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Rodica DRAGHINCESCU - Dessins Frédéric VIGNALE : Entretien avec Rodica Draghincescu
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 Article publié le 14 septembre 2004.

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Saccadée, haletante, expirée, inspirée, inhumée, inspirée encore, exhumée, prolifique, colorée, sombre, lumineuse, musicale, criante, éclatante, exaltée, directe, farouche, tigresse, gazelle, passionnée, vraie, telle est sa voix, telle est-elle, écrivain, poète et traductrice, Rodica Draghincescu, la belle roumaine se veut une aventurière de la langue avec laquelle elle joue, enchante et déjoue les pièges du quotidien.

Sensible plus que les autres, extrasensorielle, tout son corps et son âme sont à l’affût de la moindre émotion, nous disons bien la moindre, car les émotions sont partout, et dedans et dehors, sous chaque battement de coeur, le sien comme celui de l’insecte à qui elle va l’inventer, l’écriture lui permet de partir à la recherche de son enfance perdue, d’un temps passé qui l’obsède et l’inspire.

 

 

1. Bonjour Rodica Draghincescu, je suis ravi de m’entretenir avec la « Nathalie Sarraute de la Roumanie » ou la « Michel Butor féminin » comme on l’a dit de vous. Dites-moi donc lorsque l’on fait de tels rapprochements avec un écrivain, cela met la barre très haute, cela oblige à ne pas décevoir les critiques ?

Bonjour Frédéric Vignale, enchantée de répondre à vos questions. Tout d’abord, je dois vous confier que chaque fois quand je relis ce que les critiques littéraires ont écrit sur moi, cette comparaison avec Nathalie Sarraute et Michel Butor, je pouffe de rire. Je ne trouve rien entre mon écriture et leurs écritures. J’ai de l’estime pour les deux auteurs, j’ai collaboré avec Michel Butor (je l’ai interviewé, j’ai traduit l’entretien en roumain et en allemand, j’ai traduit ses poésies, etc.), mais d’ici à dire que... Oui, les rapprochements avec les grands écrivains, cela met la barre très haute, cela oblige à ne pas décevoir les critiques. Dans mon cas, je cherche à ne pas avoir de modèle, à trouver moi-même dans moi-même un modèle pour moi-même. J’ai toujours été comme ça : à la recherche de la recherche, à la recherche de tout et de rien.

2. Nous évoquerons bien entendu votre travail littéraire un peu plus tard mais avant j’aimerais d’abord parler avec vous de votre physique. Vous êtes une très belle femme, à la féminité triomphante, jusqu’au bout des cheveux, j’ai envie de dire. Plus que pour un homme, la beauté chez une femme détermine une grande partie de sa vie et de son écriture. Est-ce que votre travail littéraire est une manière pour vous de dire, de prouver que la jolie plante est aussi et surtout un cerveau sensible et talentueux ?

Je ne suis ni belle, ni laide, ni perdante, ni triomphante, je suis, s’il le faut, ici et ailleurs, triste et optimiste, méchante et magnanime, directe et timide, chaleureuse, extrêmement froide et exacte. Mon physique m’a démontré et me démontre encore que je suis vivante, assez jeune, mais lui, il ne se mêle pas de ce qui ne le regarde : l’écriture. Mon travail littéraire est lié à mon esprit, à mon âme, à mon cerveau. Je ne picore pas ma chair, je ne la chatouille pas, j’analyse sa bêtise et son intelligence. Plutôt cela. Je ne veux rien prouver, je ne prouve rien, je veux tout simplement écrire sur ma simplicité, sur la franchise de mon inspiration.

3. Il y a un côté lionne rebelle et aussi une très grande douceur et une certaine timidité et discrétion dans vos traits, vous êtes consciente de renvoyer cette image-là ?

