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 Article publié le 8 septembre 2015.

oOo

-Tu n’as pas oublié tes résultats d’analyses, au moins ? me demanda ma fille, d’un ton plutôt brusque où je sentais fermenter une certaine dose d’impatience.

Aux fins de la rassurer, je brandis sous son nez une chemise de plastique bourrée de paperasses :

-Non ! Tu vois, ils sont là. Il ne reste plus qu’à attendre le toubib.

Encore essoufflées par le stress urbain et par la course, nous dégringolâmes sur des chaises, dans un des coins de l’immense salle d’attente laiteuse du cabinet médical. Squelettiques et anguleuses, les chaises semblaient fragiles, aussi fragiles que si leurs pieds n’étaient que de simples allumettes. L’espace d’un instant, nous nous figurâmes que nous n’allions pas réussir à tenir dessus. Ça branlait, cela tanguait même…comme au bord de l’effondrement. Pourtant, par je ne sais quel effet de miracle, nous gardâmes l’équilibre.

Plus loin à notre droite se tenait le comptoir en arc de cercle de la réception.

Sans prêter attention à ce qui s’y déroulait, nous nous penchâmes l’une vers l’autre, et commençâmes à chuchoter d’une façon animée, presque âpre. Ma fille me reprochait mon manque chronique d’ordre et d’organisation. Je sentais, à la faveur de ce comportement, qu’elle n’était pas à mes côtés de gaieté de cœur. C’était sa manière de me signifier que ça représentait pour elle une forme de corvée. A moins…à moins qu’il ne s’agisse, en fait, d’une façon de camoufler son angoisse. Car voilà qu’elle se plaignait du temps trop long que j’avais mis pour me décider à aller passer mes examens sanguins au laboratoire.

L’angoisse, je la ressentais aussi ; elle m’assaillait et, quoique diffuse, accumulait un grand nuage de ce qui ressemblait à une ombre grisâtre, sale en haut, le long du plafond blême. Brusquement, sous sa poussée, je me tus. Le silence nous enveloppa. Il fut rompu quelques instants plus tard, au moment où la silhouette d’une jeune réceptionniste s’avança vers nous, très certainement en provenance du comptoir.

Nous levâmes les yeux : la jeune femme s’était plantée à notre hauteur ; coiffée d’un épais chignon brun et vêtue d’une jupe assez courte qui, bien que simple, mettait en valeur la juvénile minceur de sa silhouette, elle tenait, entre les doigts recourbés de sa main gauche qui pendait vers le bas, un gros stylo à quatre couleurs qu’elle pointait curieusement à la verticale. Elle dégageait des ondes quasiment palpables d’hésitation, que confirma, dés qu’elle se fit entendre, sa voix peu assurée :

-Heu…bonjour, mesdames…le docteur Q. m’a demandé de prévenir tous ses patients. Il sera très certainement très en retard aujourd’hui. Il a été bloqué par une urgence à l’autre bout de la ville.

Nos visages, déjà peu enthousiastes, se rembrunirent encore. Ce que voyant, la péronnelle, après avoir dégluti péniblement, ne trouva rien de mieux à faire que de nous suggérer de « peut-être, reporter le rendez-vous ».

La réaction ne tarda pas ; nous nous cabrâmes derechef.

-Quoi ? m’exclamai-je en la fusillant d’un regard impitoyable. Vous voulez plaisanter, j’espère ? Moi, je suis venue lui apporter le résultat des tests sanguins qu’il m’a enjoint de faire, le plus vite possible. Ça se trouve, j’ai une maladie très sérieuse…Non, non, tant pis, je l’attendrais…je ne bougerai pas d’ici !

Percevant sans doute l’alarme qui perçait au creux de ma voix, elle n’insista guère. Elle se contenta de battre en retraite, l’air plutôt contrarié et piteux, derrière l’abri de son comptoir, non sans nous avoir, au préalable, gratifiées d’un « bon, à votre aise » étrangement résolu.

C’est alors que commença la longue, l’interminable attente.

Dépitée, ma fille, d’un geste abrupt, s’était emparée d’un des journaux qui traînaient sur une table basse proche, qu’elle avait entrepris de lire, ou de faire mine de lire, pour m’ignorer.

Tout à coup, je me sentis glacée, immensément seule, abattue.

Mon regard, qui ne savait pas à quoi se raccrocher, erra d’abord. Il arpenta – pour ainsi dire douloureusement – l’immense surface du sol, laquelle consistait en un carrelage plus nu que nu, à grandes dalles miroitantes. Cet espace aseptisé, lisse m’apparut, au bout d’un court moment, comme la quintessence même du vide, de la vacuité sans recours.

Du coup, j’eus un bref vertige, une sorte d’éblouissement qui me fit chanceler. En réaction, je me hâtai de rapatrier mon regard vers mon propre corps, vers mes genoux, qui se trouvaient croisés l’un sur l’autre. Puis, machinalement, je soulevai mes deux mains, qui reposaient contre la toile de ma jupe, au niveau de l’intérieur de mes cuisses. Comme il me fallait trouver une occupation et oublier au plus vite ma crise d’agoraphobie, j’écartai les doigts de ma main droite dans l’intention de les étudier à loisir. C’était là un moyen que j’utilisais fréquemment, dans le but de me détendre…Mais aussitôt, au beau milieu de ceux-ci, mon majeur focalisa toute mon attention : sous mes yeux soudain écarquillés par la surprise, il se révéla entaillé en son centre par une longue fente verticale, qui paraissait grossir de seconde en seconde !

Tout d’abord, je n’en crus pas ma vision, je secouai vivement la tête ; mon incrédulité me poussa ensuite à fermer tout aussi prestement les yeux. Peine perdue ! Dès que je rouvris mes paupières, ce fut encore pire.

Mes cinq doigts me paraissaient maintenant d’une consistance gélatineuse, floue.

Le spectacle devint cependant encore plus inhabituel quand je vis, juste sous mon nez (je louchais sans doute !) la fameuse fente verticale se muer, à une vitesse effarante, en une épaisse ligne sombre…laquelle sépara, immédiatement après, mon majeur en deux !

Le souffle coupé, comme assommée par ce à quoi je venais d’assister, je fixai mon doigt, ou plus exactement les deux doigts qui se détachaient désormais en son lieu et place : l’un, à droite, avait conservé la longueur de mon ancien majeur, mais donnait à voir une minceur nettement plus accentuée. Quant à l’autre, il égalait en épaisseur le doigt dont il venait de se détacher pour prendre son « autonomie », tout en affichant, cette fois, une hauteur moindre qui lui conférait un aspect quelque peu « tronqué ».

