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Edward_Amiga - hyperoman
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 Article publié le 11 septembre 2007.

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Fred, vous êtes l’autrice de l’oeuvre Edward_Amiga, un hyperoman de Fred Romano en francais & JavaScript qui date de 1998 et qui est libre d’accès sur internet à l’adresse fredromano.eu.pn.

- Effectivement, je suis l’auteur (malheureusement dans ce cas le français de France n’autorise pas le féminin, ce qui n’est pas le cas du français du Canada, où l’on dit auteure) d’Edward_Amiga, que j’ai voulu de libre accès sur Internet. Par ailleurs, il est depuis 1997 sur le net, mais la version définitive n’est apparue qu’en 1998. Internet, à cette époque, représentait pour moi la concrétisation d’une utopie, le savoir gratuit mis à la portée de tous, et je suis fière d’avoir apporté mon ruisseau à ce grand fleuve qui aujourd’hui nous porte tous.

In a nutshell, il s’agit là d’une oeuvre brève qui prend un recoursinnovateur à des liens hyper textuels et à la programmation enJavaScript. Quel serait, d’après vous, le sommaire de l’œuvre en unephrase ?

- Un hyperoman en français et Javascript, qui décrit les conflits générationnels entre deux génies de l’informatique, Edward_Amiga et sa fille Marlène_Pc.

Par rapport à la réalisation technique et le sujet, d’où est venuel’inspiration d’une telle œuvre ? Vous situez-vous dans une certaineaffiliation à d’autres modèles dans votre travail créatif ?

- Étant fortement dyslexique, l’écriture me résultait un supplice jusqu’à ce que j’apprenne à me servir d’un ordinateur. A la même époque, mes houleux rapports avec le monde éditorial français commençaient (mal pour moi), au point que j’envisageais l’auto édition. Puis Internet est apparu, concrétisation des utopies. Je voulais absolument y participer mais j’ai très vite pris conscience de la tyrannie idéologique exercée par les techniciens de la programmation (ils refusaient alors l’aspect « artistique », valorisant uniquement le rendement) et j’ai compris que je devrais tout faire moi-même(ce qui me permettait de devenir mon propre éditeur et de n’avoir de comptes à rendre à personne). En 1996, je me suis inscrite à des cours gratuits de programmation offerts par la Generalitat de Catalunya avec une professeur de Polytechnique, avec comme but personnel de réaliser un roman qui ne pourrait se lire que sur Internet, parce que je pressentais qu’Internet représentait un nouveau rapport du lecteur au texte, et qu’il méritait une forme d’expression propre. Par ailleurs, si l’on analyse le langage de programmation par le biais des théories de Ferdinand de Saussure, il est clair que l’on est en présence d’un langage à part entière, puisque les invocations Javascript (correspondant au parlant) s’exécutent dans les machines des lecteurs. Mieux, il s’agit d’un langage qui donne au récepteur une possibilité de choix sémiologique, qui transforme le lecteur en interlocuteur (par le biais des alert, par exemple). Vous comprendrez qu’il s’agit d’une perspective logique : l’âge d’or d’Internet, le savoir mis gratuitement à la portée de tous, suppose bien évidemment un lecteur évolué. Edward_Amiga est une sorte de bouteille à la mer. Il est cependant clair que si je me sers de trucs d’écrivain pour amener ce lecteur à sa propre évolution, comme le narrateur-complice (par exemple celui qui donne le password nécessaire pour faire avancer l’histoire), je suis cependant la seule à connaître les fins. Malheureusement, je ne vois pas d’affiliation ni de modèle (c’est hélas une espèce de constante dans ma vie, assez lourde à porter), mais je n’ai pas été à l’école (cours par correspondance et autodidacte), ce qui m’a permis de développer mes propres systèmes. J’ai conscience d’avoir inventé quelque chose mais dès le départ(en 1996), j’ai été séduite par les beaux textes en anglais de Michael Joyce sur Eastgate.com, un superbe site américain (serious hypertext) qui d’ailleurs a été l’un des premiers à linker Edward_Amiga..

