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 Article publié le 15 novembre 2014.

oOo

Ces bougres esseulés sont en train de doucement se faire balancer par leurs hamacs. Ils portent en eux une femme qu’ils couvent, qu’ils protègent et font murmurer sur leur torse d’ombre.

Le soir tombe toujours. Ils entendent toujours cette puissance en eux continuer de rouler des astres chauds sous leurs couvertures. La terre est loin. Ils ne sentent plus devoir tenir à cette vieille illusion. N’importe, je sors. Plus rien de précis à dire à ceux que je pourrais appeler. ils sont partis depuis un certain temps.

Me voilà seul, avec mon livre à finir.

Mon grand manuscrit à finir. Il reste là, je veux en lire une partie à un ami.

C’est une histoire où j’aurais puisé des éléments dans Joinville, Froissart, pour un drame que j’espérais de teinte au moins shakespearienne. On s’installe autour de belles bières. C’est frais. On côtoie ainsi la bonne amertume. Je lui dis tout d’abord que cela ne vaut rien, que j’ai bâclé ça dans un coin d’ombre, et sans y penser part trop. Cependant il n’est pas dupe, il sait que je mise pas mal là dessus. Je vois derrière lui les types accoudés au bar. Les gens défilant, se dépêchant de filer leurs démarches. Il se laissent entraîner. Ils resteront derrière la vitre. Je bafouille les premières lignes de mon grand drame.

J’ai, je crois bien, atteint cette fois du concentré de miracle, dans mon beau Mystère.

De quoi vous donner le frisson, vous étourdir dans la féerie. Je tiens le secret des magies noires.

Mais l’ami ne paraît pas accrocher plus que ça à ma pièce. Il voudrait bien pouvoir causer des futilités de son train de vie bien sur ses rails.

Je ne le laisse pas m’échapper. J’ai bien entamé le premier acte. Difficile de donner les bonnes intonations à tous les personnages au bon moment.

Je ne voudrais pas le soûler tout de même. Il a les yeux distraits. Lointains. Il s’attendait à autre chose. Moins solennel. En fait il voudrait que j’écrive comme je cause. Des petites nouvelles. Des bribes de souvenirs à trousser gentiment. Mon prestige est perdu pour ce soir. Il ne me voit plus poète pour deux ronds. Une dégringolade.

Alors je préfère le laisser causer. On ira ensuite se promener dans sa ville. Découvrir à quoi elle ressemble, donc. J’écoute ce qu’il me dit bien gentiment. Il ne se confie pas sur tout.

Mon ébauche d’œuvre paraît le laisser plutôt froid. Il n’aurait rien à en dire.

Lui aussi se laisse parfois aller à l’écriture. Un texte ou deux. Mais il n’a rien à dire de précis. Il verrait tout cela plutôt impressionniste, si j’ai bien pigé. Sans trop de hardiesse. Des histoires à glaner un peu partout dans les endroits. Les lieux de vie. Les bribes d’existences. Le fumet des anecdotes un peu partout narrées par tous.

Je lui dis qu’on peut en faire un bouquin facile, de tout ça.

Il n’a pas l’air trop preneur. Plutôt dilettante pour l’imaginaire.

Lui aussi me disait qu’il aurait aussi bien pu écrire. Mais qu’en attendant il avait préféré tourner autour de cette histoire sans trop s’y essayer.

Lui était déjà installé, avec femme et enfants. Tandis que je restais bien seul de mon côté.

Puis mon récit manquait encore d’érotisme à ses yeux. Mon manuscrit ne transpirait pas assez le stupre à ses pour son inclination. ça restait tout de même assez pompeux mon histoire. Il ya avait bien un ou deux crimes bien illustrés. Mais il aurait souhaité que j’y mette encore un peu plus de cruauté. Que ça respire autre chose. Que je déroule la tapisserie sous un angle où les seins lourds, les aperçus irrésistibles auraient jailli.

ça le gonflait en somme un peu mes massacres seigneuriaux.

L’histoire des bannis d’autrefois, pourquoi pas. Les réclusions prêtes à basculer dans la sagesse, il voulait bien. Mais ça avait déjà tout de même été dit un peu partout dans les vieux manuscrits.

D’autres étaient attablés autour de nous, à écouter autour de nous notre délire d’érudition.

Il y avait de ces regards vitreux semblant scruter notre ridicule vague, d’être là à disserter, alors qu’eux faisaient simplement la fête avant de s’en retourner dérailler souvent seuls dans les plumards.

 

 

J’avais envie de remballer mon manuscrit. Un peu fâcheux du peu d’effet de ma prose sur ces esprits, je m’envoyais ma bière.

Alors là mon héros se trouvait au milieu de l’aube suivant un massacre. Les soldats étaient autour de lui. Piégés dans leurs postures, à respirer fort du mufle.

Il se demandait donc ce qu’il foutait au juste là, parmi tous ces morts, à ne pas savoir au juste comment se dépêtrer de cet endroit.

Il n’était lui non plus plus trop sensible à tout ce mystère environnant. Sur les plaines. Dans ces champs violets où venaient de résonner leurs armes.

Il dodelinait poliment, mon ami. A me demander à quoi pouvait bien servir tout mon mystère.

On décida de partir. Les étoiles toujours à scintiller, fichées sur la voûte.

 

 

On devait passer encore un bon moment dans ces parages, avant de se décider à rentrer se coucher sous de bonnes couvertures.

Se retrouver le lendemain dans une demeure que l’on ne connait pas. Entendre au dessus les pas des enfants de la voisine.

 

 

Ce voisin dans le compartiment. A quoi il songeait. A quoi il laissait s’entrainer sa rêverie coutumière. Sans besoin de se laisser aller à revenir sur d’anciens sujets.

Il devait se trouver dans une bonne année. Débarrassé de ses manies d’autrefois.

En attendant. Je vois son menton bleuté par plusieurs nuits sans rasoirs.

Son visage est rude. Il pâlit doucement. Est presque transparent. Mais en même temps bien solide. C’est toujours plaisant, tout en se sachant attaché aux choses, de se sentir dériver malgré tout. De ne pas savoir si on reviendra jamais. On se permet de dériver une heure.

Cet ami se travestissait. Il lui plaisait de porter des sous-vêtements sous ses fringues habituelles.

Il me confia bien des fois sa volonté de frôler les voluptés interdites, de se sentir porter en soi une femme, tout en affectant des façons brutales. Ainsi s’expliquait pour moi sa gêne continuelle, incapable de se plaire en ménage plus d’un mois.

De se sentir au fond étranger à la décision de fonder un foyer, de se trouver surtout mieux ailleurs. Loin de ce qu’il prenait pour une forme de compromission.

Pour ma part, seul depuis des années, je ne me voyais pas trouver triste sa volonté de faire tout de même bonne figure dans son marasme.

J’avais je l’ai dis ma chronique légendaire à écrire. Un récit qui n’aurait surtout rien à faire avec les préoccupations courantes. Ainsi je me laisserais aller sur le fil de mon inspiration, imposant une vitre, une limite entre ma vision et les objets ou actes d’alentour.

Mais lui se l’arrangeait autrement, sa démarcation. Il s’échappait des jours entiers, laissant femme et enfant. Il devait montrer à d’autres ses dessous affriolants. Des hommes sans doute.

Je ne le questionnais jamais là dessus. Avec moi, comme je me frottais d’écriture, il restait respectueux, presque précieux, réservant à d’autres compagnie sans doute ses frasques ou débordements.

 

 

Ainsi me donna-t-il souvent l’impression de n’être pas exactement présent. Mais pour l’instant on marchait sobrement dans la nuit. Hors du sentier commun des questions.

Dans la pénombre des arbres, devant les éclats intermittents du fleuve, il communiquait la sensation du meurtre possible dont j’aurais fait une victime commode.

Je le soupçonnais d’avoir un couteau sur lui. Il devait méditer de tuer quelqu’un. En somme une compagnie dangereuse, des coups de laquelle je croyais pouvoir m’esquiver au moment ultime.

Car j’avais encore pas mal foi en mon adresse.

Il me causa encore un bon moment de sa femme et de ses gosses. Cependant une note dissonait un peu dans ses dires. Il me donnait l’impression de ne pas trop croire en la réalité de ses proches.

Il allait peut-être me faire mon affaire pour ça. Il valait mieux ne pas continuer sur cette voie.

Autour de nous l’ombre s’accroissait. Toute cette petite place si moche le jour durant atteignait à une sorte de prestige tragique, à badigeon de pluie et d’ombre un peu partout.

Il murmurait des choses que je ne pouvais percevoir. Son souffle dessinait sous le silence d’espèces de termes secrets. Un peu à la façon du requin circulant sous la surface émeraude.

On était pas mal cernés par les saligauds, sous les branches de ces platanes. C’était le lieu des rendez-vous interlopes, des branchements rapides entre tantes et michetons.

Je n’aimais pas trop traîner dans ce genre de coins. On se dirigea donc une nouvelle fois vers la taverne que nous fréquentions. Le patron essuyait ses verres. La patronne bougonnait comme à l’accoutumée des formes de réprimandes vers on ne savait qui.

On s’attablait sans autre forme de commentaires. Il fallait causer.

Je n’avais plus guère envie de causer. Épuisés, les grands sujets avec lesquels on joue un temps, ils avaient laissé dans ma gorge une sorte de vase de palabres, je préférais donc le silence.

La taverne pleine de tentures. On se crut parvenus un peu plus au bout des choses ou des raisons.

Passées ces deux heures de marche, on devrait bien l’atteindre enfin, ce point de non-retour.

Il n’en fallait pas davantage pour croire le côtoyer d’un peu plus prêt, ce grand mystère qu’on savait si bien nous planquer tous les jours à coup de fausses raisons.

Le gin me brûlait gentiment l’estomac. Les phrases de cet ami continuaient de résonner, ou plutôt de me paraître résonner, comme au travers d’une forme de brume accroissant les distances partout dans la pièce. Derrière la vitre les passants nous parurent longtemps des spectres à peine visibles. Dans toute cette brumasse pétrie d’obscurités furtives plus noires encore, on ne savait trop comment on allait parvenir à se diriger vers notre gîte, parmi toute cette ville retournée ainsi qu’une grosse boule pleine de flocons.

Passées quelques verres je suivais donc ce comparse. Il me menait je ne savais où au fond. Il paraissait sûr de son chemin. Un type entier comme j’en avais rarement rencontré jusque là. On avançait toujours dans le quartier traversé de parfums et de rumeurs. Sans doute qu’en continuant comme cela on arriverait bientôt quelque part.

On avait jusqu’au matin pour s’en retourner. Il me paraissait bien sûr de son affaire, à marcher ainsi. Les ruelles si ternes d’habitude reposaient dans la même poussière d’enchantement illuminant sourdement les choses. On n’avait plus envie de se remémorer l’atroce des choses.

On était cette fois comme en dehors des complications. Pleinement clandestins, nous ne devions plus nous laisser conduire par l’attrait d’aucun crime. Les fêtards étaient bien éloignés de nous.

Je n’avais pas vu qu’il avait quant à lui profité de l’obscurité pour se désaper, pour ne plus porter que ses sous-vêtements féminins. Je ne voyais plus trop où ça nous conduisait, toute cette aventure.

Chacun semblait être bien rentré chez soi. Tous capitonnés, décidés à ne plus jamais sortir. Ils se reposent tous sur ce qu’il leur semblait avoir construit dans la journée, ces innocents. Alors qu’aussi bien ils avaient laissé le gaz ouvert, ou mal refermé une porte, au profit d’un voleur assassin profitant de l’aubaine.

Tous voguaient en pleine mer de rêve.

Le brouillard se faisait bien épais décidément. C’était à croire qu’il allait tous nous emporter cette fois en se retirant. Je songeais à mon beau drame, rêvant d’être capable de le faire baigner en son entier dans ce type spécieux d’atmosphère. Puis je m’arrêtais. Je ne voyais plus que les sous-vêtements de cet ami. Ils s’affichaient, roses, violets, jaunis dans toute cette grosse brumasse.

Cette fois il allait disparaitre. Aller commettre ses crimes un peu plus loin. Ou bien déballer ses foutaises dans un autre troquet.

Parfaitement écœuré par cet ami, je décidais de rebrousser chemin comme je pouvais. C’est toujours farce, une ville où vous avez beaucoup tourné en rond, car vous vous y retrouvez de fait, comme directement au delà du gros regret à devoir partout se trainer, boulet au pied, du rôle à devoir tenir en toutes circonstances à toutes adresses. Je voyais toute cette ville ainsi qu’une galère immense où nous démenions. A suer du matin au soir dans notre rôle. On n’’était cependant pas toujours des plus fiers de nous leurrer comme ça, en des labeurs sans rapport avec notre rêve. Sans ressentir à quel point cette vie fameuse, idéale, nous échappait, quoi qu’on en disait, portée par des courants d’air, d’espèce de romance fausse, puis de la fesse molle idéalisée callipyge.