Pour ma part, je continuais à ne pas croire ce que m’indiquaient mes rétines. Ce n’était pas possible, c’était tout bonnement, proprement inimaginable !

Il fallait de toute urgence que je dissipe cette étrange hallucination.

Il fallait que je revienne dans le monde réel coûte que coûte.

J’avais envie d’hurler d’horreur mais, pétrifiée, suffoquée par l’affolement, j’étais incapable de proférer un traître son.

En désespoir de cause (et plus que jamais désireuse de me convaincre que j’étais la proie d’une sorte de mauvais rêve), je décidai de remuer les doigts. Leur mollesse blanchâtre, gélatineuse, flasque me semblait répugnante. Beurk ! Pourtant il n’y avait pas à s’y tromper : ce furent bien non plus cinq mais six doigts qui se plièrent puis qui se déplièrent ensemble !

A nouveau terrassée par la stupeur, j’eus une manière de spasme. C’est à cet instant que, recroquevillée sur moi-même, au comble de la sidération terrifiée, je vis (je ne pouvais plus les quitter des yeux !) les deux méconnaissables, innommables bâtonnets de gelée pâle un peu informes et un peu tremblottants qui venaient de se substituer en un rien de temps à mon doigt médian se durcir tout aussi soudainement pour prendre une apparence presque normale. Penchée sur eux, je ne me lassais plus, dès lors, de les examiner. Tour à tour, j’éloignais ma main puis je la rapprochais de mes yeux avides, agrandis. Dans le même temps, je sentais un étau se refermer sur ma cage thoracique.

En définitive, à force d’user mes yeux à contempler ma « nouvelle main », je n’y pus plus tenir. J’étais vraiment trop chamboulée. Une pression me poussait à extérioriser l’émotion qui s’était accumulée en moi. Lorsqu’elle retentit, extraite avec effort de mes poumons comprimés et de mon gosier comme obstrué par des pelotes de paille de fer, ma voix me fit l’effet d’appartenir à une autre personne : blanche, exsangue, étouffée dans l’œuf…au point que je ressentis le besoin de saisir le bras de ma fille à pleine main gauche, et de le serrer. Très fort.

-Hé…regarde ce qui m’arrive…Qu’est-ce qui se passe ? parvins-je à couiner.

Il faut croire que cette intonation était suffisamment chargée de panique, car la boudeuse, tressaillant instantanément, détacha son regard des pages de magazine qui l’absorbaient. Il tomba sur moi abruptement. Il rencontra d’abord ma face et, par pur effet de mimétisme, l’expression contrariée qu’arboraient toujours les traits de ma vis-à-vis eut tôt fait de se métamorphoser en expression d’effarement affolé, de franche alarme. A peine eut-elle le temps d’éjecter un rapide « qu’est-ce qui t’arrive ? » que, déjà, ses rétines percutaient ma main, que je tenais encore bêtement relevée, en suspens au niveau du bas de mon visage.

Elle roula les yeux ; nous nous mîmes à rouler les yeux ensemble. Toujours assez péniblement, j’articulai :

-Regarde…j’ai six doigts !

Bien évidemment, elle exigea de savoir ce qui s’était passé. On aurait dit qu’elle n’était plus capable de détacher son regard de l’horrible chose. En croyait-elle sa vue ? Cherchait-elle, elle aussi, à se convaincre que c’était bien vrai ? A son tour, son visage se voyait marqué par l’horreur incrédule.

D’une voix liquéfiée, enrouée par le désespoir, je m’évertuai à rassembler mes mots pour lui expliquer du mieux que je pouvais ce que je venais de vivre. Inclinant son corps, elle examina « la chose » sous tous les angles. Sans toutefois oser la toucher. Sa répugnance était perceptible…

Long silence…Nos deux paires d’yeux convergeaient vers l’incroyable spectacle. Celui-ci nous happait, faisant de nous les proies d’une sorte d’hypnose malsaine.

Ma fille finit cependant par rompre brusquement cette transe, en laissant échapper une réflexion sonore qui me surprit et me fit sursauter ; elle éructa un « ce n’est pas possible ! » propre à me faire rentrer sous terre.

Que voulez-vous que je réponde ? Je ne pus que dérober mon regard de cocker battu. Vidée de mes forces, je m’étais affaissée sur ma chaise squelettique, exactement comme un vieux pneu qui s’est délesté de son air.

Dans un énorme soupir, j’évacuai : « tu te rends compte ?...J’ai six doigts ! »

Elle hocha lentement la tête, figeant les traits de son visage en une expression tendue qui reflétait un abîme de perplexité.

-Bon sang de bois…mais qu’est-ce qui t’arrive ?

Toutes deux étions en état de choc. On l’aurait été à moins, non ?

Ma fille continuait inlassablement à me dévisager. Visiblement, elle n’arrivait pas à assimiler la situation. L’intensité avec laquelle elle s’était mise à me fixer m’apparut rapidement gênante, voire quasiment insoutenable. J’aurais fait n’importe quoi pour fuir…Mais j’étais trop tétanisée !

Puis son regard redescendit, s’arrêta de nouveau sur ma main qui était demeurée ouverte et que, pour ma part, je ne regardais plus. Je la vis froncer intensément les sourcils, après quoi, sans que je m’y attende, elle me saisit avec vivacité le poignet, et le souleva. Ses mots qui fusaient, stridents, me firent l’effet d’une rafale de mitrailleuse :

-Hé, regarde…ce n’est pas fini !!

J’éprouvais à présent, moi aussi, du dégoût à l’idée de regarder cette main. Néanmoins le ton de sa voix fit, pour moi, office de signal d’alerte. Ce ton-là portait toute l’excitation, toute la répulsion du monde. Je n’eus pas d’autre possibilité que celle de baisser les yeux et, ce faisant, je vis, à mon grand effroi, que la partie supérieure de mon petit auriculaire était désormais gonflée, tuméfiée par une espèce de nœud de chair qui me fit, sur le coup, penser à ces vilaines nodosités qui encombrent parfois le tronc de certains arbres, probablement malades.

J’eus alors tout à coup l’impression – que dis-je, la sensation physique ! – que mes yeux me sortaient des orbites. Mais dans le même temps, je n’étais, de nouveau, plus capable d’émettre le moindre son. Je haletai.

Au bout de ma main redressée par la poigne ferme de ma fille qui enserrait mon poignet, mon auriculaire, en à peine quelques instants, doubla de volume. Allait-il lui aussi, à l’instar de mon majeur, se diviser en deux ?

