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Corps au travail
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 Article publié le 13 juin 2008.

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«  Le travail ne produit pas que des marchandises ; il se produit lui-même et produit l’ouvrier en tant que marchandise  » (Marx)

« Ainsi une société où l’on travaille sans cesse durement jouira d’une plus grande sécurité : et c’est la sécurité que l’on adore maintenant comme divinité suprême ». (Nietzsche, Aurore).

 

Si, comme l’affirme Marx, le travail ne produit pas que des marchandises mais produit l’ouvrier comme marchandise, cette opération s’incarne. La marchandisation de l’ouvrier ne s’opère qu’au prix d’une singulière réduction ; la réduction au corps utile. Expulsé désormais de la vie pour longtemps, nous voilà incarcéré dans ce corps. Sous le système d’exploitation, il faut éprouver dans sa chair le détail de l’utilisation de la puissance du corps qui annihile lentement mais sûrement la puissance l’esprit indocile. Là commence la lutte.

Corps mutilé

- 24 juillet :

 

Fred entre précipitamment dans la salle de montage. « Il est où Morisson ?... Hassine vient de se couper un doigt ! ». On s’arrête et se regardent. On ne sait pas. Comme souvent, le formateur est introuvable. Après avoir jeté un œil dans son bureau, je laisse les autres poursuivre leur recherche pour me précipiter dans la salle des machines. Au fond, Hassine se tient debout, à côté de la scie circulaire, tenant serré l’index de sa main gauche avec sa main droite. Le sang tombe à grosses goûtes régulières par terre. Tout en maintenant son doigt serré, il regarde autour de lui, perdu. Il est en sueur.

Je m’arrête à trois mètres de lui ; je ne dis rien. Incapable de faire quoi que ce soit. Je comprends. Le doigt est coupé net dans le sens de la longueur. Hassine maintient son doigt serré pour ne pas qu’il s’ouvre en deux. Le formateur finit par arriver peu de temps après. On emmène Hassine à l’infirmerie du centre toute proche en attendant l’arrivée des pompiers.

Pendant ce temps, le travail s’est arrêté ; nous sommes maintenant quelques-uns en salle des machines à tourner en rond autour de la scie sans trop savoir quoi faire. Soudain, quelqu’un dit « il faut mettre de la sciure sur le sang ». Dans un espèce de délire collectif tous les stagiaires présents se mettent énergiquement à prendre la sciure à pleine poignées pour la jeter sur les plus grosses traces de sang. Je ne participe pas, je ne comprends pas ; mais qu’est-ce qu’on fait ! Les autres ne le savent même pas. Si on leur demandait ils seraient bien en peine de répondre. Faut-il pousser l’humiliation jusqu’à effacer les traces du forfait !?

Les pompiers n’ont pas tardé à arriver pour évacuer Hassine vers l’hôpital le plus proche. Les stagiaires sont maintenant éparpillés. Certains de l’autre section menuiserie nous ont rejoints dehors. On discute, on explique, on interroge… ou on ne dit rien. Chacun réagit à sa manière de l’humour noir au silence. « Alors, ya eu un Carpaccio ? ».

Puis, peu à peu, nous regagnons lentement la salle de montage ; le formateur est de retour parmi nous.

Et maintenant ?… Que va-t-il se passer, va-t-on discuter collectivement de ce qui vient de se passer, faire le point…enfin… dire quelque chose quoi ! « Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? J’ai déjà expliqué comment on se servait de la scie circulaire » me répond le formateur.

Maintenant, rien. Après tout, il n’y a pas mort d’homme. Un malheureux accident, comme tant d’autres.

J’en ai voulu au formateur. J’estimais qu’il n’avait pas vraiment joué son rôle, tenu ses responsabilités de formateur.

Erreur.

