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Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Maintenant il faut que le soir arrive...

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 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Maintenant il faut que le soir arrive, même lumière.
Plus une trace de sang, Cayetano qui passe dans la rue,
Plus que l’agitation des rideaux que la brise aspire

Au dehors, Cayetano qui passe parce qu’il est poursuivi.
Cayetano ne va pas voir la femme du moment, la rue
Est propre dans la lumière du soir qui tremble comme celle

D’une flamme qu’on apporte. À l’abattoir, on a assommé
Les quatre taureaux qui attendaient dans l’ombre, quatre
Sur les six dont un seul est mort de sa belle mort de taureau,

Le deuxième n’est plus qu’un fait divers, mort de la mort
De l’Homme, dans le meurtre et le désordre. Les six
Ont été éviscérés et on leur a arraché le cuir à la machine

Et non pas au petit couteau, celui qui naguère, dans la main
De don Pedro Bonachera Hoffman, sciait la surface avant
L’écorchement. On a des machines maintenant qu’on est

Américain comme tout le monde, on ne passe plus le temps
À regarder les viscères couler dans la rigole, poussée par
Les balais des mozos au regard neutre comme midi au soleil.

Ces quartiers de viande de lidia, chair du combat, mais quel
Beau mot ce lidia pour montrer ce qui n’est pas un combat
Mais un rituel ! - ces quartiers de viande sont délicieux ac

Commodés en sauce ou grillés sur le feu. Il n’en reste plus rien
Sur les os qui attendent dans le frigo. Les têtes sont données
Au taxidermiste. Elles seront vendues à des touristes. Leurs

Yeux de verre ne contiennent pas le combat secret de l’Homme
Avec la nécessité d’interroger les dieux par le moyen du rite,
Sauf ceux que Cano a rencontrés dans le premier combat,

Mais ce n’était pas un bon taureau, tout le monde est d’accord
Sur ce manque de chance. Le deuxième a surpris par sa férocité.
Puis il s’est passé ce qui s’est passé et on cherche les raisons

De la mort : balle du garde civil ou corne du taureau, pas facile
Quand le corps de l’enfant contient la balle et saigne au trou
Pratiqué par la corne dans son petit corps qui n’en demandait

Pas tant à la victoire. Justice sera faite. Sans doute pas, mais
Personne n’est en colère. La Justice n’aime pas savoir, elle
Est la leçon des pratiques et il n’est pas facile d’être juste

Et humain, pas toujours, quelquefois jamais quand les gardiens
De l’ordre s’en mêlent et s’emmêlent. Quelle organisation !
Malgré la vétusté des moyens et la pauvreté des connaissances.

Il faut reconnaître que la tragédie, si le taureau en est le personnage
Principal, et c’est le cas aujourd’hui, n’inspire pas la colère.
On est rentré dans sa maison si on en a une ou chez les autres

Si on a faim et sommeil. On n’évoque pas les personnages morts.
On parle plus facilement de ceux que la chirurgie est en train
De ressouder. Parler n’est pas le bon mot. On attend de dire

Et la voix n’envenime rien. Il n’y a pas de poésie dans cette
Attente. Cayetano est seul dans la rue, ni rapide ni lent, et
Certainement pas oisif. Il marche vers une autre mort, fermé

Du côté des sens et parfaitement béant question conception.
Il marche sans couteau. L’enfant était le sien. Quel hasard
Frappe l’Homme ? Il n’y était pour rien, ni dans l’Histoire

Confuse de l’Homme, ni dans le choix des taureaux de lidia.
Il n’aime pas les ragots ni la fête. Il prend la femme où elle
Se trouve et donne l’enfant au monde si Dieu le veut, un

Point c’est tout. Seule colère dans ce concert de suppliques
Silencieuses, il marche sans couteau. Assez de sang ! Il va
À la Morgue pour voir l’enfant sur la glace. Balle ou taureau,

Ce n’est plus la question. Il ne saura jamais. Don Alfonso
Dit que c’est le taureau et n’explique pas la létalité des balles.
Ce n’est pas de la glace mais des tuyaux où coule le fréon

