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À propos de Robert REDEKER
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 Article publié le 6 novembre 2006.

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À propos de Robert REDEKER
Patrick CINTAS

Comme la plupart, je n’avais jamais entendu parler du « philosophe » Robert REDEKER avant qu’une fatoua[1] le désigne comme victime expiatoire de la pensée philosophique. Mais j’étais, comme tout le monde, capable d’imaginer que cela devait arriver tôt ou tard à un « intellectuel » français d’« importance ». D’emblée, je signale ici que je suis signataire piétonnier de cette pétition[2] qui s’intitule justement : Contre la barbarie, le soutien à Robert REDEKER doit être sans réserve. Le « sans réserve » vise le silence ou les atermoiements de ceux dont on attend à bon droit une réponse claire à la menace : politiciens, magistrats, religieux et intellectuels. Cependant, les mots « lâcheté » et « complicité » n’ont pas été prononcés. Et je suis moins enthousiaste sur le sens à accorder à « barbarie » : ...est barbare qui croit à la barbarie[3]... C’est ainsi que tout commence et s’achève, hélas.

Depuis quelque temps déjà, en fait depuis que l’« Islam » occupe une bonne place dans le cirque médiatique, le vocabulaire doctrinal a changé :

Naguère, on faisait nettement la différence entre Islam et Religion musulmane, se référant, comme il est inévitable quand on se place d’un point de vue musulman, à la pariade Chrétienté/Christianisme[4]. De la Chrétienté, il ne reste plus que la Communauté chrétienne, d’ailleurs si partagée qu’il est presque inconvenant de parler de communauté ; groupe conviendrait mieux. Le Christianisme s’est amputé, on sait avec quelle douleur, mais celle-ci fut le plus souvent administrée à ses ennemis, de ses ambitions politiques. Le Christianisme ne règne plus.

Côté musulman, les choses sont moins claires : l’Islam et la Religion musulmane forment encore un bloc conséquent. Mais il y a des esprits « éclairés », depuis un certain temps déjà, qui souhaitent faire la différence, ce qui revient à dire que nombre de musulmans n’ont rien à voir avec l’Islam qu’on nous présente faussement comme la Communauté musulmane. Cette communauté a déjà un nom et un sens profond : c’est l’Oumma, équivalent de la Communauté chrétienne, tout aussi tourmentée par des différences dangereuses et quelquefois criminelles.

Dans ces conditions, il est fallacieux de vouloir distinguer l’Islam de l’Islamisme. C’est la même chose. Mais on est actuellement, pour des raisons politiques visant à atténuer au mieux les frictions et surtout à préserver des intérêts économiques étatiques et/ou familiaux, en recherche de nuances, de taille si possible afin que rien ne soit aussi indiscutable que ces nouvelles évidences du vrai faux. Et on en trouve. L’Islamisme serait le cas extrême de l’Islam. D’ailleurs, quand on parle d’un Islam modéré, on précise en même temps que cette « modération » n’enlève rien à ses ambitions politiques impérialistes et à son attachement à des règles de conduite dont le non-respect est un péché qu’il n’est pas si facile de réduire à la contravention, au délit et au crime sans passer soi-même pour un pécheur. Il n’y a rien en dessous de cette modération, rien qui serait comme l’abandon de tout projet de possessivité de l’homme et de son existence à des fins purement politiques et donc dans l’optique d’un assouvissement économique qui n’a rien à voir avec la foi, la croyance ni la superstition (au choix).

La philosophie est, sinon l’ennemi des religions, voire de la divinité, sa critique la moins discutable (la science manque de moyens à ce niveau de la raison). Elle peut en contester le rang qu’elle occupe dans la pensée. Ces moyens sont connus. Tous envisagent sereinement de s’en prendre à l’« incontestable » pour imposer le bon sens. Un des principes primordiaux, c’est de rejeter l’authenticité des révélations et de récuser la pertinence des rituels et des obligations. - Peut-être pour finalement y revenir. Ou s’en éloigner à tout jamais. En toute liberté d’expérience existentielle et de conclusion vitale. Les preuves par miracle, véritable offense à la pensée, relèvent de la superstition ou au mieux de la crédulité, voire de l’idiotie, du moins tant que le miracle ne laisse pas soupçonner une hypothèse prometteuse, - ce qui arrive, ne l’oublions pas. Le recours à l’imposition des faits et de leur explication est une violence perpétrée à l’endroit de l’humain, et on sait jusqu’où peut quelquefois aller cette pratique de la conviction dont la dialectique, souvent alambiquée et toujours « indiscutable », est une poétique, dans le cas le plus favorable, ou une doctrine, quand l’économie s’en mêle, une « apologie défensive[5] ».

