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Le petit Mehdi
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 Article publié le 4 novembre 2008.

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La mosquée du quartier appelle à la première prière du matin. Mehdi ouvre les yeux. Du haut du minaret, la voix grave du muezzin résonne comme le tonnerre, enjoignant les hommes à louer la miséricorde de d’Allah. Du coin de l’œil, Mehdi observe son grand-père. Arqué sur ses maigres jambes, le visage creusé par les insomnies et la maladie, il achève sa prière. Tard dans la nuit, Mehdi l’avait entendu tousser bruyamment. Dès que la toux se calmait, il ouvrait un bocal emmailloté dans un torchon et y crachait ses glaires qu’il avait eu tant de mal à faire sortir. Son temps était consacré à réciter les versets du Coran qu’il connaissait par cœur, bien qu’il n’eût jamais appris à lire. Bercé par le rythme monocorde de cette litanie appliquée, Mehdi finissait par s’endormir.

Chaque membre de la famille connaît la gravité du mal dont souffre le grand-père. Tout le monde s’accorde à dire que sa mort est proche mais personne ne s’alarme outre mesure. Aucune tristesse excessive ne semble affecter les comportements. Au contraire. Il s’agit plutôt d’une sorte de compassion bien comprise, d’une acceptation de la mort dont la résignation affichée n’enlève en rien la douleur de chacun. L’immédiateté du deuil est une chose entendue contre laquelle les hommes ne peuvent rien. Et puis, la famille est bien trop pauvre pour envoyer le grand-père dans un bon hôpital, soigné par des médecins compétents. Et puis, quelle est la puissance sur terre qui prétendrait égaler celle de Dieu et rivaliser avec ses desseins ? En attendant, les enfants continuent à se blottir dans les replis de la vieille djellaba du mourrant.

C’est le tour de sa grand-mère de se réveiller. Un fichu rouge autour de la tête, prise dans l’avalanche d’une robe multicolore, elle sort de sa minuscule chambre, salue son mari et se rend à la cuisine pour s’enquérir de ce qu’il reste comme menthe fraîche. Il est six heures. Les deux vieux s’apprêtent à préparer le premier thé du matin. Mehdi regarde son grand-père casser de gros morceaux de sucré tirés d’une cassette incrustée de fausses pierreries, puis les plonger dans l’eau bouillante de la théière ainsi que les feuilles de menthe dont l’odeur à peine dégagée remplit toute la maison. C’est le moment que choisit Mehdi pour se lever à son tour. Il dit bonjour, va se passer le visage sous l’eau du robinet de la cuisine, embrasse ses grands-parents et s’assoit à côtés d’eux sur les peaux de moutons. Comme le verre que lui tend le vieux est trop chaud, il le pose sur la petite table basse recouverte par une toile cirée transparente. Sa grand-mère apporte dans une soucoupe de beurre, de la confiture d’abricot et les morceaux de pain de la veille. Mais Mehdi préfère les gâteaux à la noix de coco laissés sur la petite table. Chacun boit en silence. Insensiblement, la lumière pénètre par l’ouverture rectangulaire située en haut du mur d’entrée et se faufile entre les barreaux jusqu’au seuil de la cuisine. Dans les ruelles étroites aux parois blanches montent le souffle du soleil et le murmure de la vie.


Le soleil flotte dans le ciel. Le vent soulève de minuscules ouragans de poussière. Les murs crépitent sous la violence de la chaleur. Mehdi est assis sur le perron en pierre de la modeste maison. Il observe un énorme cafard planté comme une ombre devant lui. Il agite ses longues antennes comme des cerfs-volants.

- Grand-père ! Il y a un voleur d’huile sur le mur !

Les voleurs d’huile profitent des premières chaleurs de la saison pour coloniser les maisons, s’aventurer sous les éviers humides. Par légions entières, ils envahissent les poubelles, les égouts et gambadent en terre conquise au milieu des caniveaux où s’écoulent les relents de la pauvreté.

- Tu ferais mieux d’aller chercher de la menthe pour ta grand-mère ! Laisse donc ce cafard tranquille ! Tu en as suffisamment à tuer au cabinet, renfrogne le grand-père.

- Mais celui-là est énorme, aussi gros que ton poing !

- Alors fais bien attention qu’il ne te mange pas.

- Grand-père, si tu le voyais, tu rirais moins ! Viens voir, si tu ne me crois pas.

Mehdi sait d’avance qu’il ne viendra pas. Il sait que ses jambes ne pourraient le supporter, même sur une aussi courte distance. Mais quand il lui rapportera la carapace de ce monstre, il sera obligé de reconnaître son erreur. Alors, imitant les chats faméliques du quartier, Mehdi s’approche lentement de l’insecte qui continue à balayer mécaniquement de ses fines antennes la surface irrégulière du mur. Mais lorsqu’il se prépare à abattre sur lui la paume de sa main, l’ombre de celle-ci en avertit immédiatement le voleur d’huile. Sans attendre son dû, il dévale le mur en sautillant, pressé par cette main qui fond sur lui comme un oiseau. Mehdi le touche mais le cafard réussit à se réfugier dans un trou, laissant derrière lui une belle traînée jaune. A quatre patte, il l’avertie que la prochaine fois, il ne le louperait pas.

Maintenant, la lumière tombe comme de la pluie. Le soleil ruisselle de partout. Dans la maison, le grand-père s’est endormi. Mehdi caresse son visage et l’embrasse sur la joue. Il empoche la pièce de monnaie posée près de son oreiller et court, sans fermer la porte, acheter au coin de la rue de la menthe fraîche.


- Mehdi ! Mehdi ! hurle un jeune garçon posté de l’autre côté de la rue.

C’est son cousin Youssef, le pêcheur. Tous les matins, il vient dans le quartier populaire vendre le poisson pêché la nuit. Il arrive à mobylette, installe sur le bord du trottoir son étal et harangue les passants. A l’occasion, Mehdi lui donne un coup de main. Muni d’un petit arrosoir, il arrose les sardines afin qu’elles ne sèchent pas. Puis il agite au-dessus d’elle un torchon sale qui effraie des nuages de mouches.

- Salam âlikoum, Mehdi. Ca va bien ? Ta mère, ta grand-mère, ton grand-père, ton père, tout le monde va bien ? Voilà, voilà, une livre de sardines ! Mehdi, où étais-tu passé ? Ca fait trois jours que tu n’es pas venu me voir ! T’étais malade ou quoi ?

Youssef est un garçon de quinze ans, trapu, tout en muscle, le visage acéré. Toujours de bonne humeur, il prend la vie comme elle vient. Il assure à sa famille paysanne un petit pécule supplémentaire, de quoi vivre un peu mieux quand son père n’envoie pas d’argent de France. Ses cheveux blondissent en été à cause de la mer et du soleil.

- Moi, ça va, répond Mehdi, mais c’est mon grand-père. Il ne se lève presque plus et il a tout le temps mal au ventre. J’ai préféré rester auprès de ma grand-mère pour l’aider. D’ailleurs, il ne faut pas que j’oublie d’acheter de la menthe.

- Pauvre hadj. Que Dieu soit miséricordieux avec lui. Tu sais, il ira tout droit au paradis.

- Je sais, mais depuis que mon père est parti travailler en France, il est comme mon père. Et toi, t’es maintenant mon frère puisque ton père est aussi parti là-bas !

- Allez, Mehdi, arrête de pleurer et arrose-moi ces sardines ! Que dirait ta mère si je lui vendais des sardines à moitié séchées. Déjà qu’elle ne m’aime pas trop.