Toujours haletante, le souffle court, haché, j’attendais la suite…laquelle ne tarda, du reste, pas à survenir : la tumeur, d’abord d’aspect dur, prit une apparence transparente et, au travers de cette transparence, ne tarda pas à se colorer d’un vert-jaune malsain qui évoquait le pus. Quelques instant plus tard, je perçus un son ténu de bouchon qui saute…pour tout dire, une sorte de « pop » et un liquide gras, abondant, de teinte glauque, força le passage. Comme mon doigt pendait, il se déversa en direction du sol, dont il alla bientôt souiller la surface d’un blanc aveuglant d’une large tache beigeâtre qui était du plus vilain effet.

Complètement prise au dépourvu, je contemplais passivement l’étrange écoulement, lequel semblait ne jamais devoir se tarir. Une véritable fontaine de pus graisseux et malodorant se déversait là, avec une impétuosité énigmatique.

Finalement, prenant dans mon regard la mesure de ma détresse, ma fille, après s’être raclé un court instant péniblement la gorge, laissa percer, dans un cri, l’appel au secours qui s’imposait, tout en portant cette fois ses yeux vers le comptoir de la réception.

Bientôt, on entendit un claquement de hauts talons résonner sur les dalles de carrelage. C’était la jeune réceptionniste qui accourait, à grandes enjambées.

-Regardez, madame ! l’exhorta ma fille d’une voix pitoyable, quasi mourante. Elle a six doigts !...Il vient tout bonnement de lui pousser un doigt supplémentaire !...Et puis, maintenant, ça…cet espèce de…furoncle géant qui s’ouvre !

Le regard de la jeune personne atterrit à son tour sur ma main. Choc immédiat. Froncements de sourcils. Après avoir pris le temps de l’examiner attentivement, la fille hocha la tête et se mit à déclamer, sur un ton presque sentencieux qui nous étonna par son calme (nous ne nous y attendions pas) :

-Ah, je vois ! Moi, ce que je vous conseille vivement, c’est de l’amener à l’hôpital. Il se peut que de tels symptômes signalent une maladie sérieuse.

Ma fille et moi tressaillîmes et –ce fut plus fort que nous – échangeâmes des regards consternés.

 

*

 

Quand nous sortîmes du cabinet du médecin, mon malheureux auriculaire disparaissait sous toute une épaisseur de bandages étroitement serrés, de sorte qu’on avait l’impression qu’il avait triplé de volume. Au demeurant, je ne le sentais plus. Ces bandages de gaze m’avaient été posés par la réceptionniste.

J’étais si sonnée que, tel un zombi, je me laissais entièrement guider, que dis-je, tracter par ma fille. Heureusement qu’elle était là et qu’elle avait trouvé le moyen de se ressaisir quelque peu !

En un éclair, façon météore, nous plongeâmes sous terre, dans la sordide pénombre d’un quai de métro ; de larges, interminables et luisants faisceaux de tuyauterie couraient partout, en se livrant à des gymnastiques compliquées et pleines de torsions de muscles menaçantes. Tout était sale, métallique, moche, oppressant, puant…et puis le clou, c’était cette foule dense, pâteuse, poisseuse ! Elle nous faisait l’effet d’une véritable force de la nature, d’une sorte de magma ou de limon fluvial parcouru de courants, de remous, d’autant d’automatismes propres qui, à nos yeux, n’avaient, quoi qu’il en soit, plus grand chose d’humain.

Devenues à notre tour des automates (ou peu s’en fallait), nous nous hissâmes en suivant le (pénible) mouvement à l’intérieur de la rame.

Le voyage fut démesurément long, ce d’autant plus que nous eûmes droit à six énormes stations de correspondance où il s’en fallut à chaque fois de peu, de très très peu que nous ne nous perdions. La foule nous brassait, nous entrainait dans une succession de flux et de reflux brutaux, capricieux, tourbillonnants et totalement dénués de logique.

Nous traversâmes un nombre incalculable d’escalators qui ne cessaient de s’entrecroiser sous d’immenses verrières glauques, opacifiées par une épaisse couche de poussière jaunâtre. Où que nous portions nos regards, tout n’était que rampes, que rambardes, passerelles, galeries et longues volées de marches gaufrées ou criblées de petits trous, en métal sombre, l’ensemble nous paraissant s’organiser en une sorte de colossale toile d’araignée que, pour notre part, nous ne pouvions nous défendre d’associer à une menace diffuse…

Par deux fois, leurrées par la complète absence de panneaux indicatifs et ballotées, charriées sans ménagement par le chaos de foule, il nous arriva de nous déverser dehors, dans des quartiers de la ville que nous connaissions à peine. D’abord, une large avenue où un océan de pavés blond-sable nous évoqua, l’espace d’un instant, un gros reptile dont les squames malsainement ensoleillés s’ébrouaient dans la poussière grasse en une manière de glissement fluide ; escortée dans notre dos par un alignement de vitrines sombres, vaguement bombées, de porches d’hôtels et de terrasses de brasseries (le tout très propre), l’artère urbaine s’incurvait, juste en face de nous et non loin de là, vers la pointe d’un pâté d’immeubles qui la divisait en deux voies et, de ce fait, dessinait une espèce de grande fourche.

Après avoir marqué un temps d’hésitation au cours duquel nous avions regardé tout autour de nos silhouettes en clignant des yeux, nous nous résolûmes à traverser en biais, pour gagner la pointe du pâté d’immeubles, où, une fois franchie la seconde branche, plus petite, de la fourche, nous nous retrouvâmes sur la déclivité légère d’un deuxième trottoir, que bordait un très long bloc d’immeubles à l’aspect resserré, trapu. Ensuite, tout à fait au petit bonheur, au pifomètre, nous nous engouffrâmes dans la première rue latérale à s’ouvrir sur notre gauche, dans la masse du bloc de maisons. La rue, mince, longue, très rectiligne et plutôt terne étant donnés son absence de commerces, de gens et sa perspective monotone de murs dénudés, assez bas, tous calqués les uns sur les autres, nous mena vers un nouveau rond-point, cette fois encerclé par de hautes façades jaunâtres, sans doute anciennes et d’apparence patinée, sale, pour ne pas dire, même, carrément patibulaire. L’ensemble (pour le moins bizarrement) était baigné par une lumière pâle, éthérée, presque sautillante, comme constituée de photons à nu qui auraient pris la forme de billes en apesanteur, ou encore de bulles minuscules sur le point d’éclater sous l’effet de quelque mystérieuse raréfaction de l’oxygène.

Du coup, arrêtées net, nous comprîmes que nous faisions fausse route. Il n’en fallut pas davantage pour que nous rebroussions chemin, en nous exclamant, tout à fait avec raison : « ça ne mène nulle part ! ».

