait des reflets d’argent sur ces corps au travail. Mais ils ne l’écoutaient pas. Ils s’appliquaient maintenant, échangeant de brèves indications que personne ne discutait avant d’en avoir éprouvé la pertinence. Et je glissais sensiblement, me rapprochant de la mort ou plus prosaïquement du bonhomme de neige que les enfants élevaient vers moi pour ralentir ou même amortir ma chute. La foule applaudissait déjà.

— Parlez-lui ! cria Mescal dans le néant qu’ils entretenaient pour me sauver.

— Parlez-lui vous-même ! On n’a pas le temps !

Du temps, ils en avaient et ils le savaient. Ils calculaient pour démontrer qu’ils savaient contrairement à ce que Mescal leur reprochait. On actionna le robinet sans cesser d’observer mes réactions. DOC approuva d’un coup de menton qui faillit lui coûter l’équilibre dont il était la garantie. Le tuyau se gonfla, enserrant mes jambes qui se mirent à souffrir.

— C’est bon qu’il souffre, expliqua quelqu’un. Les suicidés ne souffrent pas. Ils travaillent la mort dans la douceur.

— Vous en savez des choses !

La pression du tuyau avait un peu soulagé DOC qui atteignit mes orteils pour les tirer. Je me dressais aussitôt dans l’air flagellé de flocons.

— Vas-y, John ! dit-il sans desserrer les dents qu’il appliquait au tuyau. Laisse-toi aller. Pisse. Crache. Chie-nous dessus si ça peut te faire du bien.

Les gosses l’encourageaient en frappant des mains, leurs petites mains qui s’activaient dans la neige pour construire exactement au point prévu de l’impact et en effet, je traversais verticalement le bonhomme de neige, la gueule ouverte pour rien perdre de la douleur. Il avait suffi d’une fraction de seconde d’inattention, tout au début de l’éjaculation, et DOC m’avait laché en plein dans le bonhomme, à la grande joie des enfants qui n’en pouvaient plus de s’amuser à mes dépens. Ils se mirent à creuser dans la neige pour me retrouver, s’activant comme des petits fous qui savent pas trop ce qu’ils vont trouver. Ils grognaient de plaisir pendant que je me congelais rapidement.

— Allon zenfants de la patrie !

 

À peine dehors, je reçus la fumée d’un tank en plein la queue. On s’empressa de laisser le champ aux visons. On me poussa en direction du sas de l’hôtel où je me souvenais de crécher avec une femme qui dormait pendant que je risquais ma peau dans l’action. Ah ! Je lui en voulais.

— Il ne s’est rien passé, disait DOC au personnel qui s’grattait les fesses en pensant à autre chose.

Les visons me quittèrent dans le hall, regagnant les cages où les conversations allaient bon train. DOC examina l’effet de la fumée d’échappement sur ma résistance au désir. J’avais besoin d’une injection de réalité courante. Il procéda à ces rites pendant qu’on m’expliquait que je devais pas recommencer si y avait des enfants et un bonhomme de neige. De plus, on était en guerre et j’avais l’air de pas prendre ça au sérieux.

— Si zêtes pas sérieux, me dit un représentant de la Nation, on s’ra plus gentil avec vous.

Il me pinça un sein pour démontrer le sérieux de la menace nationale. Seulement, voilà : j’étais un étranger, moé ! Et c’était ma nation qui attaquait sa nation. Pas vrai, DOC ?

— J’m’en occupe, dit-il en manœuvrant la chaise. On est venu pour skier, pas pour vous emmerder.

— Pourquoi qu’elle s’est pas réveillée ?

— Parce qu’elle dort. Si vous avez des questions, voyez avec notre attaché de Presse.

Il désignait Mescal. On l’abandonna à la curiosité légitime. Dans la chambre, Sally Sabat se réveillait à peine. Elle se frottait les yeux avec énergie.

— Qu’est-ce que j’ai pris ? demanda-t-elle.

— Une substance expérimentale qu’on appelle le sommeil, dit DOC.

Elle parut rassurée, mais elle ne s’intéressait pas à moi. Les cris de la marmaille achevèrent de la réveiller. Elle s’étira longuement devant la fenêtre. Dessous, les gosses regardaient les chars d’assaut qui creusaient la chaussée. Ça sentait encore le pain.

— Ça a l’air de commencer dans la panique, votre guerre, DOC, dit-elle.

— Ce n’est pas ma guerre, ma chère Sally. Vous exagérez toujours.

— Je ne vois pas les morts.

— Il n’y en a pas encore. John a voulu se tuer tout à l’heure.

— John ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Parle-moi.

Je parlai. J’avais tellement de choses à dire que je m’embrouillais au bout d’une minute à peine d’un récit qui me tenait pourtant à cœur. DOC rapiéçait mes jambes qui avaient souffert d’une exposition prolongée au froid et à la curiosité. Et Sally Sabat semblait ne pas m’écouter. La rue s’animait en même temps, promettant des paroxysmes qui ne la laissaient jamais indifférente.

 

L’officier se tenait au milieu du hall, les pieds sur l’étoile que formaient les cinq diagonales blanches du dallage rouge et noir. Son visage recevait les reflets verts des fenêtres en même temps que la blancheur saturée d’or des murs. Deux soldats l’accompagnaient, armés de fusils d’assaut qu’ils portaient nonchalamment en bandoulière tandis que l’officier agitait son 45 en direction du bar.

— Sortez d’là ! hurlait-il à l’adresse de ceux qui se planquaient derrière le bar depuis qu’on avait annoncé l’arrivée de la patrouille.

Cinq soldats et un sous-officier étaient restés dehors sous la neige. On les voyait trépigner sous les ormes, portant aussi le fusil en bandoulière, tout aussi nonchalamment. Ils s’étaient concertés avant que l’officier et deux soldats entrassent dans le sas, étonnés par ce dispositif qu’ils craignaient peut-être alors qu’il n’était conçu que pour retenir la chaleur à l’intérieur du hall. Nous nous tenions à notre place, assis aux tables qui nous étaient attribuées, mais certains d’entre nous avaient choisi de se cacher derrière le bar, laissant vacantes les tables qui leur correspondaient. Dehors, la masse grise et inerte d’un char d’assaut fumait dans la tourmente, surmontée d’un buste qui scrutait la neige tombant et les halos des réverbères où s’étaient réfugiée la marmaille.

— Sortez d’là ! répéta l’officier sur un ton plus conciliant que menaçant.

Il manipulait la menace en expert. Son regard croisa le mien, mais sans le sonder comme je le craignais. Il ne s’attarda pas non plus à estimer le degré d’angoisse qui me poussait à l’aimer. Sally Sabat s’en mêla :

— Sortez d’là, merde ! grogna-t-elle.

Le regard de l’officier examina ce corps d’athlète noir et or. Il demeura immobile au centre qu’il avait choisi pour se faire obéir. Il pouvait voir les dos ronds de ceux qui se cachaient derrière le comptoir. Je vis moi aussi son visage presque serein dans le miroir qui scintillait derrière les bouteilles. Une tête apparut sur le zinc.

— Nous faites pas d’mal. On est juifs.

L’officier tiqua, se frottant aussitôt la paupière. Les Juifs se relevèrent. Il leur ordonna d’avancer, ce qu’ils firent l’un après l’autre, ne dépassant pas la diagonale qui commençait dans l’ombre du bar.

— Vous êtes des touristes ? demanda l’officier.

Les Juifs opinèrent. Nous aussi on était touristes, mais on nous demandait rien. Sally Sabat me fit signe de la fermer.

— On veut pas d’mal aux touristes, dit l’officier sans quitter le centre. On est même là pour vous protéger.

— Nous protéger de quoi ? demanda quelqu’un qui pouvait être moi.

L’officier soupira.

— J’sais pas si j’suis autorisé à vous laisser continuer, dit-il en regardant ses bottes qui dégoulinaient sur le carrelage blanc à l’endroit où il se tenait.

Il soupira encore.

— C’est que j’vais réquisitionner l’hôtel.

C’était pas une bonne nouvelle et il s’en excusa.

— Vous pouvez pas continuer, dit-il plus gravement. Allez vous rhabiller.

Et il ajouta un

— Mes amis…

qui ne nous rassura pas. On était invité à monter dans nos chambres pour se vêtir aussi chaudement qu’on pouvait. On allait sortir.

— Vous inquiétez pas, continua l’officier. Vous, les Juifs, vous restez ici.

— On s’habille pas ? demanda l’un d’eux .

— Pas la peine, dit l’officier.

Il leva la main et la secoua. Dehors, le reste de la patrouille s’avançait pour entrer dans le sas. L’officier m’arrêta, me tenant par l’épaule d’une main ferme.

— T’as pas compris ? me demanda-t-il.

— J’ai compris, m’sieur ! Je monte m’habiller.

— T’es pas d’accord pour les Juifs ?

— J’suis d’accord avec vous, m’sieur !

— J’t’ai entendu dire le contraire à ta copine.

— Vous avez mal entendu, m’sieur !

— Elle est chouette, ta copine. Dommage pour le noir.

— Elle le regrette plus que vous, m’sieur. Croyez-moi.

— T’es vraiment pas d’accord avec ce que je fais, hein ?

Il plaisantait pas. Il avait aucune envie de plaisanter. Je consentis enfin à la boucler, mais je grognais à l’intérieur.

— Ça t’plaît, le nudisme en hiver ? me demanda-t-il tandis que les soldats poussaient les Juifs dans le sas.

— Vous zallez pas les faire sortir comme ça ! rouspétai-je du bout des lèvres.

— C’est mieux pour la mort. J’aimerais pas être fusillé en été. Moi aussi j’aurais besoin de ce froid pour mourir dignement.

 

Les Juifs se laissaient pousser dehors, sans protestation, sans même un dernier souhait. Ils s’alignèrent comme le leur demandait le sous-officier. Les soldats s’alignèrent aussi de l’autre côté de l’allée. Ils s’immobilisèrent, fusil au pied. Le sous-officier revint vers eux et s’adressa au premier du rang.

— Allez dire à ces gosses de pas rester là.

— Où je leur dis d’aller, sergent ?

— Où qui voudront, mais pas dans la ligne de tir.

Le soldat trottina vers les gosses. Il leur parla en traçant des lignes dans la neige avec le bout de son pied. Les gosses baissaient la tête pour comprendre. Le sergent s’impatientait, tirant de graves bouffées de son cigare qui jaunissait ses lèvres. Le soldat revint une minute plus tard avec les gosses.

— Ils se mettront derrière nous, dit-il. Ya pas d’danger derrière.

— Bouchez-vous les oreilles, dit le sergent qui fit trois pas derrière le peloton d’exécution pour tracer la ligne qu’il ne fallait pas dépasser. Et regardez pas trop en face.

Il montra ses yeux avec son index sorti du gant que l’autre main agitait. Les gosses s’alignèrent, à la fois joyeux et inquiets. On ne voyait que leurs yeux pétillants et la rougeur vive des joues.

— Chacun son homme, dit le sergent. Ensuite vous avancez et vous les achevez. J’veux pas entendre un seul commentaire. On sait pas qui c’est, ces gens, mais d’autres le savent et ils en savent toujours plus que nous et mieux. En joue !

Dans le hall, l’officier me retenait.

— Ça vous servira à quoi ? me dit-il.

Son visage était poupon. Il devait être le plus jeune de la patrouille, tout en étant le plus gradé.

— Qu’est-ce qu’ils attendent ? dit-il.

 

Dehors, le peloton avait posé l’arme au pied et le sergent s’éloignait dans la neige qui n’avait pas cessé de tomber. On distinguait nettement les phares camouflés d’un véhicule de commandement. Le sergent parcourut les derniers mètres en trottinant, sans doute parce qu’on lui demandait de se presser. La lumière d’une torche s’était figée sur son visage qu’on voyait maintenant de profil. Il y eut une discussion dont les moments forts se signalaient par le léger recul du sergent qui revenait aussitôt dans la conversation parce qu’on le lui ordonnait vigoureusement.

— Notre capitaine est juif, expliqua enfin l’officier qui se tenait derrière moi.

Nous étions seuls dans le hall. À l’étage, tout le monde était habillé, prêt à monter dans n’importe quel véhicule affecté à notre rapatriement dans une zone neutre. On entendait leurs conversations feutrées.

— Il y a sans doute d’autres Juifs là-haut, dit l’officier, mais il n’ont pas commis l’erreur de se cacher. On le saura bientôt. Qu’est-ce qu’ils attendent ?