L’autre travesti m’avait bien laissé me débrouiller justement dans ce brouillard. L’épisode commençait d’ailleurs à tourner à la perdition. Je ne retrouvais pas du tout mon chemin. Par une des rues j’avais cru déboucher sur une autre. Mais je me retrouvais fourvoyé dans un quartier que je ne connaissais guère. Frôlé de silhouettes immense, je tâchais de laisser mon instinct me recomposer le chemin de lui même.

Lorsqu’on est perdu, l’ivresse a ceci de bon qu’elle rallume en vous un certain instinct animal. Une sorte de fauve capable de retrouver partout sa voie se rappelle alors à vous. Même parmi d’inextricables coursives. On le connaît, ce fauve en nous, malgré nos costumes, nos jolies manières, aussi est-on assez sage pour lui laisser toute initiative, lorsque l’on sent qu’aucune raison n’est plus capable de nous sortir par elle-seule de la brume.

Électrisé par cette soudaine révélation de ma force assoupie soudain éveillée, je me laissais aller à cet enthousiasme toujours et partout réprimé. L’assurance de l’assassin me traversait à cet instant mieux qu’un éclair faisant taire soudain toute ombre.

De l’endroit où je me trouvais, je sentais encore la galère grincer de partout autour de moi. Je n’allais pas tarder à voir un de ces êtres endormis dans les soutes sortir face à moi de la confusion générale. Cet ami du départ devait avoir trouvé un endroit où coucher sa carcasse pleine des torpeurs infligées par la marche capable de faire en soi fleurir les crampes.

Je savais que je le retrouverais ce soir quelque part. Je l’imaginais, en train de se ridiculiser dans une de ces virées. Au milieu de pauvres infâmes, de faux jetons sournois tels qu’il s’en trouve à toutes les fêtes improvisées pour atteindre l’aube, histoire de se rassurer encore un coup, et à peu de frais.

J’étais soudain possédé de la résolution de le sauver de lui même, ce cher ami ingrat.

 

Le brouillard se levait sur les lueurs de la ville. ça respirait le calme. L’ami avait bien disparue. Le jour se levait. Je retournais donc par chez moi. Montant l’escalier. J’avais de nombreuses veillées à rattraper. M’emmitoufler dans ma couverture, oublier ces nuits dernières. Avant cela j’ouvrais une dernière bière. Histoire de goûter encore à un peu d’amertume avant de sombrer. Les volets de bois n’étaient pas fermés. J’actionnais le levier. Il crissait doucement. Au dessus la pianiste ne faisait plus ses gammes depuis des heures. Il me fallait revenir à l’esprit du lieu. Afin d’arriver à dormir. Après tout cet ami que j’avais laissé tout à l’heure symbolisait d’une certaine façon un esprit quasi-satanique, et en s’éloignant de moi, ce double incarnant mes mauvaises pulsions m’avait laissé comme délesté d’un grand poids, et comme enfin capable de dormir du sommeil du juste. 

La curiosité érotique elle même, me travaillant toujours au moment de dormir, me laissait reposer sans remettre ça. J’étais si pur qu’il me paraissait sentir des flocons de neige verser sur mon front.

 

J’entendis encore pour un moment les ivrognes faire des leurs, de retour de bordée. Je les imaginais, ces drôles, s’avancer vers moi, couverts d’ombre séculaire, au mépris de toute menace, et capable à leur allure décidée, de rallier sans problème le prochain patelin.

Ils s’avançaient vers je ne savais quels confins. Tandis que je restais, bien au chaud, sous ces couvertures. La lumière des astres me recouvrant. Comme pour mieux me protéger des atteintes de l’extérieur. Le lendemain. Se lever. Se changer. Trouver des chaussettes. Descendre dans cette rue sans intérêt. Retrouver ces complices.
Je me demandais si ces personnages connus autrefois existaient encore. S’ils continuaient ailleurs de rire aux mêmes choses. Une solitude m’enveloppait d’un nimbe protecteur. Ils devaient être pris dans les fonctions. Se livrer à la même plaisanterie un peu partout.

Tandis que je restais là. Perdu, sans désir de boire encore. Me trouvant très bien, capable de rester ainsi la journée entière. Voir de bosser à mon grand drame médiéval.
Je me décidais à m’y mettre. Seulement la page en face de moi se refusait à tout.

Impassible, revêche, rien n’y tenait. Je n’étais pas prêt à écrire quoi que ce soit d’un tant soi peu incisif pour aujourd’hui. Une panne mortel. J’aurais voulu, non pas de fait écrire un drame, une nouvelle ou un poème, mais plutôt noter directement de quoi se tisse une impression d’exil. Noter sur cette page où chaque lettre très noire brillait de sa matière même.

Car ces caractères en eux-mêmes portaient l’absence, l’exil, la solitude. A ainsi se présenter sur le papier. Ces lettres résonnent pour moi davantage du vide autour d’eux à luire par éclats furtifs.
Car si l’on écrit, c’est moins pour creuser en soi une matière capable d’exprimer une encre neuve. C’est plutôt afin d’explorer la multiplicité d’échos recelé par le silence blanc du papier.

Ainsi, si je choisis d’y introduire des personnages, ceux-ci ne pourront pour moi à aucun moment se désolidariser de ce silence initial, un peu celui de l’observateur contemplant l’avancée de la marée sur le rivage au travers d’une baie vitrée.

Car ce silence de la page crée pour moi une sorte d’enceinte capable de stopper dans son élan tous les sons extérieurs, lesquels doivent s’aplatir enfin sur cette muraille de la page dont chaque brique sèche est un mot.

 

 

En un mot je demeurais là, loin des raisons, et ce texte n’était pas prêt d’avancer. J’avais laissé filer trop les choses. Plus grand chose de précis à rapporter ces temps derniers sur aucun sujet. A sec. Lessivée l’inspiration. J’en avais perdu la matière en distractions, en observation, en paresse coutumière.

Cela commençait à m’échapper. On sonne. C’est l’ami en question. Me demande comment je suis rentré. Je n’ai rien à lui dire.

-Là je suis allongé, j’ai bien failli me péter une guibolle hier. Dis moi comment tu as fait pour rentrer... Tu écris encore tes trucs.

-Ben j’essaye. Mais rien ne sort. C’est là panne. Habituelle. Je tourne autour. Ce sujet est un peu trop étranger à tout j’ai l’impression. Je dois être en train de me fourvoyer. Le tout risque de ressembler à une sorte de mélo moyenâgeux sans consistance.

-Mais hier soir tu me paraissais pourtant y tenir, à ton sujet. Je me trompe ? Tu semblais ne vivre que pour ça...

-Oui, mais je me noie dans ma prose. Une flaque que j’ai saigné, ou uriné.

-Tu veux que je passe ? On pourrait boire quelques bières. Écouter un peu de musique.

Mon ami avait au téléphone une vois plus grave. Mais je sentais aussi, comme en superposition, une sorte de relent de préciosité. On aurait dit qu’il pourléchait l’intérieur des mots. Qu’ils s’en faisait des réceptacles où laisser enfin s’écouler sa salive.

J’avais envie de mettre en scène cet ami dans ma pièce. Mais indirectement, transposé. Aussi écourtais-je notre conversation pour me replonger à loisir dans mon récit.

Je le voyais bien face à moi. Avec ses mimiques, tout le trésor de ses manies. Il suffisait que j’essaye de restituer son phrasé tranquille et comme toujours tempéré de moquerie.

Comme un débit un peu feutré.

Il me fallait me concentré sur ma page. Que je vois bien le bonhomme face à moi. Il ne m’échapperait pas cette fois. Sa façon de faire. Mais cela irait mieux dans un roman. J’y aurais plus latitude de forger un personnage capable d’évoluer.

Mais un être vous échappe toujours. Tout dans son visage était de fait assez flou à présent dans mon esprit. Il allait m’échapper. Il me serait difficile de saisir absolument l’ampleur du personnage comme son humeur. Il m’allait falloir me créer un personnage à moi entièrement fidèle, et dégagé de contingences, de tout cet aspect changeant. Il resterait fixe pour moi sur ce papier, en marquerait la pesanteur. Je n’allais pas cette fois le laisser filer.

 

 

 

Je l’imaginais, cet androgyne du soir, s’avancer, portant en lui une sorte de mystère qui ne laisserait pas prise au sordide. Sous sa perruque de cendre. Il s’avance. C’est la nuit des mirages. Rien à rajouter là dessus. Là dessus il se retrouve chez d’anciennes connaissances. Il se croit dégagé de ces histoires de susceptibilité morte.

Il reste sûr de son mystère, à s’exhiber ainsi partout il ne perdra rien de ses terreurs. Un jour il apparaitra en première page. Son visage aux délicatesses ravinées pas l’effet de la rue.

Il s’introduit ainsi qu’une peste dans ces quartiers prospères. Prêt à faire la peau, sans plus rien différer, à toutes ces trognes de faux témoins. Ces personnages de sa vie passée, avec il est bien temps à présent d’en finir une bonne fois.

En se mettant du col. En rajustant sa jupe sur ses jambes mal épilées. En sentant la femme bruire en lui de tous ses caprices. Il croit, tel le séquestré que la soif tisonne, pouvoir, tout en se pétrissant lui-même, parvenir à une forme d’extase aussi tangible qu’une barre fixe. Pour se protéger, suivant l’essor de sa carrure violente, à l’objectif à faire crever au grand ciel noir.

Les choses prononcées. Dans les jardins. Les cimetières. Il doit pouvoir les atteindre. Les saisir. Avant de reposer pour moi. Avec d’autres esprits, dans une boîte en fer blanc.

Le prestige de son maintien. Robuste exilé. S’appuyant à une muret couvert de lierre. Y mêlant ses traits. Comme pour se laisser recouvrir de cette végétation. Pour échapper à des agents conscients de ses crimes. Car il est depuis longtemps au fait de la nature du circuit autour de lui toujours agissant.

Des agents qu’il ne pourrait fuir, fusse ne multipliant les travestissements. Fusse en se croyant à l’abri parmi les sons d’un port livré au labeur.

Lors de ces après-midi où rien ne se déroule à l’ordinaire. Où chacun se plaint du train des choses. Lassés qu’ils sont de routine et de faiblesse. Lui continue de se laisser apercevoir, isolé dans son excentricité. Seul en lui même. Comme si son visage, son allure alerte et rapace devaient se faire provocation concrète à l’ordinaire repos des digestions bourgeoises. On lui supposa souvent l’étrangeté d’une noble ascendance. Pour l’instant il continue, tout en fréquentant sobrement son voisinage, de faire fleurir en les cervelles une fasciation pour ses crimes.

Je recherche, à fouler cette étendue sobre des nuits, le moyen de me raccorder à sa puissance.

Et j’agis ainsi en parasite de ce personnage comblé de forces, tout en se sachant femme.

Ses bras me sont des accoudoirs de cuir, et sa face une camera au moyen de laquelle je pourrais toujours voir ceux qu’il côtoie, concevoir ce qui l’arrête, m’écœurer de ce qui le heurte.

Ainsi, m’introduisant dans ce foyer bourgeois qu’il conçoit de piller, je saurais toujours dénombrer les objets dérobés, les vieilles marâtres étranglées, les chiens chloroformés.

Ainsi, clandestin de ses forces livrées au pillage, je me ferais guerrier protégé des flans de son cheval de Troie, lui indiquant toujours et la manière de procéder, et le plus sûr moyen de ne laisser aucune trace.

Nous pourrons, suite à ces exploits, nous rendre sur les chemins blanchis de soir. Entendre au loin la route résonner par intermittence du trafic poursuivi. Il porterait ce sac tout chargé de colliers parfois faux, de bracelets brisés ou de pierreries.

Au matin, parmi l’atonie et l’indifférence générales, son allure de vieille fille ayant pour une fois fait la noce n’arrêterait pas plus que cela les regards inquisiteurs.

 

 

Ses cheveux pleins de crasse laissent scintiller les mèches blondes. Il s’est introduit dans ces foyers prospères. Criminel, pilleur d’épaves désœuvré, il dut bien user de ses forces. Être hors de ce cadre, qui faisait des gestes simples, de grands gestes de ses mains de pianiste. De ses doigts longs, souples, adroits à saisir quelque lueur lui échappant. Je le soupçonnais de savoir au juste quoi attendre. Dans le désordre de son travestissement, les couleurs de son costume, s’échappant toujours. Il n’eut rien à faire là d’autre que songer. La mer à proximité berçait toujours ses lueurs innombrables.

Mais ce personnage m’échappe encore. Les cheveux sales. Les façons telles qu’issues d’un autre siècle dont il aurait choppé les usages, il ne se prête guère facilement aux comédies communes.

C’est que le fait d’être en marge, de toucher une maigre pension lui assurant la croûte, lui donne l’air aristocrate de certains pauvres jamais mêlés aux besoins ordinaires.

