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Chanson d’Ochoa - 2 (Cancionero español)
Cayetano aime les couteaux...

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 Article publié le 13 juillet 2006.

oOo

Cayetano aime les couteaux, qui ne le sait pas ?
Qui n’en parle pas au moins une fois dans cette rue
Que les enfants éprouvent jusqu’à la paralysie ?

Le seuil est fendu et dans cette poussière Cayetano
Insère ses crachats en entrant comme en sortant,
Un instant suspendu au fil du regard qui détale

Tandis que des oiseaux demeurent aux génoises.
Le rideau porte les traces d’autres offenses, coups
De couteaux et bec de petit oiseau que l’enfant

Imite avec le cri entendu sur la plage. Cri Cri Cri !
On ne rit pas de le voir s’amuser au dépens des oiseaux
Eux aussi suspendus mais au fil du temps parallèle.

Que Cayetano aime les couteaux ne surprend plus
Personne ici. Il possède le couteau, celui qui a déjà
Tué, du moins le prétend-il, car on suppose

Que la clémence des juges n’a pas rendu le couteau.
Les juges ne vont jamais aussi loin quand ils offensent
La tranquillité pour des raisons si obscures que l’homme

De la rue est sur le point d’exprimer sa colère. Mais
La femme tempère ces intentions. L’amour, peut-être.
Et Cayetano aime les couteaux et ne s’en cache pas.

Tout le monde sait que doña Cecilia fut son amante.
On sait qu’elle l’a aimé comme il n’est plus possible
D’aimer. Ainsi mourut l’homme qu’elle avait épousé,

Inutile d’entrer dans ces détails sordides, no vale la pena.
Les hommes tuent et se jugent responsables et innocents,
Ce qui constitue un sommet de l’art judiciaire ici

Bas. La femme finit-elle par oublier ce que la chair
Inspire à ce qu’il est convenu avec elle d’appeler
Son esprit ? Elle en oublia la nature mais certainement

Pas l’intensité. Elle n’oublia pas de préciser que pour
L’enfant, elle ne savait pas, c’était l’un ou l’autre,
« -On verra si elle aime les couteaux ou les taureaux.- »

Aussi Cayetano passa ces longues années de l’enfance
À regarder l’enfant qui jouait avec les autres dans la rue.
Il ne pouvait pas voir les yeux qu’il aurait reconnus.

Il n’y a rien comme les yeux pour se souvenir, rien comme
Le regard pour expliquer ce qui s’est réellement passé.
Il regardait les mains, les oreilles, ne voyant pas les yeux

Qui lui auraient tout dit et qui se taisaient comme une injure
Faite à son silence. « -Si tu as tué mon père, je te hais.
Mais si tu es mon père, que la mort te tue elle-même !- »

¡Que la muerte te mata ! tataTAtataTAta. Ce rythme
Obsédait Cayetano qui haïssait la poésie et l’aimait
À la folie. « -Que fais-tu pour gagner ta vie à part

La menacer constamment ?- » - Je ne vis pas, ¡mu’er !
Je ne vis pas. J’ai tué ce qui me donnait la vie. Pas un enfant
Pour me le rendre comme tu me l’avais pourtant promis.

À moins que cet enfant possédât un pouvoir de fée.
Il manquait une fée à l’hermétisme de cet homme
Damné et absout à la fois. L’homme de la rue n’aimait

Que la femme qu’il aurait dû épouser pour la sauver
De cet amour injustifiable. Mais la femme jouait
À merveille son rôle de pavot et de coquelicot.

Que demander à la vie quand il ne reste plus rien
À exiger de la justice des hommes ? Une femme
Aurait pu sauver Cayetano de la tristesse, une femme

Comme le deviendrait cette enfant si elle était la sienne.
Mais doña Cecilia ne pardonnait pas et l’ambigüité
De ses conversations alimentait la chronique locale

Comme il n’est plus possible de s’en satisfaire aujourd’hui.
L’enfant n’allait pas à l’église. On aurait toléré cette offense
De la part d’un Musulman ou à la rigueur d’un Juif, mais

L’athéisme est une ignominie si l’on y réfléchit bien.
Et que dire de l’idéologie anarchiste que cette enfant
Héritait du cadavre toujours chaud de celui qui pouvait

Être son père et qui ne l’était peut-être pas ? Le dimanche,
Elle jouait seule dans la rue mais toute la semaine elle portait
Les habits du dimanche, ne jouant que de la voix et du regard

Que Cayetano ne voyait pas, pas plus qu’elle ne voyait les fleurs.
Doña Cecilia conservait sa beauté comme un souvenir
À ne pas oublier sous prétexte que le passé est le passé.