De qui parlait-il ? De ceux qui attendaient à l’étage qu’on leur propose une issue paisible au conflit qui les opposait malgré eux à l’occupant ? Des Juifs qui grelottaient sous la neige en attendant d’être fusillés ? Des gosses qui s’impatientaient en formant des boules de neige dans leurs grosses mains gantées ? Des servants du char d’assaut qui semblait être tombé en panne au mauvais endroit ? Du sergent et du capitaine qui se chamaillaient parce qu’ils étaient tous les deux des convertis ? Je n’avais plus que l’envie de foutre le camp d’ici sans laisser une trace que le temps menaçait de ne jamais effacer.

— Vous êtes peut-être juif vous-même ? me demanda l’officier sans cesser de surveiller ce qui se passait dehors.

Je dis non comme si je pouvais influencer sa décision de cette manière.

— Je suis juif moi aussi, dit-il en étreignant mon épaule nue.

Sa tête pivota pour me sourire.

— Cette guerre est une énorme blague, dit la bouche.

Elle était surmontée d’une fine moustache dont le poil dru et noir retenait encore quelques flocons transformés en gouttelettes.

— J’parie que vous saviez même pas qu’il y avait une guerre entre eux et nous, dit l’officier dont la tête pivota à l’équerre.

Je frissonnais. Mon corps, reflété par les vitres du sas, avait rejoint les Juifs dans l’allée, mais j’étais bien le seul à bander. Les gosses formaient maintenant une grosse pelote de laine derrière le peloton qui trépignait mains dans les poches et fusil entre les jambes. Le sergent revenait avec le capitaine et les phares du véhicule s’étaient éteints. Le capitaine s’immobilisa en me voyant. Il questionna le sergent qui me regarda à son tour, haussant les épaules. Sa tête virevoltait entre le regard furieux du capitaine et ce qu’il pouvait voir de ma turgescence à travers la transparence du sas. Le capitaine entra dans le hall.

— Allez vous habiller, espèce de porc ! grogna-t-il.

Je me trottai dans l’escalier, au bord de l’orgasme. Sally Sabat me cueillit au passage. Elle ne s’était pas coiffée, comme sortant du lit.

— T’es dingue, non ?

Elle m’envoya dinguer dans la chambre.

— C’est leurs affaires, Johnnie ! Tu t’en mêles pas !

Des vêtements volaient, se posant en désordre dans le lit défait. Sally Sabat entreprit de m’habiller. J’éjaculais enfin.

— C’était bandant ! Ah ! C’que c’était bandant !

— Ferme-la, John ! Tu vas nous attirer des ennuis.

Elle prit mon visage serein dans ses mains de géante.

— Ils peuvent pas comprendre, dit-elle. P’t-être qu’ils nous permettront de reprendre la route.

— Où qu’on va ?

 

Sac au dos, on redescendit. Dehors, les corps des Juifs suppliciés gisaient dans l’allée et les gosses regardaient la neige tomber.

— Mon ami est un peu là, expliqua Sally Sabat au capitaine et au jeune officier. Il a pas compris l’enjeu. Il peut pas comprendre à cause de sa tête…

Le capitaine s’avança sur des bottes nickel. Il portait des lunettes noires. Il parut ravi qu’une femme lui explique ce que j’avais. Il en demandait encore. Sally Sabat le harcela pour me sauver.

— Il a bu ? demanda-t-il.

— Il a pas bu, monsieur le Soldat, dit Sally Sabat. Il est comme ça. Vous voyez ?

— C’est un hôtel de nudistes, dit le jeune officier qui croyait tout expliquer.

— Ça n’a rien à voir, dit Sally Sabat qui donnait des signes de faiblesse. On est là par hasard…

— Par hasard ?

— Enfin… j’veux dire qu’on est là à cause de la tempête. On sait même pas où on est, hein, ma Johnnie ?

J’étais d’accord. J’avais jamais pratiqué le nudisme. Pas avec les autres. Dans l’intimité, je dis pas.

— Pourquoi qu’vous les zavez assassinés ? demandai-je.

Sally Sabat pouvait plus me pincer. J’agissais sous une couche épaisse d’un mélange de visons et de polyamide. Le capitaine sourit. Le jeune officier l’imita et se crut autorisé à nous demander si on sortait.

— C’est pas un spectacle pour les gosses, dis-je encore.

— C’est nos gosses et on en fait ce qu’on veut ! précisa le capitaine.

Ils avaient amené leurs gosses avec eux. Leurs femmes sans doute aussi.

— L’hôtel est réquisitionné, redit le jeune officier. Vous avez une voiture ?

— On en a une, dis-je crânement. Une Crevault.

Je désignais la pénombre sous les arbres. On voyait pas la Crevault. Le capitaine ne voyait rien non plus.

— Vous circulerez tous feux éteints, dit-il.

— Dans ce brouillard !

— Préférez-vous attendre la brigade d’évacuation ? dit le jeune officier.

 — On va s’évacuer tout seuls si vous le permettez, messieurs, dit Sally Sabat.

Elle leur faisait face et j’étais pas loin d’espérer que ça se finisse mal pour eux. Mais elle était dans la diplomatie en ce moment.

— Accompagnez-les, lieutenant, dit le capitaine.

Il nous salua au passage, levant la tête aussitôt pour effrayer ceux qui se tenaient à l’étage derrière la rampe.

— Avec un peu de chance, dit le lieutenant, vous s’rez d’retour avant la nuit.

 

Nous passâmes entre les gosses ravis qui ne cachaient pas de l’être et les têtes étonnées des suppliciés qui regardaient le ciel comme s’il y en avait un. Le peloton d’exécution se concertait sur la question juive, mais sans passion, car leurs estomacs criaient famine. Même leurs treillis laissaient à désirer. Nous achevâmes de longer l’allée et passâmes sous des arbres pliés comme des échines au travail du futur. Sally Sabat secoua quelques branches en grognant. Le lieutenant se faufilait en minaudant.

— J’suis là moi aussi par hasard, disait-il. On savait bien que ça allait arriver, mais pas où. Vous pensez pouvoir retrouver votre route ?

Sally Sabat le pensait. Au passage, je caressais la surface grise du char d’assaut. Le type qui f’sait la girouette sur la tourelle me demanda si j’avais une clope. Ça tombait bien : j’en avais pas.

— On peut pas toujours gagner, dit le lieutenant qui traînait la patte comme s’il était pas pressé de nous quitter. Mais pour l’instant, on a toujours gagné. Ça nous rend un peu tristes quand on y pense, je dois l’avouer.

— On est arrivé, dit Sally Sabat. On vous remercie et on vous souhaite de gagner encore.

— Vous souhaitez la victoire à votre ennemi ? s’étonna le lieutenant. Vous n’avez vraiment pas de cigarettes ?

— C’qu’il a, dit Sally Sabat, faut l’souhaiter à personne.

Le lieutenant m’observa de plus près. Son œil droit clignotait.

— Zavez pas d’chance, m’sieur ?

J’en avais et si j’allais en manquer, je l’saurais avant lui ! La clé voulait pas tourner et ça énervait Sally Sabat qui prenait des précautions pour pas la casser. Le lieutenant proposait son urine.

— Sans plaisanter, dit-il tout guilleret. C’est la bonne méthode.

— J’veux pas qu’on pisse sur ma bagnole, dit Sally Sabat qui plaisantait pas.

Elle envoyait sa buée sur la serrure, la neige couvrant sa chevelure crépue qui montait dans les branches. Elle rouspétait aussi à cause des branches qui rayaient la peinture.

— Vous êtes des assassins, dis-je entre les dents.

Mais le lieutenant m’écoutait pas. Il avait envie de pisser sur la serrure. Cette idée occupait tout entier son esprit.

— C’étaient des touristes inoffensifs, continuai-je. Vous les avez assassinés sans procès. Je vous souhaite de crever de froid !

Le lieutenant sortit sa petite queue et l’approcha de la clé que Sally Sabat manœuvrait avec une prudence extrême.

— J’vous ai dit d’pas pisser sur ma bagnole, dit-elle tandis que le lieutenant grimaçait en attendant qu’ça sorte.

— C’est pourtant le seul moyen que j’connaisse ! gloussa-t-il sans cesser son effort.

— Zallez m’pisser sur la gueule et j’vais pas aimer ça !

En effet, le gland frémissait contre sa joue, incapable de gicler comme l’exigeait le lieutenant. Elle sortit la clé et la secoua devant le nez rougeaud du lieutenant qui poussa en même temps un soupir de soulagement.

— J’vous avais dit non !

Sally Sabat approcha la clé de l’œil tournoyant du lieutenant.

— Zêtes vraiment un emmerdeur, lieutenant ! Sonnez-moi quand vous aurez fini de faire le mariole.

Elle retourna sur ses pas, cognant la surface du char d’assaut avec son sac à main. C’était de la fumée qui sortait de sa bouche.

— J’ai cru qu’elle allait vous le faire payer, dis-je au lieutenant qui mesurait pas la chance qu’il avait d’avoir survécu à la colère de Sally Sabat.

— C’est vot’ femme ? dit-il, suffocant.

— J’en ai pas d’autres.

— C’est vous qui avez d’la chance, John.

Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Je le suivis vers l’hôtel pendant qu’il remballait ses outils. Le sas avait vrombi au passage de Sally Sabat. J’avais hâte de voir la gueule du capitaine.

 

« La neige ! La neige ! La neige ! On s’croirait à la télé ! »

Elle en avait marre, Sally Sabat. Non seulement on était prisonnier d’un ennemi qui n’était peut-être pas le nôtre, mais le temps s’en mêlait et on comprenait plus rien. Après tout, on était que de simples employés chargés d’enquêter sur un cas litigieux.

— C’est qui, c’Régal Truelle ? demanda CAP.

Sally Sabat lui expliqua encore qui c’était et pourquoi on en était là. Ils avaient consigné les touristes dans le hall d’entrée et servi du café chaud.

— J’veux plus vous voir à poil, dit CAP. Ça vous concerne aussi, ma p’tite dame !

— Mais j’suis venue pour ça !

— Vous la fermez et vous faites ce qu’on vous dit ! beugla le lieutenant.

On a fait ce qu’ils disaient. On a même trahi les Juifs qui se cachaient pas et ils les ont détruits dehors. Yavait plus qu’deux Juifs : CAP et le lieutenant. Peut-être un des soldats était-il juif, mais ça m’aurait étonné à ce niveau de l’exemple à donner. Sally Sabat répondait pour moi parce que j’étais lessivé par la dernière injection. DOC n’y avait pas été de main morte. Il se tenait près du bar, faisant les cent pas en se demandant s’il en avait pas trop dit aux deux officiers qui étaient juifs. Mais c’était pas la question du jour et il se tenait tranquille près du bar, mi-vampire mi-bonhomme, répondant aux femmes comme s’ils connaissait toutes les réponses. Il était joliment entouré de gamines dont il semblait tout savoir. Il connaissait aussi les lieux comme sa poche pour les fréquenter depuis des lunes. CAP s’était montré chaleureux avec lui, moi je dirais complice, mais Sally Sabat me demandait de la fermer et de répondre à la question de savoir si j’étais encore capable de piloter un engin. De quoi parlait-elle ?

— On te parle de l’engin, mon biniou !

— De la Crevault ? J’conduis jamais cette casserole !

— T’as pas vu l’engin ? Ils veulent que tu le pilotes.

— Et la Crevaulet ? Qui conduisait la Crevaulet ?

— Mélange pas tout, mon sifflet ! C’est eux qui posent les questions et c’est toi qui réponds. ¿Entiendes ?

CAP examina les piqûres d’insecte que DOC venait de désinfecter à la gnole de base, mais il ne fit aucun commentaire à ce sujet. Il voulait savoir si j’étais en mesure de piloter un engin qui n’était pas la Crevault de Sally Sabat ni la Crevaulet du type qui nous suivait. Il était passé où ce type ? Le char d’assaut était garé exactement à l’endroit où j’avais observé, depuis la fenêtre de la chambre, la Crevaulet et l’ombre qui la conduisait derrière nous depuis deux trois jours, je savais plus.

— Avec ce que je lui ai injecté, dit DOC sans s’éloigner du bar et de la caresse interdite, il tiendra le coup. Mais je sais pas s’il a encore une idée de c’qui faut avoir dans les couilles pour se risquer dans l’Espace Itératif avec un engin de la première génération. Ça suffit pas d’lui demander.

— On a pas l’temps de discuter des détails, dit CAP que DOC énervait passablement. Si vous vous sentez en forme pour prendre les commandes, on est de votre côté, m’sieur Cicada.

— C’est quoi comme engin ? demandai-je comme si je comprenais le chinois.

— Il faut d’abord réparer l’avarie, précisa DOC qui n’se lassait pas de profiter de la chair glabre des fillettes avant qu’il soit trop tard.

— Expliquez ! fit Sally Sabat.

— 1) L’engin, un Lunartype de 1998, est en panne. 2) Il s’est posé en catastrophe en zone ennemie. 3) Il contient un Mac Guffin de première importance. 4) Le pilote est mort des suites d’une exécution sommaire.