Presque tous les critiques littéraires roumains ont usé de ces deux mots : "lionne" et "rebelle". Vous avez raison : je le suis. Lionne, à cause de mes cheveux riches et ébouriffés, de mon tempérament, à cause de mes trois métiers exercés en Roumanie, et rebelle, à cause de je ne sais pas quoi. Anticonformiste ? Oui. Mais je ne connais pas la raison. Souvent on m’a nommée "provocatrice". Au début, lorsque j’entendais cela, je ne savais pas pourquoi on me collait cette étiquette, car je n’étais pas du tout une provocatrice, mais plus tard, j’ai fais de mon mieux pour que mes critiques n’aient plus tort. Je suis une femme normale, aimante, assez sage, accueillante, sensuelle, sincère, sévère, féminine et féministe, rapide, parfois dévergondée, parfois sainte. Ni l’un ni l’autre. Mon image me plaît et à la fois elle me tape sur les nerfs.

4. Vos poèmes, vos mots sont très proches de l’autofiction, ils sont comme les morceaux d’un puzzle qui tournent autour de l’ego et dans lesquels vous entraînez le lecteur dans des questionnements très personnels, très intimes avec peu de codifications. La véritable mise à nu est là en tout cas. Est-elle douloureuse ?

Pour les lecteurs qui n’ont pas vécu dans un pays de l’Est de l’Europe, pour ceux qui ne connaissent pas la vie des Roumains, mes mots/paroles sont très proches de l’autofiction. Etant la maman de mes poèmes, je dois vous avouer comment je les ai accouchés. Pour chaque poème j’ai un alibi. Pour chaque poème j’ai versé des larmes, je me suis égouttée. La misère, la maladie, le mal, le malheur, la peur, l’oppression, l’excitation nerveuse ou sexuelle, la folie d’être opprimée dans une cage d’air, ressemblent-ils à l’autofiction ? Surtout quand ils passent dans la littérature, et lorsque les lecteurs n’ont rien de commun avec moi, l’auteur de ces soi-disant "autofictions", histoires plus ou moins poétiques s’inspirant d’un tel espace. Ma littérature rassemble les sources de mes sentiments et les emmure. J’ai deux poèmes qui composent un seul recueil poétique (paru aux éditions Trames, Rodez, 2001, édition bibliophile), dont je vous dirai les titres : "L’impossibilité du possible" et "La possibilité de l’impossible". Ces titres ont tout ce qu’il leur faut. Oui, mon lecteur attend que je lui pose des questions, parce qu’il vient vers moi, en proie à ses propres sentiments. Ses sentiments ne seront que les prochaines réponses à mes questions. Mes textes ne sont que des signes d’interrogation ou d’exclamation. Mon lecteur connaît presque toutes les réponses à mes questions. Pour lui ou pour eux, tout cela se passe dans le sens inverse. Chacune de mes douleurs n’est qu’une expédition dans la diction du cœur. Chaque cœur de lecteur est un cœur d’auteur, un cœur qui se laisse lire. Si j’avance, j’écrirai un nouveau poème.

5. Ecrire en français pour une roumaine qui parle plusieurs langues est un acte militant en quelque sorte, est-ce que ce parti pris agace vos concitoyens ?

Je ne crois pas être la seule Roumaine qui écrive en français, mais je sais que dans mon pays je suis la seule Roumaine qui écrive en français et qui publie ses écrits en France, sans avoir de relations dans le monde littéraire français. Je parle plusieurs langues, mais je n’écris qu’en roumain et en français. Mes concitoyens m’admirent et m’envient, m’aiment et me jasent. Ils me manquent terriblement ici, en Allemagne, à ma résidence d’écrivain. Cette agitation littéraire auprès de mon nom me touche (d’ailleurs, en traduction, mon prénom signifie "fruit", mon nom de famille "cher", "aimé"). Les écrivains roumains ? Ils écrivent bien, pourtant ils sont complexés par le peu d’intérêt culturel qu’on leur montre, aussi bien dans le pays qu’à l’étranger. Oui, parler (j’ai voulu dire "perler") plusieurs langues est un acte militant. Dans notre cas. Je fais sortir une bonne partie de la littérature roumaine contemporaine de l’inconnu (à voir mon travail de traductrice).