Puis il sait que tout commerce habituel le détruirait. Toujours il se serait senti hors du lot. Préservé de la rengaine aux responsabilités.

Mais passer pour la folle du village. Robuste et délicate. Il dût rapidement s’en lasser.

On le craint, ce pote, on ne s’approche pas de ce qu’on penser être sa demeure. Il échappe au jeu.

Corset de femme réprimant l’opulence d’un buste. Bagues, yeux luisants, ongles faits. On frôle toujours dans ces nuits là de dangereux poissons. On croit leur échapper. Mais ils sont là. A guetter nos réactions. Courtisanes d’un autre siècle saisissant pleinement nos intentions avant même qu’elles commandent à nos gestes. 

 

 

Au retour. Parmi ces arbres chargés de nuit, je sais qu’il marche avec cet ami. Il sent le manche du couteau dans sa poche darder doucement. Ainsi que sa queue doucement frissonnante.

Le veux poteau discute d’histoires. Il voit son visage se mouiller doucement de fine averse. Ce visage sculpté tel un morceau de granit. Cette dureté du visage. Il en a comme besoin. De cette rigueur des traits. C’est pour lui carrément un repère d’ordre vital, pour ainsi dire moral au vrai sens du terme, que de voir ce visage solide à côté de lui avancer son beau relief.

Si ce visage ne lui était apparu en rêve déjà, il n’aurait pu rester si confiant. Car il avait déjà rêvé de cet être, en avait autrefois fait son idole, projetant en lui sa volonté de trouver un marge.

Il l’aurait suivi en Amérique. N’aurait pas lésiné pour l’entretenir. Puis cet ami l’avait déçu. Et il se retrouvait parmi ces brumes. A ne savoir s’il se déciderait à l’assassiner.

Tournant autour de son délire. Il ne l’avait pas maintenu longtemps. Puis il y a avait encore bien des passants autour d’eux. Des fêtards dont les rires aux éclats interrompaient sa concentration.

Cependant ils restaient muets. Il devait sentir quant à lui ce malaise s’accroitre. Il lui décocherait, au bout de cette allée de platanes, un coup de stylet bien placé. Puis l’ami succomberait, faseyant ainsi qu’un pavillon tenu par un soldat se précipitant vers sa mort.

Mais pour l’instant, elle prenait de l’eau, sa belle tragédie. On ne s’improvise pas si aisément meurtrier. Rien à faire, comme pour l’amour, il y faut le délire. Puis l’humeur du crime n’était plus la sienne après trois verres. Puis il avait de plus en plus de mal, marchant sur cette voie blanchi, de souhaiter encore du mal à cet être autrefois admiré. Sous sa chevelure crasseuse le cerveau de cet ami devait rouler depuis longtemps des mauvais songes.

Cet trahison fermentant en lui, il ne pouvait donc plus la traduire en acte. C’est bien superbe, les romans et les pièces, seulement, juste paumé par sa vérité, on ne se trouve plus autant de cran pour accomplir des violences.

C’est ainsi que, trompé par une petite dinde, on croit qu’on lui charcutera la face, et sans problème, cependant, la désillusion faisant déjà son œuvre en notre sang, on se rend insensiblement à sa sagesse, comme le dimanche parfois on glisse nos pieds dans les charentaises d’une vielle tante, pour savourer son thé avec ses biscuits au citron.

Mais il pleuvait encore davantage sur cette berge du fleuve. Les étrons de chien s’illuminaient doucement parmi les canettes des clochards assoupis en tas sombre à ronfler un peu plus loin.

Ç’aurait fait des témoins, sans doute peu crédibles d’apparences, mais des témoins tout de même.

Ils se serait montrés dangereux.

Il valait mieux prévoir les ennuis qui allaient suivre, forcément. Le frisson du crime possible ne lui faisait plus frissonner l’échine. Il était à l’image de ces michetons qui, au moment de frapper à la porte de leur énième prostituée, sentent d’eux même tout le dégoût de leur vice refluer soudain vers leur gorge, les empêchant cette fois d’avancer la main pour se signaler.

Ce beau soir ne serait pas entaché d’un nouveau meurtre. Ils n’avaient plus tout deux qu’à reprendre leurs sujets bénins de conversation. Mais il laissa filer cet ami.

Il avait intérieurement survécu à sa pulsion. Il se sentait plus pur à ce moment. Aussi loin que possible de toute mauvaise pensée. Il fallait rentrer sous la pluie. Ce soir il ne rêverait pas d’exterminer les traîtres, de faire bouffer leur merde à tous les faux témoins du fonctionnariat.

Il se sentirait comme allégé, ne côtoyant que visages rieurs, fraiches habitudes, relation sans plus rien d’oppressant, tout au long de son rêve.

Libéré de la volonté de son crime, il rattraperait comme un peu d’enfance, blotti dans sa main. Plus éveillé que jamais au milieu du songe, il ne se sentirait plus obligé de revoir cet appartement, ni de revivre ces instants volés entre les cuisses parfumés de la joli garce. Car ayant traversé son propre dégoût, il ne se sentirait plus obligé de simuler de l’appétit pour le sang, le gros rut et la mort.

Il serait affranchi des fonctions, enfin capable de se posséder lui-même. Plus obligé de simuler de l’intérêt pour un visage aux yeux morts pour lui. Enfin se possédant tout entier, sans plus songer à se le prouver à lui même. Seulement serein, seulement conscient de sa solitude. Plus du tout forcé de simuler le moindre intérêt pour l’activité terne et forcenée de l’extérieur.

Cloitré chez lui des jours, à ne plus répondre au téléphone. Ne tolérant plus de se gâcher. Il pourra marcher encore au milieu du port. Au milieu de cette activité éparse. Entendant par moments les sons sourds d’un chantier faisant résonner l’ampleur d’une charpente.

Le meurtre qu’il s’évita, qu’il sut déjouer, esquiver ainsi que les fesses du torero savent esquiver in extremis la ruée justifiée d’un taureau rotant le sang.

 

En s’évitant la souillure d’un crime sordide comme on évite de dégueuler ses petits fours au milieu d’une réception fleurissante de duchesses.

Libre enfin de laisser son esprit s’élancer, loin de ces saletés, de ces misères à étaler en première page ou sur les réseaux, il savourait tel un dieu sa force sans discussions.

Aussi heureux qu’un pauvre dansant la gigue face aux voleurs ne pouvant rien lui dérober, il concevait cette idée du meurtre, avec la même superbe qui dût posséder l’esprit du promeneur observant du rivage les convulsions rythmées d’un beau naufrage.

Environné pour des mois de ses rêves de solitude, il n’eut pas l’idée seulement de s’attacher à revoir ces trognes. 

Puis les petits romans actuels, auto-fictionnels, anémiés, tous issus de la même sempiternelle encre de bidet mal rebouché, ne le provoquant nullement, ne laissaient guère plus de trace en son cerveau, que l’eau n’en laisse en la glotte d’un amateur de vin recherchant le cru de ses rêves.

Désœuvrée, n’ayant pas osé supprimé son vieil ami compromettant, il ne savait comment se masquer sa lâcheté.

 

ça prenait pas mal, ma romance, j’aimais fixer ces instants d’indécision où la songerie des réprouvés les ramène à leur solitude. Mais je n’avais pas encore assez de personnages. Puis cela n’aurait pas aisément fait un beau drame. Rien là dedans d’aussi implacable que Racine.

C’était la faute aux médias, au saucissonnage de notre intérêt pour les choses.

Ma pensée, à l’image de celle d’un captif trop souvent leurré par d’illusoires annonces de remise en liberté, ne se fixait plus à aucun motif capable de distraire son mouvement jusqu’à enchainer des centaines de pages de roman. Je n’avais à ce moment pas assez de fil pour parfaire à point la trame de ma tapisserie. Il m’aurait fallu me replonger dans les Chroniques, faire mien leur ton à la fois bourru et précieux, superbe assez pour faire s’envoler mon inspiration au dessus de mon marasme, à l’image du faucon décrivant son arc de cercle au dessus des spectateurs digérant, cela avant de se reposer, d’un geste à la fois brusque et délicat, sur le bras souple du fauconnier.

 

 

Ces personnages, dont il vivait l’influence comme quelque chose de néfaste pour lui, allaient, si ça se trouvait, se transfigurer dans son sommeil, jusqu’à lui apparaître en rêve comme des alliés, des sortes d’êtres dédiés à concourir à sa réussite. Ils ne seraient plus simplement ces charognes nocives, ces faux jetons qui lui auraient depuis toujours été bien inoffensifs, s’ils ne s’étaient pas présentés à lui tout d’abord sous les dehors de l’amitié facile, et de la bienveillance à peu de frais.

Simulacres que ces êtres, pantins sans profondeur, petites lycéennes et gentils collègues qu’il aurait par accès rêvé de se voir foutus à mort par une légion de fouteurs violents, jusqu’à se faire déchirer le croupion, et saigner toute leur fausseté. Mais ces projections étaient somme toute innocente, ne prêtant, il le savait au fond, guère plus à conséquence que la marotte d’une aïeules tiraillée d’instincts, telle une charogne par des asticots.

Puis c’était, il l’avait déjà écrit ailleurs, somme toute bien mauvais goût, les carnages, et si vulgaire au fond dans les suites médiatiques à prévoir, dans cette écume de préoccupation hypocrite dans les cervelles. Non, il préférait largement l’ombre. Comme depuis l’enfance, il préférait chercher l’ombre où reposer sa fatigue, ne se sentir surtout prisonnier d’aucune histoire convenue.

Son ami devait ainsi l’air qu’il respirait, moins à sa clémence ou à sa lâcheté, qu’à un instinct le poussant toujours à préférer le refuge du silence aux éclats faciles.

 

 

 

Les lettres mouchètent le papier. La résonance entre elle se creuse encore. On n’en sonde pas l’abîme. On s’y perd, à essayer de sonder où cet abîme peut nous mener.

Mes personnages devaient rester dans cette ville. Il n’y avait pas de raison que je les laisse m’échapper. Ils doivent continuer de respirer ce même air. Ils doivent demeurer en cette endroit. Doivent sentir leurs os croupir, se durcir. Couchés, je les veux recouverts d’un prestige semblable à celui des gisants de Fontevrault. Entre la motivation de leurs agissements et la perception que vous vous en faîtes, il demeure une vitre. Lorsqu’ils errent des heures sur les toits, vous ne pouvez connaître leur obsession. Laquelle les travaille, mine de rien. Leur idée fixe fait leur cœur plus orgueilleux. Mais leurs torpeurs ne peuvent être conçues sans être passé soi même par des mois de vide mortifiant, vide solide, terne, sans saveur ni distraction. A sentir son inspiration s’avancer dans tout ce vide avec les grâces meurtrières du requin sevré de viande depuis des mois.

Certains doivent traîner depuis des lustres des fautes mal effacées.

Devoir des mois entiers ne pouvoir causer à personne en se situant sur ce plan là. Dans ce décalage, cette transposition très légère.

On ne peut rentrer vraiment dans aucun rang. Fonder un foyer. Suivre la juste ornière, cela m’est refusé, se dit ce frère à qui le train furtif des années est un véhicule au fond consolant.

 

Parfois, cet homme chassé des relations laisse l’écho de ses échecs colorer ses gestes. Il a l’air de ne plus tenir à se fixer. Il se croyait bien copieusement chéri. Il me raconte un peu ses dernières ruptures. Je ne prends plus garde à cette manie de vouloir se fixer. ll tient à son dialogue avec son passé, ainsi je ne voudrais pas le déranger davantage. Mais c’est lui qui s’étale. Multiplie les embardées vers il ne sait au juste quelle vérité qu’il a dû laisser choir quelque part autrefois.

Je le laisse dire. Il a l’air si convaincu de son extase. Si certain de se suffire, de ne devoir rien maquiller pour figurer en société. Inutile ainsi d’en rajouter sur aucun sujet. Ils ne feraient que remuer un temps en surface, la ridant un moment ça et là. Puis l’eau sombre reprendrait sa contenance paisible.

 

 

 

Ils sont bien assis sur leurs roustons, les petits patrons qui vous jaugent. Lorsque vous êtes dans leurs rets, ils font ce qu’ils veulent de vous dans leurs rapports. ça les rassure, d’avoir quelqu’un à meurtrir. C’est bien commode pour eux. ça rassure leurs instincts infimes. Ils se trouvent bien masculins, à se dresser ainsi sur leurs ergots. A se trouver pesants, bien calés dans leur superbe. Ils sont au moins les rois du monde. Avec leurs femmes qu’ils se sont offert avec leur belle situation. On les sent bien suer leur suffisance sous leurs chemises croisées de bretelles. L’immense savoir dont ils se croient détenteurs leur cause bien ça et là des renvois d’oignon.