— Il communiquait avec l’ennemi ! s’écria CAP.

— Il s’était branché par erreur à un réseau de rencontres partielles utilisé par l’ennemi pour repérer nos célibataires. C’était une erreur, CAP, et vous l’avez envoyé au peloton d’exécution sans lui laisser une chance de réparer…

— …l’irréparable ! John ! Acceptez-vous de prendre pour nation celle que je défends au-dessus de tout soupçon ?

— Il acceptera pas de trahir le système de retraite qui le nourrit, d’autant que son complément de revenu principal est constitué par les émoluments versés par la Compagnie des Ôs. De plus…

— J’veux rien savoir de ses problèmes organiques ! Est-il capable, oui ou non, de réparer l’avarie qui cloue notre messagerie secrète sur ce sol ingrat et de piloter l’engin jusqu’à l’endroit que le système lui indiquera quand il sera hors de portée des écoutes ennemies ? John ! Répondez ! Le temps va finir par nous manquer, ce que je souhaite à personne !

— Ça dépend… dis-je sans conviction parce que j’étais au sommet de la courbe de Gauss.

— Ça dépend de quoi, merde ! John ! Revenez !

— J’suis pas parti, mes amis. J’suis juste au-dessus. Qu’est-ce que vous savez de la lévitation, CAP ?

— S’agit pas d’léviter ! J’ai une panne tordue sur le dos et une mission à remplir qui se remplira pas si vous réparez pas la panne !

— Cercle vicieux ! J’mets jamais les pieds dans les cercles.

CAP perdait patience et son arborescence donnait des signes de résolution par la force. Je cherchais Sally Sabat et je la trouvais pas. CAP comprit que j’avais jamais agi seul. Sans la Sibylle, j’aurais pas été loin. Et sans Sally Sabat, je s’rais pas tombé aussi bas. Mais Sally Sabat refusait de voyager sans billet de retour et la Sibylle était introuvable. J’voulais pas aller seul à bord d’un engin bricolé et au bout d’un Monde qui n’était plus le mien. J’avais explosé une fois et je tenais pas à recommencer. D’ailleurs, mon assurance ne prévoyait qu’un cercueil en planches avec rien de technologique pour me sauver de la destruction. Il en faudrait plus pour me convaincre. CAP était à bout d’arguments, ce qui le rendait dangereux. Le lieutenant me proposa les services de son cucul, en vain. J’étais trop loin et j’avais pas envie de revenir pour me frotter à la réalité.

 

On me conduisit néanmoins dehors pour me montrer l’engin. Le pilote l’avait posé en douceur sur un groupe d’écoliers. On avait tendu une bâche gonflable par-dessus et la neige formait des seins qui pendaient, pissant une eau jaune et verte qui dégoulinait sur les visages des gosses qui savaient plus où ils créchaient et qui crécheraient plus nulle part si on les laissait crever dans la douleur et l’étonnement. Mais CAP n’éprouvait aucune pitié dès qu’il s’agissait de se montrer efficace.

— Qu’est-ce que vous en pensez ? me demanda-t-il sans écouter la plainte d’un enfant à moitié écrasé.

— J’travaillerai pas dans ces conditions. Achevez-les ou prévenez les parents !

— J’perdrai pas de temps avec des minus habens, John ! Ma patience a des limites…

Il en bavait. Il avait jamais joué aussi serré. Il s’efforçait cependant de pas paraître trop énervé.

— D’accord, John. Vous réparez et je pilote. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Vous pilotez, mais j’viens avec vous, pas vrai CAP ? J’suis pas si con. Achevez ces pauvres crétins qu’ont pas eu l’temps d’grandir pour apprécier la souffrance à sa juste valeur.

Les gosses me regardaient comme s’ils comprenaient pas que j’étais leur sauveur, mais dans le style petit Jésus qui meurt à la place des autres, c’qui empêche pas les autres de souffrir et de crever par erreur de casting. Par ailleurs, ils se sentaient pas vengés du tout par l’exécution sommaire du pilote. Ils y avaient même pas assisté. Ils étaient privés de tout à un mauvais moment de leur existence.

— Faites décoller l’engin, John, et j’verrai c’que j’pourrai faire pour eux. Je vous l’promets !

J’avais jamais piloté un Lunartype et encore moins un casse-gueule de 1998, mais c’est à cette époque qu’on a inventé le kronprinz qui est à l’électronique ce que la fombre est à l’hallucination ou le kinoro à la littérature. Depuis, on faisait rien dans l’espace sans le kronprinz. J’en avais eu, des pannes de kronprinz dans ma longue carrière de voyageur au service de l’imagination ! Du coup, j’m’en souvenais comme si c’était hier. J’avais une copie complète de ce sous-système quelque part dans la complexité de mon cerveau. Suffisait de pas trop m’pousser dans le dos. J’étais à deux doigts non pas de me souvenir, car la mémoire n’était pas en jeu, mais de retrouver le mode d’emploi que j’avais jamais appris par cœur. CAP était rouge à force d’attendre et les gosses commençaient à crever les uns après les autres à cause des hémorragies de sang et de mercure. J’avais plus qu’à m’dépêcher.

— Des fois qu’je sache plus, CAP, faudra pas m’en vouloir, J’suis qu’un touriste et j’étais même pas venu pour pratiquer le nudisme comme Kafka.

— Vous me parlerez de Régal Truelle quand on on s’ra rev’nu !

— Zavez un tournevis ? À c’te époque, on vissait encore. Vous savez : un manche avec une tige cruciforme au bout…

— Regardez dans boîte à outils !

 

J’ouvris enfin le sas. Personne à l’intérieur, pas un curieux, rien. CAP me suivit pas. Il montait la garde, des fois qu’un gosse soit faussement écrasé et profite de l’aubaine pour améliorer sa connaissance du XXe siècle. L’oxygène pur sifflait à mes oreilles. C’était du chinois, du russe au rabais, avec de l’iranien dans la conception de la stabilité. J’étais pas au bout de mes peines !

— Zavez trouvé c’que c’est ? s’impatientait CAP chaque fois que je m’fourrais une vis dans la gueule.

— Non. Mais quand j’aurais plus d’place, je m’les mettrai dans l’cul ! Foutez-moi la paix ! Les Chinois raisonnent pas comme nous et j’ai du mal à comprendre comment on peut espérer que ça marche à tous les coups.

— Dépêchez-vous, merde ! On a plus beaucoup d’temps !

— Ils s’en foutent, du temps, les Chinois.

C’était pas l’moment de philosopher, mais fallait que j’pense aux gosses qui gémissaient sous moi. Des pauvres gosses qui avaient connu que l’pipi au lit et qui avaient maintenant affaire au Métal. J’pouvais même pas leur chanter une berceuse de K. K. Kronprinz parce qu’yavait pas qu’des filles parmi eux. J’en étais réduit au silence, sauf pour répondre vertement à l’impatience de CAP qui avait le pied sur l’échelle de coupée des fois que j’m’en sorte sans son aide.

— C’était rien, finis-je par dire.

Mais j’en étais pas sûr. Les pannes, c’est comme les trains. En tout cas, le voyant de démarrage était au vert, la couleur que le XXe siècle attribuait d’office à tout ce qui marchait comme sur des roulettes. CAP examina la loupiotte avec une prudence de mouche myope.

— Zêtes sûr ? demanda-t-il. Tout à l’heure, c’était rouge.

— Zentendez pas le bip sonore !

Ah ! c’que c’est con, un militaire ! Si c’était pas si souvent utile, on les nourrirait même pas. Il s’intéressait aussi aux manettes en alu. J’pouvais pas tout expliquer. Le temps pressait.

— Voilà c’que vous allez faire, dit CAP. Vous décollez juste assez haut pour libérer les gosses…

qui commençaient à puer, mais pas la charogne… c’était juste la pisse et le biscuit au caca

…vous décollez pas plus haut que la bâche ! Faut qu’on la dégonfle…

ça ressemblait salement à la bulle antiterrorisme qui m’avait coûté la vie et le droit à l’assurance tous risques

…ensuite on s’occupe des gosses…

s’il en restait, ce que je saurais jamais parce que j’étais prisonnier du Module Lunaire à Usage Multiple

…Zavez une dernière volonté à exprimer ? On est à la télé…

Sally Sabat disait exactement le contraire. Qu’est-ce que ça signifiait ?

…Bon. Je ferme. Remontez l’échelle.

J’entendis l’échelle coulisser dans le métal. L’espace du MLUM s’était considérablement rétréci, peut-être à cause du siège qui venait de se gonfler. Qu’est-ce que je foutais là-dedans si c’était un engin téléguidé ? Yavait longtemps qu’ils pensaient balancer une bombe sur Téhéran. En fait depuis qu’on recevait les bombes iraniennes par courrier postal. Avec les compliments d’Allah. Et pas un Arabe à l’horizon qui flambait au jeu des influences ce qui restait de spirituel dans le Koran. Je consentis à m’asseoir dans le siège qui venait à peine de se gonfler. J’inspirais des sentiments à ce tas de ferraille. L’ambiance lumineuse était bleue comme le XXe siècle qui avait le goût de l’orange. Qu’est-ce que j’attendais pour gueuler ?

— John ! Vous m’entendez ? C’est DOC…

Qu’est-ce qu’il avait oublié, ce matasano ?

— La clé, John, dit Sally Sabat. On a réussi à la tourner sans la pisse du lieutenant. Tu m’entends, John ?

 

Pourquoi j’avais pas froid ?

— La météo nous force à l’inactivité, d’un côté comme de l’autre, dit CAP. Soldats, la victoire est si proche que j’entends le son de nos cloches ! N’entendez-vous pas comme la terre nous accueille ? Soldats, méritons ce cri de joie ! Attendons l’heure avec fierté !

Allonzenfants de la Patrie i e !

Je sentis alors les premiers effets de l’accélération. Pipi, caca, vomi, sperme, sueur, acides, lymphe, sang ! J’en voyais de toutes les couleurs parce que les estimations de DOC étaient très en dessous des besoins réels !

Stabilisation dans 3 secondes-temps, John ! Une, deux…

— Alors on a fait tourner le moteur qui fumait pas comme la dernière fois. Tu t’rappelles ? On avançait pas. Cette fois, c’est la bonne ! DOC veut rester encore un peu. Tu l’connais. Tu s’ras plus là pour le traiter d’vicelard. T’as l’bonjour de John qui est assez beurré pour pas t’en vouloir. Il est assis au bar avec des filles qui le flattent parce qu’il a du pognon. Il est désolé pour toi, mais tu sais c’que c’est en période de vacances…

Putain ! Qui j’étais ?

…trois. Stabilisation à 98%. Manœuvrez le correcteur d’assise, celui de gauche. Attendez cinq secondes et tournez la manette des gaz, toujours à gauche. Bilan dans dix minutes. Le temps de prendre un café.

J’étais qui, , pourquoi  ? J’m’étais jamais glissé dans la peau de personne. J’avais pas l’expérience du double. Comment on le pilotait, cet engin de malheur ? 9 minutes plus tard, je me mis en position d’attente. Je connaissais la procédure, surtout en cas de malheur. Une alerte rouge gicla du kronprinz alors que je m’apprêtais à écouter le rapport de bilan.

Bilan reporté, John ! Occupez-vous du kronprinz apparemment mal réparé…

— Un train peut en cacher un autre !

Vous en faites pas, John. On maîtrise.

— J’comprends pas l’chinois !

Et là… vous comprenez ?

Ils m’envoyaient des outils de traduction, mais en chinois et j’étais branché iranien ! En plus, ça chauffait ! Et ça sentait pas bon.

Méfiez-vous du subjectif, John ! Ça sent rien de notre côté. Ya pas d’raison que ça sente. D’ailleurs, ça sent quoi ? Vous laissez pas intimider par les couleurs. Ce sont celles d’un siècle qui ignorait ce que nous savons des couleurs.

Un autre feu d’artifice menaçait mon existence monacale. Je soufflais dans le dépressiomètre jusqu’à en avoir mal aux bronches. Je sentais mon cerveau se liquéfier au contact du métal en fusion. Je me sentis soudain très malheureux. J’avais besoin de quelqu’un, mais j’avais aucune chance de la rencontrer dans ce MLUM où tout fonctionnait au gonflage parce que c’était plus léger à comprendre. Rendez-moi mon siècle d’or ! Je veux plus retourner d’où je viens !

— Pourquoi elle ? Vous avez dit « la »…

— J’dirais rien si c’était pas pour vous faire plaisir !

 

« À un moment donné, vous vous sentirez bien…

— Comme quand j’étais le niño de la casa ?