Le formateur nous a involontairement donné une leçon bien plus fondamentale que des consignes de sécurité. On ne joue plus maintenant, derrière « la colonie de vacances » comme dirait notre directeur, voilà désormais ce que nous sommes et ce que nous serons : des corps utiles auxiliaires des machines. Pour ceux qui n’auraient pas compris les machines sont là pour nous le rappeler… et nous taper sur les doigts. C’est le métier qui rentre. Et… et rien d’autre.

On reprend le travail. Il y a juste un peu plus de sciure qu’à l’accoutumée à côté de la scie circulaire.

 

- 22 décembre :

 

Résultat des examens. Le succès est total ; nous avons tous réussis. Le directeur de la section bâtiment nous a annoncés les résultats au cours d’une simili-cérémonie de remise des diplômes dans la même salle qui nous a accueillit le jour de notre arrivée. On est content, on s’applaudit tour à tour à l’énoncé des résultats.

« Une des plus belles récompenses pour un formateur est la réussite de tous ces stagiaires » conclue le directeur. Manque un à l’appel. Je l’avais oublié. Abdel le rappelle.

Retour à l’atelier pour récupérer nos affaires. On ne traîne pas. Trop de tensions ont été accumulées au cours de ces longs mois pour s’attarder à partager réellement l’évènement. Une fois les dernières politesses et les plus ou moins sincères « au-revoir » échangés, je quitte la salle de montage avec mes dernières affaires et me dirige vers la sortie en passant comme d’habitude par la salle des machines…

Par terre à côté de la scie circulaire on peut encore voir, pour ceux qui veulent les reconnaître, des goûtes de sang passées avec le temps du rouge au marron. Personne n’a voulu ou oser les effacer. Elles décrivent un dessin régulier retraçant les pas d’Hassine autour de la scie.

Traces de corps…

 

Corps rythmé I :

 

Le trait principal de la journée de travail est son caractère cyclique ou plus précisément rythmique. Cycle de la dépense et de la reproduction d’énergie qui détermine l’unité de temps de la journée de travail ; rythme de l’apprentissage corporel de ce cycle. Travailler pour l’ouvrier c’est tourner sans cesse dans le même cercle et l’intégrer dans son corps. Il faut savoir gérer quotidiennement son capital-corps non comme la performance héroïque du sportif de haut niveau glorifié par le spectacle mais comme l’ouvrier anonyme et interchangeable qui doit y retourner le lendemain. Là où l’exploit est unique, nous sommes dans l’interminable répétition. Les écarts se payent mais c’est dans ces écarts que réside la liberté de la tête. Derrière la discipline des corps se cache la maîtrise de l’esprit. « Le dur labeur du matin au soir (…) la meilleure des polices » comme dirait l’autre. Les micro-fuites à l’intérieur du cercle, le petit écart c’est encore ce qui préserve des grandes fuites comme la folie ou autres. Car quoiqu’il arrive un cercle n’a pas de sens puisqu’il se referme sur lui-même.

 

Corps rythmé II :

 

Réveil : 5h39. Je suis épuisé comme d’habitude. Je me laisse un peu plus de temps qu’il n’en faudrait pour se préparer pour éviter de trop me violenter au lever. Il faut partir vers 6h45 sous peine de rater le métro qui passe vers 6h55 pour pouvoir attraper le bus qui part à 7h10 pour être sûr d’arriver avant 8h. Tout est ritualisé : dans le trajet-métro je prends un journal gratuit, lecture pour le moins pas compliqué pour ne pas dire totalement insignifiante pour commencer. Ça occupe les mains.

Une fois monté dans le bus on retrouve les mêmes visages. On se ressemble tous à cette heure là, les ombreux du bus 12. Les écoliers ne sont pas encore en route, il n’y a que les prolos avec leur tête du lundi. Le bus démarre et tourne devant l’hôpital « La Timone ». 