Ils me scrutent. Avec leurs petits yeux sournois. Il va falloir que je rentre dans leur cahier des charges. Sinon ils vont se fâcher tout rouge. Vouloir que je ressente bien les choses à leur façon.

Comme tous les petits collègues fonctionnaires que vous pouvez vous faire, un bon nombre rêve de vous détruire, soyez-en certains. Ils n’attendent que ça, que vous fautiez, laissiez votre chaussure dépasser d’un micron la ligne jaune, s’en mordent déjà les tétons au sang, s’en pâment de délice, de vous savoir en difficulté. A se caresser dans les coursives, à vous observer vous démener dans les coursives. Les anciens complices d’autrefois. La pluie de leur haine, c’est un feu grégeois.

Puis une fois qu’ils ont trouvé comment vous évincer, ils n’en démordent pas, suivent sans rien omettre toutes les étapes de leur travail de sape, n’ayant qu’à s’appuyer sur la procédure habituelle, qu’à suivre les pointillés de leurs rapports, de leurs directives si parfaitement conçues pour vous dégommer sans avoir l’air d’y toucher... C’est si bon tout ça, un vrai tapis roulant, il suffit de s’y laisser conduire. Un vrai miracle ! Vraiment, les choses sont bien faites.

C’est à savourer, vraiment, lorsqu’on est en position de force, à se faire reluire la bonne conscience dans toutes les postures. Mais ça, ce sont les dehors. Ils veulent de fait ma peau, ces saligauds. La vieille guenon desséchée qui repéra mes faiblesses, guère entreprise celle là depuis des décennies par un homme un peu vif. C’est si bon, tout ce travail officiel. Si délicat, à s’en sentir durcie les seins sous son corsage, jusqu’à la douleur, de pouvoir évincer un jeune homme qu’on ne peut pas sentir. Une fois que les volets sont baissés, une fois qu’on a été bien aimables et correctes dans les entretiens, sous les dehors d’un travail à bien mener sans un seul accroc, on peut s’y laisser aller, à se mordre les fesses, à se lécher la raie, à s’envoyer tout le catalogue des injures excitantes.

Alors plus de corsetage, plus de barrière à la plaine ventrée de foutre. On peut y aller, dans toutes les postures, à grands coups de godemichés, on se trouve enfin, encore plus souverains.

Bien installés, c’est à un point qu’on se lancerait presque dans la politique, si l’on se sentait encore plus vaches et inhumains.

La médisance ne peut plus suffire. Une fois que toute les fleurs moches de la façade bourgeoise sont arrosées, on peut se livrer aux partouzes interlopes, histoire de se sentir en vie. Une bonne fois.

Ils étaient donc en train de me le fignoler de la belle façon, leur surprenant rapport. Je m’attendais à un beau chef d’œuvre, vraiment. Bien dans les formes et sans reproche.

 

 

 

 

Puis il savait surtout, dans son travestissement, qu’il échappait, en se sentant à la fois homme et femme, à cette dispersion obligée, à cette attraction pour lui stérile vers un autre être dont il ne pourrait par principe se considérer jamais comme l’alter ego fusionné.

Je préférais la solitude en ce temps là. Non pas que les rapports humains m’aient trop empoisonné, mais cette sensation d’unité solide me satisfaisait davantage.

On aime toujours, au bout d’un moment, se retrouver dans un ermitage, ne plus avoir à composer avec d’autres. Une fois passée l’illusion de la camaraderie.

Mais il fallait que j’y retourne. Il pleuvait. C’était bien sombre. La nuit s’intensifiait. Bien solide. Bien opaque. Pas sortable. Je me retrouvait devant cette porte.

Cette porte d’une demeure où autrefois je m’étais senti intégré. Illusion périmée. Ils sont en pleine ripaille. On entend les couverts sonner. Ils ont l’air bien réjouis. Je décide de m’éloigner, de ne pas rester à frôler l’impulsion du meurtre. Ils purent bien toute cette nuit là se régaler tant qu’ils purent.

Pour ma part, j’allais, avec ma flasque de gin au fond de la poche de ma veste.

Me dirigeant vers le front de mer. 

Tout en observant la mer se convulser sur ses richesses insoupçonnées, je m’envoyais une gorgée entre deux vagues.

Ils continuaient, cette fois dans mon crâne, et pas seulement dans leur grand salon. Ils continuaient de faire bombance. Bien tranquilles, le père devait entamer un de ses beaux discours, son hanap en main. Mais ils pouvaient tous après tout aller se faire péter la rondelle, je savourais pour ma part le spectacle de l’océan prélassé dans ses innombrables voiles liquides.

La falaise un peu plus loin culminait au dessus de l’eau. Et ces démons continuaient de me percuter l’intérieur du crâne, avec l’insistance d’une concierge vicelarde frappant à la votre porte toujours à la même heure un soir sur deux.

Cette vieille concierge lisant son vieux journal, sorcière maudite, pouffiasse virtuose en médisance, aimait s’avancer vers ma porte. Au matin je reniflais son parfum éventé. Je ne lui avais pas payés es étrennes d’enfer, du coup la bougresse s’en vengeait, en cognant à ma porte, de façon insensible tout d’abord. Puis je la sentais, soudain plus insistante, à la façon d’un rongeur piégé dans une salle d’eau à la très bonne acoustique. J’aurais du jaillir depuis la nuit de ma chambre, ouvrir ma porte, surprendre ce vieux spectre. Mais j’hésitais. Après tout, je n’avais pas à l’empêcher de céder à sa manie. Puis, quand on a une dizaine de bières dans le cornet, on aime à se laisser bercer par un son répétitif, fut-il malveillant.

Pendant que cette vieille grognasse essayait de pénétrer chez moi, je me laissais donc basculer au sommeil. Au moins pour fuir un moment toute leur présence à tous ces empaffés. Ils ne pourraient me mettre la main dessus. J’échappais pour un moment à leur jactance, toutes les attentions. Il m’était bon de pouvoir m’esquiver sans dommage. C’était bien commode, de pouvoir pour un coup interrompre tout le manège, et de me concentrer sur moi seul, et de pouvoir m’esquiver sans dommage des intrigues et des lots. La rombière tenace continuait pourtant de faire sonner ma porte. Elle devait fort le vouloir, la grognasse, son grand coup de queue dans les miches.

J’étais plus sollicité qu’un gigolo tous ces temps-ci.

Mais j’étais trop crevé cent fois pour entreprendre un laideron, même cuit comme je l’étais.

Je préférais me laisser entrainer par les fées de mes rêves, environné d’innocence et de magie paisible. Ils pouvaient tous au loin continuer de se trouver adorables, de se lécher d’admiration à peu de frais, cela m’importait à présent autant qu’une rengaine rouillée dans un transistor.

Tous dans les salons, les bars, les gares, les bureaux, tous en train de bouillir d’envie les uns face aux autres. Je voguais pour ma part, amarré dans ma galère pavoisée.

J’étais loin au dessus de leurs trognes à tous, en train de roter, de se laisser emporter dans leur grand fleuve de rut.

Ils continuaient de tourner, sur les berges du fleuve. A se rendre au boulot. Se sentant suer fort des cuisses et des roustons dans les embouteillages.

S’envoyant des volées d’injures, telles de jolis petits couples commençant doucement à se haïr. La promiscuité ne génère pas que des mamours. Et je voguais au dessus de leurs gueules d’abrutis laborieux, les voyant se démener dans les soutes, à se donner des petits noms, pour se trouver plus excitants. S’inspirer des gaules d’acier, à se découvrir les fesses sous les tabliers. Puis s’envoyant des beignes, se mordant les oreilles. Je survolais sans fin la marée du peuple admirable.
Aussi exalté qu’un pilote d’avion de chasse s’apprêtant à larguer ses bombes sur toutes ces gueules de raie. Je savourais bien mon rêve, pas à dire. J’imaginais pulvériser le toit d’un salon littéraire tout ronronnant de compliments conventionnels. Puis je survolais la cathédrale. Imaginer ces petites saintes confites en dévotion, dans les postures les plus suggestives sur leur prie dieu ne m’émoustillait même plus. Je devais avoir atteint l’état le plus éthéré, une sorte de transcendance, éloignée de leurs faces, de leurs jolis destins qu’ils se peaufinaient tous, dans des emplois communs, des scénarios quelconques farcis de redites.

C’était bon, de voguer ainsi, dans ma galère pavoisée, loin au dessus des abois de leurs mâchoires pourris. Leur indiscrétion tranquille. Ils continuaient à se trouver bien puissants. Tous blottis dans leurs alvéoles.

Cependant, y compris dans ce rêve, je me sens encore mesquin dans mon rôle. Pas de raison. J’ai pénétré depuis longtemps le peu de portée de leurs jugements. A présent que le rêve me conduit, je n’ai plus qu’à laisser ce mirage, me disait sa sensation. Mais la ville s’éloigne fort. J’ai crevé l’azur, donné de la proue dans les constellations.

Et de fait on frappe encore à ma porte. Serait-ce encore la logeuse. La lumière filtre à travers mes volets. Je me sens pâteux, engourdi. Il va falloir ouvrir. Lever ma carcasse encore imprégnée de vinasse et de bière. Cependant ces petits lendemains frisquets, loin de vous imposer l’humeur des remords, peuvent parfois, dans leur paradoxe, vous trouver plus serein qu’un saint de pierre ornant un fronton pieux.

 

 

D’un peu partout les paillards rentraient de leurs débauches, la gueule hagarde, mais n’ayant plus à s’inventer de raisons.

Tout se tait enfin. On échappe au tapage. Dans ce gîte où je dois demeurer, entre deux démarches.

Mais plus personne ne frappe à ma porte. Le téléphone se tient tranquille. C’est parti pour une journée entière à tourner en rond sans accroc.

Des souvenirs me reviennent dans l’antichambre. Je suis à présent en sous-régime, condamné à me ronger seul, sans pouvoir me sortir de cette impossibilité de sortir de moi ce qui tourne en rond, à la façon de squale au fond de l’onde.

Ne pas pouvoir s’exprimer. Se sentir vidé. Avoir l’impression d’avoir bien assez lâché l’écluse aux inventions. Ne plus avoir ni le désir ni la verve pour inventer. A sec. Il faudrait en rajouter. Faire sonner la page vide. Et même plus un chagrin cuisant pour vous rallumer l’inspiration. Il est des quarts d’heure de vide solide plus difficile à contourner que des rochers tombés sur la voie.

On est sensés être bien contents, avec un gentil travail et une gentille femme à honorer avec fréquence. Mais il suffit d’avoir vécu certaines situations pour savoir que cela n’est pas tenable et que, si par malheur on est anxieux et délicat, on s’achemine vers un chemin particulièrement pénible décevant par principe, et où il va falloir la suer sa peine, et toute entière.

 

 

On ne se reverra jamais. On aura beau tourner à proximité. Se frôler à une ou deux rues de distance. Nos paroles n’atteindront plus jamais les oreilles de l’autre. Plus jamais rien à se confier.

Des yeux éteints même par la distance sans fin de la mort des sensations.

Trouver autre part de quoi susciter en nous du désir. Aller plus loin faire semblant de s’emballer. On deviendrait bon public. On est ravagé intérieurement. On est en proie au beau et long déchirement sans douleur. Tout cela a-t-il existé ? Alors on assiste à son sort, sans y prendre vraiment part. Cependant le métier qu’on vous inflige vous rend la réalité assez sensible, vous finissez par la sentir. On ne lui échappe guère aisément. On vous le rappelle de suite, qu’il va falloir être bien gentil sans faire d’histoires, se soumettre sans moufter à toutes les directives. Sinon c’est la porte, la rue, la mort certaine. Alors réfléchissez bien et soumettez vous. Un pavillon, un joli métier, une bonne femme pas trop rébarbative à honorer avec une bonne fréquence, qu’elle n’aille pas voir ailleurs si le prince charmant l’a plus belle ou plus ferme. Une belle famille pour vous épier.

Vous voilà cerné, vous devez vous y rendre. Le taureau c’est vous. On secoue face à vous la bonne cape, emploi, sécurité, vous vous y précipitez, le mufle écumant, puis on vous esquive pour vous le planter bien raide et bien droit en votre échine. On va vous les sectionner aussitôt, vos oreilles et votre queue. Sous les hourra d’une assistance bien divertie durant sa digestion sans remords. 

Avant d’aller arroser tout ça, en commentant rétrospectivement toute vos réactions, la pâle figure qu’il trouve que vous avez fini par faire dans l’arène, maîtrisé que vous fûtes sous les assauts de virtuosité du torero tout couvert de louanges.