— Si c’est ça le bonheur pour vous, John, n’hésitez pas. On vous suit à cent pour cent, ce qui veut dire que vous pouvez compter sur nous. Qu’en est-il du kronprinz ? C’est un truc qui n’a pas changé depuis qu’on l’a inventé. Vous comprenez, John : un truc tellement parfait qu’on n’a aucune raison de l’améliorer. J’crois qu’on a juste remplacé le coltan par le kolokium. Zêtes au courant, John ?

— Le jour où ils remplaceront la femme par un substitut ologique, je s’rai l’premier à remettre le terrorisme à la mode.

— Zêtes vraiment marrant, John, quand on vous demande rien ! »

Les conversations meublaient le silence. Et entre les conversations, je souffrais parce que le kronprinz utilisé contenait des traces de benzodiazépines. Ils savaient d’avance ce qui m’arriverait si j’en tenais pas compte. J’avais passé trente ans à tenir compte leurs avancées dans le domaine fragile et périlleux de la prévision exosensorielle, mais jamais ils ne m’avaient demandé de voyager nu dans un engin qui n’était pas prévu pour le contact métal-en-fusion/chair-à-vif. Mais je pouvais rien changer au temps-plan-sécant : j’étais le remplaçant de John Cicada et non pas cet original qui se faisait passer pour un autre. J’avais hâte d’arriver au bout du rapport pour connaître le nom de celui qui se foutait de ma gueule depuis peut-être ce moment de l’enfance où j’ai éprouvé le doute comme une maladie de la peau.

— Zêtes pas content d’avoir un remplaçant, John ? Vous pensiez vraiment que la CÔS est capable de traiter un employé comme un minable sans avenir ? Vous ne prenez aucun risque dans cette mission. On vous remplacera toujours. À l’identique, John. Et sans marge d’erreur.

Seulement MOI, j’étais le remplaçant. C’était moi qu’on remplacerait s’il m’arrivait le pire et je savais pas par QUI ! Pendant ce temps, le John Original se la coulait douce en compagnie de ses imagos. L’écran GABA indiquait que j’étais en train de saturer mon activité cérébrale à force d’agir sur ma conscience professionnelle avec les moyens de l’enfance.

— Remplaçant ! Repositionnez le kronprinz ! On vous demande pas votre avis.

Mais à quoi correspondait cette trajectoire d’ombre fugace ? Le vaisseau s’inclina plusieurs fois dans le même sens, comme si j’étais à la recherche d’un objectif qui m’échappait parce que c’était le bon.

— Vous remontez le temps au lieu de prévoir l’avenir, John !

 

Un coup d’œil dans le hublot montra clairement qu’ils avaient reconstitué le Monde autour de moi. Une Sally Sabat en manteau de vison m’envoyait des baisers en soufflant dessus après les avoir formés avec ses lèvres lippues. La neige tombait toujours, ensevelissant le reste du Monde. La Crevault ronronnait sur le trottoir, prête à recommencer si c’était nécessaire. Le clone de DOC traversa la paroi.

— John, le moment est venu. La poussée est telle que l’idée du retour ne concerne plus votre mémoire. En cas de douleur, au lieu de crier, utilisez la sonde P2P. Vous sentez à quel point c’est agréable d’avoir un remplaçant qui vous coûte rien et qui marche comme si on l’avait payé ?

— Le kronprinz date de 1998, DOC !

— Remplaçant ! Deuxième rappel à l’ordre. Vous ne devez en aucun cas précéder votre titulaire. Encore un essai contradictoire et nous procédons à votre mise au rencart avec destruction à la clé.

— Je vois le Monde comme si j’y étais ! Et j’agis en conséquence, messieurs. Faut pas m’en vouloir si mon esprit prend la tangente des apparences.

— Un remplaçant n’est pas autorisé à prendre la place de son titulaire ! D’ailleurs, vous ne devriez ressentir aucune douleur. On vous a insensibilisé au métal.

— Mais QUI avez-vous insensibilisé ? MOI ?

— VOUS !

— J’vous comprends plus !

— Calmez-vous, John. J’ai amené c’qu’il faut quand il le fallait.

C’était la voix de DOC. Son corps reconstitué avec les moyens du bord tentait de s’installer dans la soute. Il me conseillerait dans les moments de doute.

— Appuyez une fois sur le bouton orange qui se trouve devant vous si cette proposition vous satisfait.

J’appuyai sans prendre le temps d’affiner l’hypothèse qui me plaçait dans la position du demandeur alors que j’étais le début de réponse que John voyait se former sur l’écran de la douleur.

— Vous n’êtes pas John Cicada ! Seulement le remplaçant modèle 98 que la CÔS vous a attribué pour vous permettre de continuer dans de bonnes conditions votre enquête sur le pipi des oiseaux des monuments aux morts.

— Gor Ur !

Comme j’avais pas envie de me vomir dessus, je gueulais dans l’hygiaphone au lieu de prier qu’on me laisse tranquille.

— Vous êtes John Cicada et vous observez les évolutions spatiales de votre remplaçant…

— J’ai un remplaçant ? Première nouvelle ! J’croyais que…

— DOC vous a mal expliqué parce qu’il n’a pas compris ce qu’on lui a demandé de vous transmettre en cas de guerre. Les Juifs n’étaient pas des Juifs, mais des Nus qui s’faisaient passer pour des touristes étrangers. CAP vous envoie le bonjour. Vous aimez CAP parce que c’est une femme.

— Sally Sabat va m’crever les yeux avec une aiguille ! J’ai droit à combien de remplaçants si je commets des erreurs uniquement par ignorance des règles du jeu ?

— Vous ne pouvez pas ignorer des règles que vous avez inventées pour en finir avec le bonheur facile de l’enfant que vous avez été à une époque où personne ne remplaçait personne.

— Mais qui suis-je si je remplace au lieu d’être remplacé ?

— Vous êtes John Cicada, héros de l’Espace Itératif, et vous accomplissez votre dernière mission pour améliorer le montant de votre retraite. Vous êtes seul à bord d’un vaisseau ennemi chargé de transmettre des fictions secrètes à vos inventeurs.

— Je veux pas remonter le Temps !

— C’est pourtant ce que vous êtes en train de faire avec les deniers publics.

— Mais POURQUOI ?

DOC avait investi la soute qui ne contenait rien parce qu’on avait désarmé le vaisseau avant de le renvoyer à ses propriétaires.

— Ce que vous voyez, ce que vous prenez pour une conversation, ce qui va arriver si vous continuez de vous prendre pour ce que vous n’êtes pas parce que vous êtes ailleurs, tout cela appartient à la fiction qui remplace votre avenir pendant que le Temps retrouve les détails d’une enfance qui n’en avait pas. Vous vous nourrissiez de grandes lignes à cette époque, ce qui explique le bonheur e tutti quanti. Reprenez le cours de la conversation où vous l’avez laissé.

— Aidez-moi ! Pitié !

DOC remonta.

— Vous n’allez pas craquer, John ! Pas si près du but !

— Remplacez-le avant qu’il ne soit trop tard !

— Tu m’entends, J… ?

La voix de Sally Sabat, la seule voix de femme que je reconnais dans le noir les yeux fermés !

— J… !

— Je t’entends comme si tu étais de ce Monde ! S… S… !

— J… ?

— Remplacez-le avant qu’il ne soit trop tard !

DOC procéda alors à une série de manœuvres qui placèrent le vaisseau en position de retour, mais sans espoir. Je m’accrochais à une vision erronée de l’amour à deux.

— Qu’est-ce que vous voyez ?

— Je vois rien !

— Non ! Pas vous, John ! LUI !

— MOI ?

— Qu’est-ce que vous voyez que nous ne pouvons pas voir ?

— Mais… Rien ! Tout est… normal.

— Recalez le kronprinz sur la position de départ !

— DOC se sert du tournevis pour améliorer la transmission.

— DOC ? Ou qui que vous soyez. John a besoin du tournevis pour…

— Ça va, J… ?

J’allais bien après tout, à part la douleur et l’incertitude. La Terre était en train de changer de couleur. J’étais l’enfant qui collait son nez à la vitre pour ne rien perdre de ce qui ne se passerait plus s’il prenait la bonne décision.

— Un quart à gauche, John. Juste pour essayer. Ah ! Rien ! Rien ! Rien ! On reçoit rien qui ressemble à quelque chose. Comme si…

— Je vous écoute ! Comme si…

— Comme si on s’était trompé à votre sujet. Comme si c’était vous qui nous trompiez. Comme si le remplaçant était à la place de l’original et celui-ci à votre place ! Ça vous rappelle rien ?

— Non… Rien.

Je mentais. J’avais déjà vécu ce modèle. On était heureux à l’époque. Est-ce qu’on était tous heureux à l’époque ?

— L’avenir interprète votre passé, John. Vous devriez retourner avec vos amis. Oublier tout ça…

— Tout ça quoi… ?

— Ça… cette…

— De quoi parlez-vous, DOC ? Je vais bien. Je me sens bien…

— J’retourne dans la soute… des fois queue.

— Mais ya rien dans la soute, DOC !

— Si ! Ya MOI !

 

L’eau montait, formant des vaguelettes bleues qui éclairaient mes mains.

— Vous savez nager, John ?

— Oui…

— Alors ne nagez pas !

Qu’est-ce qui manquait à mon bonheur, du temps où j’étais heureux ? Le hublot de tribord, côté combat, ne contenait rien d’alarmant. Par contre, à bâbord, le Monde s’enneigeait et je voyais plus d’où je venais. Désespérée, Sally Sabat m’encourageait à continuer.

— J’ai trouvé le détail qui manquait, déclara DOC sans sortir de la soute qui commençait à sentir l’urine de sa réflexion.

— Vous oubliez ma mission !

— Vous voulez pas savoir ?

— D’abord la mission. Ça empêchera l’eau de monter.

DOC secoua sa tête grise pour me donner raison. Après tout, je n’étais qu’un remplaçant qu’on pouvait remplacer à l’infini si c’était ce que prévoyait le contrat. Je me souvenais d’avoir signé un contrat dans ce sens, mais John ne me disait pas tout. J’avais maintenant besoin d’une accélération ionique. Et d’une courbe précise. J’actionnai sans ménagement le calculateur principal. Le kronprinz se mit à fumer. C’était bon signe. Signe que DOC était une hallucination et que j’étais proche du but. Mais de quel but secret et pourquoi au service de l’ennemi ? Dans le hublot où Sally Sabat s’éloignait comme si j’étais en train de la quitter pour toujours, une onde de choc menaçait l’existence de Shad City, à quelques secondes près. Je n’en conçus aucun sentiment capable de me permettre une bonne évaluation de la situation critique. Si je délirais, c’était par inadvertance et DOC s’en réjouissait en tapant sur la charpente au rythme d’une bonne humeur qui apaisa ma douleur intérieure.

— Vous êtes là, John ?

— J’y suis, les mecs !

— Vérifier la tension.

— Quelle tension ?

— Demandez à DOC. Il vous expliquera. Il est temps !

Je demandai à DOC à travers l’écoutille qui nous séparait. Il répondit par un « J’en sais foutre rien » que je retournai aussitôt à la base avec une série de cris de joie qui les plongea dans le silence. Pourquoi qu’on passe pas toute son existence à la campagne sans se poser les bonnes questions ? L’écoutille coulissa et la tête transparente de DOC, qui n’était pas là, s’agita comme une antenne dans le vent.

— Vérifiez le débit, qu’ils disent ! Sans lui mettre la puce à l’oreille !

— À l’oreille de qui, DOC ?

— Du titulaire qui est en train de se foutre de vous parce qu’il découvre son nouveau jouet !

— Quel jouet ?

— Mais vous, J… ! Consultez les graphiques !

— Je peux ? Même si je suis qu’un remplaçant remplaçable ? Ya tellement d’choses que j’voudrais savoir sur l’enfant que j’ai été…

— …qu’il a été, John ! Qu’il a été ! Il n’a pas fallu une heure pour vous construire. Vous voulez voir ?

— Voir… l’avenir ?

— Non, bien sûr. Le passé. SON passé. Ce que vous ne pouvez pas savoir parce que vous n’êtes pas lui.

— Mais qui ! QUI !

 

En bas, pendant qu’on perdait un temps précieux à s’éviter, DOC et moi, Shad City recevait la première onde d’un choc dont l’impact se situait quelque part en Iran.

— Qu’est-ce que vous foutez (en farsi) ? rugit l’interphone réservé aux communications avec l’ennemi. Où est la clé de désactivation du système antiterroriste ?

— Pauvre John ! Pauvre John !

Le vaisseau amorça alors une descente aux enfers. Ce n’était plus de l’eau, mais du feu et je me couvrais de terre en passant. DOC sortit de la soute pour gueuler, sans que j’arrive à savoir s’il avait mal ou s’il était à bout. Il prit ma place dans le fauteuil et moi la sienne dans la soute.

— Vous êtes sûr de ça, John !