Par la suite, la seconde fois, le hasard nous fit échouer en un lieu beaucoup plus dépouillé, qui nous parut comme situé à l’extrême limite de la concentration urbaine. Nous rôdâmes un bon moment dans ce qui ressemblait à un faubourg très étendu, parmi des enfilades de hautes constructions froides, géométriques et sans âme dont l’intimidant dépouillement, tout de plaques de verre fumé et d’armatures de fin métal scintillantes, eut pour ainsi dire le don de nous serrer le gosier. Les rues, scrupuleusement et abruptement droites, affichaient des perspectives d’une netteté époustouflante et si résolument –si presque cruellement – aérodynamique qu’elles en semblaient aussi glacées que la surface d’une patinoire.

Mais, bientôt, les successions d’immeubles anguleux et nets prirent fin, cédant sans transition le pas à un désordre inattendu de terrains vagues bosselés sur lesquels, de loin en loin, s’intercalaient, outre de méchants buissons d’épines touffus qui n’avaient rien de très engageant, des murets pour moitié enfoncés dans la terre sèche, brune, rase et de petits chemins trop blancs et très creux (défoncés au point de faire parfois penser à des ornières), qui naviguaient, quoique toujours à bonne distance, parmi un réseau lâche de barres de béton. Lesdites barres de béton, pour leur part, offraient des silhouettes grises et massives, lugubres, guère loin de ressembler à des blockhaus, pour certaines balafrées de part en part par d’épaisses lézardes quand ce n’était pas partiellement effondrées.

Là encore, nous fûmes bien contraintes d’admettre que nous nous étions fourvoyées.

Rien ne nous indiquait, où que ce fût, la présence d’un hôpital.

Les terrains vagues désolés ondulaient à perte de vue, dans un silence impressionnant, et ils ne s’arrêtaient qu’au loin, au niveau de la ligne d’horizon où, en plongeant notre regard, nous identifiâmes rapidement de noires découpes en forme de silos ponctuées de hautes cheminées d’usine fumantes. Juste au-dessus de ces découpes, les strates successives de longs nuages bas et lourds qui stagnaient n’étaient pas sans évoquer les rouleaux sombres et menaçants de quelque océan en furie. L’ensemble du panorama dégageait quelque chose de tellement sinistre que nous en fûmes clouées sur place.

Il y eut un flottement, au cours duquel nos yeux, mi-fascinés, mi-rebutés, balayèrent cette morne étendue…Cela ne fit que conforter, que fortifier notre constat que, tout, absolument tout, alentour, aussi loin que portât le vue, n’était qu’abandon, désolation, saleté, hideur et chaos. La mort dans l’âme, une nouvelle fois, nous résolûmes de faire demi-tour. Nous tournâmes derechef le dos aux pelotes d’épineux qui voltigeaient, au silence revêche qui semblait peser plus lourd qu’une chape de plomb, au vent qui, déjà, se levait, et se mettait à rouler avec un bruit de casseroles traînées par terre…en un mot, à ce « cul-de-sac » ouvert sur l’infini de la plaine.

 

*

 

Lorsque nous finîmes enfin par arriver aux abords de l’établissement de soins, ce fut pour trouver un immense espace aux allures de parking géant (ou de tarmac, peut-être, au vu de la dimension de l’étendue), bien à l’écart du reste de la ville.

Le sol, d’un gris plat, lisse, austère ne s’y agrémentait d’aucun arbre, ni d’aucun carré de pelouse. De chaque côté, excessivement loin, nous distinguâmes une clôture de grillage métallique rendue quasiment naine par la distance qui, certes, ne contribuait pas à apporter une touche plus gaie.

Au milieu, tout au fond, un bâtiment qui, lui aussi, nous parut dérisoirement petit, se signalait cependant par sa blancheur mate et laiteuse.

Pour le reste, l’environnement plus large consistait en une ample plaine qu’écrasait un ciel d’un bleu uni, dru, d’une fixité dont la dimension inquiétante me frappa d’emblée.

Du coup, je sentis mon cœur se serrer, comme si un étau de fer se refermait sur lui. Mon agoraphobie, j’en eus conscience, m’aurait réinvestie n’eût été l’attitude déterminée de mon accompagnatrice, qui, de son côté, continuait de marcher résolument vers le bâtiment blanc. L’espace, qui, autour de moi, commençait déjà à entrer en rotation à la manière d’une énorme toupie, se restabilisa sous l’effet de ma volonté, qui se cabra, résista au vertige. Nous étions arrivées, ce n’était pas le moment de se laisser aller à ce genre de fantaisie ! Même si, au-dessus de moi, le ciel faisait sentir une sorte d’aimantation douloureuse, digne d’un puits de vide qui aspirait…

Nous gravîmes enfin, au pas de course, la volée de marches du bâtiment laiteux ; de près, il avait, ma foi, toutes les apparences d’une bâtisse où se dispensaient des soins.

A l’intérieur, quand nous nous jetâmes sur la première personne venue – une jeune femme blonde qui arborait, sans le moindre doute, une panoplie d’infirmière – et que nous lui exposâmes l’objet de notre irruption en ces lieux, celle-ci fut si estomaquée qu’elle refusa tout bonnement de nous croire. Les mots tombèrent sèchement de ses lèvres minces :

-Ne vous moquez pas de moi !

Ma seule objection –muette - fut alors de brandir sous son nez en trompette la source de mes soucis. Devant ma main désormais bourgeonnante à l’instar d’une tige corallienne, elle expulsa un cri abrupt.

Là-dessus, sans ajouter un mot, nous plantant là apparemment sans états d’âme, elle se précipita dans les profondeurs mystérieuses de l’établissement.

Comment fallait-il interpréter son attitude ?

Ma fille et moi, après un bref échange de regards interloqués, choisîmes tacitement d’y voir une réaction en rapport avec notre détresse.

Partant de ce principe, avec un bel optimisme, nous nous crûmes autorisées à aller nous installer avec une relative assurance sur deux des innombrables chaises de plastique moulé qu’offrait la salle d’attente. Celle-ci, plus que spacieuse et de surcroit déserte, faisait fortement penser à la salle d’embarquement d’un aéroport. Une large baie vitrée la ceinturait sur tout son côté externe, sans même s’interrompre au niveau de l’angle du bâtiment, de sorte que l’espace extérieur donnait l’impression de s’y engouffrer, en une intrusion assez angoissante. Prise d’un léger vertige, je laissai mon regard retomber sur ma main, laquelle se dressait à l’extrémité de mon bras relevé presque à la verticale par mon coude plié et appuyé contre mon genou. Mal m’en prit, car le spectacle qu’elle donnait était vraiment affligeant. Comme je crois y avoir déjà fait allusion, elle s’enrichissait à présent, à chaque doigt, de grosses cloques pleines de pus vitreux qui menaçaient de se rompre. On distinguait, à l’intérieur de ces cloques, une sorte de mouvement, de poussée vaguement irisée, grasse et assortie de spasmes livides qui évoquait celle d’embryons sur le point de déchirer la molle coque de quelque œuf de reptile.

