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De temps en temps, chaque siècle... (François Richard).
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 Article publié le 29 novembre 2005.

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"il y eut les fois où je parlais pour supporter l’effacé..."
Extrait de Esteria

 

De temps en temps chaque siècle, passe le poète, un qui vive l’instant critique m’onde en diapason absolu de cette note cataclysmique éphémère, c’est chaque geste de lui, chaque préhension, chaque éclat de sang dans le ventre et la parole comme seul, l’un des réchappés de tous les tirs de la culture de l’économie, de la durée et du moule policé dont se vernissent paralytiquement les rémanences jadis magiques qui feraient la surface de l’instant vibratoire en enterrant à chaque retour cette enfance sauvage au plein-rien, un peu plus loin de la conscience et de la peau cautérisées de contingences, d’images qui se croient autonomes par rapport à leur modèle mais qui croient bel et bien pouvoir exister pour elles-mêmes. Passe le poète de là demeuré siamois direct de la larme pivotale de l’humain oui jamais amnésique depuis certaine Epreuve initiatique vers la fraction où toute cellule-œuf est fécondée, cette arrivée fulgurante d’espace infinie et fracture traumatique dans le corps par coi entre la nuit de l’autre côté de la stratosphère -et qu’il est si terrible de confondre avec la mort, avec un appel hors d’ici -la nuit a le visage que la main humaine connectée à elle lui donne. Tu as fait de la disparition la grâce absolue -aucune figure féminine ne t’a jamais résisté.

Ces mourirs vifs de l’aventure s’appellent Arthur, Antonin, ou encore Arnaud. Arnaud Pelletier (1976-2005), passé, présent, vivant, dernière et anachronique incarnation de ce rôle archétypal à la fois insituable qu’on désigne par les termes de poète maudit, noir médium en démon. Jusqu’au bout tiraillé entre glorification de la pureté et un instinct bas ancré inaliénable fertile en majestés délétères, c’était vivre un adolescent élégant et canaille aux yeux cernés de brun, désargenté, fuyant par l’atemporel son héritage congénital ou tout ce qu’il avait été - tout ce dont il venait, à marcher déjà ivre dans la ville à onze heures haranguant, dans une dignité et un portement de toute noblesse, un halo de paradoxale suprématie d’où se rappelle irrépressiblement le signe des déclassés initiés, d’avance en joue. Par plusieurs fois, dans les conversations, il avait donné le sentiment de déjà connaître la date de sa mort, avait semblé recevoir une révélation dans la phrase « les poètes sont déjà morts » de Hubert Haddad aussi.

Après une sorte de sériologie destinale de tentatives de suicides, d’enfermements psychiatriques, de disparitions / réapparitions dans l’espace et le temps, Arnaud Pelletier se vit offrir la libération par l’écrit sur les trois dernières années de sa vie et, entre poèmes influencés et crachats de bile noire, l’éclosion sous sa main de saisissantes transmutations en textes-visages du tiraillement, de l’écriture convulsée de ses entrailles, de la « morte » tremblante. Ténèbre et amante dont il disait lui-même avoir conclu un pacte faustien avec elle pour en délivrer la consomption intérieure, pour le seul, l’unique jour de lumière pure, d’accomplissement ainsi qu’une impression du don rédempteur que devrait tout l’humain, certes. Cette moiteur égérique terminatrice, améthyste sacrée fatale transcorps battant dans la forge au creux de nos peaux la trahissant.

C’est le soir du jour où il eut en main ses deux premiers livres qu’Arnaud est décédé accidentellement, quelques heures après un passage artaldien à travers la foire à la poésie ménopausée de la place Saint-Sulpice, où tout d’un coup l’on avait été inquiété de voir un poète en plein sens du terme, un formalisateur de temps ambiant. Il reste de lui dans un regard et dans une amitié amputés une fureur, dans les mains ces deux livres, quelques lettres, des débuts de textes indicibles et puis la vague et l’écume d’une puissance de commencement sans trop de précédence devenues un trou noir.

L’Origine du désir rassemble la quintessence de ses poèmes courts ; V.I.T.R.I.Ø.L. est le récit ahurissant invocatoire lu maintenant comme (et merde, merde) son manifeste posthume, une tension athanorielle libre où il n’est plus de fiction ni de réalité. Plus rien devant toi. Et le salut aux préfaciers des deux ouvrages, Marcel Moreau et Hubert Haddad (par ailleurs les Hermès qui ont extrait Arnaud d’hors lui et son marasme de Chaumont sur Marne, sa ville natale), investis dans la note qu’ils eurent à écrire au diapason de l’intensité du corps textualisé.

Curieuse liturgie assassine qui au lendemain de certaine crémation évoque l’antéprocession abominable et reflet positif monstrueux terminal de celle d’un Ordre, d’une Caballus pour exemple, d’instance de plus d’hauteur rejointe tard ou tôt par le grand frère évident de Miriam Silesu, le frère non déformé et émouvant de l’entre-deux siècles. Paix à ton âme, frère de nuit.

François Richard.

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