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ASPECT VERBAL
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 Article publié le 21 février 2016.

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La notion d’aspect en linguistique n’est pas, c’est une litote de le dire, complètement stabilisée. C’est aussi qu’elle se décline très différemment d’une langue à l’autre. Et comme elle touche directement à la représentation du temps dans le langage, il est aisé de s’y perdre.

Si l’on suit David Cohen, il faut dégager la notion d’aspect des notions connexes qui en brouillent la notion, même. C’est une pierre dans le jardin de la linguistique russe, en particulier. David Cohen prend appui sur les langues sémitiques pour clarifier la notion d’aspect verbal.

En russe, l’aspect est certes structurant d’un point de vue grammatical. Mais sa grammaticalisation elle-même est perturbée par le régime des préverbes qui induit une infinité de nuances dont la complexité est irrésoluble.

Pour les grammairiens russes (ou russisants), l’aspect est un sujet de conversation – ou de méditation – infini. Il convient de l’aborder au plus profond de la nuit avec quelqu’un en qui vous avez confiance, de nuit. L’aspect verbal est la porte du temps dans le langage. Elle multiplie le temps par chaque action qu’un être humain est susceptible d’envisager.

L’aura de la notion d’aspect est encore renforcée par la relation que donnait Benjamin Lee Whorf de la langue hopi. Une langue où le temps n’existerait tout simplement pas ! Une langue où s’opposent, à la base, deux modalités de l’action : l’actuel (ce qui se représente sous mes yeux) et l’inactuel (ce qui est hors de ma vue, passé ou futur, réalisé ou hypothétique).

L’absence de la notion centrale de « temps » n’est pas si importante, au bout du compte. Le hopi sait distinguer l’avéré du non avéré, le constant de l’accidentel... Toutes choses que les langues du monde peuvent exprimer par l’articulation du temps verbal et des dispositifs exprimant la temporalité en-dehors du verbe et même du noyau verbal. C’est d’ailleurs sur cette base que David Cohen a redéfini, pour la linguistique, le périmètre de la notion d’aspect :

Le système slave présente cette originalité d’opposer, pour l’expression de l’aspect, des verbes complets différents et non pas des conjugaisons complémentaires dans un même verbe. Cette originalité a constitué dans l’histoire de la linguistique une condition favorable pour l’identification de la catégorie de l’aspect. Mais elle s’est révélée négative pour l’analyse du trait aspectif lui-même. D’une part, elle lui interdit de se poser en modèle pour l’analyse des faits dans les autres langues. D’autre part, les liens que, du fait de leur formation, les aspects russes conservent avec le lexique, en rendent opaques les bases sémantiques.

D. Cohen, AV, p. 30.

A l’opposé de cette démarche, les grammairiens du russe ont tenté de résoudre l’énigme globale que représente la temporalité aspectuelle. Dans un manuel des années 1980, on trouve de longs développements qui tentent d’offrir une explication générale de l’aspect à partir de la notion d’axe paradigmatique syntagmatique (attribuée fautivement à Saussure) :

Nous appellerons ASPECTUALITE les moyens dont dispose une langue pour structurer le temps à partir de phénomènes repères qui se situent dans l’espace (espace extérieur au sujet tout d’abord, puis aussi son espace intérieur, simplement somatique à l’origine souvent, puis psycho-somatique, et enfin complètement « mentalisé » (…)

Le russe vivant. Livre du maître, p.102

L’aspect verbal recoupe donc, pour nos auteurs, « tous les éléments de l’aspectualité qui sont pris en charge par le système verbal ». Ce qui est assez étrange car, en début de démonstration, ils voulaient éviter les pièges d’une définition sémantique de l’aspect.

L’intérêt de leur démarche, c’est d’amener le lecteur à passer à travers toute une littérature qui s’est interrogée sur la représentation du temps et de la temporalité dans le langage : Saussure, Baudoin de Courtenay, Benjamen Lee Whorf... 

David Cohen a sans doute été sage de repréciser le cadre des études aspectuelles pour le lier indéfectiblement au verbe et au noyau verbal. On voit comme les spéculations des grammairiens, quand elles s’engagent dans la métaphysique, sont condamnées à perdre pied. L’aspect, dans son expression de la temporalité, conduit à une étude sémantique du temps et de la temporalité. Et cette étude déroge aux frontières de la linguistique. Elle relève d’une grammaire du discours – ou de ce que Harald Weinrich appelait « grammaire textuelle ».

Comment passe le temps ?, demandait Karlheinz Stockhausen dans un article dédié à la notion de « momentform ». La question de l’aspect conduit à cette même question. Et dans sa dimension sémantique, cette question ne peut être cantonnée à la structure du verbe. Elle implique la temporalité induite dans chacun des termes d’un texte donné.

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