Edward_Amiga n’a pas été la seule œuvre que vous ayez publiée. Deux romans « traditionnels » sont apparus, „Le film pornographique le moins cher du monde“ (Pauvert, 2000) et „Basque Tanger“ (Scali, 2006) ainsi qu’un recueil de nouvelles, „Contaminations“ (Pauvert, 2001) ; actuellement vous dirigez le site de blog fredromano.canalblog.com qui se réjouit d’une bellefréquence d’articles et même d’un vidéo journal. Pourquoi Edward_Amigaest-il resté la seule œuvre numérique de votre part ? Avez-vous perdu l’intérêt d’en rédiger plus ?

- Basque Tanger est mon dernier roman publié, mais il en existe beaucoup d’autres, encore inédits ! J’ai aussi un autre hyperoman en préparation (Hypno), qui sera cuadrilingue (franco-espagnol-anglo-Javascript). Durant 5 années, j’ai promu un concours international de Flyers, en association avec le CCCB de Barcelona. Le site était une sorte d’hypertexte, avec musée de flyers inclus mais à présent tout a disparu du réseau. J’avais aussi un site, résultat d’une enquête journalistique très poussée, sur les maladies à prions (terra.es/personal/fromano/bse/intro.htm). Ici encore, c’est un hypertexte mais cette fois-ci, j’avais utilisé Internet pour présenter une enquête que personne n’osait publier en France ainsi que des documents inédits. Malheureusement, la sclérose multiple qui m’affecte m’a éloignée un temps de la programmation, je me sentais trop faible pour la concentration nécessaire. Par ailleurs, l’élaboration d’un hyperoman est à mon sens plus lente que celle d’un roman traditionnel. Hypno en est à la moitié à peu près, peut-être me faudra-t-il plusieurs années supplémentaires pour l’achever

Edward_Amiga se distingue d’un livre traditionnel imprimé à de multipleségards. Quels caractéristiques considérez-vous comme lesplus significatives du media ?

- Pour moi, le plus évident de ces traits est que Edward_Amiga s’exécute dans votre machine, alors qu’un livre se feuillette. E_A parle directement au lecteur et lui demande d’agir afin d’influer sur le cours de l’histoire, mais je n’ai pas constance d’un personnage de roman qui demanderait au lecteur de tourner la page. Car E_A s’adresse à un lecteur évolué, qui ne panique pas quand on lui demande son password et qui est capable de lire les alerts et résoudre les enfantines énigmes proposées par les deux personnages (cad, un lecteur qui pourrait psychanalyser et donc aider les personnages). Enfin, et c’est le plus beau, E_A n’a pas d’existence matérielle, alors qu’un livre est fait –entre autres- d’atomes.

En tant que webmaître, est-ce vous avez connaissance des réactions desinternautes sur votre site d’Edward ? Sont-ils capables de„lire“ Edward, ou y a-t-il un moment où la plupart perdl’intérêt d’explorer l’expérience et quitte le site ?

- Curieusement, je n’ai eu aucun retour, mis à part des critiques plutôt élogieuses (de la part des Américains, universités, eastgate.com,etc.). Même mes amis ne m’ont rien dit de spécial et tout me donne à penser qu’ils n’ont pas ouvert la porte à Marlène. Cependant, si je sais qu’E_A est visité par le monde entier, c’est grâce à un programme espion qui me livre les statistiques. Un autre de ces programmes m’indique combien sont arrivés jusqu’au bout (environ 10%). C’est le côté narrateur-flic. Quant à la possibilité que le lecteur décroche, ce sont les risques du métier

A propos... Vous aimez la provocation, ou plus exactement provoquer un sentiment de déroutement chez vos lecteurs. Dans ce sens-là, on pourrait considérer Edward_Amiga comme postmoderniste... Sinon, y aurait-il un autre contexte artistique dans lequel vous classeriez Edward_Amiga ?

- Franchement, je suis désolée mais je ne comprends pas le sens de ces questions. Mon mari me dit qu’il s’agit de me définir. Vous me voyez bien en peine et je crois que ce travail-là vous revient. Mais on pourrait direcomme pour mon blog : inclassable. Peut-être Dadaïste. Provocatrice à coup sûr. Mais je n’aime pas me définir car j’ai une perception quantique de moi-même, je peux être dans plusieurs univers en même temps.