6. Vous aimez jouer avec la langue, mettre en scène les mots avec humour, légèreté ou gravité, en quoi le français dit mieux que l’Allemand ou une autre langue ?

J’aime terriblement jouer quand j’ai mal, quand je me sens mal, quand je ne suis pas dans mon assiette. J’ai mal et j’écris. En même temps. Malheureusement, la maladie de l’écriture est elle aussi malade de moi. Je joue quand je suis malade. Aimante, comme je le suis, je suis et poursuis toutes mes maladies jusqu’au bout, tous mes mots jusqu’au bout. La maladie et l’autodérision me sauvent des clichés et des sucreries linguistiques. Je suis le linguiste de ma langue. Je suce ma langue pour goûter à l’histoire et à la philosophie de chaque syllabe, de chaque amertume/joie de l’esprit. On a parlé dans mon pays et en Allemagne du style littéraire R.D. Le théâtre international de l’Académie Schloss Solitude de Stuttgart a mis en scène un spectacle de poésie (en allemand-russe-roumain-français), "La vôtre, R.D.". Je joue à ma voix quand j’écris. Je crie mon écrit et j’écris mon cri. Je ris toujours à la fin. Les larmes aux yeux. La langue française est un baume pour mes paupières. J’écris, je crie, je pleure, je ris en français. C’est de la poésie avant tout. Elle est mon fort, le fort Bastiani ( ? !), ma force, mon frère, le noble boxeur qui me garde. J’ai appris à montrer mes deux langues chez le pédiatre. Le docteur Panciou (un polyglotte) me disait chaque fois avant de m’examiner : "Espiègle fiévreuse, petite Rodie, montre ta langue, tire la langue !". Chaque fois je répondais : "NON !" Et le pédiatre : "Alors, montre-moi une autre langue, pas la tienne !". Une fois finie sa petite ironie gentille, je tirais la langue et : "Bonjour !", je disais "bonjour !". Plus tard, ce bonjour est devenu l’arbre à paroles de mes secrets et de mes rêves littéraires. Voyez-vous, je n’étais pas patriote. Je rêvais à des livres français, à des imprimeries françaises. Ouf ! Hélas ! Soyons sérieux. En tant que représentante des jeunes écrivains et universitaires roumains, j’avoue que la langue française m’a donné toute la liberté pour naviguer (à l’époque de mes études) sur l’océan presque inconnu de la littérature universelle. En choisissant d’enseigner le français, j’ai le grand bonheur de contribuer, même de façon modeste, à l’épanouissement littéraire de mon pays dans une culture qui est chère à son esprit. Je rencontre ainsi le cheminement intellectuel d’autres jeunes Roumains qui ont vu que "parler français" démarquait une "zone libre" pour l’esprit encore enchaîné, une possibilité de transcender par "l’acte" de parler, de lire et d’écrire en français les limites des mentalités. Je leur explique souvent : "Si je cherche à exprimer mon bonheur qui s’enfuit, mes contemplations débordantes, mes textes d’amour, j’écris en français. Cette langue me donne l’élégance imprévue de la parole, de subtiles métaphores, une souplesse de la pensée. J’écris en roumain quand je suis forte, révoltée, lorsque j’ai quelque chose à combattre, dans une langue aux consonnes bruyantes, sonores, aux semi-voyelles provocatrices". Le français m’offre une grande liberté, parce que je dois le connaître mieux. Ca signifie que je fais plein d’expéditions intéressantes dans votre langue.

7. Vous avez traduit beaucoup de grands poètes français, c’est un exercice périlleux surtout avec des génies, est-ce que ces exercices de style ont aidé votre propre production littéraire ?