 

Vous êtes un prodigieux spectacle. On ne vous connait pas d’équivalent. On ne peut plus vous la jouer aux sentiments. Vous êtes affranchis sur ces histoires. Les gentils collègues. Les gentilles jeunes filles gorgées d’elles-mêmes. On en a fait le tour, avouons le. Il doit y avoir quand même un mystère dans tout ça. On ne va tout de même pas nous laisser piégés comme cela, entre un tramway à prendre, et un rhum coco. Ils étaient forts pour les histoires. J’ai failli m’y laisser prendre à plusieurs reprises, mais il ne fallait pas que je me laisse par trop divertir de l’essentiel, cette chère et belle solitude, toujours en train de palpiter en moi, joyau vivant. Je restais dans son boudoir, ou dans son antichambre, cela constamment. Entre deux conversations, il me plaisait de considérer à quel point je n’y échapperais pas. Cette solitude toujours en moi à s’imposer. Je n’allais pas comme cela m’en défaire. Car c’était là mon seul repère pour ainsi dire moral. Cette solitude. Aussi solide et concrète pour moi que la rue que j’observais se gorger de lumière par la fenêtre.

 

J’arrivais donc dans ce nouveau patelin. Il venait d’y avoir une course de vélos. Les jours suivants ces festivités les gradins étaient encore là. Ils étaient vides dans la lumière d’aube de la rue vide.

Le patelin jouxtait toujours cette route que je prenais.

Ils n’allaient pas finir de me solliciter. Cependant, dans les pauses de mon labeur, j’aurais possibilité de faire un tour dans les environs. Un chouette château du XVIIIe apparaissait au loin. J’en appréciais l’ampleur et l’étendue, bientôt tout à fait noyée de brume jaunie. J’aurai des tours à y faire, sans faute. Les autochtones me parurent fortement pris par toutes formes de tâches au moins passionnantes, mais dont je ne saisissais pas la nature précise, perdu que j’étais dans mes tâches à abattre. Des chats rappliquaient au soir, attendant que je les fournisse en laitage ou en caresses ironiques. Les chevaux hennissaient à toute pause des musiques que je faisais résonner. Ce devait être une région de fermiers, d’ouvriers attelés à leur tâche sans moufter seulement des injures au sort. Curieux patelin où il me faudrait passer quelques mois pratiques.

 

 

 

 

On a beau dire, depuis l’adolescence qu’on en piaffait, de notre indépendance, mais une fois la porte refermée sur notre solitude, on n’a plus grand chose à lui dire à celle-là.

Elle ne nous inspire plus des masses.

On s’en rêvait bien sûr, autrefois, de s’en payer tout à son tour, de la fesse à foison, des bordées sauvages et du gros rire serein, mais il ne faut pas longtemps pour s’en rendre compte qu’au fond on n’en veut guère, de ce plat commun, et qu’elle nous débecte au fond, toute cette mesquinerie travestie apothéose.

Il faut croire qu’on est bien précocement décillé, ou alors c’est l’enfant toujours en nous qui parle, celui-là plus vieux que nous, et qui n’a rien à en faire depuis toujours, paumé qu’il est dans sa pureté céleste, non, qu’il ne sait pas du tout quoi en faite, de toute cette bonne vieille obsession du coït sacré par les soucis du ménage.

Tout ce qu’il voudrait, c’est fuguer une bonne fois du décor, entreprise qu’il sait désespérée, mais qu’il souhaite encore tenter, comme ça, tout de suite, comme on s’entiche d’une destination pointée un soir au hasard sur la carte.

Pauvre gosse mal peigné, ne sachant composer son visage, s’il ne reste seul les compagnies le chargeront bientôt d’une rumeur, le nimberont d’une sale aura de victime bien commode.

Non, il vaut mieux à cet instant dégager, élire de brumeux repères à fuir tour à tour sans plus jamais se fixer. Se faire soi même brouillard ou nuée colorée toujours de beau mystère multicolore. Plus d’adresse. Comète soi seul, et sans rengaine.

 

 

Dans ma mansarde j’attendais de repartir. Mon récit des temps passés n’avançait pas. Il m’aurait fallu avoir des choses à rajouter. Mais le récit me semblait bon sans en rajouter. Les chroniques d’autrefois me paraissaient avoir tout relaté, et dans un langage assez précieux encore, précis, indiscutable et qui vous nourrissait. Je ne me voyais pas en rajouter donc, dans la tapisserie flamboyante, dans le drame retentissant. Il m’aurait fallu une certaine hantise, une autre forme de puissance. J’avais pataugé assez dans mon type de solitude. Au dehors un ou deux chats, avec leurs gestes tissés de douceur contenue, venaient laper mon lait, puis repartaient, en longeant la ferme ou la nuit j’entendais s’ébrouer les chevaux. Il y avait aussi des souris dans la charpente, elles semblaient rouler sur le toit, à faire résonner par fréquence la masse de la nuit au dessus de mon sommeil. Mon récit allait rester comme cela, sur ma table de chevet, peut-être des semaines sans évoluer. Sans que j’y rajoute une seule ligne. A sec définitivement. Il y a des périodes dans la vie où on a comme envie de laisser son existence en jachère, de ne plus barbouiller le papier au moyen des états d’âme courants des écrivains.

 

Je me rendais, bien paisible, au boulot.

Les journées allaient battre leur mesure en sourdine, me conduisant bientôt, j’en étais certain, à un nouveau carrefour croisant ses panneaux.

Le travail nous sangle, nous assigne, on ne peur papillonner, dans les fonctions, on est rattaché, sans trop pouvoir se défaire de certains liens. Fatalité banale.

Pas à dire, mais, lorsqu’on se retrouve paumé dans une administration, d’un vaisseau de profession cinglant la nuit, on sent cette griserie nous traverser, nous posséder. Faire de nous des projectiles à cingler la face tortueuse du sort.

On les voit s’activer dans les coursives, tels des marins épris de leur tâche, et ne maugréant pas.

Moi, tout saisi dans mon doute, épris de ma torpeur, ne voyant pas au juste où mène cette galère, fut-elle clinquante et pavoisée. Ils avaient dû se passer le mot pour savoir au juste comment trouver l’énergie de croire au commun sortilège. Je les observais toujours se démener.

Tout de même bien admiratif par devers moi pour leur contenance. Ils cinglaient, au mépris de la mort, au delà de tout malaise fragile.

Ils nous emportaient tous, par un mouvement commun, vers on ne voyait quel objectif auquel ils paraissaient tous tenir ainsi qu’à leur peau restée pâle sous le soleil des néons professionnels.

Forcément, j’admirais surtout leur solidité, enfin, ils ne ma paraissaient pas se forcer du tout pour croire aux choses ainsi qu’à leur train nécessaire. Mais j’avais pour ma part franchi trop de brume d’époques ou de décisions sans suite, puis mêlé mon sort à trop de fréquentations évanouies dans les époques pour remordre encore tout à fait aux choses. On m’avait affranchi, il me faudrait ne plus les voir tous qu’avec ce décalage confus d’onirisme mal rebouché dans son flacon. N’importe, je devenais bon comédien tout à mon tour.

 

 

 

Le fameux temps du ils vécurent heureux et n’eurent plus à se soucier de rien a fait largement son temps. On ne peut plus suivre un tel train de choses.

Aujourd’hui qu’on est davantage seul, à parcourir des patelins quelconques, on ne peut se croire aussi assurés sur tel ou tel sujet.

Tu vas faire tes courses. La fermeture de la caissière, la fatigue lente, partout présente ici.

Ces grandes surfaces sont pleines de choses instructives. Te voilà perdu dans la tristesse solaire et sans conflit d’un endroit empli de choses historiques.

Il va falloir t’adapter. Sans moufter. Mais dans ce corps de ferme encerclé de travailleurs, avec en sourdine le son des chevaux qui s’ébrouent. Cela ne correspond à aucune superstition connu. Le fait d’être là. Cela est plus simple qu’un verre d’eau à boire.

Mais les rencontres que je puis faire ici relève de l’habituel tranquillité indifférente des familles et des professions.

Ainsi, rendu à des apparences plus tranquilles d’événements ou de lieux.

La paye tombe pour le moment. On me laisse à peu près tranquille. Plus de salades indigestes à devoir digérer de suite. S’entrainer à la sobriété m’est tout un programme. Ainsi on se rend davantage réceptif aux apparences du cadre. La moindre chouette captivée par son chant vous est un sortilège. On atteint à l’épure, sans relation pesante. On frôle les choses sans devoir trop faire semblant de tisser des liens. On est guéris, presque, de se trouver si indépendants.

On me laisse dormir. On me laisse rouler mon crâne en des flots de rêve guère atteints auparavant.

Je puis gouter à fond toute l’amertume des reflets verts de la rade.

L’eau du lac non loin de la demeure continue toujours son bercement noir.

On est en territoire connu.

Sans avoir à justifier d’une appartenance transitoire.

Les branches noircissent toujours au grand ciel blanc. Le soir s’enroule autour de nous. ça n’est plus l’ambiance des deuils ordinaires ou des remontrances. C’est juste une petite fin de journée à se voir marcher sur les pavés inégaux du chemin blanc de poussière.

Sous l’âcre chaleur à cuivrer les faces des villageois, solides et parfois fendues d’un bon rire.

Une journée à ne plus penser à ..., perdue qu’elle devait être aussi dans la complexité des réseaux d’une capitale aux places plus lointaines ici pour nous que des époques très reculées. 

Je me retrouve ce weekend là, sans avoir à décider encore si je dois ou non suivre telle ou telle voie.

Entre la poubelle à mettre et l’heure de lever sa carcasse de draps trempés de sueur. 

En rentrant ce soir là chez moi, je les voyais dans leurs baraques à poursuivre leurs remuements. La nuit cette fois était pleine de prestige. On sentait trembler tout autour de nous comme l’air vibrant des grandes occasions. Cela me poussait à ne pas trop en dire sur le reste. Voir à trouver logique la confusion où je me trouvais. Les travailleurs du coin continuaient leur effort.

 

 

Au loin continuent leurs méandres les villes où l’on se risqua naguère. Ici on en est aussi éloignés que si nous étions descendus dans les époques.

Dans ce café je l’entendais bien me causer d’espérance, mais pour moi c’était toujours du chiffon, quelque chose d’insipide.

Il me fallut tenir plutôt au temps présent, que j’arrivais à tenir fort en ma paume.

On s’éblouit toujours de chansons, de hanches, de seins ou de volonté à vous faire frémir les jambes. Mais tout ce désir, s’il reste en nous à fermenté, n’est plus bientôt qu’un paquet tiède dont il faudra se débarrasser pour percuter l’ivresse.

Non, il ne suffit pas de dérouler la tapisserie des images obscènes en nous. Le reflet des peaux, les dessous satinés sur l’opulence de chairs fermes.

Mais, ainsi que l’impulsion du crime, le désir, s’il ne trouve objet suffisamment excitant à pourfendre, s’enlise enfin en une sorte de sobriété dans laquelle on marche, place d’une ville que l’on ne connait pas, et dont on ne sait trop mesurer l’ampleur.

 

Dans la chambrée, sur l’autre plumard, mon comparse me parut absorbé dans ses rêves érotiques.

Je l’entendais remuer sans arrêt. Comme il murmurait des noms de femmes. Ils semblaient tous ces noms remonter à l’image de bulles apparaissant à la surface d’un lavoir.

Assoupi, il laissait sans fin sa langue tracer dans l’obscurité tout un tas de mouchetures amoureuses.

Comme il ne pouvait atteindre les beautés de ses fixations, il grognait des horreurs tout bas, puis plus fort, comme pour s’enhardir au grand plaisir d’inconscience. O, il le tenait enfin son charme, et bien rudement encore, mais je me dis, comme ça, qu’en se débraillant ainsi, par le courant du songe, il devait être tout de même enfin heureux, ce saligaud. Il avait raccroché un peu de liesse par les basques au grand fond d’inconnu.

Il devait leur en montrer, à ses bougresses d’apothéose, les trousser avec tact, puis sans faiblir, leur percuter avec autorité le fondement, ce beau tambour. pour qu’elles lui répondent enfin.

Mais je n’étais pas prêt de trouver le sommeil encore. Il les baisait bien, ses rêves, j’étais ravi pour lui, mais pendant ce temps je ne trouvais toujours pas le moyen de m’assoir la conscience, qu’elle se trouve quiète et veuille bien me laisser m’oublier un peu. La déveine en fait, et profonde, que ce voisin de chambrée.

Puis j’entendais toujours dans la toiture, au dessus de la charpente, les bruits quasi liquides des souris toutes en train de circuler.

Enfin, repu du grand harem du songe, il se laissa glisser vers les régions vertes du silence, et me laissa, seul dans l’autre silence, celui sombre de la nuit, cette fois si immense qu’il ne nous faisait pas l’offrande d’un cri de chouette ou deux dans les branches.

 

Puis c’était le vide, on était aspiré vers l’ailleurs, et l’on devait se réveiller plus loin. Sur ce rivage des choses. Il fallait y retourner au lendemain. Mais ce compagnon me précédait dans les rues. Vêtues de ses couleurs vives, et tant mieux, tant il filait comme pour éviter que je le rattrape. Plus du tout complice, l’oiseau.