J’en eus la chair de poule. La situation devenait franchement renversante.

Je vis, en un clin d’œil, mon annulaire doubler de volume pour accueillir en son centre devenu blanchâtre, gélatineux et mou une longue fissure noire verticale qui, avec la même alarmante rapidité, s’agrandit et, gagnant alors en épaisseur, scinda le doigt en deux pour en détacher un nouveau doigt, réplique plus mince et plus molle si c’était possible du premier qui affichait la transparence répugnante d’un têtard ou d’une larve. Tout comme précédemment dans la salle d’attente de mon médecin de ville, j’étais si fascinée, si tétanisée dans une sorte d’aura d’horreur hypnotique, que je ne parvenais plus à détacher mes yeux de l’ahurissant spectacle, cependant que ma fille, très certainement dans le but de se changer les idées, préférait quant à elle plonger son regard on ne peut plus las dans les espaces austères et béants de la baie vitrée.

Seule avec mon problème (ingérable), j’avais la sensation de devenir folle. Jailli du fond de mes entrailles, un haut-le-cœur de dégoût me parcourut…je me dégoûtais moi-même. Une idée s’imposa bientôt à mon esprit : couper cette main monstrueuse ! Mais, au moment précis où cette suggestion jaillissait tel un diable sur ressort de sa boite, j’entendis un bruit de pas résonner sur le carrelage aseptisé. Cela brisa net ma bulle d’hypnose ; tout mon corps se raidit, puis tressaillit. De l’autre bout du hall, deux blouses blanches accouraient, se ruaient vers nous. Je n’eus pas de peine à reconnaître la physionomie de l’infirmière blonde, laquelle était flanquée d’un autre personnage, masculin celui-ci, un médecin de la même taille qu’elle, assez jeune et plutôt maigrelet, affublé d’un visage au modelé osseux couronné de cheveux courts très noirs.

Tous deux cavalaient comme s’ils avaient tous les diables lancés à leurs trousses. Tant et si bien que, dans leur fougue, ils eurent quelque peine à freiner devant nos silhouette assises et manquèrent tout bonnement se renverser sur nous.

Hors d’haleine, le médecin fixa aussitôt ma main multidoigts qui trônait, bien en évidence. Son acolyte, toute transpirante et toute rubiconde, la Blonde, se mit à pointer vers « l’objet » son index rosâtre et tremblant :

-Re…regardez, docteur ! parvint-elle à articuler, non sans effort. Est-ce que ce n’est pas un cas unique ?

D’ordinaire, les membres des professions de santé cultivent un très grand self-control, surtout quand ils se trouvent face à leurs malades, ou à leurs patients potentiels. Mais là, l’air paniqué des deux « blouses blanches » tranchait de façon singulière avec cette règle.

Derechef, après avoir dégluti avec un bel ensemble, ils m’intimèrent de les suivre. Ma fille sortit alors de son cocon d’absence et de rêvasserie. Elle se leva pour emboiter le pas au petit groupe, mais le médecin l’arrêta sèchement, de la voix et du geste. Il interposa avec une brusquerie tranchante son bras tendu devant elle :

-Non ! glapit-il (puis, s’efforçant de baisser le volume de sa voix en contractant toutefois encore les muscles de sa mâchoire peu marquée) : Madame…si vous voulez bien, je vous serais gré de nous attendre dans cette salle. Elle est prévue à cet effet !

Prise au dépourvu, ma fille ne trouva rien de mieux à faire que d’opiner. Tandis qu’elle se rasseyait, j’eus le temps de voir se peindre toutes les nuances de l’affolement sur les traits de sa face intimidée, contrite. Lorsque nous nous éloignâmes, la Blonde, le médecin et moi, je sentis son regard s’attarder lourdement, et peser sur ma nuque.

 

*

 

Ils m’examinèrent sous toutes les coutures et sous tous les angles, prélevant même des bouts de tissu sur mes deux doigts supplémentaires, crevant une des grosses pustules palpitantes qui proliféraient à présent, par petites grappes le long de mes doigts, afin d’en retirer des doses substantielles d’un pus qui, à nouveau, se mit à jaillir et à se répandre en abondance.

Le fait que tant le médecin aux yeux exorbités que l’infirmière portaient désormais une double paire de gants en latex, des masques de carton et d’épaisses paires de lunettes que n’auraient pas désavouées un plongeur sous-marin ou un soudeur ne m’échappa guère. Et, comme on s’en doute probablement, ne fut pas pour me rassurer.

Le médecin, dans sa barbe, grommela :

-On va faire vite…on va faire le plus vite possible. On envoie tout de suite ça (il désigna les prélèvements) au labo, et on sera fixés dans pas plus de trois heures !

A quoi je réagis en me mettant à rouler des yeux atterrés tout en le dévisageant et en hasardant, d’une voix qui était tout sauf assurée :

-C’est…c’est…est-ce que c’est grave, docteur ?

Comme il éludait soigneusement ma question, faisant mine de ne pas l’entendre et ne daignant même pas par-dessus le marché me regarder en face, voilà que je me sentis comme piquée par un taon, électrisée, autant par la crainte que par une rageuse volonté d’être éclairée.

J’insistai :

-Docteur ! Je veux savoir…vous devez bien avoir une idée de ce que ça peut être ?!

Ma voix était devenue si forte, si discordante, tellement stridente que, pour un peu, elle eût même déchiré mes propres tympans.

A travers ses lunettes de plongée, visiblement à contrecœur, le praticien leva vers moi un regard incertain, vacillant, totalement dénué de franchise. Il était clair comme de l’eau de roche qu’il aurait donné cher pour se soustraire à ce genre d’interrogatoire.

Cependant, mon regard, insoutenable s’accrochait au sien, ne le lâchait plus. Il lui signifiait, sans échappatoire possible, que je savais qu’il savait.

Il se racla le gosier, hésita encore, l’espace d’une courte seconde ; je vis, dans son cou maigre, sa pomme d’Adam saillante monter puis redescendre, comme si elle prenait l’ascenseur.

L’instant d’après, il se lança ; sa voix était sourde, étouffée, marquée par une tension certaine :

-Ce qui vous arrive est…heu…ce qui vous arrive est rarissime…Heu…cela pourrait être le signe d’un syndrome de Protée !

J’écarquillai encore plus les yeux, si la chose était possible…après quoi mes paupières, comme deux ailes, se mirent frénétiquement à battre, à papilloter, en une sorte de tic subit qui échappait à tout contrôle. Je tombais carrément des nues.