Les grands poètes français m’obligent à respecter leur grandeur, leur originalité. La traduction de leurs œuvres m’aide énormément. Pour moi, une traduction est une étude complexe sur l’auteur, sur la manière d’écrire, sur son époque. J’ai appris et j’apprends de leurs leçons, mais je ne me laisse pas influencer. Et je n’influence pas mes traductions. Je laisse libres mes auteurs et ils me laissent libre, à ce que je leur rende visite sans les obliger à me rendre visite. Les traductions ne sont pas pour moi un exercice de style, mais un exercice de compréhension, de partage d’émotions et de découvertes poétiques. Les seuls poètes français que j’ai repris dans des motto pour mes livres sont Bernard Noël, Dominique Sampiero et Serge Pey. Je me sens très bien avec eux. Dernièrement j’ai "étudié" le succès de Valérie Rouzeau.

8. Vous êtes une sorte de « cleptomane littéraire non », vous volez des émotions en permanence, est-ce que cette image vous convient-elle ?

Que dire ? Personnellement, je n’aime voler que les misérables (ici "voler" a le sens de voler un homme, une femme, de se lier d’amitié, de s’approcher de, et non pas voler un truc/les biens d’un homme ou d’une femme), pour miser sur le duvet d’ange égaré dans leurs cheveux. Mon vol les sauve. Cette mise mise sur les champs de blé qui pourraient purement et simplement pousser de la misère (sociale et spirituelle) de ces misérables, le blé-espoir à travers leurs têtes et leur duvet de pauvres (...). Je vole leur misère, je fais pousser de cette misère du blé (...), à l’aide des mots inattendus (...). Trop de métaphore, n’est-ce pas ? Du point de vue littéraire, je vole ceux qui rêvent à des voleurs comme moi.

9. La terre, le thème du ver associé à sa réalité dans le « vers » apparaissent souvent dans vos textes. D’où vient cette obsession étrange ?

Durant toute mon enfance j’ai été effrayée par la mort des gens, des plantes, des oiseaux et des animaux. Je faisais des crises de sensibilité si quelqu’un cueillait des fleurs du jardin de ma grand-mère. J’accusais celui qui osait faire cela d’être un criminel. Si, par exemple, un poussin mourrait, je pleurais, je pleurais, je l’enterrais dans le jardin, imitant le rituel d’enterrement des adultes. Tous les enfants de la rue, tous mes voisins, étaient invités à voir son tombeau. On ne comprenait point Dieu, on regardait tout le temps son soleil, assis à l’ombre d’un grand cerisier. Ma grand-mère, Outza, était mécontente. Paysanne, Outza avait de bonnes relations avec la mort, pour elle, la vie et la mort fonctionnaient parfaitement. Outza grognait et racontait à toutes les vieilles femmes combien sa petite-fille était fragile et ahurie. A 10 ans, j’ai tellement voulu devenir potière, créer des merveilles en terre, jouer avec la terre, la boue, l’eau et l’argile, que mes parents ont du se procurer une sorte de roue de potier. La roue me préoccupait jour et nuit. Quelques mois plus tard, j’ai suivi des cours de poterie dans une école populaire d’art. La terre associée à l’amour pour tout ce qui provient de la terre, le ver associé à la peur de tout ce qui retourne dans la terre. Voici quelques symboles de ce que vous appelez obsessions bizarres. Il me faut encore un cours pratique pour apprendre comment il faut perdre ce surplus de ma sensibilité d’ex-gamine.

10. Parlons de l’Enfance, de cette « danse du souvenir » qui vous rapproche tant de Claude Sarraute, entre autres choses. Voilà une quête permanente chez vous qui surgit dans le présent par toutes sortes de miroirs. Est-ce que par ce passé personnel où vous appelez le poème en lui donnant des miettes de votre corps, vous n’avez pas envie de vous libérer définitivement ?

Je suis fan de mon enfance. L’enfance me charme. Le "Je" et les "Jeux" de l’enfance (gardés encore dans mon corps et mon esprit) me sauvent des mécanismes quotidiens. Enfant, j’ai été très peureuse. Cette peur amplifiait et déformait mes visions sur le monde. Alors, à 12 ans j’ai commencé à écrire des poèmes sur la peur, en tant que pure révélation. Si j’analyse mes angoisses d’enfant, je découvre une sorte de prémonition. A cet âge-là je pensais déjà à ce qui allait m’arriver plus tard, et qui est en effet arrivé. Un enfant prévoyant ou un enfant "ahuri" ? J’exagère, mais j’ai encore peur des visions de l’enfant Rodica.

