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Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Don Felix Gálvez Bonachera...

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 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Don Felix Gálvez Bonachera trouve tout ça très compliqué.
Il prit une heure de repos chez sa soeur, dans le boudoir
Aux odeurs de jasmin et de santal, peut-être d’opium après

Tout, songea-t-il en attendant le petit verre d’or. Personne
N’était mort. Doña Cecilia prétendait que Raïssa avait été
Violée, mais le corps de la jeune fille avait subi l’outrage

Du fouet et son petit sexe pelucheux était celui d’une femme.
Ce qui ne concluait pas au viol ni même à l’abandon.
On interrogeait Ochoa qui en avait vu d’autres et Thomas

Folle répondait à un flot de questions si décousu qu’il
Ne savait plus de quoi on lui demandait de se sentir
Coupable. Les enfants n’avaient rien vu, contrairement

À ce qu’on espérait et l’analyse de la terre n’avait rien révélé
Qui ressemblât de près ou de loin à un hymen. Ramirez
Avait des problèmes mécaniques avec sa machine à

Écrire et réclamait les fonds nécessaires à l’achat d’un
Ordinateur. Le soleil ou la lumière avait fini par rentrer
Les gens chez eux. On se nourrissait maintenant, buvant

Aussi un peu pour libérer l’esprit des contraintes de l’art.
Don Felix n’avait pas traîné dans les rues et les boutiques
N’avait pas attiré son attention de reluqueur d’objets

À prendre ou à laisser. Il s’était hâté comme un écolier
En proie au besoin de sucre. Il n’avait pas pris le temps
De saluer les curieux légitimes et les mauvais esprits

Qui d’ordinaire formaient le fond glissant de ses récits
À l’Homme. Le petit verre d’or était vert comme d’habitude,
Rempli à ras bord de ce vert d’or et de cette transparence

D’anis à laquelle doña Pilar ajoutait de la fleur d’oranger.
Ses boissons avait la saveur des pâtisseries, pas de l’alcool
Qu’on boit pour ne pas boire davantage. Les rideaux

Tirés envahissaient la lumière, rouges et verts comme
Des arbres. Un tapis proposait ses solutions mentales
Ou spirituelles, arabesques des demeures et de la

Nostalgie de l’Arabe. Pourquoi ne partons-nous pas ?
Les pauvres sont presque tous partis naguère, en France
Et dans cette Allemagne qui jouait encore à l’autorité

Sur les quais de la gare d’Hendaye. Trains Norda
Ou Wastels comme des chenilles vertes et le tapis
Rouge sur le quai, la file d’attente devant le buffet,

La voix d’Auswitch dans le haut-parleur qui prévenait
Qu’un seul manquement à la discipline se solderait
Par le retour au pays via les mains exercées de la Guardia

Cívil. Derrière le grillage du quai international, les noirs
Chapeaux des carabiniers face à la prudence des CRS
Eux aussi armés de mitraillettes. L’enfant voyait l’Europe

À travers le prisme d’une organisation esclavagiste après
Avoir avalé la pilule anticholéra et traversé le liquide
Censé désinfecter les pieds comme on fait aux animaux

Chez moi, dans cette terre où je n’ai pas trouvé le bonheur
Promis par la destruction de la République et de la menace
Bolchévique. Je ne comprends pas, j’ai faim, je veux faire

Des enfants à la femme, je veux ressembler à un Allemand
Ou à un ouvrier français. Les employés du buffet s’activaient
Et leur Grec de patron se remplissait les poches, mais sans

Tricher sur la qualité du sandwich, parce que l’ancien officier
De la Wermacht veillait à la fraîcheur du jambon et de la
Citronnade. Ne jetez rien par terre, il y a des poubelles pour

Ça ! Dans le bureau commun à Norda et à Wastels, l’ancien
Collaborateur du régime nazi, soldat de circonstance et
Rêveur assidu, nous traitait de porcs et d’envahisseurs.