Il se dirigeait vers des régions plus éclatantes de la ville. Il n’en pouvait plus d’avancer avec autant de prestesse. Je tentais de le suivre comme je pouvais. Mais il m’échappait toujours. Nous étions une nouvelle fois conduits dans la nuit des mirages.

On allait la faire geindre, et l’achever cette fois, cette nuit qui nous échappait toujours depuis notre jeunesse qu’on avait laissé filer sans lui faire rendre aussi toute sa sève.

Il ne fallait pas pour cette fois se montrer trop faibles, trop embrouillés dans les fausses raisons.

On s’était assez commis sans cela dans un tas de complications, de fausses voies sans intérêt.

Cette fois il fallait y aller. On arrivait au pont, en face duquel luisait l’autre rive pleine de devantures, de commerces, de façades bourgeoises bien grassement étalées dans leur commerce.

Là bas, par delà les places mornes et les ruelles mouchetées d’immondices, avait autrefois lui pour nous un joyau de rêve, un souffle, le mirage d’une relation. A présent c’était s’en retourner tel un frimas sur une flaque pour geler en soi le restant de ces faiblesses.

Avancer dans cette nuit. En soi toutes ces personnes à bavarder en nous, à émettre jusqu’à notre cervelle tout un concert de louanges. A fleurir toujours en nous, pour que des parfums s’élèvent, tel un encens apposant sur l’air clair ses touffeurs soufrées.

Mais il continuait toujours, de son pas gymnastique, à chercher à beauté le train des nuits trop tôt revues.

Je vois toujours son ombre s’apposer sur ces murs éteints

Avant de se laisser conduire par le sort tel un bœuf à la crèche

Il devra multiplier les tours et détours

Roche ronce rouille campagne sombre et troquets rouquins

Roches détours pierres d’édifice socle murmures d’histoire ronde au sol et tourment

Ce complice me dit cette fois là rien de plus, préférant conserver par devers lui ses raisons

Nous sortions nous paraissions éblouis au détour d’aucune route si vaguement sûre

Patience de ces témoins un à un distancés au fil des ans se frappant les cuisses

Écrire encore des bribes les mêmes me venaient au café, sobre empli d’une trop douce lumière

A oublier cette fois toute forme de triomphe étroit, le caprice des rôles et l’heure fraîche

Aux pensées décisions demeurer quoi qu’on dise bien solitaire en somme

 

 

On ne s’arrêtait plus de marcher, ainsi, dans toutes ces rues. Elles vous servaient encore toutes ces adresses encore un fameux coup de son savant mirage, pour moi secourable et revigorant.

On se mettait à traverser les époques, dans toute cette brume nous déformant les aspects, arrondissant les contours, nous rendant tout imposant aux alentours, y compris les guérites.

Cette fois on s’approchait des choses. De l’autre côté du fleuve, là où continuaient de se fréquenter tous ces personnages fréquentés autrefois. Je voyais leurs faces comme se durcir, prendre la consistance des pierres ou des saints des frontons. Alors qu’ils devaient n’être rien moins que solides, à dégoiser sans fin à faiblir, à changer de contenance, à ne plus se trouver assez de maquillage pour se refaire une contenance.

Cependant nous continuons d’avancer dans cette nuit. Avec ce faisant en nous toujours à vibrer une similaire étoile de long rêve ignoré.

C’était à croire qu’on était passés de l’autre côté, à se sentir tellement savants des raisons et des choses, à sentir brûler en soi tant d’espérance, y compris aux ruelles les plus froides.

Je le vois, dans ses vêtements de femme. De nuit, comme cela, on ne voit pas trop si c’en est une au juste, d’ailleurs il m’échappe. Fanfreluches. Curiosité de sa mise. Couleurs fuyantes. Je ne sais où nous mène sa ronde. Nous marcherions vers un lieu de ralliement ancien. Tout encore résonnant pour nous d’anciennes histoires. Au loin. A présent d’autres ombres se retrouvent vers ces régions croisées de pluie ou d’hiver. Toutefois, vêtu de femme, il cherche sans doute par son allure à frayer les époques. Sa peau blanchie de reflets. Les reliefs de son corps robuste et souple. ça n’est plus l’être discret, mais un fauve androgyne.

A retrouver d’anciens témoins. Ces déshérités. Nous connaissions la musique de leurs phrases.

Heurtée et précieuse. Entêtant verbiage martelant l’air opaque.

Ceux là aussi étaient loin. Plus loin que ces toits derrière le fleuve. On n’y serait pas cette nuit là. Il fallait se grouiller, s’user les semelles à tenter de rattraper tout ce retard. Nous étions justes. Mais l’endroit se prélassait toujours autant dans sa sécurité millénaire, avec son château, ses fondations si dures. Comme des mâchoires de pierre entre les dents desquelles nous passerions, fretin rapidement rejeté dans les profondeurs noires de l’air.

C’en était écœurant presque, de tant se démener pour ne laisser guère plus de trace dans le secteur qu’une flaque au sol diffusé au matin par le soleil. Il fallait de fait beaucoup chérir le mystère de la nuit pour n’y point trop penser, à tout ce transitoire de nos efforts sans fruits.

Mais on n’avait guère le temps pour ces chimères. La route blanchissait face à nous vers la maison où devoir ranger nos carcasses.

 

J’avais l’impression, à suivre ainsi cet ami, de me retrouver reporté à une toute autre époque, à fouler une autre zone d’illusions. A chaque croisement de chemin, j’étais comme persuadé de devoir en recroiser d’autres, de ces amis oubliés. Ils n’allaient pas tarder à rappliquer. Pour compléter la danse macabre. Se montrer au complet pour cette fois. Ne plus jamais manquer à l’appel.

Faire résonner leurs omoplates, tibias et rotules, ainsi que tout le reste de leur saillante ossature de réprouvés. Je les voyais déjà se diriger vers moi. Se sentant impunis de si bien maitriser la nuit.

Revenus, qui sait, du fond de ce temps là pour me faire la peau à leur manière, ainsi qu’un souffle assassin à la joue d’une vierge souillée par la meute.

La nuit morte au passé éteint à nos sens. Les passants furtifs frayant parmi des ruelles repeintes. Je les voyais se diriger vers la noyade a grand fleuve ouvert à leurs pas. Et sans faillir.

Les couples éphémères se serrant bien fort. Tout autour de nous. Histoire de sentir bien à fond éclore en eux la haine, et bien brûlante, en place de sensiblerie simulée jusqu’au cercueil.

Paix des sens, et visions qui ne peuvent par nature avoir de suite. Le gros château, en face, où ces mêmes couples s’infusent avec délice tout leur venin, de celui qui attache, de celui capable de cramer à point dans un mois la moelle du délaissé, tandis que l’autre emportera pour sa part en son crâne de jolies visions.

Oui mais l’autre payera. Car tous les délaissés, s’ils veulent coucher sur le papier toute la sueur de leur peine. Plus d’atermoiement, au bout d’un moment, rien à faire, il faut payer, si l’on tient, comme Joinville, à ramener de ses traversées, de sa croisade avec ses mots sa plus belle tapisserie.

Ainsi cet ami que je suivais, vêtu tel une femme aux heures ou la lumière est trop faible, m’avait fait part de la nature de ses visions, en termes devant être bientôt inscrits, en suite d’injures douces à marquer sur la virginité de l’écran. Ainsi qu’un tatouage mobile, ainsi qu’une suite de glyphes devant moins correspondre ceux là au vieux résidu de fausses raisons vous tissant toujours une intrigue qu’à l’urgence précise de ces affres toujours en lui à l’élever sans fin vers les lueurs d’aucun réverbère. Un autre lendemain. Je suis bien couché sur mon grabat. Comme emmailloté. Préservé des menaces. Je suis à présent une sorte de masse solide. La lumière diffuse tempère l’agressivité des reliefs, parallèles pour moi aux aspérités de l’extérieur de ces rues noires et blanches. Toute la pièce respire calme et repos, loin des conflits forcés de l’extérieur. De quoi respirer longtemps sans nouvelle question.

 

Puis se relever, voir les personnages s’avancer dans cette même lumière que celle des gares. Lumière diffuse à voir défiler les spectres vêtus d’étoffes solides. Avant de laisser le train nous précipiter dans la nuit. Les petits patelins défilant un à un. A peine perçus que déjà reconduits à d’autres espaces, lointains, confus, aussi imprécis que souvenirs à peine ébauchés par le grand rêve en mouvement. Distance.

 

 

Une fois qu’on est bien éreintés par son taf, on n’a plus rien à répliquer à rien. Les poèmes et les romans nous paraissent une bien triste manie, d’ailleurs on est déjà tout au fond absorbés par la proximité de l’océan à nous tendre tous ses bruits secourables. Déjà.

On entend sa rumeur au loin bruire. Ainsi que les seins d’une femme vous paraissant gronder doucement d’une vie à laquelle vous n’aurez de toutes façons pas accès.

Alors vous devez, pour ne vexer personne, demeurer sans davantage de fréquentation.

Perdu que vous voilà dans certains circuits.

La femme de l’autre côté de la table aux démarches. De l’autre côté des histoires à sortir de soi, les cartes à jouer, les mêmes que d’habitude.

En patientant. Je rentrais donc de cette entrevue. On ne se plaisait pas plus que ça. Mais comme il n’y avait pas grand monde d’autre, on s’était occupés à discuter de sujets habituels. De l’autre côté de la rue palissait la façade d’en face. On ne se meurtrissait pas intérieurement de prévisions touchant une union éventuelle ou bien le mariage. On était comme d’emblée préservés de cette somme d’indiscrétion vous édifiant mine de rien les enceintes d’une vie commune. Comme on avait chacun eu notre vécu de son côté, on avait assez de délicatesse pour ne pas se vouloir se laisser piéger dans des sortes d’oppression à venir.

Ainsi on pouvait gouter simplement à une conversation simple. Luxe aussi simple qu’appréciable.

Hors des indiscrétions ordinaires de tout futur couple tout occupé à se flairer le fondement.

Puis j’avais quand même pour moi cet amour sans borne pour ma solitude qui m’interdisait de trop chercher à me lier par anticipation.

 

On avait tous deux connus des relations. Aussi tout d’abord appréciait-on de ne pas chercher à s’enticher, à basculer vers les régions humides des sensibleries courantes.

Puis le décor nous incitait déjà à la rêverie. Le parc. Celui foulé lors d’autres années sur le sol duquel il avait pu neiger tant de fois. Ce devait être ça, après tout, le bonheur, une mansarde à l’écart, un lieu qui ne serait même par à vous, mais où vous résideriez, et où vous ne feriez jamais que passer, pour l’été, sans devoir même au final y mourir. Au matin un cheval vint souvent me présenter son front, dans l’espoir sans doute que je lui donne un peu à boire, par ces chaleurs à faire pleuvoir les mouches aux chambrées.

Il en est qui se satisfont d’entendre au loin, parmi les marais, la barque du facteur s’avancer vers eux, avec son petit hors bord. C’est un plaisir pour eux aussi simple et fort que des retrouvailles ayant lieu dans une ville autrefois connue et foulée d’un pas allant de conserve.

 

Toute cette société est un grand trompe l’œil. On vous met dans un poste. Là vous n’avez plus le choix. Il va falloir se montrer bien content et définitivement raisonnable. Pour au moins quarante années. On ne vous laissera pas comme cela vous échapper. Si votre poste ne vous convient guère, et que l’horizon d’autres voies est encore plus sinistre, on vous priera d’avoir la décence de vous suicider, ou bien de vous faire clochard. Il n’y a aucune alternative à cela. C’est là un fait aussi terrible qu’inévitable. Vous devrez vous mettre dans un moule, et vous conformer par tous les moyens à une certaine façon de vivre et d’aimer la manière dont on se trouve contraint de gagner sa vie. En abdiquant une large part de votre temps, y compris de votre temps libre parasité sans arrêt par les soucis rétrospectifs ou anticipés de votre profession qui ne vous lâcheront pas comme ça, vous vous verrez parfaitement immobilisé par une légion invisible de démons lilliputiens, bien fiers de leur nouvelle prise.

Certains, qui s’en accommodent, et trouvent même le moyen d’y aller de bon cœur et sans hésiter, me font songer à des poissons des abysses, inconscients depuis toujours de l’existence d’une lumière éloignée d’eux derrière sa surface, mais qui par cette inconscience n’en continuent pas moins d’explorer les profondeurs. Leur allure est ainsi, parmi toute cette ombre épaisse, toute cette incertitude, une sorte d’énigme constante. Le fait qu’ils trouvent encore le moyen de nouer des idylles, et de dilapider leurs forces restantes dans les soucis d’un foyer, cela m’est une énigme plus grande encore.

 

Ils doivent s’être trouvé une façon bien à eux de s’isoler des questions, de feinter leurs revirements sournois.