Je retarde le moment de prendre mon livre en main. Il faut pourtant se forcer à le faire pour échapper pour un temps à l’atelier. On le sait, la journée de travail commence avant et se termine après, il ne suffit pas d’avoir fait ses heures, il s’agit d’en sortir à un moment. Au-delà de la prise sur le corps de telle heure à telle heure, c’est bien notre esprit qui est en jeu. Continuer à faire fonctionner son cerveau en dehors du corps utile est déjà une lutte. Je prends donc mon livre tous les matins, ce soir je serai trop fatigué nerveusement et physiquement. Mais, comme tous les matins, je retarde néanmoins l’instant ; je sais déjà que ça va être difficile.

Je longe les différents commerces de marbrerie, dernières promotions sur l’enterrement, qui précèdent le cimetière Saint-Pierre sur ma droite. Je me décide enfin à le prendre. La lutte s’engage entre les mots et le compte à rebours qui me sépare du travail.

Je bégaye sur les mots.

« Par terre, la boue vous tire, la boue vous tire sur la fatigue, fatigue, et les côtés de l’existence sont fermés, aussi, aussi, bien clos par des hôtels et des usines encore, des usines encore. C’est déjà des cercueils les murs de ce côté-là, de ce côté-là, ce côté-là. Lola, Lo, La, bien partie, partie… »

Je m’arrête, je regarde dehors… Je reprends. J’avance un peu de quelques lignes, je continue. Aïe, je m’arrête, je me rends compte que je n’ai pas compris, je n’étais pas assez concentré, je reviens un peu en arrière.

« On en devenait machine aussi soi, même à force, soi-même à force, et de toute sa vie en, toute sa viande encore tremblotante dans ce bruit de rats, je, rage énorme, qui vous prenait le dedans et le tout, le tour de la tête… »

Et voilà le premier gros rond point. Le bus bifurque sur la gauche. Juste sur la droite après le rond point, un gros chantier. Des ouvriers sont déjà au boulot.

La tension monte. Maintenant il faut que je reprenne. Cette fois il faut avancer. J’ai réduit les phrases aux mots mais les mots eux-mêmes n’ont plus aucun sens. Ils n’émettent plus que des sons qui se superposent, se suivent, se recouvrent et se retournent sur eux-mêmes. Les mots eux-mêmes deviennent chair. J’entends, réentends les mêmes sons et trébuche à nouveau.

 « Les ouvriers penchés, sous cieux de fées, soucieux de faire tout, plaie, le plaisir possible aux machines, à l’heure, leur passer des boulons au calibre, et des bouts longs encore, des boulons encore… On se laisse aller, allez aux machines avec les trois idées, tout en haut, derrière le front de la tête. C’est fini. »

Le bus file maintenant vers le rond point IKEA et ses immenses drapeaux. Autour de moi les enseignes se précipitent, la Fnac et Printemps sur ma gauche ; IKEA, Leroy-Merlin, Mac Donald et son espace Ronaldland sur ma droite…

Pourquoi le chauffeur conduit comme ça ? J’ai envie de vomir. Pour ça, le lundi matin c’est le pire. J’ai pris comme tous les dimanche soir mes petites pilules de tranquillité. Dans la nuit du dimanche au lundi on ne dort pas beaucoup ou très peu. Il faut quand même dormir un peu quitte à se faire aider. Résultat le matin on est encore plus dans les vapes et l’estomac se rappelle à notre bon souvenir.

En face de moi l’usine Heineken et ses énormes cuves qui pointent vers le ciel. On approche de la dernière ligne droite. La tension monte encore d’un cran. Je ne peux plus lire.

Nous sommes arrivés. J’ai lu deux pages et demi.

A demain.

 

Corps divisé

 

Aujourd’hui je vais travailler posté. L’avantage du travail posté, c’est qu’au moins, c’est plus simple ; je risque moins de faire des conneries. Une fois la manœuvre comprise, je n’ai plus qu’à enchaîner les séries.