— J’avais jamais été aussi sûr de c’que je voyais sans me voir. On était à deux doigts de la conflagration universelle à cause d’illuminés qui voulaient pas quitter ce Monde sans les autres. Une armée de remplaçants grimpait le plus haut possible pour échapper au massacre. Ils arrivèrent à Shad City sans prévenir, ce qui désorganisa complètement la Compagnie des Ôs.

— ¡No me digas !

— Je voyais ça dans le hublot de bâbord tandis qu’à tribord se préparait le plus grand remplacement de tous les temps. Je pouvais pas imaginer un pareil rassemblement de force et de volonté de vaincre par le processus de remplacement qui devait beaucoup à mes voyages, du temps où j’étais un héros doublé d’enfant, avant de sombrer dans l’exagération et l’addiction qui s’ensuit. Vous me comprenez ?

Ils comprenaient, mais c’était trop tard pour comprendre que j’arriverais pas à temps pour sauver la Perse et ses roses. Le vaisseau que je pilotais entra en phase avec les Nouveaux Moyens de Remplacement. Comment ne pas en avoir le souffle coupé ? Même DOC, qui me remplaçait aux commandes, en était tout retourné. Il en demandait plus, gueulant dans l’interphone que le Monde allait changer et qu’on s’en foutait pour l’Autre Monde qui n’avait plus que l’importance du mauvais souvenir. J’étais d’accord avec lui pour virer de bord. Dans la soute, je m’activais à graisser les bielles qui chauffaient à blanc dans un effort que j’aurais qualifié d’humain si j’avais été dupe de ce que je voyais comme si j’y étais.

— Qui êtes-vous, John ? Qui vous a remplacé ? Il y a un trou dans votre mémoire. Comment le remplissez-vous ?

 

On vit alors le vaisseau amiral s’avancer vers la tête de l’armada, passant majestueusement au-dessus de nous et nous saluant de ses feux de position qui clignotaient dans la nuit itérative que je connaissais peut-être mieux que tous les autres, que tous ceux qui revenaient sur les lieux en revanchards pour changer la donne. DOC alimentait joyeusement mon excitation, me proposant un finale digne de mon imagination, de ce que mon imagination ignorait encore malgré l’abondance de signes.

— Shad City est à portée de tir ! s’écria DOC.

Le collimateur clignota, confirmant l’approximation instinctive de DOC.

— Mais qu’est-ce que vous voulez remplacer, John ? On peut vous aider si vous y mettez du vôtre. Vous ne pouvez pas remplacer ce qui n’est pas prévu pour ça.

— Caprice d’un gosse qui se croit heureux parce que les autres sont jaloux de lui. Enculez-le avant qu’il prenne goût à la femme. Enculez-le, je vous dis !

— Je qui ? fit DOC comme si on avait le temps de discuter.

— John ! Faut lubrifier l’arbre principal avec ta propre graisse !

— Foutez-lui la paix ! beugla DOC qui perdait patience au moment où il aurait fallu en avoir à revendre.

J’arrêtais pas. Ça fumait dans la soute. Ça fumait de l’oxyde et de l’hydrogène en phase gazeuse et je me retenais pas de donner tout ce que j’avais dans le ventre. Tout ça pour leur prouver que si j’étais un minable, je saurais mourir au bon moment et la gueule ouverte pour montrer que j’étais pas mort sans un cri.

— Pourquoi le cri, John ? On comprend pas…

— Parce que je me sens pas bien, les mecs !

 

Je me sentais vraiment pas bien. DOC avait beau être transparent — parce que je le voulais — on était à l’étroit dans ce Lunartype d’une époque dont on ne savait presque plus rien depuis que ses principes avaient été mis au rencart. Aussi fus-je plutôt surpris, dès notre arrivée, de constater que papa Joe avait laissé des traces en territoire ennemi. Sa statue se dressait au beau milieu des pistes d’atterrissage, gigantesque et balayée par les faisceaux des projecteurs qui nous l’avaient révélée au cours de l’approche. DOC était fasciné par la ressemblance.

— On peut pas ressembler plus ni mieux à son papa, dit-il en se jetant dans le toboggan qui gerbait du talc dans la nuit.

On se serait cru en plein jour, mais les étoiles du Nouvel Assemblage Constellaire témoignaient assez que la nuit n’avait pas perdu ses droits sur cette extension dont le drapeau vert et noir flottait sur tout ce qui avait un sommet. Des factotums se chargèrent de mettre le LT 98 à l’abri des regards. D’autres nous poussèrent au bout de piques et nous exprimèrent notre frayeur lorsque nous constatâmes que le Champ des Empalés constituait une attraction pour la foule des Chômeurs et des Ignorants. J’avais à peine eu le temps d’ôter mon casque qu’une rumeur s’éleva et DOC traduisit aussitôt le sens profond de cette langue étrangère.

— Ils vous prennent pour papa, dit-il en agitant sa petite main gantée de noir, signe qu’il avait déjà été empalé dans les mêmes circonstances.

Mais le ton de la rumeur ne monta pas plus haut que la confidence faite à celui qu’on n’attend plus depuis si longtemps qu’on ne reconnaît en lui que la promesse non tenue. Une jeune fille fleurie m’embrassa sur la bouche, me demandant qui j’étais. DOC se fraya un chemin dans la foule pour me rejoindre.

— Surtout ne dites rien qui puisse compromettre notre sécurité, souffla-t-il dans mon oreille.

La pique correspondant à sa faute le harcelait tandis que je me sentais pénétré par celle que je ne méritais pas, à moins que les fautes de mon papa fussent aussi les miennes par héritage.

— Ne contestez rien, dit encore DOC qui se laissait porter, secouant ses jambes comme un pendu.

Nous atteignîmes bientôt l’entrée des Bureaux gardée par deux chiens attelés à deux femmes qui tendaient leurs jambes en guise d’attelage.

— Vous ne serez pas empalé si vous êtes John Cicada, me dit le cerbère.

— Il ne ment pas, se plaignit la femme qui était attelée à ses flancs.

Je m’empressais de déclarer que j’étais bien John Cicada et que je ne demandais qu’à comprendre si cela pouvait me sauver de la souffrance infligée à mon cul. Car j’étais entré dans la souffrance, saignant déjà. DOC s’éleva en même temps et je me sentis seul et désespéré. La femme se plia pour me baiser le cul. J’admirais alors le saignement des lèvres qu’elle me tendait comme si je méritais d’entrer dans les Bureaux alors que DOC était emporté dans un cri de joie déconcertant tant il accompagnait justement la liesse de la foule.

— Nous saluons le digne fils de Joseph Cicada, dit la femme. Que ta faim nous nourrisse, Héritier !

Jetant un dernier regard sur l’ectoplasme de DOC qui se raidissait sur la pique encore oblique, j’entrepris de monter l’escalier qui se présentait à moi comme la seule direction à prendre.

— Joe nous a sauvés ! Joe nous a sauvés ! Et il est mort injustement !

La foule qui nous accompagnait prenait plaisir à passer de la joie à la haine, ne modulant rien entre le « Joe nous a sauvés » — de quoi ? — et « il est mort injustement » — comment et pourquoi ?

— Prenez place, me dit la femme qui s’efforçait de résister à l’attelage que le chien de garde tentait apparemment de lui subtiliser.

 

Nous nous engageâmes dans un étroit corridor de lumière bleue qui était une galerie de portraits. Nous ne tardâmes pas à nous arrêter devant le portrait de papa. On le voyait en tenue de pilote, debout en haut de l’échelle de coupée, prêt à s’envoler vers une de ses innombrables aventures stellaires. À cette époque, le voyage était une aventure et c’est d’ailleurs au cours de la dernière que papa trouva la fin de son existence utilitaire. Il n’était jamais revenu et on racontait d’étranges histoires sur ce qui s’était passé à bord de son vaisseau pour expliquer ce qui n’aurait jamais dû se passer. Je frissonnais dans ma sueur. La femme, qui était peut-être la Femme, me caressa la joue pour activer le processus de la mémoire-habitude. Une minute plus tard, je fumais une cigarette avec le Chef de service qui s’excusait pour le Directeur qui était retenu ailleurs par le Devoir. Je comprenais que j’étais papapa.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, croassa le Chef. Le voyage s’est bien passé ? On m’a parlé d’un tir de barrage…

— Rien à côté de ce que je vais morfler…

 

De la fenêtre, on voyait les pals soigneusement alignés, n’entendant que la rumeur de la foule mue par un tapis mécanique déployé à grande vitesse. Des hommes nus s’efforçaient d’atteindre les sommets de ces espèces de mâts de Cocagne, levant un bras droit au bout duquel la main ne trouvait pas ce qu’elle cherchait, mais arrivés à proximité des jambes, parfois même du cul, ils rencontraient le sang qui agissait comme le savon et ils redescendaient, piteux et grognant, subissant alors les moqueries de ceux qui ne faisaient que passer en attendant de tirer le gros lot. Mais en y regardant de plus près, on pouvait voir que les créatures qui tentaient de grimper le long de la pique qui crevait DOC à l’endroit du cul, ces créatures n’étaient pas des hommes, pas même de petits morveux pleins de hargne, — c’étaient des fillettes joyeusement haineuses qui s’entredéchiraient dans les coagulations prometteuses qu’un peu de merde rendait aussi dangereuses que le sperme dont elles raffolaient sans scrupules. Ce spectacle était à vomir.

— Votre papa aussi avait une Imagination Sans Fil, me dit le Chef. Nous supposons encore qu’elle ne fut pas pour rien dans sa disparition corps, vaisseau et âme. Il était seul et prétendait le contraire. Cela ne lui était jamais arrivé. Il avait toujours résisté à la tentation d’inventer l’autre pour ne pas être seul. Raison pour laquelle nous l’avions choisi. C’était une mission… cruciale pour la sécurité de notre pays. Un peu comme celle que vous accomplissez en ce moment tout aussi… déterminant.

— Nous comprenons votre nervosité, ajouta la Femme.

Elle ferma la fenêtre sans me demander mon avis, mais avais-je vraiment besoin ou envie d’assister à l’agonie de DOC que les fillettes n’avaient aucune chance d’atteindre ? J’examinai les coussins d’un fauteuil.

— Vous pouvez séjourner ici tant que vos désirs y seront satisfaits, dit le Chef. Madame vous accompagnera.

La Femme approuva cette sage décision, m’assurant qu’elle ne me laisserait pas seul une seconde et que je pouvais me fier à son jugement. Je déclarai en être honoré alors que l’impatience me donnait l’aspect d’un poisson frétillant dans un bocal destiné à l’amour. Le Chef me tendit un verre vert. Je le remerciai scié.

— Votre papa ne reviendra pas, mais il est resté dans nos mémoires, dit-il en buvant dans un autre verre vert. Vous avez vu la statue ? J’aime ce poing dans les étoiles. Nous ne procédons jamais autrement.

Il montra ses dents pour menacer le futur de ses enfants et de ceux des autres en même temps. Je m’inquiétais pas pour la marchandise, à peine curieux de savoir ce qu’elle représentait pour ce peuple ennemi que mon père avait servi au détriment de sa race. Et je mangeai aussi beaucoup pour éviter de critiquer ce qui après tout ne me regardait plus. J’avais pas connu mon papa, seulement sa théorie, ce qui m’avait pas empêché d’être heureux comme un oursin en période d’orgasme.

— Vous ne voulez vraiment pas savoir ? me questionnait le Chef entre deux gorgées qui me brûlaient la gorge.

Il avait l’air d’attendre, comme si la mission qu’on lui avait confiée consistait à me prendre en flagrant délit de curiosité.

— Vous avez eu froid à Shad City ? demanda la femme. Nous bombardons le centre-ville depuis ce matin, profitant d’une éclaircie provoquée par les ondes de choc des essais nucléaires coréens. Vous avez quelqu’un là-bas ?

— J’y ai la femme que j’aime et qui croit m’aimer…

— Nous avons entendu parler de cette Sally Sabat. Elle aussi est la fille de Joe Cicada, votre papa.

— Vous devez être mal renseigné, m’dame ! Elle a pas eu une enfance heureuse. Et puis papa a pas eu d’autres enfants, pas même des bâtards qui expliqueraient leur enfance malheureuse par l’absence du père et les secrets bien gardés de la mère.

— Sally Sabat est votre demi-sœur, dit le Chef. Elle est venue jusqu’ici pour nous le prouver !

— Alors comment vous expliquez qu’elle est MA femme ?

Zavaient pas vraiment envie de discuter, ces hôtes que mon ennemi soumettait à ma lucidité automnale. Mais je venais de poser la mauvaise question et le pal me chatouillait l’anus comme un archet la cinquième corde. Le Chef me jeta un regard de compassion que la Femme se refusait visiblement à partager avec lui. Leurs missions respectives ne se rejoignaient qu’en dehors de toute perspective jubilatoire. Le pal se retira lentement, communiquant des vibrations sans doute relatives à l’attente, à la hâte peut-être.