- Elle t’aime bien, Youssef, mais elle trouve que tu pues. Quand je rentre à la maison, elle dit : « T’es encore allé vendre cette saleté de poissons avec ton cousin Youssef ! Va te laver, tu fais honte à ta mère ».

Youssef éclate de rire. Sans gêne, il découvre ses dents cariées. Mehdi rit avec lui et le regarde avec admiration. Lui aussi aimerait gagner sa vie, aider sa famille et prendre le bateau pour rejoindre son père.

Le marché s’étire sur plusieurs centaines de mètres et occupe toute la rue. A la longue, il se ramifie dans les ruelles plus étroites. C’est un lieu privilégié. On échange. On crie. On se dispute. On se rencontre. On achète tout et chacun marchande la moindre courgette, le moindre melon. Mehdi accompagne souvent sa grand-mère au marché. Pour ne pas vouloir céder à un marchand, elle consent par orgueil à acheter plus cher ailleurs ce qu’elle avait ici à meilleur prix, arguant qu’il ne faut jamais se laisser faire surtout quand on a tort. Aucune législation ne réglemente l’emplacement des marchands. Les bonnes places reviennent à ceux qui arrivent tôt le matin. On se faufile comme on peut parmi les camelots qui vocifèrent lorsqu’un concurrent empiète sur leur territoire.

On découvre pêle-mêle, au hasard des couvertures, un assortiment de sceaux en plastique, une vieille batterie de casseroles, de petits moulins à café mécaniques, des pinces à sucres tandis qu’un autre propose une série de revues françaises en plus d’un lot promotionnel de gans noirs en lin, ceux-là même dont on se sert au hammam pour se frotter impeccablement la peau. Plus loin, on achète les fruits et légumes de la journée. On déguste des figues de barbarie que des enfants gantés épluchent. Certains, malgré la chaleur, se laissent tenter par des pâtisseries au miel. D’autres engloutissent des jus de banane qui laissent au bord des lèvres des traces de mousse.

Ainsi, à force de bruits et de parfums, dans la fumée des grillades et des saucisses au mouton, le marché s’envole et embaume tout le quartier de loin en loin. Seules les odeurs tenaces d’épices restent prisonnières des arcades sous lesquelles grossistes et détaillants font leurs affaires.

Youssef découpe la tête d’un gros mulet. Il ouvre le ventre, en retire les viscères qu’il jette à un chat. Mehdi nettoie le poisson, se mouille allègrement les pieds et essuie sur son pantalons ses mains recouvertes d’écailles.

- Mehdi, ça te ferait plaisir de venir passer la nuit chez nous à la campagne ? On pourrait demain matin pêcher les pieuvres. Ton oncle Mohammed t’accompagnera puisqu’il emmène tous les soirs les danseuses dans cet hôtel de la côte. C’est sur sa route !

- Tu sais, il faut que j’en parle avec ma mère. Je ne sais pas si elle rentre ce soir. Elle prépare le mariage de la fille des américains chez qui elle travaille. Faudrait que j’aille lui en toucher deux mots !

- Va lui demander, alors ! Mais avant, change de pantalon et lave-toi ! Tu pues le poisson à plein nez ! Faut que je t’apprenne à nettoyer sans t’en foutre partout, s’exclame le cousin cerné par les mouches.

- J’espère que ma mère voudra bien. C’est vrai, Youssef, on ira pêcher les pieuvres ?

- Je te le jure sur la tête de ma mère ! Allez, va te laver et n’oublie pas d’acheter de la menthe. A ce soir, Mehdi !

- A ce soir, Youssef, hurle le petit Mehdi courant déjà à toute allure vers la maison.


Mehdi arrive près de la grande maison des américains. Le ciel est à lui seul un unique soleil. Une brise légère rafraîchit ses tempes. Elle apporte des jardins alentours le parfum mélangé des fleurs. Timidement, Mehdi s’approche de l’imposante grille en fer. Au gré du vent, il distingue l’arôme puissant des grappes de lilas mauves dont certaines débordent sur la rue calme.

Devant la porte, à l’ombre d’un palmier, un gardien en blouse bleue est assis. Un verre de café fume sur un tabouret. Il observe avec gravité le bout usé de ses chaussures. Tout, à coup, un mendiant passe par là. Emmitouflé dans un burnous rapiécé, il supplie le gardien de lui donner une pièce de monnaie, une cigarette. Mais le gardien furieux saisit son bâton et lui assène une volée de coups.

- Va t’en, tu n’as rien à faire ici ! Va mendier ailleurs ! Et toi, qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça, grogne le gardien en direction de Mehdi.

- Moi ? Je suis le fils de ma mère… Malika Hamina, balbutie l’enfant terrifié par la brutalité de cet homme à la peau toute noire.

-Mehdi, je ne t’avais pas reconnu ! Ca te fait quel âge maintenant ?

- Huit ans, monsieur.

- Huit ans déjà ? Dis-moi, mon fils, tu es plus élégant que le roi aujourd’huiavec tes babouches de fête ?

- Je viens voir ma mère.

- Et ton grand-père ? Comment va sa santé ?

- Il tousse beaucoup et il a tout le temps mal au ventre.

- Ta grand-mère lui interdit de fumer ? Faut le laisser si ça lui fait du bien. Et ton père, vous avez des nouvelles ?

- Oui, il dit qu’il fait froid, que le travail est dur. Mais bientôt, ma mère et moi, on ira le retrouver.

- Tiens, tu donneras ces cigarettes à ton grand-père de la part d’Ahmed le gardien. Mais tu ne le dis pas à ta grand-mère, lui chuchote-t-il à l’oreille. Attends, je vais chercher ta mère.

Mehdi s’asseoit sur le bord du trottoir. Au loin, des voitures passent. Il pense au mendiant et se dit que la vie est drôle. Je traverse la rue, je passe devant la mosquée et me voilà dans un autre monde. Pourtant, c’est la même terre, le même ciel, c’est le même soleil qui me tape sur la tête. Ici, on chasse les mendiants à coups de bâton, alors que dans l’autre quartier, on leur donne gentiment à manger. Toutes les maisons de ce monde sont entourées par des grilles et des murs en pierre. Chez nous, les portes sont toujours ouvertes. Mehdi hausse les épaules. Il sait que les enfants d’ici vont à l’école et lui ne voudrait pour rien qu’on l’arrache à sa liberté de pauvre. Rassuré, il fixe le ciel, regarde le vent agiter de maigres nuages. Au-dessus de sa tête, sur un fil électrique, deux hirondelles chantent.

Puis une porte s’ouvre. Sa mère apparaît. De longs cheveux noirs teintés de quelques mèches rousses dévalent sur ses épaules. Ses yeux profonds sont cernés de khôl.

- Mehdi, que fais-tu là ? Grand-père ne va pas bien ?

Mehdi lui adresse un léger sourire.

- Oh toi, tu as quelque chose à me demander habillé de cette façon ?

Soulagé, Mehdi se précipite dans les bras de Malika et s’accroche à son cou, affublé déjà d’un joli double menton. Ses jambes ballottent sur le sarrau. Elle embrasse Mehdi puis le repose à terre.

- Je n’ai pas beaucoup de temps. Que veux-tu me demander ?

- Maman, je peux aller passer la nuit chez Youssef ? Il m’a promit qu’in irait pêcher les pieuvres.

- Tu peux y aller. Dis à Mohammed de t’emmener. Tu lui dis bien que c’est moi qui t’autorise.

- Merci Maman, dit Mehdi en pressant sa tête sur son ventre.