11. Vous êtes née à Buzias, une petite station balnéaire près de Timisoara, quel regard original et distant cela vous donne-t-il sur le monde littéraire français que vous admirez tant ?

Je suis née dans une région du Banat roumain (assez près de la frontière avec l’ex Yougoslavie ; il y a aussi un Banat en ex Yougoslavie). Une région de plaines et de forêts, avec de petites collines par ci par là, une contrée ensoleillée, avec des vignes, eaux minérales, champs de blé et de maïs, vaches, moutons, beaucoup d’oies et de canards. Je suis venue au monde à Buzias, une toute petite station balnéaire qui traite les maladies de cœur, un petit bourg où vivent des Roumains, des Hongrois, des Allemands, des Juifs, des Gitans, des Bulgares, des Serbes, dernièrement des Russes venus des régions pauvres du nord de la Roumanie. Le peu de livres français que j’ai eu à ma disposition était mon trésor inestimable. Mes parents ne gaspillaient pas l’argent pour m’acheter des livres. Mon premier livre, Alphonse Daudet, "Jacques" je l’ai reçu en échange d’un livre russe, Solohov, un livre qui appartenait à mon grand-père Aurel. Lui, il lisait des contes et des nouvelles russes. Je lui avais chapardé le bouquin, pour faire un troc avec une fille voisine qui avait Daudet. Pendant le jour je tenais Daudet au sein, pendant la nuit sous le coussin. Amoureuse de la langue et de la littérature de votre pays. A présent j’enseigne le français aux autres, je fais de mon mieux pour leur présenter la littérature contemporaine française. Personnellement, j’aime tout ce qui provient des librairies françaises, surtout je goûte aux essais et à la poésie.

12. Vous êtes devenue une valeur sûre, dans votre pays comme ailleurs. Votre poésie et votre prose sont fêtées dans le monde entier, comment jugez-vous tout ce chemin parcouru ? Comment prenez-vous cette reconnaissance du travail accompli, sereinement ? Quelles sont les dates majeures de votre vie artistique ?

Valeur sûre ? C’est quoi la valeur ? Rien n’est sûr. Je suis un écrivain roumain et francophone. Rien que ça. J’écris vainement ou pas vainement. Je n’aime pas les dates majeures. J’écris, puisque autrement je ne saurais pas vivre en équilibre avec moi-même, j’écris, j’envoie mes manuscrits par la poste à des revues ou à des éditions roumaines ou étrangères, j’attends les réponses qui viennent ou ne viennent jamais, je suis silencieuse et sans espoir, comme si j’écrivais des lettres à Dieu. Parfois (...). Non, j’y renonce. Ce qui est important c’est que j’écris. A ceux qui veulent me lire, de me lire et de m’aimer ou non.

13. Quelles sont les pires idées fausses qui circulent sur la Roumanie et qu’il faut combattre ? Quelle est l’importance de la vie littéraire dans votre pays ?

Les Roumains ne sont pas unis, comme les autres peuples. Le peuple roumain est accueillant, trop crédule, naïf, pauvre, peureux, seul. Il sait qu’il n’est qu’un peuple menu. Au lieu de combattre, de se révolter contre les mensonges et les injustices qu’on lui adresse ou qu’on lui fait, il devient pessimiste, sceptique, cioranien, triste, désespéré. Il travaille d’arrache-pied pour des prunes et il se contente de lire chez soi, dans son "repaire", les grands livres de la littérature universelle. Beaucoup de Roumains sont pauvres, mais intelligents et cultivés. La Roumanie n’est pas le seul pays des orphelins, des enfants de la rue, des ruines socialistes et communistes et des gitans. La Roumanie est un pays comme tous les petits pays : avec ses richesses et sa pauvreté. La vie littéraire est tumultueuse, mais personne ne vit de sa plume. La langue roumaine est généreuse. Elle est aussi belle que les montagnes, la mer et les rivières des Roumains.