Je suis revenu parce que j’ai tenté une diversion mais le
CRS n’a pas marché avec moi. Il a pointé sa mitraillette
Dans ma direction tangente et le carabinier a tiré une rafale

Dans le bois dur du passage à niveau. Je suis revenu parce
Que je ne suis pas mort sous les coups ramassés à Irun
Entre deux leçons de comportement patriotique. Je suis

Revenu de la prison où j’étais inutile et coûteux. Vêtu
D’un sac de blé, chaussé de mes pieds et le ventre vide,
J’ai enfin crié pitié. Je me souviens de ma maison

Interdite, de la nuit froide, de l’attente du pain, des leçons
De morale nationaliste, et de l’angoisse devant cette mort
Dans la crasse et l’abandon. Pitié ! J’ai crié dans l’après

Midi des six taureaux morts pour rien. Le vin coulait
Dans la rigole, ou le sang. Le picador hué m’a donné
Un real et j’ai acheté un beignet. Dites, don Felix,

Quand me rendra-t-on ma maison maintenant qu’il n’est
Plus question d’être Allemand ? - De quoi vivras-tu
Dans cette maison dont la femme ne veut pas. Siemens

Ne t’embauchera pas ici quand ils construiront l’usine
Qui nous sauvera de la misère et de la honte ! - Je
N’aurais jamais plus honte, don Felix. À Hendaye,

Les Basques m’ont appris à ne plus avoir honte d’être
Un Espagnol. Ces cheminots me regardaient marcher
Devant les deux carabiniers chargés de ma disparition.

J’ai lu dans ces yeux le désespoir de ne pouvoir rien faire
Contre l’industrie européenne en marche guerrière
Contre l’Amérique toute puissante. J’ai du sang indien

Et une âme d’Arabe ou de Berbère, pour moi c’est la
Même chose, l’Arabe ou le Berbère, c’est l’Andalousie.
- Tu vivras dehors comme les bêtes. Une chance qu’ils

Ne t’aient pas achevé comme un cochon. Mais pour en
Faire quoi ? Du chorizo ? - Ne riez pas, don Felix, de ma
Misère et de ma honte. Je coucherai dehors puisque c’est

Mon destin. Je n’irai pas travailler chez Siemens quand
Ils reviendront tous d’Allemagne, forts d’un savoir indus
Triel, pour construire l’usine à l’endroit où l’on voit

Encore le figuier de Barbarie faire le lit des oliviers
Blancs et noirs. Donnez-moi une bête et je la fertiliserai
De ma propre semence. - Tu es fou, Ochoa, tu es

Complètement fou ! Ici personne ne vivra sans Siemens.
Ce sera Siemens ou rien. Et même un jour, ce n’est pas
Interdit de rêver, nous aurons une espèce de démocratie

Qui nous ouvrira les portes de l’Europe. Personne ne
Reviendra, sauf ceux qu’on aura contraints au retour
Pour construire les usines à la place de nos villages

Et de ce qui reste que les Anglais ne nous ont pas volé.
J’aurais aimé la France si le mur de la rue du Commerce,
À Hendaye, n’avait pas été aussi haut. Les balles ricochaient

Dans la pierre grise et mes mains saignaient. Je n’avais plus
Honte. Ils m’ont remis à la Garde civile sous le regard
Triste des cheminots qui avaient l’air d’Allemands

Ou de Polonais. L’un d’eux m’a appelé « -Loup- »
Et je suis resté ce loup qu’on ramène au bercail pour
Montrer à quel point le bonheur allemand est nécessaire

Au destin de l’Espagne. - Nous aurons un jour droit au
Bonheur européen, tu verras. En attendant, voici la bête.
Fornique jusqu’à fonder le premier troupeau. Tu seras

Riche le jour où la démocratie proposera les mânes
Communautaires. Tu seras « -Axuria- », l’agneau fidèle
Des montagnes dont tu as hérité à la place de mes terrains

Prometteurs. Axuria ! Si aucune fille n’emporte ta raison
Sérieusement ébranlée par les balles et la trace d’urine
Sur le mur, tu seras un jour mon homme et je t’aimerai

Comme une femme, moi la femme et toi l’homme, nous
Aux extrêmes de cette existence qui n’est que la rencontre
De l’Arabe et du Barbare. Belle occasion pour te taire

Et oublier les Basques qui ont eu pitié de toi sur le quai
De la gare à Hendaye. Axuria, je crois en toi comme en
Dieu ! Agneau de sang et de lait, gorge printanière et pattes

De l’été, petit agneau léger de mon enfance de privilégié,
Je ne joue plus avec l’État ni avec cette terre exsangue avant
Même de commencer à la cultiver. Je veux être l’amant