Malika embrasse son fils et lui recommande, d’un air faussement sévère, de ne pas faire de bêtises. Il jure qu’il sera sage. Elle fait mine de le croire, l’embrasse et disparaît derrière la lourde porte en fer. Le gardien est de nouveau assis sous le palmier, une tasse de café posée sur le tabouret. Les hirondelles s’envolent.


La nuit tombe. Un soleil rouge dévaste le ciel et le vent de la mer secoue des nuages comme des sacs de billes. Dans l’air chaud et sec, des oiseaux filent et s’abattent en rafale de grêle chaude sur les vastes platanes qui dominent la place où viennent se rassembler en désordre les taxis. La vieille 404 pick-up de Mohammed est garée sous un arbre. Trois danseuses ont pris place dans la benne. Elles se taisent, se regardent à peine. Elles s’apprêtent à danser et chanter toute la nuit. Au matin, elles regagneront en silence la voiture. Ce qu’elles célèbrent, soir après soir, c’est le rituel de leur servitude devant des touristes enthousiastes. Parfois, une danseuse reste à l’hôtel. Pour elle, l’argent n’a pas de vertu. Après, un autre taxi viendra la prendre. Seule sur le parking, elle regardera la mer en ajustant sur ses cheveux son foulard. Elle n’appréhendera pas de rejoindre son quartier et de passer sous les fenêtres. La danseuse a oublié tous les autres. Son monde et ses rêves ne quittent jamais ses yeux. Entre leurs jambes ouvertes, les costumes des danseuses attendent dans des sacs en plastique.

- Allez, Mehdi, en voiture, s’écrie l’oncle Mohammed dont les yeux rieurs montrent qu’il a déjà bu. Mal rasé, habillé d’un froc et d’une veste aux coudes élimés, Mohammed est un homme heureux. Moi et ma 404, on a trouvé le filon ! Mes danseuses et mon musicien, l’hôtel, moi je dis louanges à Dieu ! Je les accompagne et j’attends toute la nuit. Je mets des cassettes dans mon auto radio et je respire la mer ! Mais ce qu’il cache, c’est qu’il trinque volontiers avec le cuisinier quand le service est achevé et descend ses deux bouteilles de vin vautré comme un pacha sur la banquette avant de sa 404. Lorsque le musicien toque avec insistance à la vitre, il se réveille, se frotte énergiquement les yeux, reconduit son petit monde et se couche la bouche pâteuse quand le jour se lève.

Le musicien vient s’asseoir près de Mehdi. Dès que la voiture démarre, le musicien sort de la poche de son veston gris une longue pipe en terre qu’il bourre d’un peu de tabac. Puis il allume sa pipe est aspire de profondes bouffées, pour ensuite taper le bout de sa pipe sur le montant extérieur de la portière. Mehdi remarque alors que les yeux du musicien deviennent rouges et brillent. Mohammed chante. Le musicien rit. Le vent s’engouffre dans la voiture qui s’ébranle à toute vitesse en évitant les nids de poule. Mehdi se souviendra vaguement d’une musique lancinante, de vives secousses puis le bruissement discontinu de la mer.


La maison de Youssef est un bloc rectangulaire blanc et bleu. Derrière s’étend un vaste champ calciné où vit, à la merci du soleil, dans une niche de tôles brûlantes, une famille de paysan pauvre. Plus loin, en passant la route, on trouve de somptueuses villas construites sur une étroite bande de sable. Devant la maison, la terre rouge que le vent disperse livre bataille au vert foncé des maraîchages. Bâtie de plain-pied, elle dispose ses vastes pièces autour d’un hall unique dont le sol fait apparaître en son milieu une grande étoile en mosaïque multicolore. Le toit fait office de terrasse. De-là haut, on aperçoit la mer.

Youssef et Mehdi traversent le champ brûlé puis la petite route rocailleuse qu’empruntent les automobiles pour rejoindre la plage. Puis ils descendent vers la mer. Le jour se lève. La lumière est montée sur le bleu sombre de l’horizon comme des blancs en neige. Mehdi se frotte les yeux. Sur l’océan, au large, de petites barques de pêcheurs tanguent.

- Tu as encore sommeil ? Tu dormais pourtant dans les bras de l’oncle Mohammed quand tu es arrivé ! T’as même pas voulu manger du poulet aux olives. Tiens, prends ton crochet et suis-moi.

Mehdi saisit le crochet que son cousin lui tend. Il s’agit d’une longue tige en fer recourbée à son extrémité.

- Alors, pour attraper les pieuvres, il faut bien racler dans les fentes des rochers jusqu’à ce que tu sentes un truc mou. Alors, tu essaies de la choper en tirant fort. Elle s’accrochera de toutes ses forces à la paroi. Tu verras, elle finira par cracher de l’encre noire. Mais ne t’éloigne jamais de moi ! Il existe un endroit où la mer serpente entre les rochers, comme un courant. Plus d’un enfant s’est retrouvé dedans, déchiqueté en contrebas sur les rochers et emporté au large. Ils arrivaient gonflés comme des mulets sur les plages de la ville. Mon père me racontait pleins d’histoires quand c’était lui le gardien de la plage.

- T’inquiète pas, je ne te quitterai pas d’une semelle ! Mais tais-toi ! Tu commences à me foutre la trouille avec tes histoires de noyés.

Prudemment, les deux garçons s’aventurent sur cette terre tirée du chaos par la marée basse. Des étendues d’eau verte alternent avec des amas de roches pétrifiées tranchantes comme du verre. Plus loin, la terre s’engloutie dans la mer. Des embruns scintillent pareilles à des particules en feu soufflées immédiatement par le vent. Youssef et Mehdi finissent par disparaître derrière un gros rocher, tandis qu’imperceptiblement le soleil monte dans le ciel en laissant sur la mer de doux reflets d’or.


Il est presque midi quand les deux garçons rentrent de la pêche. Mehdi exhibe fièrement une pieuvre empalée sur son crochet. Côte à côte, la tête haute, le regard dur, ils marchent en cadence, les cheveux collés par le sel. A les voir, on dirait des soldats qui auraient triomphé à la guerre.

Près du puits, Mehdi décroche la pieuvre et la jette dans une flaque de boue rouge. Youssef en profite pour remonter un sceau d’eau. Une fois la toilette sommairement faite, ils tripotent la pieuvre en tout sens, écartant ses tentacules, testant la vigueur de ses ventouses. Leur mine fait montre de dégoût mais ils continuent à enfoncer leurs doigts dans la chair molle pour finir par la dépiauter. Une fois la besogne achevée, Youssef botte la pieuvre qui va s’écraser sur le mur blanc de la maison. Une tâche brun foncé s’étale et dégouline en serpentines de mousse et de chair.

Comme tous les vendredis, les femmes ont préparé le couscous. Dans la grande salle ventilée, les hommes terminent la prière. Quand tous ont pris place sur les banquettes, Nadia, la sœur de Youssef, apporte un récipient en métal, une cruche d’eau et une serviette. Chacun son tour, les hommes se savonnent les mains tandis que Nadia leur verse de l’eau pour se les rincer. Nadia est une adolescente malicieuse. Elle sent maintenant l’intensité nouvelle des regards posés sur elle. Consciente du désir qu’elle éveille chez les hommes, elle s’ingénie discrètement à les défier, braquant sur eux ses jolis yeux verts, heureuse quand un plus vieux se perd en confusion et consent à baisser la tête.