Le passé n’est pas le passé. - Comment voulez-vous que le passé
Demeure ce qu’il a été. Avec moi en tout cas, il se transforme,
Il hante le présent jusqu’à la présence et dame le pion

À ce futur qui est le mien aussi bien que le vôtre, peuple
Infidèle malgré les fidélités rituelles et les habitudes
De la foi. Cette fille est la mienne et vous n’en saurez

Jamais plus. D’ailleurs à quoi bon cet encore qui nourrirait
L’absence au lieu de la changer ? Ne vous éloignez pas
De moi, mais ne tentez pas d’analyser ce sang qui vous

Désignerait comme les seuls coupables de ce qui m’est
Arrivé. Je l’aime et je le hais, maintenant au-delà de la chair
Et par-dessus mon esprit qui retrouve les traces en amateur

De traces animales, disait en substance doña Cecilia qui
Recevait les femmes dans son boudoir aux rideaux écarlates.
Les femmes, surtout Françoise Garnier, se laissaient aller

Au rêve de la douleur, voyant l’enfant sans la voir, voyant
Ce qu’il n’était pas possible de voir autrement mais sans
Le voir comme on voit ce qu’il est nécessaire de voir

Pour se sauver du suicide. De l’autre côté de la rue,
Cayetano voyait l’enfant devenir une femme et cette
Femme n’était pas doña Cecilia. Elle était donc lui
-
Ou moi. Elle était à prendre comme le pion qu’on avance.
Qui jouait ? Qui d’autre que doña Cecilia ? Quelle femme
Possédait la rumeur à ce point ? Il ne la haïssait pas,

La désirait encore, ne la tuerait jamais, tandis que cette enfant
Lui promettait la mort, à pile comme à face. Cela se passait
Dans son esprit. La tristesse y noyait les poissons.

Une nuit, il entend le rire d’Ochoa. Il met le nez
À la fenêtre et voit nettement qu’il s’agit d’une fellation.
La fille n’est autre que Raïssa. Il sort la lame de son couteau

Et saigne sa propre chair. La queue d’Ochoa est une offense
À la chair. Nous nous reproduisons parce que nous nous
Aimons. Tuez la reproduction mécanique et la multiplication

Des possibilités de plaisir. La lame touche l’os. Il continue.
Les amants disparaissent au bout de la rue, feux-follets
D’une tension interne qui trouvera son expression dans

Le meurtre, on ne peut plus en douter. Il a vu les petits
Seins rutilants de salive. Mais la paralysie le cloue
À la fenêtre et le couteau s’extrait de la chair et de l’os.

Il tombe sur le dallage de terre cuite et l’écaille d’une
Virgule de sang qui s’épanche. Il ne souffre pas, ne sait
Pas à quoi il doit cette absence d’une douleur qui serait

La seule explication. Il a peut-être rêvé comme il rêve
À l’inexorable. Mescal fournissait aussi les hallucinations,
Mais cette nuit le sang de Cayetano était pur comme l’eau

De la fontaine publique dédiée aux femmes reproductrices
Et aimantes à défaut d’être amoureuses et nécessaires.
Il ne sort pas, se traîne dans sa maison, ne voit que le sang,

Le sien, peut-être le sien, ou le sien, qui peut savoir à qui
Appartient cette coulée verbale qui s’exprime par l’esthésie
Et l’anesthésie ? Il trouve le feu, le voit couver sous la cendre,

Mais la haine n’a pas cette odeur, un chien le dirait.
Doña Cecilia elle-même reconnaîtrait la haine si
Le moment était bien choisi pour en parler. Le corps

Prend la tangente de la réalité, si facilement qu’il croit
Mourir et s‘accroche au linteau. Il a besoin de lumière.
Il sait que la lumière lui rendra le corps et que l’esprit

Pourra alors y penser en toute sérénité. Mais la tristesse
Est si profonde cette nuit-là qu’il n’est raisonnablement
Plus possible d’espérer. Il n’attend plus rien ni du sang

Ni du feu, mélange propice à la lumière en cas de haine.
- Je haïrais l’homme si j’étais ce que la femme est à l’homme.
Comment haïrais-je ma fille si elle n’était pas la mienne ?

 

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