La piqueuse devant laquelle je suis posté est une de ces nouvelles machines numériques qui prennent place dans les ateliers les plus importants pour augmenter le rendement du travail en série. Celle-ci, avec son imposant bras armé, permet notamment de réaliser tous les perçages possibles pour les différents montages de meubles, taquets, boîtiers de charnières et autres « pas de 32 ». La personne compétente programme sur ordinateur les opérations à effectuer et la machine travaille toute seule. Enfin, presque. Il faut quand même quelqu’un pour lui donner à manger en amenant les pièces. Aujourd’hui c’est moi.

Après avoir pianoté le programme du jour, mon chef m’explique par le détail les gestes que je vais devoir répéter. Face à la piqueuse, je prends les morceaux d’aggloméré plaqué chêne empilés derrière moi, je positionne la pièce en me calant contre les butées métalliques, je tape aux quatre coins pour m’assurer que les ventouses maintiennent bien la pièce en place, je me positionne en dehors de la limite de sécurité, j’appuie sur le bouton rouge marche/arrêt de gauche, la piqueuse se met en branle pour effectuer les différents perçages prévus par le programme. Pendant ce temps je glisse vers la droite j’appuie sur un autre bouton rouge qui fait surgir les butées métalliques de l’autre plateau, je positionne une autre pièce, je tape, je m’écarte hors de la zone de sécurité, j’appuie sur le bouton, la piqueuse glisse cette fois à droite pour effectuer le même programme ; je reviens sur la gauche pour enlever la pièce usinée sur le premier plateau, j’en positionne une autre au même endroit avant de relancer le programme et ainsi suite. Voilà, c’est simple. J’effectue une fois la manœuvre sous l’œil de mon chef du jour. Bon pour le service. Il ne me reste plus qu’à descendre les piles d’aggloméré placées derrière moi. C’est parti.

Je prends le morceau en haut de la pile, je tape, j’appuie... Je suis presque content de faire ce type de boulot aujourd’hui. Vu le peu de motivation que j’avais ce matin pour aller travailler ça me permet de mettre mon corps en quasi marche automatique pour laisser aller mon esprit ailleurs.

De toute façon je n’ai pas vraiment le choix. Devenu rapidement étranger à mon propre corps, mon cerveau part malgré moi. Au milieu du bruit cadencé et des étranges pas de danse que je répète et répète encore avec la machine, mon esprit s’enfuit à chaque instant. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’a rien à faire ici.

Il ne fait que se surajouter et vient buter contre ce non-sens que lui impose le corps, le corps des autres désormais. Malgré ce que diront tous les ergonomes et autres ergologues, dans la répétition du geste l’esprit non utile n’est qu’un obstacle, une souffrance. Quelquefois, on en vient à souhaiter l’abrutissement définitif, la lobotomie. Laisser son cerveau, le sien, à l’entrée, aux vestiaires, se mettre entre parenthèses. Réaliser enfin, une bonne fois pour toutes, ce qu’ils veulent faire de nous. Mais voilà, on y arrive jamais totalement ; le corps a encore besoin de ce petit reste de cerveau pour répondre aux stimuli. Et toujours un petit reste d’extérieur qui vient nous déranger, le petit reste qui résiste obstinément malgré toute notre bonne volonté et qui nous fait nous opposer à nous-mêmes dans la petite guerre intérieure inutile du corps divisé. Etre ailleurs. Je n’y suis plus.

Aïe ! J’ai marché au-delà de la limite. Je ne faisais plus vraiment attention. La machine s’arrête automatiquement. Pas moyen de la faire repartir, il faut se résoudre à aller voir le chef. Comme un petit garçon il faut maintenant que j’aille expliquer ma connerie sur les gestes simplissimes que j’avais à faire. Le chef d’atelier me lance une moue réprobative mais m’accompagne sans en rajouter. Il remet en marche.

C’est reparti.