Le couscous arrive dans un énorme plat en terre. Posé lourdement sur la table, il fume comme un volcan et dégage une alléchante odeur de viande et de légumes. Les hommes remercient Dieu et se jettent sur la semoule qu’ils transforment, de leur main droite experte, en une boulette compacte que leur bouche avide engloutie sans tortiller. Pour Mehdi, les choses se compliquent. A la maison, on lui donne une cuillère. Ses mains sont encore trop fragiles et malhabiles pour réussir une boulette de semoule. Aujourd’hui, il devra se débrouiller tout seul. Du coin de l’œil, il observe la technique des grosses mains calleuses de son oncle Icham. Et le couscous rétrécit comme une peau de chagrin ! S’il n’entame pas sur le champ sa part, un autre finira par la manger à sa place. Rassemblant toutes ses forces, il plonge sa main droite dans le couscous, en retire une poignée de grains jaunes qu’il s’emploie, par de légères secousses, à transformer en une boule compacte. Mais son inexpérience lui cause du souci. Au moment de l’avaler, il s’aperçoit qu’elle s’effrite déjà. Il prend néanmoins le risque de la porter à sa bouche mais la boulette de semoule éclate. Nanti d’une belle moustache jaune bien grasse, Mehdi comprend qu’il est la risée involontaire de l’assemblée. Il entend les rires et les commentaires. En face de lui, Youssef rit à gorges déployées tandis que les femmes accourent de la pièce voisine pour ajouter à la cohue leurs ricanements grotesques que Mehdi déteste entre tout.

Lentement, le calme revient. Les mains ont repris l’équarrissage et les mandibules mastiquent de plus belle. Icham prend le petit Mehdi sur ses genoux et lui nettoie le visage avec son vieux mouchoir. Sans prononcer un mot, il prend la main de Mehdi et commence à lui apprendre les gestes simples qu’il était encore incapable d’effectuer avant. Se laissant guider, il voit naître devant ses yeux une grosse boule qui tombe dans son estomac comme un sac de farine. Paradoxalement, cette attention soudaine lui fait mal. Elle lui rappelle celle de son père. D’un coup, il lui revient en mémoire leur jeu favori. Il consistait pour Mehdi à baiser le plus rapidement possible les joues de son père. Cette frénésie d’amour par une étreinte si affectueuse que sa mère quelquefois pouvait en être jalouse. Sur les genoux de son oncle, les souvenirs affluent. Il se souvient des bagarres sur les coussins quand son père le prenait par les bras pour l’envoyer valdinguer sur les banquettes. Il rebondissait au point qu’un jour sa tête vînt cogner sans gravité le mur humide du salon. Dans ses cheveux bouclés, il y avait des fragments de plâtre et de peinture bleue. Mehdi revoie son père rentrer du travail, son gros ventre qui remuait comme un gâteau à la crème, cachant derrière son dos un sac plein de bonbons. Parfois, il apportait un bouquet de fleurs à Malika. Mehdi se souvient encore de ce jour où son père avait apporté à la maison un morceau de mouton. Ils s’étaient tous régalés de brochettes, de poivrons grillés, heureux d’être réunis, tandis que l’épaisse fumée du barbecue se répandait dans la pièce et piquait les yeux. Mehdi se souvient des rires, des chansons, de l’amour pour son père.

Mais son estomac se met à gargouiller et sa boulette commence lentement à remonter. Sa gorge se contracte et, sans deviner encore le mal qui le guette, il continu à avaler sa salive, perdu dans ses souvenirs. Quand il porte la main à sa bouche, il est déjà trop tard. Une mélasse se répand sur la table. Mehdi sue à grosses gouttes. Son cœur bat la chamade. Il n’ose relever la tête et croiser tous ces regards. Mehdi pleure.


La pièce est calme. La table a été débarrassée. Dehors, le vent est tombé comme un caillou. Assis près de la fenêtre, Icham fume une cigarette. C’est un homme bourru qui n’a jamais été marié. Il se plaint que les femmes font trop d’histoires et parlent quand elles devraient se taire. A quarante ans, il souffre en cachette de sa solitude. On l’a bien vu déambuler sur la plage avec la fille de Monsieur Loulaid auquel il loue un lopin de terre. Mais rien de probant de ces rencontres ! Les femmes gloussent derrière son dos mais il s’en moque. Il s’épuise au travail des champs et goûte ainsi au contact de la nature un bonheur simple et régulier. Les choses de la terre sont plus fidèles que les choses du cœur et la femme est une terre bien difficile à cultiver, se dit-il en son for intérieur.

Icham est resté auprès du petit Mehdi. Depuis le départ précipité de son père, il s’est pris d’une profonde affection pour son neveu. Il comprend qu’un enfant sans père, c’est un peu pareil qu’un homme sans enfant. Et à considérer Mehdi prostré dans le silence, il ne peut s’empêcher de prendre avec lui une partie de sa tristesse. Doucement, il prend Mehdi dans ses bras et sa tête se blottie au creux de son épaule épaisse. Puis ils sortent prendre l’air. La mère de Youssef tente sans résultat de lui relever le menton. Mehdi reste indifférent et fixe la terre. Puis l’écho d’une parole lointaine lui revient à l’esprit. A peine audible au début, elle se fait au fur et à mesure un peu plus forte. Cette voix magique, un peu grave, se déplaçant avec lenteur, Mehdi la reconnaît maintenant. Papa ! Et juste après, il entend la promesse lancée avant le départ : « Sois patient, mon fils, bientôt ta mère et toi viendrez me rejoindre en France ! » Mais cette voix amie n’a pas de visage. Aucun trait ne vient recomposer ses contours. Alors le petit Mehdi fou d’inquiétude se met à hurler : « Je ne me souviens de Papa ! ». Il lève la tête, cogne au passage la mâchoire de son oncle alors que ses yeux se heurtent violemment à la lumière. Icham s’efforce de la calmer mais le garçon hurle comme un possédé : « Je veux voir mon père ! Je veux voir mon père ! ». Mehdi s’en prend à son oncle et lui donne des coups de pied. Icham ne bronche pas et continue à le tenir solidement par les épaules. Il aimerait trouver les mots. Mais ses lèvres restent muettes. « Lâche-moi ! Lâche-moi ! Tu n’es pas mon père ! Lâche-moi ! ». Et ces mots lancés comme des pierres le vont vaciller. Il lâche Mehdi aussitôt qui s’écroule les fesses dans la poussière. Il reste un long moment à regarder son oncle. Puis il se redresse, embrasse sa main et se précipite vers la mer. Icham scrutera longtemps dans la direction de l’océan, donnant l’impression d’une insondable solitude.


Une légère brise est revenue. Elle construit au ras du sol de petits tourbillons de poussière rouge. Comme un carillon suspendu dans un désert bleu, le soleil rappelle aux paysans que l’heure de regagner les champs à sonner. Icham rejoint le groupe. Un jeune garçon à la jambe plus courte que l’autre sort un âne étique en claudiquant puis l’attelle à sa charrette.

- Youssef, crie sa mère. Va chercher Mehdi !

Youssef obéit sans sourciller, heureux à l’idée d’échapper aujourd’hui aux corvées habituelles. Il pourra se baigner encore avec Mehdi, jouer sur la plage, le slip plein de petits coquillages.

Youssef et Mehdi sont de retour à la nuit tombée. Des étoiles ont déjà commencé à scintiller.

- Youssef, regarde chez toi ! Il y a de la lumière partout !