 

— Chaque vendredi, expliqua le Chef, nous nous rendons au pied de la statue de votre papa pour méditer sur l’Histoire dans laquelle il est entré parce que vous voulons qu’il en soit ainsi. Vous avez été héros vous-même, mais ça n’a pas tenu, n’est-ce pas ? Il a manqué à votre aventure cette infime différence qui sépare le personnage du quidam. Vous avez confondu le chant des mots avec le sens des termes. Nous en sommes tous là, rassurez-vous.

Il devenait prolixe, le Chef, en l’absence de son Directeur, mais que faire si les hasards d’un agenda exerçaient sur lui des pressions autrement créatives que les moments précis de l’exécution des tâches ? Je comprenais aussi ces prérogatives.

— Il faudra nous expliquer aussi ce qui vous a déterminé à occuper un emploi à la Compagnie des Ôs, dit la Femme.

— Il ne s’agit pas de détermination, Madame. Seul le besoin…

— Nous connaissons les fragilités du système de retraite, mais cela explique-t-il votre décision de poursuivre le délinquant, voire l’escroc ?

— À vrai dire, c’est pour moi le seul moyen de ne pas quitter celle que j’aime d’une semelle…

— Vous m’en voyez flattée, dit la Femme.

— Elle veut dire que votre attachement au genre féminin l’honore et la satisfait, ajouta le Chef.

— C’est pas ce que j’ai voulu dire !

— Qu’est-ce que vous disiez, mon cher John, que nous avons compris de travers ? Devrais-je dire de traviole pour être parfaitement compris de vos lecteurs ?

Le pal recommençait à titiller mon envie de chier. J’crois même que j’gargouillais. En présence d’une femme qui pourrait être la vôtre uniquement parce que c’est une femme, c’était pas folichon comme défense contradictoire, je l’avouais sans honte à mes détracteurs.

— N’exagérez rien, gloussa le Chef dont les yeux clignotaient à la recherche de l’approbation que la Femme hésitait à lui accorder sans doute parce qu’elle ne comprenait que la moitié de ce que je disais.

— Vous serez empalé de toute façon, dit-elle. C’est une blague ! s’écria-t-elle aussitôt parce que je pâlissais.

— J’ai toujours apprécié votre humour, Frank ! caquetait le Chef.

— Moi c’est Joe… j’veux dire : John !

— Ah ! Oui… John. Vous ne trahissez personne en nous servant. Vous le savez ?

— J’vais reprendre un peu de cette sauce si ça vous fait rien d’me servir… patron.

— Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Il riait de bon cœur, le Chef qui n’attendait plus rien de son Directeur. Et la Femme, encore liée au chien par un attelage pimpant et pimponnant, buvait sans retenue dans mon verre vert. Un messager interrompit son rire. Il apportait des nouvelles de Shad City dont le bouclier antimissile fonctionnait à merveille.

— À merveille ? s’étonna le Chef.

— À merveille pour eux, Chef ! Pour nous, c’est… c’est…

— Rompez !

Le Chef froissa le message avec une lenteur qui témoignait de la précision et de la puissance dont il désirait porter les coups à ses ennemis au nom de je ne savais quel peuple que papa servait encore peut-être sans le vouloir. J’en étais la preuve flagrante.

— Vous allez devoir retourner à Shad City pour corriger les données, dit la Femme qui interrogeait un calculateur mobile incrusté dans le museau de son chien.

Je m’étonnai. Je protestai même !

— À Shad City, on fusille, Madame ! Je l’ai vu de mes propres yeux.

Elle éclata de rire, montrant sa langue bleue et l’or de ses dents.

— Elle s’imagine que vous n’êtes pas taillé pour les trahisons, dit-elle en me proposant une cuillère de sauce bourguignonne.

— Mais j’ai trahi, Madame ! Monsieur ! Comprenez-moi ! Je l’aime, oui ! Mais pas au point de me jeter dans la gueule du loup ! Et puis, sans l’aide de DOC, je suis incapable de piloter cette merde de LT 98 !

Elle me barbouillait la gueule en riant tandis que je pensais à les trahir. Le Chef non plus n’était pas dupe de ma fidélité. Il me lécha le nez.

— On ira voir la statue de papa un autre jour, dit-il fermement. Il aimera ça, vous verrez. Un tiroir secret contient ses dernières volontés. Vous glissez la pièce dans la fente et papa se met à rêver de postérité. C’est pathétique, vous verrez.

— J’suis pas venu pour remuer le linge sale ! J’en ai rien à foutre de la légende ! J’veux même pas des explications. J’veux qu’elle les trahissent et qu’elle me rejoigne ici où on pourra vivre comme des p’tits zoiseaux en cavale. Vous n’aurez rien d’autre à faire que me l’amener, pieds et poings liés si c’est nécessaire. Je me charge du reste.

— Amener ici ce colosse d’amour et d’exigence ! Vous délirez, monsieur Cicada ! Vous êtes fou !

— Je n’délire pas ! Je n’suis pas fou ! J’ai simplement envie qu’on me foute la paix. On était sur une piste quand vous avez foutu votre bordel funèbre ! J’sais même plus où j’en suis ! Mais elle peut arranger ça si je lui demande de changer de métier !

— C’est impossible, John, dit la Femme qui me léchait aussi.

Le chien léchait. Ils léchaient tous pendant que je cherchais une solution à un faux problème. J’ouvris la fenêtre dans un élan de fureur aveugle.

— À Shad City, l’inceste n’est pas un crime contre la nature humaine, dis-je plus calmement. C’est pas l’cas ici, je sais.

— Vous savez rien, John. Vous en savez si peu que vous êtes devenu un danger pour vous-même. On peut vous aider si vous y mettez du vôtre. On a été gentils avec votre papa. Pourquoi qu’on l’serait pas avec son fiston qui lui ressemble à s’y méprendre ? Imaginez une seconde ce bonheur retrouvé ! Il vous a rendu heureux, n’est-ce pas ? Alors qu’elle vous mine. Et vous savez pourquoi elle vous mine ?

— Parce qu’elle sait.

— Bingo !

On pouvait brancher un micro au pied de chaque pal. Ça coûtait cinq sous. On avait toujours cinq sous dans la poche. On n’avait rien d’autre que ces cinq sous et ça nous rendait heureux de savoir qu’il arriverait jamais rien d’autre.

 

« Vous en avez de la chance, John ! C’est aujourd’hui la Saint-Joseph-Cicada, qui est aussi le jour de Saint-Basile-le-Grand. Le peuple sera content d’apercevoir le digne fils de son père. Habillez-vous et descendez déjeuner avec nous. Nous vous attendons dans le Salon Préparatoire à l’Ambition Politique. Vous y admirerez notre esthétique néobaroque et pourrez consulter les États Moraux de l’Entreprise Libérale. Croissants chauds et jambon de Parme ! Nous buvons aussi du Lambrusco dans de petits verres dorés à l’or fin par des Palestiniens arabes. Prenez vos gants pour la cérémonie. Et la canne que le Musée Joseph Cicada accepte de nous prêter pour l’occasion. Vous avez aussi de la famille ici, bien qu’uniquement constituée de cousins trop lointains pour prétendre à l’héritage selon nos lois. Vive la New Palestine, mon cher John. Vous y êtes le bienvenu. Et vous le savez. Ne me dites pas le contraire. Nous saurons effacer de vos pratiques cette haine conjuguée de l’Arabe et du Juif. Vive l’Iran ! Gloire à Jélah ! Et merci au Dalaï-Lama !

— Gloire à Jélah ! »

Ça pouvait être le deuxième jour, le lendemain de mon arrivée en Palestine. À peine réveillé, j’eus pourtant le sentiment que j’avais dormi longtemps, beaucoup plus longtemps que me le laissait entendre cette douce matinée d’hiver. Après les discours, on m’invita à pisser dans un bocal qu’une vestale s’empressa d’emporter. Comme je la regardais s’éloigner dans ses voiles, le Chef m’adressa ce compliment et m’offrit une brosse à dents et un flacon d’eau de toilette. Je dévissai le bouchon, comme on fait quand on reçoit un présent, et portai mes narines sur le goulot. Ça sentait la pisse.

— Avec un soupçon de purin, précisa le Chef.

Il me montra comment se servir du bouchon vaporisateur. La fleur vaporisée se redressa. Clin d’œil. J’allais être très sollicité aujourd’hui et les femmes ne seraient pas les dernières à montrer leurs curiosités.

— Je vous laisse, John ! Le devoir m’appelle ailleurs, mais je serai à vos côtés dans les grands moments de la Célébration.

 

Ça m’soulageait pas vraiment. De quoi m’plaignais-je ? Je jetai un regard incrédule à la fenêtre. La rue se réveillait à peine. Quelques véhicules se croisaient dans l’indifférence et l’habitude sans doute aussi. De rares passants se pressaient, levant la tête pour observer d’un air inquiet les enseignes qui grésillaient en s’éteignant lentement. Je crus apercevoir le ciel dans l’agrégation des édifices, voyant d’autres fenêtres, mais sans les distinguer des panneaux publicitaires et des antennes de communication. Les façades portaient les traces immondes d’une pollution totale des éléments et des ensembles. La statue de papa se reflétait dans des angles impossibles à définir logiquement ou tout simplement par la force. La fleur aspergée retomba dans le rayon de soleil qui portait son ombre très loin sur le guéridon où elle côtoyait le miroir dont j’allais me servir pour exister encore. J’avais un intense besoin de corriger ma courbe prospective. J’ouvris un tiroir et ne fus pas surpris d’y trouver une ampoule de fombre diluée dans du machaquito.

— Vous n’en aurez pas d’autres, dit une voix. Ne commencez pas par là, John. La journée va être longue.

— Je vous ferai chanter !

La voix se mit à rire, mais comme si elle m’aimait, comme si je n’avais aucune raison d’en douter, et je me vis dans le miroir, brossant ma tignasse saturée de vert-de-gris, l’œil tournoyant dans les giclées infinitésimales du sang, la main gantée de noir alors qu’on me conseillait le blanc comme couleur du deuil et de l’hommage.

— Vous avez une minute de retard sur l’horaire prévu, John ! Rattrapons-la maintenant qu’il en est encore temps. Laissez-vous faire.

— Il se passe quelque chose au niveau du canal hyaloïdien ! J’air reconnu cette douleur toute la nuit, mais autre chose m’empêchait de me réveiller et mon esprit s’est embrouillé comme chaque fois que je suis la proie d’une contradiction phénoménale.

— C’était un cauchemar, John ! Votre rétine se porte bien, aussi bien que c’est possible pour un homme de votre âge. Vous avez essayé votre Urinospay ?

— Sur une fleur…

Je cherchai la fleur…

— Celle-là !

— N’essayez jamais sur les fleurs !

— C’est pas moi qui… !

J’étais prêt, presque méconnaissable dans le miroir. Je m’adressai un sourire. Quelqu’un fouillait mes poches.

— Le spay dans la poche de droite et l’ampoule dans la gauche. N’oubliez pas, John ! Et ne confondez pas. Vous avez la liste des circonstances ? Vous savez vous en servir. Ne touchez pas aux fils ni aux antennes. Une circonstance donnée correspondant selon le cas à une vaporisation urinotemporaire ou à un cristal d’anis associé à son grain de fombre. Vous êtes équipé pour traverser le Monde sans problème ! Allez ! Poussez-vous ! Trip trip trip !

Je descendis l’escalier. Un domestique en tenue de soirée me confia qu’il manquait d’enthousiasme chaque 2 janvier.

— Je ne devrais pas dire ça à Monsieur qui est le fils du saint du jour. Mais j’en ai gros sur la patate. Monsieur comprendra vite que je ne suis pas fait pour le servir.

— J’ai jamais eu d’domestique. J’suppose que j’peux m’en passer.

— Monsieur dit ça parce qu’il ne sait pas…

L’homme qui me parlait et se confiait peut-être à moi en même temps était plié comme une chaise. Il m’arrivait donc au coude qu’il tenait d’une main ferme.

— Monsieur me suivra sans contester mes choix ?

Nous atteignîmes les tapis du rez-de-chaussée qui formaient une série d’embûches inévitables. Je croisais des dames en habit, fraîches comme des fonds de bières et caquetant en me désignant.

— Vous êtes en quelque sorte la star du jour, Monsieur. Nous allons entrer dans le salon. Vous connaissez le Salon ?

— … ?

— Au moins de réputation. C’est ici que Monsieur votre père signa son dernier contrat avec nous.

— Nous ?

— Il ne pouvait en être autrement à cette époque. Les choses ont bien changé ! Voyez ce qu’ils ont fait de moi !