 

Corps sexué

 

Chaque atelier de quelque importance, je veux dire avec un patron et des ouvriers, a son calendrier et ses photos. Photos de femmes nues aux poses lassives dans des positions diverses sur fond esthétisant, de la grosse cylindrée au coucher de soleil sur la plage. Ces images ne sont pas immédiatement visibles à l’œil du profane. Vous ne verrez jamais Miss février sur la porte d’entrée de l’atelier, encore moins sur celle du bureau du patron. Il y a quand même une image à respecter vis-à-vis de l’extérieur. Il ne s’agit pas pour la direction de préserver la morale des ouvriers mais un client peut toujours entrer, il faut être sérieux. Sur fond de consentement tacite et complice de la direction, ces images ne sont donc visibles que par et pour les habitants des lieux. Au fond de l’atelier, derrière un établi, derrière la porte d’une armoire, dans les salles de pause et autres réfectoires ; en bas à droite, au milieu à gauche, dans les coins mais aussi les recoins, les photos apparaissent soudain à ceux qui connaissent les méandres d’un atelier parce qu’ils le fréquentent quotidiennement.

Qui a amené ces images, qui a affiché ces photos ? On ne sait pas. Il semble qu’elles aient toujours été là. Elles font parties des murs de tout atelier à tel point qu’on se demande si elles ne sont pas inscrites dans le cahier des charges de la construction originelle de chaque atelier. Ces images portent en elle le poids du temps et la pesanteur de l’atelier. Rien ne bouge. Tout juste si un jour le calendrier passe par enchantement de Miss février à Miss mars. Ça faisait six mois qu’on était en février…

Les plus vieilles photos sont déjà jaunies et les corps eux-mêmes témoignent de l’évolution des canons de la beauté charnelle au fil des temps selon cette loi grande physico-esthétique : plus les photos sont jaunies plus les corps sont charnus.

Ces Corps de femmes traversant les époques, plus personne ne les regarde depuis bien longtemps. On passe devant, indifférents à ces corps sans joie, censés éveiller vaguement le désir ou amener un peu de gaieté. Corps de femmes dans ces lieux d’où le féminin est encore aujourd’hui pour ainsi dire absent. Les images représentent l’ouverture vers l’extérieur, l’Autre de l’atelier dans le morne quotidien. Mais l’atelier rattrape tout et cette évasion de pacotille se trouve elle-même enfermée.

L’Autre de l’atelier ? En est-on si sûr ?

Il faut savoir regarder ces corps suffisamment longtemps ou selon la bonne perspective. On finira alors petit à petit par se reconnaître. Corps, hommes, femmes, objets, atelier, corps disponibles, rêve de corps, corps de rêve, atelier, humanité prête à servir, positions, atelier, vieilles images, fatigue…

Ces corps, c’est nous…

Miroir inversé de nos corps disponibles chaque matin ; trop usés, pliés, cassés, salis pour toute mise en peinture désirable. On se vend mais il n’y a rien à voir dans notre calendrier.

Janvier, février, mars, avril, mai, juin…

 

Corps périmé

 

« Gilles, c’est le plus heureux. »

Raymond ponctue ainsi nos journées passées à l’atelier en m’interpellant dans un rituel désormais bien établi. Chacun, à son établi ou déambulant dans l’atelier, poursuit son travail.

« Le plus heureux, c’est Gilles ».

Raymond a du mal à garder le silence très longtemps. Pour peu que l’on entretienne de bons rapports avec lui, il se charge de les entretenir. Quand il n’a plus l’envie ou le temps de me raconter une nouvelle histoire ou une ancienne déjà maintes fois entendue, le silence bruyant de l’atelier est quand même interrompu de temps à autre parce que, décidemment, le plus heureux c’est Gilles.