-Syndrome de Protée ?...Docteur, pourriez-vous vous montrer plus explicite ?

Sa longue cage thoracique un peu creuse expulsa une expiration profonde ; son regard erra…il paraissait, de toute évidence, chercher ses mots. Sa voix enfin retentit de nouveau, raffermie, nettement plus assurée et, donc, plus résonnante.

-Syndrome de protée, oui…Vous avez peut-être vu le film Elephant Man ?

-Quoi ? réussis-je à couiner, tandis que la foule des mots qui se bousculaient déjà en moi se coinçait dans ma gorge.

Le sentiment d’horreur absolue qui prit possession de mon esprit fut tel que, séance tenante, je sautai à bas de la couchette d’examen.

Sans prendre garde au fait que je bousculais ensemble le médecin et l’infirmière, je fendis l’air tête la première droit vers le seuil de la petite pièce carrelée. Toujours à la vitesse du vent, je continuai à courir dans le couloir pénombreux, nu, sur le sol de linoléum glissant qui luisait faiblement devant moi. Je ne pensais désormais plus qu’à une chose : fuir, me carapater. Laisser le plus loin qu’il soit possible ce lieu, et tout ce qui allait avec. Me voyant débouler à la façon d’un bolide dans le hall, ma fille se leva d’un bond et me rejoignit, mais ce ne fut pas pour autant que je m’arrêtai. Mon impulsion était complètement animale, incontrôlable. Un voile de fièvre me recouvrait front et visage, brouillant ma vue.

Derrière moi, j’entendis ma fille me hurler « mais…qu’est-ce qui se passe ? Maman…maman ! Arrêtes-toi ! ».

Je n’en fis rien. Je vous l’ai dit, j’étais incapable de raisonner.

Sans même en avoir conscience, je franchis la porte vitrée automatique, puis dégringolai la volée de marches de béton blanc qui descendait vers l’esplanade.

Ensuite ? Je courus en droite ligne devant moi, sans davantage réfléchir. Sans savoir où me portaient mes foulées. Mue en tout et pour tout par la panique. Je trouvai même le moyen d’accélérer l’allure, par pur réflexe.

Ainsi, je fonçai. Presque à l’aveuglette. Comme une bête stupide, affolée. La vue de plus en plus brouillée, la tête bourdonnante, le corps durci et glacé en dépit de la sueur qui, compte tenu de la course folle, devait certainement m’inonder.

J’étais prête à courir de la sorte, sans trêve, jusqu’aux antipodes.

J’avais déjà, sans m’en rendre compte, franchi plus de la moitié de l’immense terrain bétonné qui séparait le bâtiment hospitalier de la route plate lorsqu’une violente douleur me transperça au niveau du bas des côtes, sur le côté droit du thorax. Cette douleur fut si brutale et si foudroyante qu’elle me stoppa net dans ma course et me plia littéralement en deux. Arc-boutée, les deux mains instinctivement logées entre la partie inférieure de mon thorax et mon abdomen, je titubai puis effectuai plusieurs tours sur moi-même, un peu à la manière d’une toupie. J’allais tomber, terrassé tant par la douleur que par le vertige lorsque je sentis une prise au niveau de mon avant-bras. Celle-ci se resserra aussitôt et, m’immobilisant, m’empêcha à temps de perdre l’équilibre.

Hors d’haleine, je haletai frénétiquement, dans une recherche désespérée de mon souffle perdu, un peu comme si j’avais été retirée de justesse d’une eau où j’étais sur le point de me noyer. Les mains qui s’étaient abattues sur moi se chargèrent quant à elles de me faire pivoter en douceur, de façon à ce que je puisse voir à qui elles appartenaient.

Ainsi qu’il fallait s’y attendre, je reconnus le visage de ma fille. Un déferlement de sanglots faisant irruption en moi, je lui hululai :

-Je veux qu’on coupe cette main…tu entends ? Je vais la couper moi-même !

Puis les sanglots eurent raison de mon débit verbal ; ils l’étouffèrent. Je fus secouée de spasmes violents et ma fille m’attira à elle, contre sa poitrine.

Je déversai, dans son giron, toutes les larmes de mon corps, et l’entreprise me prit bien un bon quart d’heure, si ce n’est même plus.

Faisant tout pour me réconforter, pour m’envelopper, ma fille me serrait fort contre elle. Ses murmures aux accents de berceuse me parvinrent, mais comme de très, très loin…Comme s’ils étaient tamisés, filtrés par un gros tampon d’ouate :

-Allons, allons…calme-toi…On va bien arriver à trouver une solution…

Une solution ? Je ne voyais pas bien quelle solution on aurait pu trouver. Toutefois, j’étais rompue, flasque, bien trop affaissée sur moi-même pour trouver la force ou la volonté de le lui faire savoir.

Pantelante, comme vidée de tout mon sang, de toutes mes forces vitales, je me détachai enfin d’elle. Ce fut pour lui beugler, les yeux encore pleins de larmes et le nez encombré de morve :

-D’accord…mais surtout pas dans cet hôpital…je ne veux pas y retourner !

Je guettai son regard ; il s’ombra d’une expression incertaine…cependant, cette dernière ne tarda pas à révéler son caractère fugitif en se résorbant aussi vivement qu’elle était apparue pour faire place à un hochement de tête qui, lui, se voulait rassurant.

-Je comprends, o.k, exhala-t-elle. On va rentrer, m’man. Tu veux bien ?

Mesurant mon état d’épuisement, je ne pouvais, bien sûr, que lui répondre par l’affirmative.

Elle me demanda alors si j’étais capable de reprendre la marche. Cela m’enthousiasma tellement que, sans réfléchir, je lui décochai « oui ! ».

J’avais déjà tout oublié de cette douleur fulgurante qui m’avait pourtant, quelques instants plus tôt, fauchée net dans ma course ; sans doute un gros point de côté.

Ma fille m’agrippa fermement le bras, et nous nous remîmes en marche. D’un geste du menton, elle me désigna, au loin –à des kilomètres, semblait-il – la minuscule, fragilissime silhouette d’un abribus écrasé sous le ciel d’un bleu si dru qu’il n’était pas loin de paraître surnaturel. Je me hâtai d’opiner, sans rien dire.

Clopin-clopant, nous poursuivîmes notre cheminement sur le sol de béton rigide. Je continuai de me taire, car, à présent, j’avais la tête obstinément vide.