Ce qui est assez rare, c’est qu’une et une seule personne crée uneoeuvre numérique ; normalement, les tâches de création du texte, HTMLet/ou JavaScript, mise en page etc. sont accomplies par les différentsmembres d’une équipe. Vous avez pourtant travaillé seule. Pourquoi ?

- Parce que j’avais une idée très précise de que je voulais, et qui jusque-là, n’existait pas. Par ailleurs, je ne suis pas très douée pour m’expliquer. Enfin, j’avais un réel intérêt pour la programmation, comme je vais vous l’expliquer plus bas. Pour finir, il n’y avait personne, à cette époque-là, qui soit capable de prendre en charge la partie technique dans le sens où je le désirais, car toutes les formules Javascript sont originales et ne sont pas le fruit d’un programme (ça m’aurait coûté très cher !). Mais laissez-moi protester : je ne vois pas pourquoi des performances techniques ou technologiques surprennent toujours chez les écrivains, comme si les lettres et les sciences étaient des disciplines qui enferment les hémisphères cérébraux dans des caissons étanches. Curieusement, on est moins surpris par des performances artistiques chez des scientifiques, ce qui est plus courant, aussi. La soi-disant hiérarchie des disciplines est une aberration digne d’un académicien sénile.

Peut-être vous pourriez nous expliquer comment vous avez travaillépour réaliser Edward_Amiga. Étaient-ce des idées spontanées ou avez-vous établi un plan avant la réalisation ?

- Comme pour l’écriture traditionnelle, je fais toujours un plan, suffisamment souple pour que je puisse toujours être surprise par la vie propre de mon texte. Mais en l’occurrence, il s’agit en fait d’un double plan, comme la double hélice de l’ADN, car il y a aussi un plan de programmation, au demeurant plus schématique.

Les deux protagonistes dans votre œuvre sont Edward_Amiga et sa filleMarlène_PC ce qui évoque des conflits de génération à plus d’un égard. Poursuivez-vous un but précis par la confrontation de cesdeux mondes ?

- Bien évidemment, il s’agit aussi d’un hommage aux prestigieux mais préhistoriques ordinateurs Amiga, et de leur disparition face aux nouvelles générations de machines, moins performantes mais plus agressives. Une certaine idée de la qualité disparaît pour faire place à l’informatique de masse, qui est aussi une libération populaire. Enfin, il s’agit d’un méchant clin d’œil à mon père, ingénieur incapable d’allumer un PC.

Le sous-titre d’Edward dit „hyperoman en Francais et en JavaScript“. La classification comme genred’„hyperoman“ est frappante, car elle est unique comme attribut, mais aussi que lalangue de programmation JavaScript soit mise sur le même plan que lalangue française. Pourriez-vous nous expliquer ce que cetteclassification et caractérisation signifient pour vous ?

- Comme je vous l’ai un peu expliqué, le langage Javascript est pour moi une langue. A présent je vais vous décrire dans quelle mesure il peut s’assimiler à de la poésie visuelle, dans la mouvance Joan Brossa(un grand poète catalan)… Petite, j’étais très douée en logique, grâce aux leçons de Lewis Carroll, mon auteur préféré. Aussi, je me suis aventurée dans le Javascript telle Alice au pays des merveilles. Je ne me sers jamais de programmes pour confectionner mes invocations, je les écris parfois à main levée, aussi je peux y faire pénétrer une foule de mots poétiques et évocateurs qui peuvent apparaître où je le désire, un peu comme si le narrateur était le chat du Cheshire. Ainsi, dans la « status bar » et autres espaces de l’écran Explorer, traditionnellement « neutres » ou du moins non porteuses de sens, adviennent des événements qui renforcent ou dénigrent l’action centrale, enrichissant ainsi la narration, tandis que s’exécutent les programmes. Découvrir de nouveaux espaces d’expression s’assimile à de la poésie visuelle mais de surcroît, je recherche ainsi un effet de synchronisation, cad, même si le lecteur ne capte pas tous ces signaux, ils parviennent plus ou moins consciemment et accentuent la sensation d’avoir pénétré dans un univers cohérent – en dépit des incohérences des personnages- .