- Je ne t’avais pas dit, mais Monsieur Loulaid vient d’avoir un enfant. C’est un garçon ! Tu penses qu’il est heureux. Il a que des filles ! Huit en tout. Ma mère organise la fête parce que chez nous, c’est plus grand. Ecoute Mehdi, je vais te confier un secret que tu dois me promettre de ne pas répéter ! Ma mère m’a dit qu’il était allé voir une sorte de sorcière qui possède le pouvoir de changer le destin. Et l’oncle Icham a même dit que lorsque sa femme a accouché du bébé, Monsieur Loulaid lui avait offert en récompense un mouton ! Tu te rends compte ? Cette femme a transformé une fille en garçon dans le ventre de la mère.

Mehdi est fort impressionné par ce récit étrange. Il demande à Youssef où habite cette femme.

- Oh, ça, je veux pas le savoir. Faut se méfier de ces personnes-là ! Il paraît qu’ils peuvent rentrer en communication avec les esprits ! Ecoute encore ! Je te jure sur la tête de ma mère que c’est vrai. Au mariage de ma sœur Zora, on a retrouvé sous leur lit de noces des pattes de poulets ! Son mari a été incapable de faire l’amour avec elle. Les gens ont pensé tout de suite qu’elle n’était plus vierge. Si tu avais vu ça ! Ma mère a pleuré toute la nuit, jurant que sa fille n’était plus sa fille ! Ce n’est qu’au petit matin que mon père a découvert sous leur lit des pattes de poulet ! On leur avait jeté un sort.

Youssef termine son histoire à voix basse, chuchotant le mot « sort » comme s’il avait à lui seul la garde d’un terrible secret. Dans sa voix, ce mot inconnu de Mehdi se remplissait de mystère. Serrés l’un contre l’autre, ils ne pipent mot. L’obscurité les enveloppe. Chacun redoute de rencontrer sur le chemin la sorcière. Loin devant eux, dans un enchevêtrement de fils, des ampoules électriques se balancent comme des lucioles.

Un peu à l’écart de la maison, une grande tente avait été dressée. Un auvent tenu par deux piquets l’ouvre dans toute sa largeur. Sur des tapis épais dont assis les hommes. Ils forment un demi-cercle au milieu duquel un fqih profère les versets du Coran que les invités reprennent en cœur. Monsieur Loulaid récolte l’argent qu’on lui fait parvenir pour le récitant. Devant la porte, des monticules de chaussures s’amoncellent dans le désordre et la poussière. Dans la maison, les femmes s’activent à préparer le repas. De la mer, on eût dit qu’une ouverture de lumière déchirait d’un coup l’obscurité chaude de la nuit.

- Viens, Mehdi, par ici. Evitons de passer trop près des femmes. Ma mère pourrait nous voir.

Bien qu’armés d’un solide alibi qui préviendrait toutes les objections, ils avaient décidé d’un commun accord d’éviter tout affrontement avec sa mère. Youssef devait raconter qu’il avait cherché Mehdi tout l’après-midi sans résultat. Ce n’était que fort tard qu’il l’avait découvert sous une barque renversée. Il lui fallut encore une heure pour le convaincre de regagner la maison.

Bien sûr, la vérité était toute autre. Mehdi pleurait sur la plage et Youssef n’eut donc aucune difficulté pour le trouver. Ensuite, ils s’étaient baignés jusqu’au moment où Youssef aperçut une jeune fille qu’il connaissait. Quand il la vit s’installer sur le sable, il fonça droit vers elle. Ce qu’ils se dirent, Mehdi n’en sut rien. Il les vit simplement disparaître derrière les villas. Et Mehdi ne sut toujours rien ce qu’il s’y était fait. Son cousin daigna lui révéler le nom de la jeune fille. « Elle s’appelle Nejet, mais tu ne l’as jamais vue ! C’est un secret entre nous ». Mehdi était fier de partager un secret avec quelqu’un.

Cette nuit-là, des nuages voilèrent peu à peu le ciel. Le vent se mit à gifler sans relâche la tente. Le auvent ondoyait tandis que l’air se chargeait d’une humidité salée qui asséchait la gorge et poissait la peau. A plusieurs reprises, le ciel tonna. Des éclairs de chaleur zébrèrent la nuit mais la pluie ne tomba pas. La source qui serpentait dans les nuages était souvent tarie et seul le soleil inondait la terre. Mehdi dormait à poings fermés entre son oncle Icham et un homme ventripotent qui se goinfrait de melons et de pastèques. Icham curait ses dents avec une brindille qu’il avait ramassée par terre. Mehdi semblait sourire dans son sommeil. Ses paupières s’agitaient et sa main agrippait le pantalon de son oncle. Il rêve, pensait-il, d’un bateau pour la France. Mohammed vient chercher Mehdi vers trois heures du matin. Il le couche sur la banquette de la voiture puis retourna sous la tente manger du bœuf aux pruneaux et boire des verres de thé. Dès qu’il fut repu, ils partirent. Mehdi dormait profondément. Mohammed fumait en sifflotant. La vitre de la voiture était ouverte. Et Mehdi rêvait d’un bateau qui fendait la mer.


Mehdi s’éveille. Un mince filet de lumière glisse sous la porte et coupe l’extrémité de la couverture en deux. Il se redresse, pousse le drap, baille un grand coup puis rejette sa tête sur l’oreiller. Dans la rue, le rémouleur passe. Il chante, entrechoque des couteaux pour avertir de son arrivée. Réglé comme du papier à musique, Mehdi sait qu’il est déjà huit heures. Aujourd’hui, il n’aiguisera pas les vieilles lames de son grand-père. Il l’entend passer son chemin, le son aigu de ses couverts emporté par le tumulte des cris d’enfants dévalant la ruelle.

Dans l’autre pièce règne une agitation inhabituelle. On parle fort. Le grand-père s’agite, annone des paroles rauques, soupire puis se remet à râler. Mehdi est surpris d’entendre sa mère qui devrait être au travail. Il se lève en hâte, trébuche sur un cousin et ouvre la porte. Sa grand-mère pleure. Son grand-père respire avec difficulté en émettant des sifflements. Malika, assise à ses côtés, se mordille les lèvres et ne remarque pas la présence de son fils. Elle demande à son père de bien vouloir s’allonger et de relever sa djellaba. Son ventre jaune et creusé apparaît dans la lumière. La bouche ouverte, son regard semble implorer le mal de quitter son corps.

Malika s’accroupie puis se chauffe les mains au-dessus du réchaud à gaz dont on se sert pour préparer le thé. Doucement, elle les appose sur son ventre. Les gestes sont infiniment délicats mais le vieux gémit quand même. On croit deviner un léger relâchement des muscles du visage. Dès que la djellaba recouvre le bas de son ventre, Malika embrasse la main droite de son père puis s’en va pleurer seul dans la chambre.

Sa sœur Dounia arrive de chez le pharmacien. Elle apporte les médicaments : des pilules rouges pour l’estomac, quatre boîtes de vitamines C et un atomiseur de ventoline. Près de son père, elle ouvre les boîtes, détache les médicaments et soulève avec délicatesse la tête du grand-père pour l’aider à tout avaler.

Son ami Moustapha est venu prendre de ses nouvelles. C’est son plus vieil et plus fidèle ami. Lorsqu’ils étaient jeunes, ils s’étaient fait la promesse d’entreprendre ensemble le pèlerinage à la Mecque. Il y a trois ans, ils sont partis là-bas. Dans le quartier, ils sont une poignée à avoir réaliser ce cinquième pilier de l’Islam. Toute la famille a financé ce long et fort coûteux voyage. Depuis, ils jouissent d’un si grand prestige qu’il ne viendrait à l’idée de personne de leur manquer de respect. Moustapha embrasse son ami sur le front, près de ce durillon qui témoigne de la constance de ses prières. Ensemble, ils prononcent la Fatiha, vers ce Dieu béni seul à savoir qu’elle sera pour le grand-père la dernière .Il avait soixante ans.