14. Quelle trace souhaiteriez-vous laisser dans l’imaginaire collectif littéraire ?

Une trace d’énergie positive.

15. Relisez-vous vos anciens écrits ? Qu’est-ce que c’est un poème ou un texte réussi selon vous, celui qui rencontre son public ou celui qui réjouit son auteur, ou les deux ?

Souvent. J’exerce plusieurs métiers. Je travaille aussi à l’Académie Roumaine, comme chercheur, j’étudie les courants littéraires et le style des écrivains. En relisant mes textes, je recherche les fautes de style. Les miennes. Pour moi-même je suis un autre écrivain. Je m’accuse ou je m’accepte moi-même. J’ai tort ou j’ai raison. Un poème est l’empreinte d’un poète. Un texte est un test d’imagination sensible et d’intelligence sensible. Le poème d’un texte est l’empreinte d’un poète testé par l’imagination et par l’intelligence du même poète. Un poème ou un texte réussit à réjouir son auteur et à rencontrer son public. Les deux.

16. La poésie est un monde parallèle de réseaux qui permet de découvrir d’autres auteurs. Quel poète qui gagne à être connu avez-vous rencontré dans vos voyages et qui mériterait qu’on parle de lui et de son travail ?

J’ai connu à Toulouse un poète qui me fascine : Serge Pey. Il n’est pas inconnu en France, mais je crois qu’il mérite plus d’attention.

17. L’écriture vous a sauvé de quoi finalement ?

L’écriture me sauve de mon surplus d’énergie. Je pourrais devenir malicieuse, périlleuse, négative, guerrière, avoir une mauvaise langue. Si j’écris, je prends mon mal en silence.

18. En quoi la vie de Rodica Draghincescu a-t-elle véritablement un sens ?

Le sens de ma vie ? Les sens ! Ceux-ci sont : être fille-écrivain, maman-écrivain, épouse-écrivain !

19. J’aimerais que vous me rédigiez la quatrième de couverture idéale d’un de vos livres sans contingences commerciales ou éditoriales et qui parlerait le mieux de vous.

Rodica Draghincescu est un écrivain roumain et francophone qui écrit pour vous et surtout à cause de vous ! Ne la lisez pas ! Ses écrits demanderont à votre cœur des comptes trop chers !

20. Par quoi avez-vous envie de clore cette entretien ?

Par l’attente d’un livre d’entretiens avec une trentaine de personnalités de la culture européenne (qui paraîtra au mois de février aux éditions Autres Temps, Marseille) ; le même livre sera traduit et publié en Roumanie (auprès des éditions Du Style) et en Allemagne (aux éditions Ithaka). J’attends. Je m’en porte garant.

 

Entretiens avec Rodica Draghincescu
Éditions Autres Temps (coll. « poésie »), 2004, 155 p.

Entretiens avec Rodica Draghicescu, Éditions Autres Temps (coll. « poésie »), 2004, 155 p.

ISBN : 2-84521-167-8

Résumé de l’éditeur :
Qu’est-ce que la littérature, la poésie aujourd’hui ? Pourquoi écrit-on et pour qui ? Telles sont les questions posées, à brûle-pourpoint ou en filigrane, par Rodica Draghincescu, figure de la littérature roumaine contemporaine et lectrice passionnée de la production européenne, à dix écrivains - français pour la plupart, mais aussi roumains et allemands - au nom prestigieux ou moins connu. Avec une proximité bienveillante, dans une sorte de trêve essentielle au milieu de l’emballement du monde, ces poètes et romanciers nous donnent quelques clés de leur parcours et de leur oeuvre. Leurs voix si particulières se font aussi l’écho d’un même amour exigeant de leur art : à la fois manque et plénitude, langue particulière et voix du monde. Cette " présence pleine des choses " (Yves Bonnefoy), ce " moment suspendu de l’éternité " (Jean Orizet), continuent de nous parler librement. À nous de l’entendre, afin " d’élargir notre perception des choses et de participer [...] à la redéfinition du présent" (Yves di Manno).

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