Je souris. Et ce d’autant que je le soupçonne d’en rajouter quand je ne suis pas très avenant et que j’ai l’air de faire la gueule. Dans notre scène de genre quotidiennement rejouée, je finis immanquablement par répondre, sans même lever la tête de mon travail, par un sonore : « Ah, ouais !? » ; ou bien d’un ton ironique et volontairement désabusé « Ouais, c’est ça, c’est moi ». Et toujours la même réponse : « Ah ouais ! Moi je te le dis. Il est là ; il a trouvé la planque ».

Il faut dire que pour Raymond le monde se partage en gros en deux : nous (ceux qui travaillent « vraiment », qui « se lèvent un cul comme ça ») et les planqués (c’est-à-dire successivement et alternativement : l’administration, les bureaux, les fonctionnaires, les étrangers, les politiciens, les chômeurs, etc.). Avec Raymond, on a donc tôt fait d’être un planqué sitôt qu’on est simplement différent. Mais là il s’adresse à nous ; c’est donc sur un ton de badinage amical qu’il n’entreprendrait pas avec quelqu’un qu’il n’apprécie pas.

Chacun continue son travail et ainsi de suite. La journée s’écoule lentement.

Un matin, je décide néanmoins de prendre les devants : « Moi je dis, le plus heureux c’est Raymond ». J’attends innocemment la réaction en souriant mais Raymond abandonne le ton de la boutade et me répond un ton plus bas : « Et non… ça va plus. Physiquement, j’ai plus la forme d’avant, je me sens diminué. Je… J’ai plus… Je mets plus de temps à réagir. Avant je partais au quart de tour… ». Je m’arrête. Il me semble soudain qu’il attendait depuis longtemps que je lui retourne sa plaisanterie. Il hésite, comme un petit garçon pris en faute. Comment dire ces choses que la pudeur virile des ateliers interdit ? Comment exprimer l’angoisse du corps déclinant, lui qui à 50 ans en paraît déjà 70 comme tant d’autres ouvriers ?

Edmond a encore 7 ans à tirer avant de pouvoir bénéficier de sa retraite. Il le répète souvent et ajoute « Moi, ici, je suis en préretraite, je vais pas me rendre malade ». C’est sa façon à lui de dire en plaisantant qu’il est usé, qu’il n’a plus le rythme d’antan et qu’il ne veut plus se forcer à l’avoir comme à l’époque de sa « grandeur », celle où il était chef d’atelier dans une grosse boîte et sous pression permanente du patron… le cul entre deux chaises comme tous les petits chefs issus de la production. Désormais il n’attend plus qu’une chose : la quille. Il l’attend tellement sa retraite que « le jour où j’arrête de travailler, je prends ma caisse et je jette tout à la mer ».

Et pourtant… Pour peu qu’on lui prête une oreille attentive, on peut aussi entendre une autre petite musique ; celle de ceux qui ont été réduits toute leur vie à leur corps et qui voient avec angoisse leur capital-corps diminuer. La classe ouvrière n’est riche que de sa force de travail ; cette vérité ne se donne jamais aussi bien à voir que dans le vieillissement et la hantise qu’il suscite. Attendre, espérer la retraite cette petite mort des ouvriers épuisés. La mort aussi est une libération.

En attendant, Raymond joue aux boules le week-end et les jours fériés. De retour à l’atelier, il m’explique par le menu les scènes boulistiques marseillaises et les personnages qu’ils côtoient à l’occasion. « Des malades » dit-il en rigolant qui se prennent au sérieux et qui seraient prêt à se battre pour un jeu. « Parce qu’attention, les boules c’est important ! ». Pour ajouter si je n’avais pas encore saisi, « c’est pas des intellectuels ».

Derrière sa mise en scène musclée de Pagnol joue aux boules dans les quartiers nords, il m’explique finalement qu’il ne veut pas finir comme eux, lui qui n’est pas non plus un intellectuel et qui se voit comme dans un miroir futur dans la description de tel ou tel.

 

Le jour de sa retraite, Raymond veut jeter sa caisse à outils à la mer ; reste à ne pas sombrer avec sa caisse.

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