- Mehdi, viens, demande Malika d’une voix lasse. Elle embrasse Mehdi et l’amène dans la cuisine en laissant les deux vieux communier en paix. Tu t’es bien amusé chez Youssef ? Ton oncle m’a raconté que vous aviez fêté la naissance de son garçon.

- Oui, c’est son premier fils. Je me suis endormi sur les genoux de l’oncle Icham.

- Je suis contente.

- Maman, tu crois que grand-père va mourir ?

- Je ne sais pas. Mais Dieu va bientôt veiller sur lui. J’ai une bonne nouvelle. Madame Lessing a bien voulu me donner congé pour quelques jours, s’efforce-t-elle d’ajouter sans conviction.

La grand-mère est venue s’asseoir sur le tapis. Silencieuse, elle pétrit dans un récipient en terre de la pâte qui colle aux doigts. Les paumes de ses mains roulent sur le boudin. Ses boucles d’oreilles dandinent et scintillent. Elle dispose ensuite sur une planche en bois les deux grosses boules qu’elle recouvre d’un torchon.

- Mehdi, va porter les pains chez le boulanger. Dis-lui de les faire cuire tout de suite. Il comprendra.

- Oui, grand-mère, répond Mehdi sans essayer d’échapper à la corvée. D’habitude, il trouve la planche beaucoup trop lourde pour son âge, une épreuve pour la garder en équilibre quand les pains sont chauds. Mais aujourd’hui, ce n’est pas le moment de tourmenter sa grand-mère. Il saisit la planche, cambre le dos puis disparaît prestement dans la lumière.


L’après-midi s’étire. Dans la rue, des enfants se disputent la suprématie d’un bout de trottoir avec des joueurs de cartes. Mehdi est aussi dans la rue. Assis sur le capot d’une voiture avec son copain Hanine, ils dévorent des épis de maïs grillés. Au coin de la rue, le magasin de musique ouvert aux quatre vents fait entendre la mélopée d’une femme amoureuse d’un homme qui ne l’est pas. Ils écoutent la chanteuse, les lèvres noires et les dents jaunies par le maïs.

- Les gamins, là-bas ! Foutez-moi le camp de cette voiture, bande de morveux ! Et l’homme gesticule, bougonne et menace les deux garçons en brandissant son nerf de bœuf. Mais ils ne bronchent pas et continuent, indifférents à la colère de l’homme, à mâchonner leurs épis de maïs.

Cet homme grincheux, toujours à fulminer contre tout le monde, c’est Salah, le gardien du parking. Son parking, c’est sa vie, sa propriété, son royaume. Il reçoit un maigre salaire et quelques pourboires qui l’aident à vivre. Court sur patte, il possède d’épais sourcils semblables à des broussailles. Au milieu de ce visage ingrat trônent deux yeux globuleux. Malgré ses frasques et son humeur changeante, Salah est aimé de tous. Il s’acquitte consciencieusement de son travail et ne rechigne jamais dès qu’on sollicite son aide. Il dort peu, zigzague sans arrêt entre les voitures et ne refuse pas une partie de jeu de dames avec ses amis pauvres.

- Vous allez m’obéir ou quoi ? Fulmine le gardien.

Puis il s’approche des deux garçons. Tout indique dans son allure décidée qu’il est prêt à en découdre. A la vue de son nerf de bœuf qu’il brandit maintenant furieusement, ils préfèrent battre en retraite. Ils traversent la place en courant et disparaissent à l’angle du magasin de musique dans lequel s’achève, dans une dernière salve de violons, la triste plainte de la femme amoureuse d’un homme qui ne l’aime décidément pas. Du haut des toits, on eût dit étrangement que tout le quartier, dans les cris et les couleurs, se transformait de loin en loin en un gigantesque carnaval. Un peu plus bas de la rue, Mehdi aperçoit son oncle. Il tient le grand-père dans ses bras. Mehdi laisse en plan Hanine tout occupé à décortiquer des graines de tournesol, remonte à vive allure le rue en se frayant difficilement un passage.

-Mohammed ! Mohammed ! Lance-t-il tout essoufflé.

Mais ses appels restent vains, aussitôt absorbés par le brouhaha de la rue. Il accélère encore sa course, évite de justesse une mule lourdement chargée, esquive une mobylette circulant en sens inverse et finit par rejoindre la 404.

- Où allez-vous ?

- A l’hôpital, répond Mohammed en aidant son père à monter dans la voiture. Malika et sa mère ont pris place à l’arrière, sous la capote grise.

- Maman, laisse-moi venir avec vous !

- Non, Mehdi, tu restes ici. Rentre à la maison !

Mais il insiste. Le moteur ronronne déjà. Le pick-up crache une épaisse fumée noire. Malika et la grand-mère se couvrent le visage derrière leur foulard. Devant l’insistance de Mehdi, le grand-père consent à le laisser monter. Le gardien ouvre un passage dans la foule. La voiture s’y engouffre et disparaît.


L’hôpital. Empressons-nous d’ajouter, pour éviter toute confusion dans les termes, public. Hôpital des pauvres et des misérables quand la mansuétude d’un infirmier débordé par cette marée humaine tolère dans son enceinte un plus misérable parmi les misérable.

Et de rares fenêtres ouvertes apportent sporadiquement un air nouveau au milieu de cette atmosphère viciée qui pue la sueur et l’éther.

Et le grand-père attend sur une chaise qu’on vienne le chercher pour la radiologie.

Et Mehdi, pareil à un petit animal apeuré, tient fermement la main toute froide de sa mère.

Et Malika maudit cet endroit et ose dans sa tête maudire son pays qui accepte tant d’injustices et de souffrances.

Et un homme à la jambe cassée pousse des cris horribles et gémit quelques prières.

Et une jeune femme maigre, bouillante de fièvre, s’écroule de tout son long d’un coup.

Et pas un infirmier qui ne daigne s’occuper d’elle.

Et la grand-mère et quelques autres soulèvent la jeune femme et l’aide à regagner un banc.

Et une plus âgée, enceinte, blanche comme une morte, arrive précipitamment soutenue par ses deux sœurs.

Et la famille sans rien dire accompagne le grand-père à la radiologie.

Et c’est encore la queue.

Et il faut encore attendre son tour dans un autre couloir.

Et un homme sans connaissance, allongé sur un brancard rouillé, une radio posée sur son ventre attend.

Et sur le côté droit pend une poche en plastique remplie d’une humeur jaune foncée.

Et c’est ensuite le radiologue qui engueule ouvertement cet infirmier gauche de ne pas avoir eu la présence d’esprit de faire passer ce malade avant les autres.

Et cette femme assise sur une chaise qui a un trou au sommet du crâne.

Et cette salle de soin grande comme un placard dans laquelle une femme prise de convulsions se tord sous l’action conjuguée de deux drains.

Et ce jeune médecin qui ausculte la radio du grand-père confiant.

Et cette radio des poumons mouchetée de taches noires devant lesquelles le médecin ose à peine se prononcer.

Et cette grosse dame qui n’arrête pas de roter et de s’excuser.

Et cet homme qui tombe de son lit et heurte le mur.

Et toujours ce lieu dont les murs délavés puent l’immonde tout au long de ces couloirs qui étourdissent.

Et cette impression fantastique qu’on tue les hommes et qu’ensuite on les embaume quelque part sous l’hôpital.

Et plus que tout encore, en sortant de l’hôpital, rassuré par le médecin qui a prescrit les mêmes comprimés rouges, en sortant de l’hôpital, ces deux jeunes sur une mobylette.