 

Une chaise pliante qui n’invitait pas à la pause. Il se déplia un peu pour ouvrir la porte à deux battants. Le Salon était plein à craquer. Les visages pivotèrent pour me toiser. J’agitai un gant pour m’inviter, mais le domestique se mit à gueuler dans l’hygiaphone qui nous séparait des convives ; un détail qui avait échappé à mon attention crispée comme un mollusque qu’on vient d’effleurer avec l’acier d’une lame.

— Détendez-vous, bordel ! grogna le domestique. La porte va s’ouvrir !

Les p’tits trous de l’hygiaphone s’élevèrent rapidement. Je les suivis du regard jusqu’à la hauteur du rideau qui surplombait le devant de la scène. Un projecteur sonda mon apparence, hésitant entre la ressemblance évidente et le caractère ignoble de mes mauvaises habitudes. Je souriais sous l’effet de la caféine injectée dans les dents. Une dame en habit vert me tendit une tasse de thé, me demandant si je souhaitais le sucrer.

— Ce n’est pas une dame, Monsieur ! Elle vous sert. Dites oui ou non et passez votre chemin. Nous allons nous poster là !

Je frôlai la chair tétanisée de la bonne qui m’sucra au passage. Ah ! J’étais pas fier. Le domestique, toujours plié et me tenant le coude dans sa pince achetée au rabais dans un surplus militaire, me plia dans un strapontin en bois vernis avec la queue. Y avait même pas d’dossier ! Et pas moyen de se plaindre au-delà du gémissement intime ! Ah ! J’étais heureux comme un saucisson prêt à déguster.

— Vous la fermez et vous écoutez, dit le larbin.

Il plaisantait pas. Je pinçais un croissant brûlant, m’ébouillantant la bouche avec le thé qui fumait comme du foin à la campagne. Il se contenta de se redresser encore et de croiser ses mains sur sa bedaine en forme de poire.

— Vous prendrez bien un peu de jambon ? recommença la bonne.

— Dites oui ! grogna le domestique qui badinait toujours pas.

— Oui !

Elle m’enfila une tranche acide entre deux gorgées qui réduisirent ma langue à la lavette par laquelle j’avais commencé il y avait tellement de lurettes que ça m’donnait des idées d’suicide.

— Dites c’est bon.

— C’est mon !

Il avait l’air satisfait, le larbin. Son sourire dégoulinait pour me mouiller. Il décroisa un moment ses mains pour rajuster mon nœud papillon. Il était fier de moi et ne s’en cachait pas.

— Ça va commencer ! jubila-t-il.

Une chaise s’approcha, giclant l’huile de ses moyeux. Elle me toucha les guiboles. Ses engrenages sifflaient derrière une première couche de grésillements électroniques.

— Posez votre cul là-dessus ! dit le larbin sans desserrer les dents.

— Encore du thé ? dit la bonne. Il en reste…

 

Le strapontin avait réveillé de vieilles douleurs. La bouche gonflée et le cul dilaté, je m’arcboutai pour atteindre la chaise qui corrigeait automatiquement sa position. Je la remerciai en m’y retrouvant un peu de travers, l’habit froissé et le jambon sur la langue.

— Vous êtes un maître comme nous en rêvons ! lança le larbin qui projeta en même temps une larme à l’œil qui acidifia douloureusement ma lèvre inférieure.

La bonne avait aidé à la poussée. Elle trépignait en voyant que j’allais atteindre mon but. À l’intérieur de la chaise, l’électromécanique était soumise à des contraintes résiduelles. Encore un effort et, tout barbouillé de thé et de jambon, je me retrouvais aux commandes d’un vaisseau factice débarrassé de sa tourelle. Un micro traversa ma langue. Je mis la main à la poche.

— NON ! gueula la voix du Chef.

Je palpai le corps infini de l’ampoule contenant la fombre liquéfiée à l’anis.

— NON ! Ce n’est pas celui qu’on attendait, continua le Chef qui remplaçait le Directeur en vadrouille. NON ! Ce n’est pas le fils EXACT de notre saint du jour.

On me regardait comme si j’avais fait du mal et que j’allais être noté en dessous de zéro, dans le froid polaire des mobiles inavouables sans tortures préalables. J’acceptais le thé brûlant comme prolégomènes à la mort promise.

— CE John Cicada est un remplaçant !

Cri de la foule amplifié par une nouvelle génération de transistors utilisant les bienfaits du kolokium 104. Mais, continua le Chef

— c’est un honnête homme. Regardez-le ! Il est absolument dénué de mauvaises intentions à notre égard. Il ne contient aucun armement dissimulé derrière sa gentillesse apparente.

Rengorgement et petite démangeaison anale.

— Nous ne lui ferons pas de mal. Il a accompli sa mission aussi bien que John Cicada l’aurait fait, trahissant son pays d’adoption, mais soucieux de ne pas insulter ses origines ni la supériorité incontestable du père sur sa descendance aléatoire.

Regard condescendant. J’enlevai mes gants. Mes mains caressaient des commandes d’acier déconnectées. Le réseau crachotait à proximité.

— Nous serons bienveillants avec cet homme, psalmodia le Chef. John ! Lève-toi !

La chaise s’éleva, déchirant ma surface devenue insensible, mais je communiquais toujours avec mon cerveau. Étais-je de chair et d’os comme le prétendait le Chef ? J’avais pas accès à ce genre d’information.

— Qui vous dit que c’est pas John Cicada ?

Une voix venait de s’élever. Je tournai douloureusement la tête dans sa direction. Sally Sabat rouspétait sans ménager ses contradicteurs. Sally Sabat ou son remplaçant pris au piège de la Palestine. Je poussai un cri d’amour, caressant le flacon qui se dilatait d’avance.

— Ma Sally !

— Faites-le taire ! La réparation est provisoire !

 

Avec quoi ils m’avaient colmaté ? Un pal atteignit mon diaphragme. Je suffoquais. Ils avaient couplé la chimie et les effets électrostatiques. J’en bavais, incapable de trouver le premier mot de ma protestation aux bourreaux.

— S’il y a quelqu’un ici qui peut reconnaître John Cicada, c’est moi !

— Qu’est-ce qui vous y autorise ?

— Je suis Sally Sabat, la femme couillarde qui a mis le Monde à feu et à sang suite à une erreur de manipulation de la Substance Originale. Je sais de quoi je parle. Ah ! Si le Directeur était là !

— Mais il n’est pas là, Madame, et je le remplace !

Je croyais rêver. Entre remplaçants, on se comprenait pas. Alors entre hommes ! Je tentai une dernière hypothèse. Et si j’étais une erreur humaine ?

— Déconnez pas, John ! Le moment est mal choisi.

Je m’parlais ! Et je raisonnais pas ! J’avais du sang sur les mains et j’arrivais pas à me rappeler ces circonstances. Je demandais pitié à des ignorants, des chômeurs, des SLS, des gosses sans avenir professionnel. Je m’adressais à la racaille en retour, à des pinces-sans-loi, des rêveurs atténués, de la merde en bâtons d’écriture, des bois-sans-moi, des pétés de l’égalité, des inconnus à la ripaille, des inutiles conscrits pour le meilleur et pour le pire ! Je m’sentais plus tellement j’avais de choses à dire. Sally Sabat fendit la foule sans ménagement.

— T’as au moins un avantage, John Cicadax…

On ajoutait un x pour désigner les remplaçants, mais j’étais peut-être xx ou xxx ou x2… — qu’est-ce qu’elle en savait, elle qui savait tout ce qu’on pouvait savoir sur l’état de la connaissance scientifique du moment ?

— Tu possèdes le plus bel engin intergalactique que j’ai jamais observé à la surface de ce Monde.

— Sans tourelle, ça va être difficile, mamourx…

— On s’passera d’tourelle ! Avale tout d’un coup, sans scrupules !

J’avais jamais essayé ce truc. Mais elle connaissait la chimie et pouvait pas m’envoyer en enfer sans m’prévenir. Je versais le contenu de l’ampoule dans le flacon sans provoquer de fusion. Ça chauffait même pas !

— Mais ça va r’froidir si tu t’grouilles pas !

Je m’grouillai. Comme ça, à vide, j’pouvais pas calculer le temps de réaction.

— C’est papa qui va être déçu, dit quelqu’un.

 

La foule se dispersait pour atteindre le buffet installé en marge du dispositif politique. J’étais cloué à l’acier qui m’empalait et Sally Sabat actionnait la pompe à hélium qui m’gonflait. Pendant ce temps, le Chef informait le Directeur par l’intermédiaire de la Secrétaire du Directeur. Elle avait son mot à dire et ça l’rendait dangereux à distance.

— On va s’casser d’ce mauvais pays qui sent le prépuce, dit Sally Sabat. C’est pas comme d’se couper les ongles, tu comprends ?

J’étais coupé, moi ?

— Seulement du Monde qu’est pas au mieux d’sa forme, mon choubiniou. Non mais regarde-les, ces ancêtres de la guerre larvée ! On est bien différent toi et moi, allez !

— Mais je suis pas le bon ! Je remplace…

— Tu remplaces bien. Et tout pour moi ! J’demande pas plus à la Science. J’promets d’en rester là.

— Tu promets rien, mamourx. T’est trop belle pour moi !

— J’ai jamais été aussi belle, crois-moi ! Et j’suis plus toute jeune, si t’y vois pas d’inconvénient.

Elle était l’acier qui projetait la réalité sur les murs. Ah ! C’que j’étais heureux de m’être réveillé ce matin !

 

Faut dire que j’me réveille pas tous les matins d’aussi bonne humeur. Ce que vous lisez est écrit par un remplaçant. Sally Sabat n’expliquait pas non plus sa présence dans le camp ennemi, m’affirmant que la Sally Sabat que j’avais connue était un remplaçant avec qui elle était de mèche pour des raisons familiales tellement obscures que je ne compris rien à son discours devant la coiffeuse.

— Toi, au moins, dit-elle en lissant sa frange avec un produit contaminant, tu sais c’que t’as à dire ! Ah ! Ils te chouchoutent, nos émules ! Et puis t’as un papa et une statue commémorative. J’ai rien, moi, si j’compte bien.

Elle vaporisait en même temps des senteurs printanières que le courant d’air portait vers la fenêtre entrouverte. Un peigne doré surmontait une ébauche de chignon. Je pouvais la voir se voir dans le miroir, impérative et soupçonneuse.

— Tu l’connais, ton discours ?

— J’y ai travaillé toute la nuit.

— T’as changé des choses ! Y vont pas aimer ça !

— J’ai rien changé. J’ai appris par cœur pour pas vomir. Je m’sens toujours pas capable de dire autant de conneries à propos de papa.

— Mon pôv’ biniou ! T’as vraiment pas d’la veine.

Elle me regardait la voir, travaillant le sourire pour maintenir ma bonne humeur à la hauteur de son attente. Mais qu’attendait-elle d’un remplaçant qui débitait des sornettes pour pas se démasquer en public. Que savait-elle de moi ? Je veux dire : de lui. De cette multiplication par zéro.

— Tu d’vrais pas penser en présence de la femme de ta vie, ma Johnnie. Ça m’rend triste et dangereuse. Mais pourquoi j’te dis ça !

Le peigne retenait une broussaille nouée sur le sommet du crâne. Les gouttelettes se figeaient sans maintenir la forme que ses mains s’efforçaient de donner au chignon. Elle bataillait contre son aspect, comme le faisaient toujours négligemment les modèles originaux. Car elle n’était que cela : le modèle réduit à l’oisiveté et au péché. Elle était encore nue, bras en l’air et courbant l’échine qu’elle me proposait d’utiliser comme appui si l’encens des cérémonies me rendait perméable aux influences des rites.

— C’est une longue journée, dit-elle. Mais les enfants adorent ça.

 

Je pouvais savoir qu’elle avait contribué au Repeuplement Contre l’Émergence, sans doute avec cette passion sans marge qui avait toujours caractérisé ses sorties dans le Monde, mais comment imaginer ce qui n’est pas concevable ? Elle se leva après avoir pivoté sur le tabouret qui ne la contenait pas. Instantanément, un voile redescendit sur elle, l’enveloppant de ce mystère qui n’expliquait pas sa beauté.

— Tu devrais t’habiller aussi, me dit-elle. À Shad City… commença-t-elle.

Elle effaça une larme sur mon visage, élevant la bouteille verte qui contenait mes reflets. J’acceptai un petit verre malgré les consignes. Pas d’alcool ni de sexe avant un discours inaugural. Je montrai mes seins à la fenêtre, fourrant ma queue dans le radiateur tandis qu’elle orientait ma tête dans le sens du verre déjà à moitié bu.