Impeccable des sans nom, des sans-papiers, des sans domicile
Imaginaire, des plus-values immobilières et de la spéculation
Bancaire. Je te redonnerai le sens de la honte qu’il faut

À tout prix se reprocher face à son image d’homme. L’urine
Ne t’a pas enseigné l’agneau. Elle t’a inspiré le loup
Et le terrorisme. Le mur infranchissable en face du bureau

Minable du topo, tramway des pauvres qui traverse la saleté
Des villes repeuplées avec de la viande andalouse, ce mur
Qu’en effet tu n’as pas franchi comme tu l’espérais de la

France, ce mur, Axuria, je le vois comme si j’y étais, honteux
Dans la file qui attend la pilule anticholéra, les pieds dans
L’eau javellisée, comme un agneau aux ongles sales, comme

Toutes les bêtes que nous avons mangées sans jamais penser
À leur existence de chair et d’os, tellement nous communions
Avec l’esprit qui nous distingue de la race et de la mécréance.

Axuria, si tu n’as pas violé cette fille comme le prétend
Sa mère et s’il faut maintenant interroger ce comte de Vermort
Que ma propre soeur a vu enterrer le fruit de son inconstance

Sexuelle, pourquoi ne pas coucher dans mon lit, pourquoi
Ne pas céder à la tentation de l’Homme, pourquoi laisser
Parler les enfants et poindre ta petite queue excitée par

La fraîcheur inévitable de leur regard ? Ils parlaient
Eux aussi, de la queue, de la caresse, de la semence,
De Dieu ! Ils parlaient pour sauver le père de la honte,

Comprends-tu, Axuria ? J’écrirai ta chanson si tu le veux.
Mais il faut que tu me souhaites le bonheur et l’extase.
Petit agneau de ma terre, jadis loup et plus loin encore

Homme. C’est le Dieu que je cherche en toi. Ma soeur
Te trouve et je te cueille, nous n’avons jamais procédé
Autrement, elle et moi, elle la veuve par le taureau,

Moi l’eunuque par le même combat. Oublie Hendaye,
L’Allemagne, Norda, Wastels, Paris la brune et Toulouse
La rose qui sentait la violette et le vert de son canal.

Ici, la terre est acier, oxyde et promesse d’agneau.
Ta maison n’a plus de père malgré la pluie d’été.
Ton chien pourrait être un homme avec un peu

D’imagination. On pourrait même en inventer la femme
Pour sauver les apparences. Pas difficile de créer l’enfance
De toutes pièces avec les moyens de la poésie dont tu me sais

Maîtresse, Axuria, maîtresse et profiteuse, profiteuse
Et conquérante. Nous n’avons plus le casque d’acier
Ni les chevaux de feu, ni les forêts englouties par la mer

Suite à un malheureux combat contre la liberté et le fric.
Il nous reste l’agneau, et l’agneau se prend pour un loup
Depuis que les cheminots hendayais ont eu ce regard,

Ce simple regard qui a manqué, devant l’Histoire, aux
Allemands et aux Polonais. Sur le pont Santiago, à cent
Mètres et plus du gué de Priorenia, on s’est battu pour toi,

Perdant un oeil dans le combat, ou n’hurlant que la douleur
De deux jambes brisées, et ton feulement courait rapide
Et vivace sur ma terre, cri d’agneau qui rêve encore

À ces regards portés sur la misère de l’Europe, en
Attendant que les Africains prennent le relais, et que
L’oubli soit enfin le fruit du silence offert à l’enfance

Qui croît à la hauteur de nos ambitions politiques.
Axuria, je ne veux pas te jeter en prison ni te livrer
À la poigne de fer de Ramirez. Tu as fui vers les montagnes

Alors que la mer était favorable à la noyade ou, qui sait ?
À l’Arabie qui illumine nos palais. D’un côté, les femmes
qui t’adorent comme le Christ, et de l’autre les hommes

Au couteau facile. Je ne veux pas de cette tragédie
D’un autre temps. Ne joue pas avec les actes, Ochoa !
Ne joue pas avec mes personnages. Il n’y a pas

De loup assez loup pour résister à cette douleur.
Agneau, tu périrais dans mon plaisir qui est roi au
Royaume du sens à donner à toute cette agitation.

 

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