Mais vous n’écrivez plus ? Vous n’avez plus sur vous assez d’inscriptions, de tatouages convenablement inscrits. Vous voilà atteint de sécheresse, soudain plus vierge qu’un désert sur lequel on ne trace même plus ses pas. Vous aviez trop d’imagination, à présent elle vous a baisé, vous ne savez plus que faire de cette breloque. Il vous en reste à peine encore assez pour tisser quelques histoires. Pas de quoi décidément se faire reluire dans les salons. Il faudrait, quand on est arrivé au bout de sa lassitude, avoir le tuyau vous permettant d’éviter enfin le gâchis habituel des raisons, l’apothéose malade des fausses sorties.

Quand on s’est retrouvé, renard piégé par ces manières brutales, on n’a plus qu’à s’abstenir un bon coup de ces histoires là, puisqu’on n’y a jamais vraiment tenu. C’est là ce que je me disais, en suivant cette bonne et fidèle amie. Je voyais sa robe luire doucement dans ce fragment de nuit.

Elle me paraissait bientôt s’éviter les questions. Sa présence était pour cela tout d’un bloc. Elle se faisait statue. Elle avait trouvé la formule pour fuir le temps, les histoires de décisions, le marasme, les fuites, le retour au front du patelin assoupi que l’on ne sent plus.

Et bientôt, très éprouvé, le retour au rivage effaçant à vos pieds ces traces de détours creux ou de complicités éteintes.

Alors, où sont-ils à présent tous passés. Ils ont bondi autre part. Ils esquivent toute nouvelle fréquentation. Ils baladent leurs allures, demeurant opaques, revêches à toute approche.

J’aurais pu vivre en ces foyers, à présent définitivement éloignés de moi. Je ne les saisis plus. Ils ont parcouru bien de l’espace. Ils sont au loin. Dans un vaisseau au cul duquel j’aperçois encore bien quelques éclats de leur diner en cours. N’importe, je fais à présent le projet de m’en tenir à des raisons sobres, à ne plus me laisser manœuvrer par certaines tendances. Ne plus voir en ces émotions mortes aucun essor possible vers l’ailleurs. Ainsi, une fois les lumières éteintes, une fois décidée toute cette meute au loin à s’entrainer au plaisir, je fais le projet d’adopter plus clairement ma solitude, afin d’en apprivoiser à fond les impulsions, d’en contenir, coffret de joyaux, les plus brillants secrets.

Plates villes de fleurs couronnées, repos illusoire des pauses de l’existence où l’on croit exulter, petite gares où l’on caille sous les feux d’un réverbère sans témoin, j’ai sondé à fond votre peu de suite, votre tristesse vulgaire et votre fadeur au prix d’une plus forte émotion.

Complicité sans objet, propos proférés pour du vide, salon au lustre plus loin de moi à présent, et aussi impossible à saisir que d’autres siècles roulant les râles au rivage. 

 

 

 

 

 

Ils sont bien contents, tous les faux poètes, de pondre leurs petites histoires, bien périmées avant d’être écloses. Ils ont pris le papier neigeux, et ont torché leur petite histoire facile. Leur pauvre blague de lavette facile et sans intérêt pourtant étalée sur mille colonnes. Comme ils se retrouvent entre eux, à se chercher des points communs, ils sont bien rassurés, à se renifler jusqu’à se voir inscrits dans les mêmes courants de pensée. Ils n’en finissent plus de se trouver adorables. Pensant en meute, perdus dans une nuit trop vaste à concevoir pour leur frêle jugeote, y compris touchant à l’entreprise où l’on ne doit se trouver liés à personne, cette pauvre écriture, cette pauvre poésie dont au fond ils se contrefoutent, paumés qu’ils sont à s’inventer des raisons de se rassurer, à base de règles recuites et du dénominateur foireux d’une triste loi commune.

Ils se retrouvent, bien au chaud dans leur bonne conscience.

Ils espèrent ainsi, dans leurs écoles d’écrivain, dans leurs petites revues, se donner assez chaud, sauter des étapes, s’affranchir d’un apprentissage que l’on doit savoir mener seul, sans remède ni encouragement, de crainte de n’être au fond toujours qu’un petit pote, une raclure de salon, cajolé par les seins roux de la pensée commune.

Ils sont là, dans leurs pièces, largués par leurs roulures, étreints par leurs bourgeoises, songeurs ou agressifs, à se trouver géniaux tout en martelant le silence à coup d’embardées alcoolisées sur le clavier.

Les auteurs appartenant à une même maison, les auteurs reconnus dans un style au rythme similaire, ces clones, ces ersatz, ces tenants de l’autofiction ou du rapport de sensations fades, tous ces nullards si fiers d’avoir réussi, d’avoir enchaîner les parutions brillantes, les propos pertinents, les bonnes histoires à vous tenir en haleine, ces auteurs peuvent, une fois leur lumière éteinte, sentir toute leur imposture, et le peu de cas que la Nuit fait de leur murmure, si pâle, si insignifiant.

Aucune issue pour eux, et ils le sentent, leur réussite ou leurs tirages ne sont qu’une illusion sans importance, en comparaison de leur tromperie décidée.

 

 

On aura perdu pas mal de temps. On se sera vus. C’était bien agréable, au fond, tous ces échanges. Mais cela n’était pas destiné à durer. Le jeu comprenait sa fin dès son commencement. Il fallait s’y attendre, à la faillite de toute cette espérance.

Cependant la dernière goutte est toujours pour votre froc. Vous ne pouvez pas y remédier comme cela. A tourner en rond y compris dans une de ces villes, vous devrez en rabattre de vos prétentions, à ce moment. Ne plus faire tant le difficile. Les petits rendez-vous, la comédie ordinaire. Les gentilles attentions. Cela ne devrait pas devoir durer.

N’importe, en rentrant du taf, le chat m’attend. Il miaule un bon coup en ma direction. Je vais lui chercher son lait.

On s’instruit toujours à écouter certaines personnes délicates. Aussi, je m’étais laissé attendrir à mon tour. Un tel revenait de la guerre, il avait fait Sarajevo.

En avait ramené quantité de démons logés dans sa caboche. J’écoutais bien tout ce qu’il me disait, assez avide de ses sortilèges. Il me dit d’emblée à quel point il se sentait sensible.

Puis que durant la guerre il s’était retrouvé, parmi les parachutistes, enfermé avec d’autres personnages. A devoir tenter de survivre comme il pouvait. Il se couchaient dessus, tour à tour, pour ne pas prendre une balle dans la tête durant leur sommeil. Souvenir puissant qu’il me confiait de leurs séparations d’avec ces êtres à lui tellement attachés.

Puis, entre deux saillies égrillardes, et la larme à l’œil, il me causait de sa femme, absolument admirable selon lui, ayant pris sur elle l’éducation de leurs enfants tandis qu’il s’autorisait le bistro.

Puis au retour de nuit, c’est l’éclat des fenêtres, la non responsabilité du veilleur, éloigné du labeur, des décisions. Ah, tout apercevoir avec cette légèreté de qui partirait sans prévenir vers une autre destination, et ne se rendra plus à son lieu de travail. Bousculant face à lui l’ordre des années, les volontés, les raisons, les broussailles, les lueurs au chemin blanchi.

Tout d’un coup prendre un autre chemin. Ne plus souhaiter se rendre à son lieu ordinaire de travail.

Creuser la nuit de ses phares. Ne plus voir que nouveaux aperçus, reliefs imprévus recelés par la nuit. Des vagabonds oubliés de l’histoire ont dû fouler ce sol éclairé. Ils ont dû se laisser posséder par des histoires dont ils ne voulurent plus passé un temps.

Un patelin à fuir, l’impression d’un destin renié, ils se laissèrent guider par leur seul désir de se renouveler. De ne plus cailler doucement, au matin frisquet des entrées d’immeubles, une fois derrière soi toute cette campagne pétrifiée.

 

Certains avaient une marâtre à fuir, l’inertie d’un bourg, puis la sensation de se pétrifier doucement dans l’exil. Je devais donc encore rester un fameux moment dans ce patelin. Le boulot, prenant, m’interdisait de me sentir libre vraiment. Le parc s’étendait. Il fallait que je patiente ici encore un bon moment. Ils vous piégeaient facilement. On avait des comptes à rendre. Il était interdit d’exiger de pouvoir respirer tranquille un trop long moment.

Ils vous attendent au tournant. On ne leur échappera pas ainsi. Peu importe. L’ami mettait du temps à rappliquer. Il me fallait l’attendre un bon moment. Ne surtout pas bouger de ce secteur.

La nuit s’installait. A l’aise, drapée dans son beau mystère. Cependant, avec ma fièvre, ma myopie, je n’apercevais pas de trop tous les contours.

C’était blanc, étendu, toute cette scène. Le gravillon à mes semelles grinçait aussi. Je me retrouvais à me laisser balloter par l’endroit, son ambiance. C’était l’attente. Il me faudrait en réclamer, des précisions pour ce travail. Mais pour l’instant, c’était une belle patience, en forme de bosquets, de palmes, d’ombres. Puis de cette blancheur de menace face à moi de plus en plus solide.

Ainsi qu’une vague de menaces, contenues par le parc, et qui allait vous bondir dessus.

Toutefois, pour tempérer cette crainte, j’entendais les bagnoles circuler autour de moi, toujours aussi décidées. L’heure tournait, avec l’éclat des réverbères, des flambeaux furtifs dans l’air.

Comme à l’heure où tout prend une teinte plus rassurante. Que vous êtes déjà rendu, comme emporté sur une barque, à d’autres époques, plus propices, moins cinglantes.

Ainsi qu’un sommeil sans rêve que vous auriez pleine conscience de fouler librement pour des heures. L’enchantement, la féerie facile. Encore fallait-il la saisir, joyau chu parmi toute la blancheur poussiéreuse de ce sol de nuit.

Cependant ça commençait tout de même à cailler pas mal, il me faudrait une bonne heure ou deux avant de me revenir de ce changement soudain de tableau, puis des quelques petits verres de liqueur absorbés. Le ciel prenait, par endroits projetés par les flambeaux du stade, un plus clair bleu d’hiver anticipé.

Cependant, au matin, il allait à nouveau falloir faire bonne figure, quoi qu’il en soit, comme si j’avais dans la viande, déposées au total, toutes les fleurs du sommeil. A peu près. Des couples circulent là dessus, autour de moi, épanouis, intolérables. Ils semblent savoir comment sortir du village. Comment trouver des lieux où pouvoir atteindre aux tiédeurs, aux discrétions. Pour s’en aller sous les voûtes se faire brûler aux lèvres le grand secret.

 

 

On vous enferme dans un travail, avec tout ce que ça comporte de dureté et d’ennui, puis, ensuite, il faudrait se montrer bien disposé aux tendresses, se sentir intéressé concrètement à un autre être. Après s’être fait à sa solitude pendant des années, il faudrait se montrer doué pour l’extase conjuguée, tout ouvert aux effusions, gentil larron fier de se montrer toujours ravi et convaincu, la queue déjà frétillante de toute cette bonne tranche de plaisir qu’on va s’offrir sans mesure. Le seul hic est qu’on est le plus souvent au moins partiellement desséché intérieurement par ce manège des années. Puis qu’on n’a en fait rien appris du tout, à suivre des horaires, conduits qu’on était dans des relations aussi vides que courtoises.

On le porte bien toujours en soi, son rêve, mais celui-là n’intéresse guère le train des choses, l’esprit de sérieux et tout le tranchant des choses vraies... on le rumine tout de même toujours, son vieux rêve avorté, jaloux qu’on est de ce trésor toujours en nous, incommunicable, hors d’atteinte de cette rigidité des choses autour de nous si rapide à nous serrer le cou ainsi qu’une écharpe sournoise.

Bien curieux système, mais vérifié par de nombreux êtres projetés par l’errance à de nombreux points du globe. Dans les cabanons d’angoisse, les gourbis, les chambres de bonnes désertées.

Certaines douleurs ou certains désappointements vous éloignent de tout désir charnel, comme vous êtes en train de vous survivre, de vous transbahuter la viande d’une année sur la suivante, espérée meilleure, vous n’êtes plus apte tout à fait à vous étourdir, à vous enthousiasmer pour un corps ou un rire. Vous vous retrouvez, sans projet réel de réjouissance, cependant mûr à peu de frais pour une sagesse aux doux accoudoirs de cuir.

 

 

Il va falloir continuer de tourner en rond dans ces circuits. De trouver bien intéressante toute la farce. Il faut y mettre bien de la conviction, à s’en décoller les mirettes.

Ne rien faire, ne pas travailler, rallier Diogène, se montrer aussi ingrat que lui. Intouchable.

Ils te disent qu’il n’est pas question que tu lui échappes, à ce rôle, et qu’il va falloir que tu te l’intériorises, que tu le fasses tien. Aucune échappatoire. Il va falloir que tu en redemandes.