On constate souvent une certaine rivalité entre la littératureétablie, dite traditionnelle, et celle des nouveaux médias. Par exemple, dans le livre imprimé „Option paradis“ (Stock,2005), la bibliographie de Francois Taillandier ne mentionne en rienses tentatives dans l’univers virtuel chez Ed.00h00, quand bien même celaindiquait une ambition d’explorer de nouveaux terrains en littérature.Si ces nouveaux terrains touchent les frontières du media imprimé,l’acceptation des éditeurs semble affaiblie considérablement. Quellessont vos expériences à cet égard ? Où identifiez-vous lesracines de ce manque d’acceptation ?

- Mes expériences pour essayer de faire connaître E_A dans le monde éditorial français ont eu un résultat tout simplement lamentable, du moins en France, car les universités américaines ont soutenu et linké E_A dès le départ. Mon premier éditeur, l’un des plus importants de France, a levé les yeux au ciel avant de me présenter un article anglais prédisant la disparition du livre en tant qu’objet pour 2015, à cause d’expériences absurdes comme les miennes. Quant à la nécessité d’une page web pour un éditeur, nous en avons discuté pendant des heures ! Il n’était pas d’accord, pensant que le noble livre pouvait se passer du vulgaire Internet. Avec les années, il a bien sûr changé d’avis et à présent paye très cher son équipe. Mais il n’a toujours pas mis en place ma suggestion de présenter des cyberauteurs sur son site. A l’époque, son argument était : combien ? Autant dire qu’un cyberoman tel E_A ne l’intéresse absolument pas, en l’absence de profits économiques. En guise de conclusion, le panorama français de la littérature digitale présente une lamentable pauvreté, en partie due au fait que les éditeurs français, de manière générale, ne s’intéressent plus à la littérature mais au seul et exclusif profit économique.

En fait, après un début assez prometteur vers la fin des années 90, laproduction des oeuvres numériques, des hyperfictions, récitshypertextuels etc. semble stagnante ; est-ce dû à une méfiance généraleà l’égard de l’internet, ou est-ce que vous détectez d’autresfacteurs ?

- Au-delà de la stupidité professionnelle décrite à la réponse précédente, il faut bien avouer que la raison du conservatisme français a des racines politiques. Jacques Chirac s’est employé dès son arrivée au pouvoir à démonter de nombreux projets de son prédécesseur. Ainsi, la politique culturelle de François Mitterand représentait un dangereux outil de propagande, qu’il fallait mettre hors d’état de nuire. Dans le même temps, Chirac reprit le programme d’essais nucléaires dans le Pacifique abandonné par Mitterand, puis démonta les réseaux de maison des jeunes et autres structures qui relayaient la créativité et auraient pu permettre, comme à Barcelone, l’éclosion d’une véritable culture populaire digitale (La Farinera del Clot). Enfin, il y a l’expérience Minitel, la préhistoire d’Internet, moins pratique et moins facile d’emploi, plus encombrant et moins performant et surtout (beaucoup) plus cher. Même si tous les informaticiens français sont passés par Minitel, les Français n’ont pas digéré que ce soit Internet qui ait gagné la partie, d’où une certaine méfiance vis-à-vis du réseau. De toutes façons, je ne me définis pas comme Française, mais comme européenne francophone. La francophonie aujourd’hui est plus vivante et plus riche, du fait des continuels apports de tous les horizons du monde. Par ailleurs, la francophonie incluant des pays d’Amérique du Nord, on n’y professe pas la même défiance vis-à-vis d’Internet qu’en France, ce pays qui ignore encore ce que troisième millénaire signifie.

Fred, pour jeter un coup d’œil en avant : Si vous aviez trois vœux àfaire pour l’avenir du panorama hyper littéraire, que diriez-vous ?

- J’aimerais qu’il y ait plus de véritables cyber auteurs, engagés dans la recherche linguistique et non préoccupés par leurs ventes.

- Pour faire comme tout le monde, un de mes souhaits serait d’ordre financier. Il faut donner des aides afin de permettre aux cyber auteurs de se consacrer à la création.

- Enfin, que les jeunes générations secouent fort les arbres pour en faire tomber les vieux singes !

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