Dans ce contexte, la confiance accordée au religieux est limitée, non pas au respect qui n’est pas obligatoire, mais à la compréhension, une sorte d’irénisme philosophique qui n’implique pas l’obéissance aux contraintes du religieux toujours très exigent, voire inquisiteur, dans ce domaine sensible des conditions de la conversation, - si le dialogue est encore possible, si la philosophie ne doit pas à l’instant user de sa force, de l’ironie à la mise en évidence, du sarcasme, du portrait-charge, de tout ce qui peut mettre en évidence et authentifier (authentiquer, terme mallarméen, serait plus pertinent - passons). Le texte de Robert REDEKER qui lui vaut une condamnation à mort, est un instant de la philosophie, n’en déplaise aux pauvres professants qui en ont critiqué les raccourcis pour ne témoigner qu’assez du peu de profondeur de leurs études ou de leur engagement non philosophique auprès des admirateurs intéressés. L’instant est en effet profondément discutable et c’est d’ailleurs le plus souvent du côté musulman que la perspective de cette discussion est le plus sagement ressentie. Personne ne pourra nier le fait inattaquable que c’est chez eux qu’on discute le plus facilement, toujours prêt à remonter les bretelles d’une philosophie dont leurs propres philosophes sont les légataires universels. Ce qui ne les empêche pas de porter en leur sein la pourriture d’une pensée peut-être trop longtemps mûrie dans la douleur de n’être pas soi-même au sein de l’Histoire et donc dans le cadre d’une terre précise et précisément organisée, une patrie, nostalgie d’une plus ancienne fuite en avant qu’il faut sans doute faire remonter au déluge ou à ses explications rationnelles. Il est vrai que leur prophète est un homme et qu’à ce titre, il ne prend pas en charge les péchés des hommes pour se situer au-dessus de la condition humaine par jeu, du coup se crucifiant comme au spectacle ; Mahomet, lui, pèche et se trompe, il couvre les seins pour inventer une utilisation originale du voile, il fait l’amour, si on peut appeler ça de l’amour, à des petites filles, il joue du couteau, il ruse avec l’adversaire, il décide de ce qui est halal, du poulet congelé en morceaux à la traite des esclaves, met plus sérieusement au point le langage, sa vérité, ses métaphores, son aventure côtoie l’homme sans jamais s’en séparer, - en somme il restitue la complexité outrancière de l’existence. C’est un génie[6], comme Orson WELLES et Arthur RIMBAUD. Il parle vrai. Parole que Jean L’évangéliste a souhaité donner aux témoignages purement dramatiques de ses coreligionnaires. Beaux styles, par conséquent.

Il n’en reste pas moins que ce discours coranique, tant du point de vue éthique que cognitif, est plutôt une cible philosophique qu’un compendium des usages de la raison. Et chaque fois que la pratique musulmane s’en prend aux techniques philosophiques, ses acteurs et ses figurants sont des violents, voire des criminels qu’il faut traiter comme tels, et non pas comme les justes défenseurs d’une mystique de première importance, criminels qui seraient les représentants théâtraux du désespoir d’une cause plus nationaliste que religieuse, si tant est que la cause ne puisse être entendue ailleurs[7]. Ce mélange des genres est le fondement même de l’Islam et c’est la raison pour laquelle il faut, pour lire le Coran, en rejeter les lois abusivement déduites par l’empressement politique et l’avidité des riches et des puissants. Qu’on s’intéresse au Coran pour sa langue, son langage, sa mystique, sa raison, sa place dans l’Histoire, son témoignage d’un temps crucial, sa tragédie nationale, sa portée métaphysique, ses vestiges de l’humain, sa présence innombrable, sa beauté même, etc., l’Islam doit en effet être philosophiquement combattu[8] si l’on veut donner ou redonner aux musulmans leur place dans une humanité qui doit tenir aussi à leur Histoire particulière et particulièrement exemplaire.