Tu pourras toujours t’accrocher pour atteindre une autre romance. Les gentils convives ne te feront pas de bises de sitôt. Tu devras bien te sonder l’écorchure de l’être. C’est à se sentir sur soi le désordre des ondes environnantes.

Avec leur sale indiscrétion de fouine et de truffes flairant le fion d’un néant dont ils sont avides, ils n’ont pas arrêté de chercher à t’humilier suivant leurs critères. Il est temps que tu fasses sauter leurs prétentions. Sinon tu resteras le cul entre deux chaises, à sentir pendre au vent tes hémorroïdes.

Ils te tiennent. Ne te lâcheront pas. Seront ravis de te serrer dans leurs rangs, de te compresser.

Et si tu ne fais plus l’affaire, tu prendras ce chemin sempiternel de tous les réprouvés ordinaires.

Sans illusion sur rien, il te fera faire preuve du plus beau sens de la composition pour demeurer crédible dans leur théâtre de boulevard improvisé au dessus de l’enfer.

Parmi les lueurs, les éclats les plus froids d’un renouveau incendié de ciel serré durement le poing gelé de la victime retrouvée dans une mare un certain soir de lune gibbeuse.

 

Tu vas la sentir, cette romance, elle va refluer vers toi. Tu vas la piger, la belle ritournelle, on te la prépare. Du fond des impasses. Sur les places. Sous l’ombre des palmes. On n’en n’a pas fini de te la fignoler avec brio. On te la prépare, ta réception, façon raffinée. Tu t’en souviendras, de la bonne compagnie. Un peu comme ces fonctionnaires ou employés des maisons, la gueule rance et des siècles d’envie à assouvir sur ta pomme.

Ils ne se tiennent plus, dans les baraques. Ils sont ravis de l’attraction. Feu d’artifice. Apothéose moirée du ciel noir. Heureusement le sommeil te tend ses bras, et de temps à autres tu peux t’y engloutir, tout entier, sauvé pour un temps des épreuves, des salades, du désordre des occupations imposées. Les serments chiffonnés, jetés sans plus de commentaires, d’un trait droit vers la corbeille, ces serments ne te renvoient plus rien comme son que le repos morne d’un objet blanc.

 

 

Le train des années. Il n’y a pas si longtemps j’étais dans un de ces compartiments, à attendre que file cette poignée d’heures qui me séparait d’un être. A chérir doucement cette solitude, ainsi qu’un chat frileux qu’on protégerait du froid, blotti sur mes genoux. Ce trajet étaient supérieur de loin aux retrouvailles proprement dites avec une demi-folle qui au juste ne savait pas ce qu’elle voulait.

Les dernière minutes, lorsque la ville apparaissait, je croyais même chérir cette ville morne, ces ruelles sans vie, comme des pierres précieuses ou des talismans, encore minuscules vus d’où je me tenais, et qui bientôt recouvriraient de leurs méandres nos deux corps rassemblés pour une semaine à se convaincre qu’on ne se quitterait guère.

On se créait une famille fictive de toute une somme de disparus, de références ou de passants dont on croyait que les sourires prenaient corps dans notre propre illusion de concorde.

Ces journées, très simples et sans questionnement, devaient porter en elle l’arôme des pêches presque moisissantes, que l’on mord en ne songeant à qu’à leur saveur. Innocence éphémère.

Parfois, dans ses moments sombres, il pensait que sa mort était déjà survenue, une nuit dans son sommeil, et que tout ce qu’il vivait n’était qu’un rêve, souvent inquiétant ou de très mauvais goût, un rêve que faisait sa dépouille embaumée par les soins spéciaux des employés d’un pharaon profané autrefois. En ces conditions il ne pouvait croire franchement à la gravité de ce qui lui arrivait, non plus qu’à sa portée réelle de conséquences, puisqu’il voguait en fait depuis des lustres sur une mer de nuages.

 

 

Les bonnes rencontres. Les nouveaux départs. Les situations. J’en avais tâté suffisamment en ce temps. Le retour sur cette place à se poser un certain nombre de questions. A chercher des réponses possibles. A se tâter dans cette obscurité tissée de souvenirs. A s’avancer tout en longeant le fleuve roulant sur ses reflets rougis. C’était une fière ambiance de souvenir et de jeunesse intéressée à son propre mouvement, à cet instant de suspens particulier, lorsque s’installe en nous tout l’air sobre des sérénités discrètes. Et ce visage de neige, autrefois si sombre, et que je ne verrais plus fondre face à moi, ou se déployer, nuée enveloppant bientôt toute l’envergure du ciel, pour fondre en mes fibres ainsi qu’une frêle intuition.

Promesses d’un redépart, d’une neuve façon de sentir.

Nous nous retrouvâmes. Nous fumes tous ensemble, fiers de nous contenir. Des fleurs funèbres. 

Dans ce grand appartement où je voyais flotter face à moi d’étranges pavillons faits de brume.

C’était une fin d’automne à sentir toute sa jeunesse s’enfuir de soi, dans le délice des jours filant sans retour leur ronde ininterrompue.

On allait à la foire au vin, croiser les indigènes avinés, les rustauds autochtones, tout le désordre des êtres au pesant poitrail.

Ils continuaient tous de s’invectiver. Nous, et pour nous seuls, gagnant au matin les places d’une ville allongées par la lumière.

Cependant, comme nous évoquons le retour de couples frayant le frima des nuits, nous devons revenir à ceux-ci, ces saltimbanques, ces êtres vêtus de lumière.

Mais ce couple, plus précisément. Celui qui, un couteau dans sa poche, crut pouvoir se débarrasser aisément de son ancien complice, déjà éloigné de lui, au point de ne plus pouvoir en faire une simple victime. Puis le matin, l’apparence envolée de l’autre, sentir en soi son sang et sa viande frémir de remords confus, ne plus pouvoir en joindre l’apparence, se sentir aussi éloigné d’eux que d’une autre galaxie.

Mirage de cet être, enfoui dans les années, disparu sans retour.

Emportant avec lui, et mieux qu’un assassin ayant accompli le crime parfait, une part de notre essence, voir le talisman vaporeux de notre secret.

 

L’autre personne continue de bavasser au loin, de rire, de médire, de jouir ou de faire sa crotte, en ayant par intermittence en elle, miroir rougissant dans la chambre voisine, notre image à peine précise. Son visage, ses dents serrant une rose au sang, son visage aux yeux d’une douceur vicieuse.

La rue qui la renferme, avec son vice et ses caprices, ses envies, la ville qui la renferme serre chaudement ses méandres, ainsi qu’une corde serrée autour du cou d’un pendu.

Ou de la gorge d’un duègne importune dont il s’agirait de pouvoir plus rapidement toucher l’héritage. Ainsi ce couple s’avançait toujours sous les frondaisons aussi épaisses que des gros blocs de nuit dont on aurait peinturluré les vide laissé par les dentelures du bourg assoupi.

 

 

Ils sont drôles, tous ces créateurs, à flairer sans cesse et partout les traces de l’inspiration.

Il va falloir la dérouler, toute entière, sa tapisserie, avec toutes ses couleurs.

Ses motifs exigeants. Reprendre où je l’aurais laissé, cette historiette abandonnée.

Celle de cet être flairé, reconnu au loin, à son pas. Il sifflait, s’approchant des lieux de vie bourgeoise. Ici tous affectaient de ne pas vouloir s’approcher l’ombre de nouveaux arrivants.

Ils vous toisaient, d’un air parfois mauvais, cherchant à se persuader de votre fausseté, de votre nuisance, puis qu’il faudra sous peu se débarrasser de votre présence importune.

Ce patelin, ce bourg si froid que chacun fuit une fois sonnée l’heure de la soupe. 

Les ombres de la gare vêtues de spectres blancs et solides. Ils ne vous laisseront pas repartir.

Voies sans chemin. Il faudra faire son chemin dans ce chaos de formes ou d’intentions.

Alors qu’on pourrait s’allonger dans un fossé, loin des âmes qui nous sondèrent.

Au loin dans les villes, les endroits où nous sommes restés si complices. Avant de séparer sur la neige nos traces.

De ne plus se trouver si facilement. De ne plus se revoir de sitôt. En attendant nous sommes ici seuls pour un bon moment.

A sentir sur soi peser toutes les saisons du lieu. Les dévotions, les élans préoccupés de cette meute d’étrangers ou d’individus, de forçats, d’exilés leurrés par une lubie, perdus sans fin dans les jours par une obsession.

Être affamé, devenir soi seul, à ressasser sa soif, quitte à devenir plus solide et frileux qu’un des saints ornant les frontons, sur la Grand Place de ce village éberlué.

Une période à ne rien faire. Après le boulot, rentrer chez soi, par un chemin cerné par la nuit, m’en venir faire rissoler sur la poêle les patates. A boire parfois une bière ou deux. A sentir grandir et vivre en moi, telle une cité tapageuse, la somme de tout ce passé toujours empli de connaissances disparues, ou dont je reverrais en d’autres époques la face crispée d’autres soucis.

 

Ils vont profiter de leur repos, précaire, autant qu’un matelas posé sur le parquet où poser sa carcasse, tout en entendant vrombir le vent dans les branches.

Le ciel rougissant autour de nous à la façon des babines d’une starlette chue sur son matelas constellé de foutre.

Le réveil, lui, poursuit son travail, quoi qu’il en soit, et de ronger un peu plus l’air et notre repos, jusqu’à nous cueillir au matin, tout surpris qu’on soit de se voir projetés à nouveau vers la lumière.

Perdus que nous serions, dans les voies du lendemain.

N’importe, nous retrouvons ces deux comparses. Ils sont à nouveau installés dans une taverne. Au fond brumeux de laquelle passé, présent, avenir mêleraient leurs reflets.

Au loin décidément ce labeur, l’imprévu des éclats, l’empressement des horaires. 

Ici, non loin d’eux, le grondement du flot nombreux encerclant cette ville comme pour lui masser les vertèbres. Sous un ciel à laisser vers nous couler tous ses embruns farouches.

On avait prévu que tout se passerait bien. Eux aussi. Ces deux promeneurs. Ils pensaient pouvoir s’acquitter sans dommage de leurs labeurs ou obligations. Ils n’avaient pas encore saisi ce qu’il faudrait encore de peine, de sueur, de persévérance, avant de rallier enfin leur destination.

Il fallait franchir encore bien de la distance de la ville perdue dans sa brume et ses mirages.

Surtout bien faire le tris des fréquentations, et ne pas prêter le flan à ce qui ne devrait pas durer, de ces masques, de ces attentions, tout d’abord bien concrètes, bien présente, et qui d’un coup s’envoleraient, de ce mouvement soulevé de volatiles aussi craintifs qu’oublieux.

N’importe, nous étions pour l’instant attablés. Au cœur de l’époque, aurait-on dit, attentifs au seul mystère de la seule auberge roussie de pintes ou de houblon.

 

Il n’y a pas à chercher bien loin pour savoir pourquoi il n’y a pas plus d’œuvres de génie sur les étagères. La raison en est à chercher du côté du travail, je veux dire de cette entreprise de démolition systématique de toute initiative créative chez les individus. Une fois qu’on a été bien culpabilisé par le système sous prétexte de ne pas correspondre aux attentes de décervelage précis de celui-ci, on en est rendu à se considérer tel un déchet, un raté, à ne plus comprendre que cela est davantage le signe d’une unicité à cultiver, que d’une tare ou d’un manque.

Mais il faut avoir gravi nombre de marches vers la sagesse pour le sentir en soi, en connaître la chaleur précise. Tout le monde extérieur, occupé de pauvres appétits, est un leurre, une pantalonnade, du mauvais carnaval, l’essentiel est de réussir à se ressaisir, non pas pour s’adapter au système décrit plus haut, mais plutôt pour s’en affranchir, quitte à partir un beau matin sur les routes.

Un travail insipide, être obligé de faire ce qui ne nous intéresse pas. Une des pires calamités. Une des pires difficultés. Être obligé de s’infliger une telle purge.

Devoir l’avaler toute entière, sans rien laisser. Et devoir enfin y trouver même son épanouissement.

Comédie.

Sortir d’un travail sans perspective, sans intérêt, sans saveur ni stimulant autre que ce salaire gagné sinon par un effort continu du moins par une sueur toujours répandue sur nos draps.

Des draps convulsés. Toujours ces flots. Solides presque et dont les reflets se meuvent. Il la voit, sa bonne femme, à continuer de se prélasser sous ces draps, à poursuivre sa sieste toute proche des récifs ou des fonds du grand rêve mouvant au dessus duquel on se démène.

Après, ce seraient enfin les vacances, la fin du calvaire, mais sur laquelle flotteraient encore ce fameux nuage de fatalité dont on ne se débarrasse jamais tout à fait quoi qu’on se marre parfois.

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