Des frigos. Il perçoit alors le ronronnement du compresseur,
Premier signe de sens. Éveil de la peur d’avoir à expliquer
La mort à Dieu lui-même. Pour les balles, non, don Alfonso

Ne peut pas les donner, comme ça, avant que la justice soit
Faite. L’enterrement dans un mois, peut-être plus. Les gens
Voudront savoir demain et la Justice ne le veut pas, qu’ils

Sachent ce qui s’est vraiment passé à la fin de cette histoire
De l’Homme. - Je suis venu sans couteau, dit bêtement le
Gitan. - Et qu’en aurais-tu fait, incrédule ! couine don Alfonso

En refermant le tiroir. Ils reviennent dans le petit bureau gris
Où croît la lumière d’une lampe posée sur la table. Le taureau
A tué, on ne peut pas le nier, dit le Gitan. Mais les balles,

Les balles des gardes et celle du tueur d’éléphants ? Peut-être
Aussi le couteau mais je n’y étais pas. - On vérifiera, dit
Don Alfonso. On vérifie tout. On saura ce qu’il faut dire.

Et Cayetano est de nouveau dans la rue, triste, sans colère,
Comme s’il n’était plus Cayetano, ou plus exactement comme
Si l’enfant n’avait jamais existé. Il va voir la femme de l’enfant.

Elle ne demande rien. Il dit que pour les balles, c’est impossible.
Pour les cojones non plus. On recherche celui ou celle qui les a
Substitués. Cette plaie offense l’Homme qui n’aime que le combat

Et non pas la mutilation des corps avant l’équarrissage. - Tu iras
À l’abattoir, dit la femme, et tu re renseigneras pour la tête.
- La tête ? Il n’y a plus de tête ! Le Mannlicher ! Le Français !

- Plus de tête, plus de balles, pas de couilles, la peau peut-être,
Dit la femme qui a perdu l’esprit pour retrouver sa folie d’avant
L’amour et ses conséquences économiques. Cayetano n’aime

Pas le chagrin. Il n’a jamais consolé personne, mais l’enfant
Devenait plus triste que lui en cas de désespoir, plus triste
Et plus dangereux. Couteau des signes ! Il scinda une orange

Et la pressa contre sa bouche. - Je ne suis pas cet Homme,
Moi ! J’ai vu l’enfant et les tiroirs, si c’est ce que tu veux
Savoir. J’ai vu la mort de près, comme si je la donnais.

Il quitte la femme sans l’embrasser. La rue est noire. Doña
Pilar le touche, amicale et sinistre. - Tuez-les tous ! dit
Elle. Pas un ne mérite de vivre. Tuez la graine en même

Temps. Tuez la graine de l’Homme avant que la femme
Ne devienne un enfant. Voici le couteau et la promesse.
Ne me décevez pas, Homme que je n’ai pas connu charnel

Lement. Cayetano recule. Ne jamais reculer dans la nuit.
Elle prend tout ce qui ne la voit pas, s’en sert pour cauche
Marder. Mais Cayetano recule dans cette nuit glissante

Comme l’herbe des prés. - Nous ne saurons jamais la
Vérité, Femme ! Et tu deviendras folle si je te crois.
- Croire ? Un homme qui croit ! Qui croit croire ! Qui

Ne sait pas, ne sait plus, en sait trop. Sans ma chair, qui
Es-tu ? Avec toi, qui suis-je ? Je cherche l’Homme, pas
L’enfant ! Retourne d’où tu viens, Égyptien ! Non-race !

Elle le suit, flot incessant de la parole qui contient tout
Ce que je suis et ce que je vais devenir sans elle. Nous
Sommes à la limite de la poésie. Un chant s’annonce

Toujours par des blessures ayant causé la mort sans ex
Pliquer la mort. - Tu m’aimeras à la lumière du soleil,
La nuit comme le jour, Homme dont je ne veux pas

Un enfant ! Il va vite, vite et mal, sortant de la nuit,
Y revenant parce qu’elle lui parle et qu’il ne peut
Pas ne pas l’entendre. - Si c’était ton enfant...