Dans nos sociétés modernes, on se plaît à vouloir distinguer trois niveaux de « responsabilité » :

 - En haut, dans le cercle des pouvoirs et donc de l’ordre public et pourquoi pas, chemin faisant, des bonnes mœurs, les institutions, les organismes, les administrations, les hommes quelquefois, « décident ».

 - En dessous, d’autres instances sont « consultées » comme expertes en la matière qu’on se propose de réformer. C’est la « technicité » et les « connaissances » qui sont alors recherchées.

 - En bas, où nous sommes en général, nous avons le droit d’être « informés », droit limité toutefois par les prérogatives de l’État et de ses satellites.

On s’accommode en général fort bien de cette organisation des pouvoirs et rares sont les contestations sur ce sujet. La société s’est organisée comme un tribunal où tout n’est pas discutable, certes, mais avec la conviction que l’erreur est limitée à l’exception.

La place d’une secte[9] religieuse est dans le troisième cercle, avec tout le monde, avec les individus consultés uniquement dans le cadre des joutes électorales. Libre au curé, au mollah, au mufti, au pape de voter pour qui bon leur semble[10].

Or, la tendance est d’élever la religion dans le cercle des « pouvoirs consultatifs ». On est d’accord pour admettre définitivement qu’aucune religion ne peut exercer de « pouvoirs exécutifs ». On ne demande pas à la religion de décider, mais on l’autorise à le faire au niveau familial, conjugal et même privé, et par un tour de passe-passe médiatique dont la Presse est aussi responsable, on demande leur avis à des religieux, ceux-ci se permettant en général de ne pas consulter eux-mêmes leurs fidèles puisque la « loi » qu’ils secrètent se passe de ce type de dialogue avec l’homme. C’est-à-dire que chaque fois qu’on demande, d’en haut, son avis à un religieux, on obtient, infamie philosophique ! la réponse des prophètes. Autrement dit de fous, du moins est-on en droit de penser qu’ils le furent quand ils ne furent pas plutôt d’adroits stratèges politiques ou de simples bandits des grands chemins de la crédulité. En effet, pourquoi ne pas considérer Mahomet comme un homme qui secoua l’Histoire et non pas comme la preuve que Dieu existe ?

Évidemment, l’homme politique, habitué des terroirs, sait manœuvrer dans cette incohérence. Il s’agit pour lui de trouver les moyens de maintenir la paix sociale. Sa consultation est limitée heureusement à des babioles qui n’affectent pas, ou pas trop, les comportements, en tout cas pas au point de les pousser au crime ou au ridicule. C’est du moins ce qu’il espère. Notre confiance en est atténuée. Ce que nous exprimons régulièrement avec une maladresse d’adolescents de la Démocratie[11].

La vie en société n’est donc pas clairement définie par ses principes. Et c’est dans ce cadre étroit qu’un « philosophe » doit exprimer ses analyses et ses perspectives. Si personne ne lui fait violence, au pire il risque l’opprobre, l’exclusion, voire le ridicule qui, comme chacun sait, et nous autres artistes sommes bien placés pour le savoir, ne tue pas.

Ainsi, tandis que quelque sage mufti X en appelle à la raison dialectique, témoignant en cela de ce qu’il doit aux philosophes musulmans hellénisants toujours soigneusement distants du Livre, un iman Y ne retient de la Révélation que ses principes de mort et de violence, bien utiles en cas de guerre, agissant sur le levier puissant de l’imagination spéculative à laquelle ses fidèles sont plus facilement, paraît-il, sensibles - preuve qu’il n’y pas de pensée « unique » chez ces religieux d’un autre temps et d’ailleurs. Richesse d’une civilisation qui a du mal à s’éteindre.

Du coup, le philosophe bascule, avec les siens, dans une situation catastrophique. On prendra soin de ne montrer du doigt que l’iman Y, se rapprochant peut-être du mufti X qui n’en demandait pas tant. On est alors tenté de lui donner la parole en consultation officielle, reléguant l’épouvantable iman Y dans la honte d’une incitation au meurtre qu’on ne souhaite à personne en principe. - Tout ceci sonne faux, un glissement s’opère en faveur d’une importance à accorder à une Révélation qui ne prouve rien, comme toutes les révélations. On se met à ergoter avec des promesses de Bien et des menaces de Mal, en compagnie de compères dont la pensée fraie avec le miracle et ses petits personnages chimériques. En un temps où il ne devrait être question que d’améliorer le sort de l’Homme avec les moyens du bord, en toute intelligence et sans doute aussi avec art.