Et sur cette mobylette, ce garçon à la gorge tranchée qui pisse le sang et qui tient par les épaules son copain dont le dos de la chemine est maculé de rouge.

Et la mobylette qui s’écroule.

Et l’autre qui souffle comme une bête tandis qu’un drap tente de juguler une énorme ouverture.

Et Malika cache les yeux de son fils et le pousse dans la voiture.

Et le garçon suffoque sur un fauteuil roulant.

Et son copain torse nu maintenant explique qu’il s’est battu et qu’un autre plus ivre lui a tranché la gorge avec un tesson de bouteille de vin.

Et ils laissent l’hôpital derrière eux, filent comme s’ils avaient à leurs trousses des fantômes et des morts.


Peu avant l’aube, le grand-père est mort. La famille est réunie autour de sa dépouille. Toute la nuit, ils avaient redouté les douleurs et les râles. Mais sa mort fut douce. S’il s’agitait, c’était qu’il souhaitait s’entretenir avec chacun de ses enfants. Il regrettait l’absence de son premier fils Rachid qui travaillait à l’aéroport de Casablanca. Il était fier de sa réussite. Il réparait les avions et partait souvent en voyage à l’étranger pour son travail. Ce matin, on a prévenu Rachid. Il ne devrait plus tarder.

La grand-mère est assise près de son mari recouvert jusqu’au cou d’un drap blanc. Elle caresse son visage reposé. Elle pense à Dieu et le remercie d’avoir eu la bonté de laisser sur son visage l’image sereine de l’éternité. Elle ferme les yeux en tenant sa main et se souvient leur première rencontre au marché aux moutons. Ce jeune homme pauvre au sourire si doux. Une croisée de regard que son cœur en frémit encore. Plus tard, quelques mots pudiques, le premier baiser et la jeune fille qu’elle était toute étourdie qu’on la demande en mariage. Souvenirs d’elle, souvenirs de lui emporté, souvenirs d’amour, d’enfants, de bonheur, souvenirs de toi, Mohammed, de toi qui fit de ma vie l’endroit exact où je désire mourir.

On enterre le grand-père aujourd’hui. Et Mehdi, petit enfant perdu au milieu des adultes, s’interroge. Comment fera son grand-père pour monter au ciel s’il est sous terre ? Peut-être que le paradis est sous la terre et que Dieu a creusé des rues pour que les morts puissent aller vers lui ? D’ailleurs, pense Mehdi, si les hommes montaient au ciel, on les verrait passer et lui n’en avait jamais vus. Mais peut-être montent-ils la nuit quand tout le monde dort ? Un autre détail taraude l’esprit de Mehdi. Il a remarqué que les points noirs sur le nez de son grand-père ont disparu. Autrefois, il les perçait et s’acharnait sur les plus profonds, jubilant quand les comédons sortaient comme des vers de terre et s’accumulaient en petits tas sur le bout de ses ongles. Le nez du pauvre homme était si tuméfié qu’il attendait parfois une heure avant de sortir. Mehdi s’amusait. Mehdi riait. Cela valait pour le grand-père de supporter toutes les tortures du monde.

On enterre le grand-père. Malika, une main perdue devant sa bouche, hésite entre les sanglots et la colère. On a tué mon père ! Ce vieillard d’obéissance honorant émerveillé ce roi défunt fossoyeur d’un peuple écrasé, à la traîne du fils riant dans ses palais. Mon père donnant sa vie pour finir aux portes de cet hôpital mais louant le ciel comme l’image tolérable de la charité ! Mon père, cet homme bon et loyal, la mémoire débordante de sourates qui emplissait ses yeux de lumière lorsqu’il avait encore la force d’assister à la grande prière du vendredi, sous les ovales de la mosquée. Papa du Ramadan travaillant toute la journée sans relâche, imperturbable dans ta foi, crucifié d’Allah. Papa de l’Aïd, premier homme de la famille à égorger le mouton sacrificiel, la main fière quand le sang se répandait sur tes doigts. Papa des douleurs, de l’abnégation et du silence. Papa d’amour. Papa jeune et beau avec Maman sur des photos imaginaires. Papa fils illettré du Coran, tes yeux lisaient avec le cœur. Papa fils de ce livre que j’aime avec toi et après toi. Papa fils de Dieu partit loin de moi maintenant seule avec Maman. Papa aux lèvres mortes qui ne bouge pas. Papa que j’aime. Papa à terre prenant pour la première fois la main vivante de Dieu.

Puis une longue procession défile dans la maison. Les parents proches sont là. Une sœur de Mohammed fume une cigarette. Youssef est là, chaussé de ses babouches recouvertes d’écailles. Il tient dans ses bras le petit Mehdi qui pleure la mort de son deuxième papa. Rachid est assis près de son père. Puis il lève les yeux. Contemple la lumière battre le haut du mur. On parle. On s’agite. On se souvient déjà du grand-père enseveli dans cette terre truffée de rues, ciel souterrain imaginé par le petit Mehdi pour son grand-père, sorte de paradis de l’enfant perdu et de l’enfance qui, lentement, commence à se perdre.


Un violent orage avait éclaté dans l’après-midi. Des pluies torrentielles s’étaient abattues sur la ville de Rabat, transformant les ruelles du quartier populaire en cours d’eau. Claquemurés dans les maisons ou entassés sous les arcades, les hommes attendaient tandis qu’au dessus de la ville saturée de lumière et d’eau naissait un arc-en-ciel.

Quarante jours se sont écoulés depuis le mort du grand-père. La période de deuil est terminée. Une effervescence agite la maison. Une lettre venue de France est arrivée. Rachid en prend connaissance et décide de réunir la famille. La lettre est écrite en français. Il commence à la traduire pendant que la grand-mère vers le thé.

Bismillahi Er-rahmane Errahim

Chère famille.

J’espère que cette lettre vous trouvera tous en bonne santé. Je salue ma chère femme, mon fils ainsi que toute la famille. J’ai reçu la lettre de Rachid. J’ai été très peiné d’apprendre la mort de Haj. Que Dieu soit miséricordieux avec lui. Je vous envoie mes plus profondes condoléances.

Un ami français ouvrier comme moi à l’usine a bien voulu écrire la lettre pour moi. Mais Robert, c’est son nom, a trouvé des formules qu’on se sert pour les lettres. Ca m’a beaucoup aidé. Si je vous écris, c’est que les papiers administratifs sont prêts et que ma femme et mon fils peuvent venir ici. Tout est en règle. Nous vivons avec Abdel dans une grande maison que l’usine noue loue. Nous sommes beaucoup d’ouvriers à vivre dans ce lotissement. L’usine, c’est une fonderie. On a même un petit jardin. Tu recevras bientôt un mandat qui vous permettra de faire le voyage en bus. Je vais vous envoyer les papiers légaux. Quand vous serez prêts, envoyez-moi l’heure que vous arrivez en France. Inch’Allah.

Hamide.

La lecture achevée, Rachid plie avec soin la lettre, la glisse dans l’enveloppe et la remet à sa sœur. Malika la saisie du bout des doigts, parcoure du regard ces caractères typographiques qu’elle ne comprend pas puis la range dans la poche de son tablier. Elle écoute la pluie tomber. Malika voudrait parler, exprimer sa joie ; embrasser son frère. Elle a envie de pleurer, de rire, de serrer dans ses bras son petit Mehdi qui ne doit attendre que ça. Mais Malika ne bouge pas. A peine tressaille-t-elle quand son fils lui prend la main. Autour d’elle, c’est le silence. Puis elle se penche vers son fils.