Mais à quoi bon ? Pourquoi l’enfant entre elle et lui ?
Pourquoi la chair d’une autre ? Elle connaît toutes
Les femmes. Depuis le temps qu’elle aime ce qu’elle sait

De l’Homme ! Et toute cette eau condamnée à la terre !
Tout ce temps passé avec les ombres de la croissance !
On ne vieillit pas. On se raisonne ou on devient fou.

Tel est le choix de l’enfant : devenir Homme ou Femme.
Et pas une Nation pour expliquer le combat autrement
Que par le désespoir des questions sans réponses. JE

T’AIME ! Qui ? Toi ou moi ? Et les autres ? Et les races ?
Et cette perspective d’infini dans la poussière ? Je ne crois
Plus à la tranquillité. Elle tue Cayetano et sait que personne

Ne pensera à elle mais aux autres, ces autres qui ont des enfants
Et cette autre dont l’enfant est mort sans perspective de vengeance.
Cayetano meurt à la place du garde civil ou du chasseur,

Il meurt avec le taureau, à dix heures du taureau en pleine nuit.
Ce n’était pas un couteau. C’était le poison et ses sinistres
Visions prémonitoires. Surdose ! Piqué au vif de l’Homme,

Il meurt dans la rue comme un vagabond. On n’a pas
Le temps de le ramener chez lui. Il meurt avant même
Qu’on ait le temps. Homme, je t’aurais aimé. Enfant,

Je te tue. Elle retourne chez elle et Françoise Garnier,
Qui papote avec Constance dans un patio, interroge la nuit
Sans espoir de réponse. - Pilar ! Bonne nouvelle !

L’homme fuit, fuit et parle, parle et tue ce qu’il peut
Au passage. - Il m’a téléphoné, dit Constance dont
La joie est un spectacle. - Qui tuer maintenant que

Vous le dites ? demande doña Pilar sans se montrer.
- Mais il n’est pas question de tuer ! Nous voulons aimer
Pour le plaisir ! Quelle vieille femme tu fais, Pilar !

Vieille ? Un peu. Pas d’amour, la vieillesse. Ou l’enfant,
Avec un peu de chance de toucher l’Homme à froid.
Je n’ai pas vécu pour tuer, mais je tue. Vous vivez pour

Forniquer, et vous n’aimez pas. Traçons ce graphe, mes
Amies. Amour, Vieillesse, Tuer ! Jouir ! C’est l’Enfant
Ou l’Homme, au choix de la Femme ! Sinon, le Neutre

Est-il vivable, ô Nuit vivace comme si j’y étais encore
Ce que le sommeil est au rêve ! Neutre et belle au fond
De cette nuit, entre la sérénade accomplie et l’aubade

Promise. Je ne suis pas seule. Je suis avec moi. Non pas
Double, mais coupé comme le jour. L’existence nous
Peuple et nous sommes la Nation, sans autre forme

De procès. J’ai aimé l’idée du Neutre avant qu’elle
Ne devienne une idée. Est-ce possible de croire à ce
Point qu’on n’aime plus que l’Idée ? Je veux y croire

Mais le corps, ah ! mes amies, le corps ! Le chiffre 3 !
L’existence vouée au fait que la somme des deux premiers
Chiffres est exactement le troisième. L’Homme m’avait

Promis de m’initier aux Nombres, mais ce salaud
N’est plus là pour tenir à ce que je continue d’être !
Pas une seule dualité à l’horizon de ma pensée si elle

Ne produit pas la troisième. Voilà où j’en suis maintenant
Que vous le savez. C’est un peu compliqué, non ? Demain,
Il fera jour. Couchez-vous, avec ou sans l’Homme. Qu’il

Existe encore malgré le fait divers ou qu’il coure les montagnes
Pour redescendre encore, venant de loin, toujours à pied.
Il est jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

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