Donner la parole au religieux, c’est le consulter, lui permettre de monter dans la hiérarchie des responsabilités, de s’installer enfin aux commandes de centres d’études, de laboratoires d’une connaissance héritée de la superstition, d’une morale réductrice du droit de l’individu, force architecture et bibliothèques de prix, palaces des supercheries universelles basés sur l’irrationnel et cerclés de rituels et d’habitudes pour le moins discutables, du moins du point de vue de la normalité[12] qui préside à nos actions sur l’homme social et ses recherches. Sans parler de cette imposition du respect qui n’est pas pour nous un devoir ni une obligation pour ce qu’il appartient à des mœurs que nous avons réduites à l’Histoire. Ils agissent sans demander leur avis aux véritables scientifiques et techniciens dont le génie et l’ingéniosité nous sauvent patiemment de la douleur et de l’humiliation, les infrastructures de nos sociétés modernes le prouvent assez[13]. Consulter le religieux relève de l’irraisonnable chaque fois qu’il s’agit de prendre une décision importante. Ne pas le contraindre à s’exprimer d’en bas, avec tous, y compris ceux qui n’ont rien à dire de bien important, c’est mettre la société sur la voie de la théologie, qui n’est pas une science, au lieu de la philosophie qui, si elle n’est pas une science, est toutefois l’amie incontestable de la connaissance.

Certes, on n’envisage pas un pouvoir inspiré de la religion. Heureusement, les convictions personnelles du « ministre » ou de sa « majesté » n’ont pas d’influence sur des décisions qui concernent aussi bien le croyant que l’athée et le sceptique. On nous promet que les consultations de religieux sont et seront toujours limitées par l’esprit de laïcité - qui n’est défini que par le Droit, c’est dire avec combien de nuances et de pratiques douteuses. C’est que, jusque-là, il n’est pas encore question de meurtre, pas question d’assassiner l’opposant des religions, son critique, le dénonciateur de ses visées secrètes, le pamphlétaire de ses intérêts séculiers. Et il n’est même plus question d’en rire. Le blasphème compte s’inscrire dans la loi commune à la place de la diffamation qui n’est déjà pas une sinécure pour les polémistes exercés. Autrement dit, la religion qui exige qu’on la respecte ne s’embarrasse pas elle-même de ménagements de l’esprit d’avance condamné à sa raison suffisante.

Or, et c’est nouveau, ou c’est un renouveau du spectre inquisitorial, il est désormais possible d’être assassiné pour ses opinions, voire d’être plus perversement accusé d’en avoir quand ce n’est pas le moment ou parce que cela complique les affaires en cours, par trop de dénonciation, trop d’exactitude et de pertinence dans la dénonciation comme c’est le cas du texte incisif et parfaitement juste de Robert REDEKER[14].

Par quelle brèche s’est engouffrée cette possibilité ? Comment une pareille décision peut-elle trouver son accomplissement ? - Il faut dire que la liberté d’expression est déjà entamée au profit de quelques causes qu’on a mis au-dessus des autres. Des lois arbitraires, pas toujours bien pensées, punissent le contrevenant qui nie les faits incontestables que l’Histoire nous a hélas légués. On a fait le tri de ce qui tombe sous le coup de la loi et de ce qui peut encore faire l’objet d’hypothèses et d’études. Cette brèche, ce ne sont pas les charlatans, ni les sorciers ni les religieux qui l’ont inscrite au dossier de la loi. C’est nous, ou plus exactement ceux qui se croient investis par nous de pouvoirs que nous ne soupçonnions pas en les élisant. Et les sectes associatives et religieuses ne se privent pas de cette bonne occasion de faire parler d’elles. Preuve que pour qu’une démocratie soit pleine et pleinement accomplie, il est nécessaire que ses électeurs aient un niveau intellectuel, pour ne pas dire philosophique, élévé et considérablement assumé dans l’honnêteté, faute de quoi la « barbarie » évoquée plus haut n’a aucun sens accusatoire, elle retourne au miroir de la banalité quotidienne, de ses beaux quartiers, de ses lotissements intranquilles et de ses banlieues rebelles, pour nous renvoyer notre image de profiteur du temps qui passe au détriment de ceux que le temps promet à l’anéantissement pur et simple[15].

