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 Article publié le 15 janvier 2017.

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Je suis un gars borné. J’estime que c’est là une de mes principales qualités. Si je n’étais pas un peu borné, je pense que je serais inapte à la technique sérielle. Ouf ! Car que serais-je sans elle ? Toute théorie étant, un tant soit peu, le filigrane d’une autobiographie, je voudrais revenir sur une notion injustement décriée : la notion de limite.

Pour illustrer la notion de limite, il nous faut à nouveau revenir sur la situation linguistique du nouveau-né, qui est « potentiellement » apte à prononcer tous les phonèmes de l’amalgame linguistique de l’humanité. Plus il avancera en âge (et en maîtrise de sa langue maternelle), plus il perdra la faculté de prononcer les sons des autres langues. Et parvenu à l’âge adulte, il aura les plus grandes difficultés à intégrer des systèmes phonologiques qui lui sont étrangers.

Certains voient cette déperdition comme une preuve de l’aliénation de l’individu par la société. Cette vue romantique découle d’une vision idéaliste de la liberté. Réellement (et toute la structure du langage confirme cette vue), il est certain qu’il y a un rapport direct entre la limitation de l’appareil phonatoire à certaines catégories de phonèmes et la possibilité même de produire de la signification.

A tous les niveaux de l’activité linguistique, nous retrouverons cette notion de limite comme fondement de la signification. « Un mot se définit par ses conditions minimales de réalisation, non par ses conditions maximales », rappelle Youri Tynianov dans Les structures du langage versifié (traduction : Le vers lui-même, chez 10/18). Pour définir la chaise, j’ai besoin du plateau, du dossier et des quatre pieds de mon objet. Il est des chaises dont le dossier est sculpté, des chaises à bras, etc ; Mais ces éléments ne sont pas définitoires de la chaise. Si je retire le dossier, par contre, je n’ai plus une chaise mais un tabouret. J’ai atteint à la limite de la chaise. Sans cette limite, le mot « chaise » n’aurait pas plus de sens que le mot « tabouret ».

On voit combien cette notion de limite, utile pour distinguer des objets concrets, est vitale pour penser certaines notions abstraites ! Car si, pour les uns, on peut se raccrocher à la réalité matérielle, les autres sont des objets de pensée, dont l’existence est étroitement liée aux limites que nous leur donnons, qui sont des limites de pensée, des limites conceptuelles, des limites linguistiques. Comment penser la liberté si l’on n’a pas, auparavant, évalué ses conditions minimales de réalisation, déterminé ce à quoi elle s’oppose, sans parler des différentes acceptions que nous entendons donner à ce mot : il est évident que la liberté artistique n’est pas la même chose que l’état de liberté opposé à la prison, et que sans doute il faudrait encore la distinguer de la liberté métaphysique et de la liberté de penser !

La syntaxe et la sémantique nous offrent un autre exemple de ce que nous appelons « limite ». Il est, dans la langue, deux grands types de catégories de mots : les uns (verbe, nom, adjectif...) forment des séries virtuellement illimitées. On dénombre quelque 50 000 mots en français mais la liste reste ouverte et il suffit que je dise « paradigmatisation » pour qu’un nouveau nom apparaisse. A l’opposé, certaines catégories sont limitées en nombre : les conjonctions, les prépositions, les pronoms - ne s’inventent pas ! Ils se transforment dans le temps, mais la modification de l’appareil grammatical de la langue ne relève jamais d’un acte individuel.

Ce sont précisément ces mots qui assument, dans la phrase, les fonctions les plus lourdes. Ce sont eux qui autorisent la signification. Si Peyo a pu schtroumpfer la langue, c’est en remplacer des mots de la première série par le mot « schtroumpf ». Il n’aurait pu le faire sur des mots de la seconde série sans causer de graves troubles de la compréhension. Les mots en séries illimitées sont, globalement, amorphes : ils forment un stock d’objets conditionnés, mais qui ne conditionnent pas grand-chose a priori.

Le poème est lui aussi témoin de cette sémantique négative. Et il n’est pas anodin que celui qui fut l’un des plus grands poètes de la tradition française, Jean Racine, soit aussi le plus dépouillé en vocabulaire. Le poème exerce une raréfaction du vocabulaire (mais aussi de la syntaxe). On a trop tendance à voir le poème comme une totalité positive, alors que le poème est un acte de liquidation linguistique. Inconsciemment, d’ailleurs, nombre de poètes même médiocres le savent, qui omettent d’employer les mots qu’ils jugent inappropriés. Et c’est là une activité pour la majeure partie inconsciente. La forme poétique est perçue par son auteur comme une forme limitative, qui exclut un vaste champ de possibilités pour en favoriser une minorité parce que c’est de cette minorité sélectionnée que va pouvoir proliférer la signification poétique.

On voit alors en quoi les procès qui ont été fait au sérialisme dodécaphonique sont vains : certes, le carcan était rigide. Mais il était surtout la condition d’une création musicale singulière et il s’est avéré, pour deux ou trois générations de compositeurs, le cadre nécessaire de l’exercice même de leur liberté.

De là, découle une conception relativement neuve de la liberté, précisément. Elle passe par une sémantique négative, c’est-à-dire : qui ne voit pas le "champ des possibles" comme une totalité préexistante au sujet mais comme un déplacement de frontières, dans un ordre linguistique et notionnel où le non-dit est une réalité permanente, mais fluctuante, dont les termes se concrétisent d’abord par leur réalisation négative. Et c’est ainsi que la doctrine sérielle relève d’une sémantique négative, c’est-à-dire : fonctionnelle.

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