Puis, sans savoir trop pour quelle raison, je relevai les yeux. Je pris au même instant conscience d’un bruit, qui me parut provenir du ciel. Un son à peine audible à vrai dire, une sorte de zonzonnement extrêmement effilé qui me faisait penser à un acouphène. A tel point que je me demandai s’il ne venait pas de l’intérieur de mon oreille… Mais non, cela se confirma : il venait bel et bien de là-haut. De ce ciel insondable, immense, qui coiffait tout de son bleu uni, dur. D’une pureté presque effrayante. Et c’est alors, tandis que je scrutais cette étendue déserte, que je vis se matérialiser tout là-haut une curieuse petite tache noire qui, bientôt, très vite, grandit et montra la forme d’une structure métallique à l’apparence plutôt pesante et vaguement cylindrique, un genre de grillage peint en noir et enroulé sur lui-même autour d’un espace évidé. Cette structure descendait en droite ligne du ciel, juste au-dessus de moi !

D’abord, je n’y crus pas ou –bien plutôt – j’hésitai à y croire. Bouche bée, figée, je m’arrêtai pour boire des yeux cet incroyable « engin ». Plus il descendait, plus ses contours se précisaient, plus il me confirmait dans ma perception d’un objet long, disposé dans le sens vertical et, pour le reste, assez étroit, totalement creux en son centre et constitué, en fin de compte, d’un épais treillis métallique revêtu d’une peinture particulièrement sombre et non moins épaisse. Que dire d’autre ? Cet « OVNI » ne ressemblait, en fait, à rien d’utilitaire, de vraiment connu – même pas à un OVNI « classique » tel qu’on peut se le représenter. Il était apparu dans le bleu impavide du ciel apparemment comme sous l’effet d’un coup de baguette magique.

J’étais si fascinée par son irruption tellement insolite que je mis un certain temps – trop de temps sans doute – à vraiment intégrer l’idée qu’il était en train de me tomber droit dessus et que, si je ne m’écartais pas sur le champ du point où je m’étais immobilisée, j’étais mûre pour me faire écrabouiller telle une crêpe par le foutu bolide !

Ce fut de justesse, de manière quasiment réflexe que j’effectuai le saut de côté qui m’évita de me faire aplatir et réduire en bouillie. J’eus tout de même la présence d’esprit de crier à toute force à ma fille « vite-écarte-toi ! ».

Mon ton était à ce point pressant, à ce point impérieux qu’elle m’obéit au quart de tour. Dans le même temps que je m’affalais au sol, elle produisait elle aussi un saut qui, fort heureusement, ne lui fit pas perdre son équilibre.

Sous mes yeux effarés, l’engin vint se planter droit dans le sol en restant à la verticale, ainsi que l’eût fait un poignard. Il demeura fiché dedans.

Je me relevai en roulant les yeux et en chassant, de ma main valide, la poussière de ma longue jupe. Entre ma fille, désormais debout à quelques pas, et moi, l’engin étrange venu d’ailleurs trônait en terre, ou plus exactement dans le béton, qu’il avait défoncé et balafré de longues, méchantes lézardes qui proliféraient en arborescences. Comme il était entouré de hautes volutes de fumée blanche, nous nous alarmâmes.

Notre premier mouvement fut donc de converger vers lui, afin de l’examiner de plus près, et de constater l’ampleur des dégâts. Ce faisant, nous ne pûmes nous défendre de la tentation de nous écrier de concert : « mais qu’est-ce que c’est que ça ? ».

Nous continuions d’avancer, ou plutôt (était-ce un effet de la prudence ?), de nous dandiner dans sa direction, lorsqu’une idée me traversa :

-Non, non, vociférai-je brusquement, du coup, à l’adresse de ma fille, vaut mieux qu’on ne s’approche pas ! On ne sait jamais… si c’était un engin explosif ?!

Saisie, elle s’arrêta presqu’en même temps que moi, et hocha vivement la tête. J’interprétai cela comme sa façon d’admettre que j’avais raison.

Pourtant, la volonté de comprendre ce qui venait de se passer nous taraudait. Que feriez-vous, vous, s’il vous arrivait quelque chose de pareil ?

-Décidément, sifflai-je entre mes dents, c’est la journée des bonnes surprises !

Je n’avais pas plus tôt proféré cette constatation déprimante que mes oreilles captèrent à nouveau un son très insolite, très proche du zonzonnement dont j’ai déjà parlé plus haut, quoique nettement plus présent, plus accentué, plus régulier. Il me contraignit à tendre le cou et à relever la tête vers le ciel. Et, tenez-vous bien, au plus haut de celui-ci, je vis jaillir, cette fois, une bonne demi douzaine de formes noires, dressées dans une position verticale tirant à peine sur l’ oblique, et encore toutes petites ! Elles se trouvaient juste au-dessus de nos têtes et fendaient sauvagement l’air, dans un long sifflement lugubre qui s’intensifiait de minute en minute. Il fallait fuir. De toute urgence !

Je me précipitai sur ma fille qui, elle aussi, s’était mise à scruter le ciel et, lui saisissant la main, la forçai à entamer avec moi une course vigoureuse.

Nous galopâmes. Le premier des nouveaux engins s’abattit, et il s’en fallut de peu que ce soit sur nos deux carcasses. La terre trembla sous l’effet de son impact, puis se fendit tout autour. Quelques secondes après, ce fut au tour du deuxième de la série de venir se planter dans le sol. Et ainsi de suite…Ils tombaient, à intervalles réguliers et extrêmement courts, un peu comme des gouttes de pluie, et nous tâchions, de toutes nos forces, d’éviter le point d’impact de leur chute.

Bientôt ce fut une véritable averse de longs cylindres grillagés, noirs. D’où venaient-ils ? Et pourquoi semblaient-ils chercher ainsi à nous viser, à nous éliminer ? Nous n’avions, bien sûr, guère le loisir de creuser la question. Nous courions en zigzags, tout en tremblant de tous nos membres, car nous étions, comme on s’en doute, les jouets d’une peur viscérale. Celle, immédiate, brute de l’animal qui cherche à préserver sa vie…

Nous avions l’impression que le cauchemar durerait tout le restant de nos jours…et, de fait, il dura un temps qui nous parut incalculable.

Puis, le souffle fauché, épuisées, nous tombâmes à genoux toutes deux. Brutalement. Sans même sentir la dureté du sol bétonné qui heurta notre fragile ossature. Sans oser, même, nous dire que nous n’étions pas encore à couvert. Nous n’en pouvions plus. Mais, machinalement, nous nous tenions encore la main.

Il n’y avait, autour de nous, que les nudités arides du sol et du ciel. Et le bruit, saccadé, rauque, de nos respirations. Et puis…le silence.

Nous trouvâmes tout de même la force d’élever de nouveau nos regards vers le ciel vide. Et constatâmes qu’il affichait, désormais, un calme lisse auquel on ne crut pas. Mais on eût dit que la pluie d’engins noirs n’avait jamais existé.