Il n’en reste pas moins que la situation aujourd’hui est telle que les magistrats et les pontes des religions s’invitent ou sont invités dans nos palais républicains pour « conseiller » nos édiles, d’une part - et que d’autre part une violence criminelle, qui n’est certes pas de leur fait, mais qui appartient à leur Histoire et dont ils sont conséquemment responsables, s’érige en justice divine, une justice tellement exutoire qu’il est même légitime que le banlieusard y adhère, au moins en esprit. La question est alors de mettre au point non pas le réquisitoire des responsabilités, mais leur partage équitable, ce qui n’appartient pas aux délires verbaux des prêcheurs ni à l’éloquence des tribuns, encore moins aux paresses discursives des juges, mais à la philosophie, c’est-à-dire à l’élaboration d’une pensée qui soit une solution aux difficultés d’être raisonnable sur le même plan spirituel et à l’instant.

Sachant qu’il n’y a pas de racaille chez les hommes, mais seulement des malheureux et des chanceux[16], le trouble qui s’ensuit est une aubaine pour la philosophie et c’est alors qu’on peut s’indigner que des philosophes, aveuglés par ce qu’il faut bien appeler de la haine, se mettent à disserter en dehors du contexte qui devrait être le leur, se comportant à leur tour comme des religieux, n’étant pas capables de prendre leur distance par rapport à leurs convictions. Si j’étais philosophe, je sauterais sur l’occasion pour me distinguer de la pensée contemporaine la mieux admise et jeter les bases de ce qui sera finalement une pensée non entachée de racisme, de xénophobie ni de charlatanisme satanique, religieux ou technologique.

Mais nous n’en sommes pas là. Avec la prédication du meurtre, avec cette pratique du sort jeté au blasphémateur, en attendant d’étendre ce pouvoir carrément à l’impiété, un pouvoir décisionnel s’installe dans notre société sans que même le pouvoir exécutif puisse l’en empêcher. Le recours au judiciaire est condamné à d’interminables enquêtes dont le contenu est le plus souvent gardé secret pour de légitimes, dit-on, raisons de sécurité. La Presse se contente de proposer les analyses commanditées de « spécialistes » qui se sont hissés, au côté des sectes religieuses, dans l’antichambre du pouvoir où les idées et les faits sont interprétés dans le sens de l’efficacité politique quelquefois qualifiée, par abus de « confiance », de diplomatique.

Au bout du compte, c’est l’expression qui se trouve muselée, par peur d’être exécuté par les bras séculiers ou réguliers de l’Islam ou simplement de subir les foudres d’un pouvoir[17] qui impose ses stratégies sans rendre de comptes aux individus que nous sommes et que nous souhaitons, selon la règle générale, demeurer en toute conscience.

Au pire, c’est Mahomet qui coupe la langue des poètes et particulièrement des bouffons[18] capables de retourner à la société son image sinistre de contempteur des superstitions. C’est le prophète de l’Islam qui remonte à la surface pour imposer une loi, la charia, reçue de la folie ou du calcul politique, jamais de la sagesse qu’on est en droit d’attendre de celui qui, manifestement ou par illusion, parle vrai. Autrement dit, la destruction systématique du sage mystique que fut Mahomet continue de terroriser la pensée et particulièrement la libre-pensée. Nous ne sommes pas en mesure de dénoncer une hypothétique imposture de cet homme qui ne fut pas, par quelle entourloupette, fils de Dieu. Nous savons qu’il fut assez sage pour influencer la pensée, comme son collègue Jésus qui lui n’a sans doute jamais existé que dans l’imagination d’ailleurs poétique de ses « témoins ». Il serait « intéressant » d’avoir, chaque fois qu’une décision met en jeu l’esprit et sa tranquillité, l’avis de ceux qui s’en tiennent à la prière. Pourquoi pas ? La sagesse, d’où qu’elle vienne, s’accomplit dans la douceur.