— C’est c’qui f’ra la différence avec les autres années, dit-elle. Cette inscription au burin te donne un sens, Johnnie. Johnnie fille de papa Joe. Ils en espéraient pas tant ! On lèvera nos verres à tes rêves, Johnnie. MA Johnnie ! Ah ! C’que j’t’aime, ma fifille !

 

Ce que vous lisez est écrit par un remplaçant. Le soleil illuminait l’incalculable abîme des façades. Au loin, le Champ-de-Mars était une étroite bande verticale chamarrée en bas et grise en touchant le ciel. On devinait un soleil oblique aux rayons facilement détournés de leur destination. Un soleil qui ne servait plus aux plantes ni à la chair. Mon cœur battait la chamade. Si je m’habillais en fille, qu’est-ce que je changeais au discours ? Sally Sabat refusait de penser si les conditions n’étaient pas réunies selon l’ordre précis de leurs valeurs empiriques. Les remplaçants n’enfantent pas dans la douleur. Elle commença à coiffer mon intense chevelure héritée du héros inexplicable autrement que par le sacrifice de sa chair.

— Détends-toi, chérie, roucoulait-elle.

Le peigne étincelait. J’en avais l’eau à la bouche. Sally Sabat pensa d’abord à une queue de cheval, puis son esprit vit apparaître un garçon qui me ressemblait et elle parut satisfaite de renoncer au cheval pour l’aile d’un oiseau qui tombait canaillement sur mon épaule.

— T’es vraiment chou ! dit-elle au paroxysme d’une joie qu’elle me communiquait dans le cadre d’un programme imposé à son désir.

J’avais été chou avant de sombrer dans le remplacement. Personne ne m’avait condamné. J’avais subi une série logique sans jamais chercher à en briser les conséquences existentielles. Ça n’arrivait qu’à moi, d’après ce que je pensais, alors que John Cicada avait eu une enfance heureuse, ne commençant l’expérience de la douleur que dix ans et plus après la coloration définitive du premier poil pubien.

— T’es ma fifille et j’vais t’faire belle !

Je sentais comme elle, comme un fruit ouvert qui coule sur la nappe, entre l’eau claire du cristal et la ligne de fuite d’une main impatiente d’accompagner la plus incroyable des confessions. Elle pouvait pas m’abandonner à un destin national. Pas elle !

— T’aimeras te voir, fifille ! T’aimeras te regarder comme personne te voit. On est des espèces d’hommes toi et moi !

 

Pendant ce temps, la rue se remplissait au fil des bennes chargées des éléments de la décoration qui allait conditionner les visions de la plus longue journée de l’année. Un éclairage additionnel fouillait l’ombre laissée à l’aventure par le soleil. On répandait aussi les premières senteurs du mimosa dont les éclatements étaient aussitôt suivis d’applaudissements interminables. Mes seins devenaient lourds et le métal m’enserrait comme suite à une sclérose en plaques. Maintenant, elle modelait l’échine qui me porterait aux nues.

— Pas un bouton ! Pas une fissure ! Rien qui rappelle la chair. T’es vraiment parfaite, fifille ! Personne te reprochera rien.

— J’ai demandé un play-back, mais ils ont refusé.

— Y t’refuseront rien maintenant ! Tu peux me faire confiance, fifille ! T’est belle que c’en est presque une offense à la beauté !

Un domestique entra, portant un habit soyeux sur son avant-bras.

— La robe de Mademoiselle est détachée, couina-t-il. J’espère que Madame sera satisfaite. Il y a encore une petite odeur, mais rien de perceptible pour le gogo.

Il avançait sur la pointe des pieds pour pas abîmer le tapis. La robe sentait un peu, mais quoi ? Sally Sabat renifla moins discrètement, grognant comme un chien qui défend sa gamelle.

— Le gogo est au pouvoir, Muescas. Ne l’oubliez pas.

C’était Muescas et j’l’avais reconnu ! Salut Muescas ! Je suis…

— Mademoiselle est ravissante, bava-t-il dans la main qui lui donnait à manger. C’est papa qui va être content. Il adorait les petites filles qu’il trouvait à la fois perverses et lucides, mais le destin n’a pas voulu du garçon que vous étiez et il est mort très malheureux malgré l’excitation du voyage expérimental. Comment allez-vous, John ? Je suis radieux de vous revoir.

— Cassez-vous, Muescas ! Vous allez la troubler et elle ne saura plus son discours. Que pensez-vous de la queue ?

— On dirait une aile, Madame.

— C’est tout l’effet que j’escomptais !

 

Sans les pieds, j’avais l’air d’une fille. Le Prinz serait content. On allait me présenter au Prinz et j’avais de grands pieds martyrisés par l’usage ! Heureusement, la bouche était pulpeuse à souhait, presque juteuse. Le Prinz adorait l’humidité sucrée, selon ce qu’on savait de ses coutumes. Muescas étirait des rubans élastiques destinés à mon chignon. Il aimait lui aussi la fraîcheur et regrettait que tout s’achève par l’acné. Sally Sabat ponctuait ces aveux par de légers coups de brosse qui atteignaient le larbin où il ne s’attendait pas à rencontrer la douleur aiguë du jugement. Mais il ne tarissait pas de concupiscence si on lui en donnait l’occasion.

— Ce sera un discours d’un genre nouveau, déclarai-je comme si j’étais en mesure d’en apprécier la nouveauté et le genre.

— J’en savoure déjà les applaudissements et les bis !

Elle était aux anges, peaufinant le détail jusqu’à l’exagération. Si elle continuait dans ce sens, j’aurais des airs si connus qu’on me confondrait avec toutes les gloires de la beauté féminine. Et il n’en manquait pas, si j’étais bien informé, comme l’est toute femme qui se respecte pour ne pas passer pour une idiote.

— Mais qu’est-ce que vous avez dans les poches, Mademoiselle ! s’écria soudain le larbin qui refusait de s’appeler Muescas si je mentais.

— Ma foi ! s’étonna Sally Sabat, c’est de la D !

— De la D quoi ? jouai-je dans le même registre, mais un ton en dessous pour rester crédible.

— De la D ? Poufiasse ! Ah ! Ma fifille est une catin !

La brosse m’arracha un cri. Nous dinguâmes aux pieds du larbin qui sautillait pour pas se brûler. J’étais cuit.

— Pas de D chez moi, fifille ! gueulait ma maman.

— Pas de D ?

— Pas de Destruction, fifille ! Ah ! Moi qui t’ai construite pour le plaisir ! Et toi qui… qui… Ah !

Muescas avait reculé vers la porte, mais il s’était pris le pied dans le tapis, luttant pour ne pas rester. Sally Sabat me fit entrer de force dans la robe aux poches vidées. L’ampoule et le flacon étaient tranquillement posés sur la coiffeuse à proximité de la poire d’angoisse qu’on me destinait. Ma queue oscillait doucement entre les gouttes qui giclaient du vaporisateur. Sally Sabat me forçait à inhaler le contenu de l’ampoule. Elle prétendait me donner une leçon pour protéger le discours.

— Pas de D quand tu es une fille, compris ? Tu f’ras c’que tu voudras quand tu seras un garçon, ce qui arrivera si Jélah le veut ou si son papa ne peut pas faire autrement. Ce que je lis est écrit par un remplaçant.

— M’dame ! J’peux pas vous aider car je suis retenu par un tapis commandé à distance par les serviteurs du système. Veuillez interrompre l’émission qui n’a plus de sens. Revenez parmi nous !

Je cherchais le bouton sans espérer le trouver. Sally Sabat me retenait par les épaules, pesant de tout son poids pour me réduire à l’immobilité de la douleur acceptée. Ma queue la pénétra. Elle se cabra comme l’animale qu’elle était. Je connaissais la procédure en cas de conflit perdu d’avance avec un modèle original lui-même issu de la fornication et du dosage extrême. Muescas gueulait parce que ses orteils ne répondaient plus sur la fréquence du devoir accompli. J’éjaculai sans plaisir, provoquant un retournement de situation en ma faveur. Sitôt debout, je sonnai la valetaille.

— J’suis pas venu de mon plein gré, criai-je à la fenêtre. Je veux vivre nu !

Je fus alors happé par la réalité sommaire qui justifiait le peu de respect qu’on accordait encore à ma crédibilité.

— Vous serez la fille qu’on vous demande d’être, dit le personnage qui se dressait devant moi en habit de fête.

Il s’inclina.

— Je suis le Directeur des Bureaux de Vérification des Genres, dit-il en me tendant une main secourable. Vous n’auriez pas dû avaler cette cochonnerie. Nous allons vous faire vomir, ce qui est douloureux comme la gésine, puis nous reprendrons le discours où les circonstances l’ont laissé, ce qui augmente la douleur.

Il communiquait dans la joie et j’étais pas foutu de comprendre que c’était pour mon bien. Ma langue léchait les résidus. J’arrivais pas à me calmer. Ils avaient enchaîné Sally Sabat au miroir qui doublait son importance et j’étais encore dégoulinant de passion. Muescas resserrait les liens sans trouver aucune limite à son effort. Il en était dérouté.

— Êtes-vous prêt ? demanda le Directeur.

— J’suis prête. J’ai jamais été aussi prête du but !

— Vous avez aimé le jambon de Parme ?

— J’en bave encore, Sire !

Il parut satisfait. J’connaissais la chanson. On vous pose une question anodine et vous tombez dans le piège parce que vous pensez qu’elle contenait autre chose d’autrement révélateur de vos problèmes sentimentaux. Je leur renvoyais ma salive comme si j’en connaissais pas l’usage thérapeutique.

— Vous vous sentez bien maintenant qu’elle ne peut plus vous imposer sa volonté ?

C’était moins anodin comme question annexe, mais ça m’inspirait toujours pas. Je devais avoir l’air d’un idiot qui se demande pourquoi son papa lui ressemble et qui trouve pas la réponse dans la bouche de sa maman. C’était exactement ce qui venait de se passer et j’en étais pas fier. Dehors, les capsules étaient accueillies par des cris de joie. On arrivait de tout l’Univers pour reconnaître les mérites de mon papa. J’en étais même pas fier. J’étais fier de rien. J’avais même plus envie de prononcer un discours et d’apprécier mon nom gravé dans la pierre avec des lettres d’or. Surtout que tous les bâtards de papa étaient au rendez-vous. On me pencha à la fenêtre pour que j’apprécie. La rue ne tenait plus en place. Les sémaphores ne répondaient plus, mais on avait l’habitude des aléas et on se reconnaissait à des signes douteux qui sentaient la pisse de chat.

— Zêtes fier maintenant, John ?

— Comme une gamine qu’on a regardée sans la toucher, Sire !

On descendit. Le hall était bondé.

— On ne parle que de vous, John. Vous êtes la star !

J’brillais pas en dessous, mais ils savaient sauver les apparences. On me lança des grains de riz pour ajouter à la confusion. Le sas était immobilisé par les vieux qui étaient venus pour bouffer et qui revenaient sur leurs pas, bourrés d’incertitudes et d’idées noires. On les ménageait pour éviter le collapsus des issues de secours. Ça m’donnait le temps de réfléchir sans céder à la douleur. Muescas n’arrêtait pas d’arranger mes plis et mes mèches, voire les joyaux de pacotille qu’on avait confiés à ma beauté de circonstance. De temps en temps, un vieillard s’élevait pour voir le Monde arriver de toutes parts. Ya des choses qui prennent de l’importance avec l’âge, par exemple les fusées qui reviennent chaque année pour témoigner de la fidélité du Monde à l’égard de la joie mise en œuvre pour étayer le bonheur d’une poignée d’hommes en larme.

— Compte tenu de votre état émotionnel, dit le Directeur qui profitait lui aussi de la pause autorisée par la sénilité, vous répéterez après moi. Ça simplifie le calcul de l’erreur probable.

— Zen ! J’adore répéter. J’penserai à autre chose.

 

Le sas se libéra d’un coup par écrasement sommaire de la masse sénile qui rejoignit les égouts. Je faillis me retrouver le cul par terre à cause d’un foie qui avait échappé au triturage des idées. Enfin, l’air vivifiant d’un hiver tenace me sortit de la buée et des particules entropiques. La foule, contrainte au mouvement linéaire qui la rapprochait du forum, apprécia mes couleurs virginales et le rouge pincé de mes joues. Un véhicule prévu pour contrer les émeutes la scinda sans ménagement. On me demanda si j’avais reçu des pouvoirs, mais j’en savais rien. J’étais pas grand-chose au fond. Ça s’voyait pas, mais j’allais pas loin non plus, sauf que j’étais un fils à papa et que je savais pas ce que ça allait me coûter. J’savais même pas ce que j’avais déjà payé pour le rester.

— Maintenant vous fermez votre gueule, John, et vous faites exactement ce qu’on vous dit. Répétez après moi… Ce que vous lisez est écrit par un remplaçant.

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