- Tu veux aller en France, voir Papa ?

- Oui, Maman, répond Mehdi en se jetant sur elle.

- Maman, demande fébrilement Malika à sa mère. Que dois-je faire ? J’ai peur.

- Va, ma fille. Tu dois suivre celui que tu aimes. Je pleure ton départ mais tu dois partir. Tes frères et tes sœurs sont là pour m’aider. Ton père est là aussi, quelque part ! Je t’aime, ma fille. C’est ta vie qui commence.

Malika porte son verre de thé à ses lèvres. Elle savoure le sucre et la menthe. Puis elle empoigne l’anse de la théière argentée pour remplir de nouveau les verres. Un long filet de thé s’écrase en laissant un couvercle de mousse. Dehors, le soleil heurte le ciel bleu. Il brise les derniers nuages gris, absorbe la pluie et poursuit sa route en se moquant des hommes.


Mehdi vit ses dernières semaines au Maroc dans une grande allégresse. Ils partiraient en bus avait annoncé sa mère, puis prendraient le bateau à tanger. Mehdi raconte à ses amis son futur voyage sur la Méditerranée. Quand Mourad lui dit que son père lui avait appris que des dauphins suivaient les bateaux, Mehdi était tout fier d’être le seul de la bande à en voir bientôt. Dans le quartier, il devient vite une vedette. Il embellit les circonstances de son départ, soutient que sa mère hésite encore entre l’avion et le bateau. Ses copains lui posent des tonnes de questions et Mehdi invente sans cesse lorsqu’il juge que ses réponses manquent de piment. S’il ment, Dieu comprendra que c’est pour le bien de ses amis pauvres qui n’ont jamais voyagé. Il devient à leurs yeux une sorte de livre magique qu’on peut utiliser sans savoir lire. Il prétend que son père a acheté en France une grande maison avec une immense baignoire comme celle qu’on voit dans les films, qu’il achèterait une villa au bord de la mer et qu’il se ferait fort d’inviter tous ses amis. Ainsi, il reçoit une profusion de petits cadeaux : des yaourts, des glaces en bâtonnet, des jus de banane, des maïs grillés, des beignets et de grandes bouteilles de Coca-Cola. Seul Hanine n’est pas dupe de la supercherie Mais Mehdi achète en quelque sorte son silence. Alors, Hanine s’empiffre à son tour de jus de banane. Les deux amis rient et remercient Dieu de les avoir comblés de tant de bienfaits.

- Mehdi ! Mehdi ! hurle Karim dont le coiffeur vient de lui faire une boule à zéro.

- Tiens, crâne d’œuf, entonnent les gosses toujours à s’extasier devant Mehdi qui mange un énorme beignet bien gras en racontant, la bouche pleine, qu’en France, il neige même en été.

Karim n’arrive pas les mains vides. Il tient un chapelet de beignets chauds qu’il vient d’acheter avec ses économies. Il espère ainsi figurer en bonne place sur la liste de ceux qui seront les invités de Mehdi en France. Planté devant eux, il ne remarque pas que des grosses gouttes d’huile tombent sur ses pieds crasseux.

- Mehdi ! Y a ton oncle qui te cherche ! C’est à propos de la France !

Alors Mehdi avale goulûment sa dernière bouchée, essuie ses mains sur son tee-shirt puis s’excuse auprès de ses admirateurs qui attendent la suite des révélations françaises.

- Mehdi ! crie Karim. N’oublie pas que c’est moi qui t’ai offert le plus gros chapelet de beignets !

Mais Mehdi n’entend déjà plus rien, file vers la maison en dévalant quatre par quatre les escaliers en pierre de ce labyrinthe dont il connaît par cœur les moindres recoins.


Rachid vient juste de terminer sa sieste. Il sort de l’étroite chambre, enfile ses babouches et s’avance vers Mehdi. Des assiettes sèchent sur l’évier. Dans la poubelle, un cafard court sur l’arête d’un poisson. Par moments, on entend la grand-mère ronfler.

- Viens, Mehdi, je t’emmène boire une limonade. En chemin, on achètera des olives.

Ils s’installent à la terrasse d’un café. Un jeune garçon, une serviette à la main, prend leur commande et revient avec les boissons. Mehdi s’amuse à faire des bulles dans sa limonade. Rachid regarde des hommes décharger d’un camion des sacs de farine.

- Alors, tu es content de partir en France ?

- Oui, surtout de revoir Papa.

- Tu sais, Mehdi, il faut qu’on parle un peu. Il va falloir que tu comprennes certaines choses avant ton départ. Tu vas vivre dans un autre pays, un autre quartier. Tu n’iras plus à la mer. Mais l’important, c’est qu’en France, tous les enfants vont à l’école. C’est obligatoire. Tu as pensé à un métier ?

- Ben oui, je travaillerai à l’usine comme Papa. Je n’aurai pas besoin d’aller à l’école ! Papa n’ai jamais allé à l’école !

- Tu ne m’as bien compris, Mehdi. Ton nouveau pays, c’est la France. Tu devras vivre comme un français. Un jour, quand tu seras grand, tu ne souhaiteras peut-être jamais revenir ici.

- Mehdi écoute Rachid avec attention mais ne comprend pas où son oncle veut en venir. Les choses sont claires dans son esprit. Il part rejoindre son père avec sa mère, un point c’est tout. Comment peut-il aujourd’hui imaginer qu’il aura à souffrir de son enfance libre courant aux quatre coins de ce territoire immense qui s’étend du quartier de Takkadoum jusqu’à la mer de son cousin Youssef ?

- Mehdi, promets-moi une chose. Apprends rapidement à lire et à écrire et envoie-moi vite une lettre écrite de ta main.

- Je te le promets, mon oncle. J’apprendrais à lire et à écrire, comme ça, c’est moi qui écrirai les lettres pour grand-mère. Mais tu me jures que c’est toi seul qui les traduiras ?

- Je te le jure, Mehdi.

Sur le trottoir, deux gendarmes patrouillent en se tenant la main. Rachid s’inquiète pour Mehdi. Il sait que sa famille emporte avec elle toutes ses différences. Il sait aussi que cette identité qu’on emporte avec soi comme un trésor se transforme parfois en un fardeau difficile à porter. Rachid regarde Mehdi balancer ses jambes sur cette chaise trop grande. Il priera pour eux.

Voilà. Le soleil frappe le ciel et le ciel bleuit la terre. Tous les hommes se soumettent à ces cycles de lumière où la pluie est une goutte d’or aussi précieuse qu’une ombre dans le désert. La vie grouillante fait parler les villes au loin pour le voyageur. Comme de nouvelles tours de Babel jaillissant vers le soleil, les minarets blanc et bleus exhortent les hommes à lever leur regard vers Dieu. Le Maroc se tient là, pareil à un phare millénaire, face à cette Europe qu’on aperçoit sur les hauteurs de Tanger. On fantasme les départs. On envie presque le sort scellé de ces vagues qui s’en retournent toujours vers la mer. Mais le nostalgie affecte tôt ou tard l’exilé qui regarde le ciel et le soleil comme on se rappelle douloureusement un souvenir.

Sur le quai, un bateau ouvre sa gueule et la referme sur une mère et un enfant. Sur le pont, les hommes d’une même terre s’arrangent, dès que les énormes moteurs manoeuvrent, pour embrasser le Maroc qui s’éloigne. Dans la foule, une femme pleure au milieu de ses valises tandis qu’un petit garçon frisé attend que sortent de la mer des dauphins.

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