Mais voilà qu’ils agissent, en tuant ou en se taisant, prenant en étau une société qui n’en demande pas tant. Consultés au sein même de nos institutions, et par conséquent devenus des actants de la société en attendant d’en être les sujets actifs, même si leur pouvoir se limite pour l’instant à exprimer des conseils ou à user dialectiquement du chantage, ils rendent possible le remplacement d’une accession interdite au pouvoir par l’exercice imparable de l’assassinat dans le dos. Ce propos n’a rien de paradoxal ni de diffamatoire. Agissant autrement, et ils le savent sans nul doute, le « crime » perpétré par l’Islam à l’endroit de l’humanité en serait considérablement atténué. Comme le crime de la Chrétienté, non expié, mais appartenant désormais au passé, plus proche de nous et par conséquent plus facile à revisiter sans nécessairement s’entretuer, a fini par être reconnu par la communauté elle-même.

Il faudrait peut-être commencer par remettre ces religieux, modérés et extrémistes, à la place qui est la leur, non pas du côté du peuple et des individus insignifiants que nous sommes, mais à l’intérieur de ce peuple, avec nous, dans nos maisons, dans nos églises, nos tribunes, nos écoles - dans la dérision comme dans la transe, dans le mépris horrifié comme dans la louange tarée, comme composante et vecteur, réduits à un seul droit à la parole et non pas à cette multiplication verbale et militaire qui va finir par inspirer un contre-terrorisme autrement dévastateur et tout aussi ignoble. On a d’ailleurs un peu commencé cette affaire[19] et la comparaison des arsenaux nucléaires joue en faveur d’une destruction totale au prix de quelques impacts sans conséquences militaires ni économiques. Nous ne ferions guère que les frais de la Terreur, tout au plus[20]. On dirait que l’Islam, pétrifié dans ses humiliations de colonialiste vaincu plusieurs fois jusqu’à ressembler physiquement à ses déserts, tend à redémarrer dans une Histoire qui le marginalise de force. Quelle sagesse encore obscure y gagnera la confiance des douteurs ? - Il faut y croire, plus qu’aux verbiages prophétiques. Cela dit sans atteindre en effet l’intense musicalité du Coran et son tournoiement imaginaire propice quelquefois à la tranquillité à défaut de sagesse véritable. Le Coran a la puissance d’une compilation ouverte à la créativité, image d’une civilisation humaniste, et non pas de la dérisoire férule d’une vérité qui n’a rien d’universel ni de durable.

Au mieux, il ne reste plus à espérer que l’État étende sa protection à la nourriture et au logement de ceux qui sont condamnés, comme REDEKER, à fuir sans espoir d’une attente que la société est incapable de calculer comme elle est impuissante à fixer la date de notre propre accession à la pureté, ou au moins à une honnêteté qui changerait radicalement notre vision de l’autre, et de l’autre, sa violence. Cela dit, Robert REDEKER n’est pas plus mort que Salman RUSHDIE. Espoir. Anna POLITKOVSKAÏA est morte, elle. Crainte[21]. Et c’est cette mort qui le menace, anonyme, parce que soldatesque, et sans doute impunissable, faute de pouvoir agir de concert. Il fallait avoir le courage de réclamer un procès juste. Robert REDEKER a eu ce courage, mais il n’y aura pas de procès, ni avant, ni après. Nous en sommes incapables, nous

 - électeurs mortels, sans cesse renouvelés dans le progrès social,

 - élusde passage toujours plus enclins aux compromis en remplacementducourage politique,

 - indéboulonnablescorporatistes hérités des temps obscurs de la nation en formation historique et à qui on demande de « juger »,

 - sectaires des rituels travaillés à l’histoire, aux conciles, aux massacres, aux excroissances monstrueuses nurembérisées, aux explications démagogiques et redoutables.

D’où ma réticence relative à la lâcheté et à la complicité passive non évoquées dans la pétition, et ma retenue quant à la prétendue barbarie de l’adversaire. À ces détails près, je suis en effet sans réserve dans mon soutien moral au philosophe Robert REDEKER - qui a raison.



La première image est une composition de Patrick CINTAS. Les suivantes appartiennent à l’Alhambra de Grenade, fruits non pas d’une inspiration divine, mais du génie d’une civilisation dont la créativité et la poésie nous atteignent encore.