Nous nous regardâmes, puis eûmes un temps d’attente, passé à examiner encore le ciel. Après quoi, lèvres tremblantes, je réussis à hasarder : « on dirait que c’est fini… ».

Ma fille tressaillit, comme traversée par un courant électrique :

-Je sais pas, émit-elle, ça va peut-être recommencer…vite, courons nous mettre à l’abri, là-bas ! Il y a l’arrêt de bus !

Je hochai très vivement la tête, pour approuver sa suggestion. Sage conseil. Qui nous disait , après tout, que ça n’allait pas remettre ça ?

Ayant quelque peu repris notre souffle, nous nous élançâmes à nouveau, cette fois en prenant une direction précise : celle de l’abribus.

Nous l’atteignîmes. Il était vide. Nous nous ruâmes sur l’unique banc, dans le fond de l’angle droit que formait la structure de plexiglas. Et là, nous nous affaissâmes, à la manière de deux baudruches qui se dégonflent.

Nous étions tellement essoufflées et vidées que, bouches ouvertes comme pour gober des mouches, nous poussions des râles. Notre souffle ne se réduisait plus qu’à un filet de respiration laborieuse, obstruée d’asthmatique, qui émettait un raclement rugueux, éraillé, pénible à l’oreille…

Il ne nous fallut bien pas mois de cinq bonnes minutes pour reprendre nos esprits et pour revenir à notre façon de respirer normale. Puis, encore sous le choc, nous nous mîmes à promener force regards circulaires autant que circonspects dans toutes les directions où portait la vue. Nous scrutâmes tour à tour, plusieurs fois de suite, le ruban droit de la route scrupuleusement déserte, les espaces de champs aplatis qui, de l’autre côté de la bande d’asphalte, face à nous, s’étiraient sans que rien ne vienne leur opposer d’obstacle, le ciel et l’étendue de « tarmac » stérile que nous venions de quitter. Force était d’en convenir et, au bout d’un certain laps de temps, nous en convînmes : le panorama, plus que jamais, frappait par sa vacuité plane et tranquille. Une vacuité dont le calme, le silence paraissaient inébranlables.

Devions-nous encore craindre ? Ou plutôt nous détendre ? Nous n’en savions rien. A vrai dire, nous étions partagées entre notre perception de ce calme plat et une autre sensation : celle de son caractère insolite, potentiellement hostile…

Nous nous entreregardâmes finalement, aussi perplexe l’une que l’autre. Ma fille fut la première à faire fuser la question : « et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? ».

Trop ahurie encore, je fus bien en peine de lui répondre quoi que ce soit.

Comme ma réponse tardait à venir, le silence s’installa. Nous nous trouvions là, au milieu de nulle part, dans une situation plus qu’absurde, encore ravagées par l’état de choc, laminées par le stress. Sans forces. Avachies l’une contre l’autre sur cette minuscule banquette de métal si frêle, nous nous faisions presque l’effet d’être des naufragés s’accrochant à quelque radeau ou à quelque précaire morceau de bois, sur une houle immense, à des années-lumière de tout rivage, de tout rafiot salvateur…Je sentais, pour ma part, à mesure que les minutes filaient, mon corps se liquéfier, glisser, s’affaisser telle une coulée de boue…comme inexorablement entraîné par une sorte de mystérieux lest vers le bas, vers un puits sans fond dans lequel il chutait, se diluait tout en douceur.

J’étais si rompue qu’en fin de compte, je m’abîmai dans une poche de sommeil. Il s’avéra si lourd qu’il m’avala en totalité, pareil à une tourbière qui avale un corps.

Je ne sais combien de temps après, j’en émergeai, à contrecœur, avec la sensation tenace d’être toute froissée, toute démolie. Sans m’en rendre compte au début, j’émettais des grommellements informes. Après quoi la conscience qu’on me secouait s’imposa à moi.

Quand j’ouvris, à grand peine, mes paupières collées par une croûte pâteuse, ce fut pour découvrir, au plus près du mien, le visage de ma fille. Il me frappa instantanément par son expression surexcitée :

- Maman, maman…regarde ta main !

Elle hurlait, et ma figure se trouvait bombardée par ses postillons. D’un seul coup, ma carcasse tressaillit, et se redressa ; mes yeux errèrent. Où étais-je ? Bien évidemment, je flottais encore dans l’amnésie.

Ma fille, qui, sous l’effet de mon sursaut, m’avait temporairement lâchée, recommença à m’agripper entre ses mains et à planter sauvagement dans les miennes ses prunelles. Je voyais, dans ses yeux, danser, tressauter le feu de l’hystérie. Elle me saisit la main gauche et se mit à l’agiter frénétiquement, juste sous mon nez.

C’est alors que, la mémoire me revenant brutalement, je fixai mon regard sur mes doigts, dressés à hauteur de mes yeux…et que j’identifiai dix bâtons de chairs, pas un de plus, pas un de moins, à l’aspect parfaitement normal. Ce nouveau choc eut pour effet de me propulser légèrement en arrière, contre la paroi dure, translucide de l’abri.

-Regarde ta main…c’est merveilleux ! me claironna sur ce ma fille, qui loin d’avoir lâché mon bras, le tenait toujours, solidement, à la verticale.

Le brusque recul de mon corps m’aida à accommoder ma vue et, de la sorte, à avoir, de mes doigts, une vision plus nette.

Elle avait raison. Toute trace de l’abomination qu’était, quelques temps plus tôt, devenue ma pauvre main, avait disparu.

-Mais…mais…mais…mais, éructai-je, mais…ce n’est pas possible, ça !

Eclatant d’un rire nerveux, incontrôlé, ma fille éructa à son tour :

-Eh bien si !

Mes yeux s’écarquillèrent encore : ils ne pouvaient pas être plus grands, ni mes pupilles plus dilatées :

-B…bon sang…mais qu’est-ce qui s’est passé ? Comment diable se fait-il que…

Je ne parvins pas à terminer ma phrase. J’étais trop secouée. Ma fille, en face de moi, l’était tout autant, mais d’un rire fou, qui virait aux spasmes et aux larmes.

Je repris :

-Mais enfin…est-ce que… est-ce que tu as pu voir ce qui s’est produit ?

Elle secoua la tête, en un vigoureux signe de dénégation :

-Pas plus que toi ! finit-elle par s’exclamer, catégorique. Nous avons dormi presque en même temps…Je me suis juste réveillée quelques minutes avant toi…et c’est là que j’ai vu !

-C’est quoi, ce qui arrive ? Un miracle ? lâchai-je, faute de trouver mieux à dire.

Comme quoi la vie, parfois, vous réserve de sacrés tours de passe-passe…

 

 

 

Patricia Laranco.

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