[1] Contestée.

[2] petitionredeker.info

[3] On dit aussi turquerie, ce qui n’est pas moins bête.

[4] La Chrétienté a éclaté en nations qui forment aujourd’hui ce qu’il n’est pas exact de désigner comme l’Occident, mais c’est un autre débat.

[5] Mohammed ARKOUN - Comment lire le Coran ? - préface à la traduction de Kasimirski qui est celle que je lis - Garnier-Flammarion (1970. À cette date, M. Arkoun n’a révisé cette traduction - 1840 - que sur des points de détails - Je ne connais pas la suite de ces travaux toujours chez G-F).

[6] Ce qui n’empêche pas une certaine « fabrication » du personnage livré à ses adeptes plus qu’à l’Histoire qui n’a pas l’habitude de « croire » (pris comme antonyme de douter).

[7] « L’impossibilité d’entrer dans l’univers coranique est fonction de la mutation mentale que subit l’humanité depuis l’avènement de l’âge industriel. Les musulmans eux-mêmes sont de plus en plus enfermés dans cette impossibilité, puisque eux aussi sont en proie aux ravages idéologiques - religions modernes - qui justifient tous les sacrifices en vue de la croissance économique. Pour eux, comme pour tous les hommes, la motivation profane finit par éliminer la motivation religieuse. » Mohammed ARKOUN - Comment lire le Coran  ? Voir note 10.

[8] Les faux combats du capitalisme ne constituent pas à cet égard un exemple de probité.

[9] Les associations et congrégations religieuses sont des sectes au sens propre, mais pas au sens juridique que le droit français accorde à ces... phalanges. Seuls les syndicats devraient être autorisés, mais on en connaît hélas les dérives.

[10] « Un texte comme le Coran, rétabli comme la Bible ou le Nouveau Testament dans toutes ses significaions phénoménologiques et historiques, confirme l’urgence et la possibilité de relire le passé humain avec d’autres yeux. Il n’est pas sûr, en effet, que l’isolement et la dislocation actuels des consciences soient dus uniquement au progrès de la civilisation industrielle. L’intelligence, engagée pour la première fois dans tous les domaines du savoir avec une exigence scientifique, n’est pas encore parvenue au stade de la vision unifiante. » Mohammed ARKOUN - Comment lire le Coran  ?

[11] Démocratie dont nous serions les adolescents en crise d’identité juvénile. À moins que nous n’en soyons les vieillards moribonds, d’une manière ou d’une autre pris au seuil d’un fléchissement de la pensée et de la volonté d’être d’abord soi-même avant toute concession aux « autres » ; mode des apparences, soumission aux rituels de l’agonie ; la vie pour les uns, la mort pour les autres, expliquent le déclin mental. Deux futurs qui interdisent souvent de voir plus loin que le bout de son nez et imposent le petit bout de la lorgnette proposée par les charlatans en tout genre. La Philosophie est majeure.

[12] Voilà LE concept.

[13] Mouais...

[14]20minutes.fr

[15] Mortalité prétendue des civilisations. Pour mourir, elles devraient sortir de l’Histoire et exhiber des tombes pharaoniques. - L’Islam est né de la Chrétienté, par schisme historique, comme la Chrétienté est une excroissance du Judaïsme. Sur fond d’hellénisme... Il y a bien une histoire des « gens du Livre ». Platon étend sa coulée verbale jusque dans les palais hindous. Que reste-t-il du monde primitif ? L’instinct, celui du doute systématique ; le droit au regard après la duplicité des lectures.

[16] Ou au moins, que jamais ce mot ne sorte de la bouche d’un nanti qui n’en connaît pas la force ascendante, habitué qu’il est à regarder de haut ce qui ne peut se comprendre que d’en bas.

[17] Les propos pour le moins inadmissibles de G. de Robien, ministre de l’Éducation nationale...

[18] L’Islam a aussi ses persécutions et ses bouffons ont largement payé le prix de la critique et de la joie philosophique comme suite à de non moins justes découvertes du vrai. Lire aussi les poètes, ceux de Grenade par exemple.

[19] Pitié pour tous ces musulmans qui tombent ! Au moins cela !

[20] À moins que la Russie ne cherche à reconstituer son empire « froid ».

[21] On est ici en plein christianisme.

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