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Revue en ligne
lundi 23 septembre 2019
Revue d'art et de littérature, musique
Directeur: Patrick CINTAS

Photo ©Christophe Laurentin.

Croiser le style

Deux passions illuminent l’oeuvre de François RICHARD : la langue et le texte. Ses livres proposent toujours un parcours à la fois lyrique, — don de la langue, et narratif, — art de l’expérience. LOIRE SUR TOURS est étrangement fluide, vrai et faux, facile et complexe, phlogistique de l’égarement et de l’équilibre, mais aussi solide qu’un métier arraché à l’existence. Les photographies de Christophe LAURENTIN s’appliquent avec non moins d’étrangeté romanesque à cet itinéraire soigneusement mis en page. Loire sur Tours est publié par Le chasseur abstrait éditeur.

 

Patrick CINTAS. La question est de savoir si on continue d’appeler "littérature" ce qui la dépasse. Voici, à ma connaissance, la meilleure définition de la paresse dans l’optique particulière des arts : "La confusion dans le public est facile à expliquer : tout vient du désir d’obtenir quelque chose pour rien ou d’apprendre un art quelconque sans se fatiguer."

François RICHARD. Sur les appellations en général. Je crois que c’est induit dans votre question : je me sens effectivement assez étranger à des notions comme « écrivain » ou « littérature ». Je m’identifie plus à des noms qui les précèdent historiquement – poète, voire artiste tout simplement. J’ai la conviction qu’un artiste peut déployer sa singularité, sa sensibilité à travers tous les médiums. Comme on n’a pas assez de temps dans une vie, il faut bien choisir des priorités, aller là où ça appelle le plus spontanément. On ne peut pas exceller à la fois en musique, en danse, en architecture, en peinture… Mais ce n’est que par manque de temps. J’aurais adoré me consacrer à fond à absolument tous les arts, et je pense que ce serait une évidence pour tous les artistes si la vie était deux fois plus longue. Je le ressens d’expérience : un processus artistique débouche sur un autre, dans un autre domaine (c’est ainsi que j’ai alterné musique, peinture, écriture, danse…). Dans le processus de création il y a des sas successifs, ce que l’on tiré de soi laisse une soif d’autre chose, de différent et pourtant relevant de la même avancée. Dans tous les domaines on reste poète, et artiste. C’est un radical, un dénominateur commun. Au fait, qui est artiste ? Tous ceux qui ont vu, accepté et apprivoisé leur mort. Mais ce serait une autre question.

Sur la littérature et ce qui la dépasse. La vraie littérature est sans doute son propre dépassement : quand on sort d’un chef d’œuvre qui vous laisse k.o., on se dit à chaque fois ce n’est plus de la littérature, que c’est une expérience sensorielle, une expérience de vie à part entière. Une communion intime d’être à être, au dénominateur secret et commun dont je parlais… La littérature hors de ses petites perles et de ses chefs-d’œuvre, ce n’est pas de la littérature, c’est l’industrie de la consolation et du divertissement. Et c’est vrai que comme le mot est mis à toutes les sauces (« rentrée littéraire », etc.), qu’on est dans une grande purée des valeurs, il est peut-être important de renouveler les termes qu’on emploie. Il faudrait qu’il y ait dans les librairies, séparément, un rayon « littératures » et un rayon « art littéraire ». Institutionnellement c’est impossible, mais isolément, subjectivement, les libraires pourraient faire ça. Je précise que je n’ai pas de mépris pour un genre en particulier : un polar, un livre de témoignage, un livre humoristique, peuvent très bien rentrer, même involontairement, dans la cour des œuvres d’art. La force invincible de la grâce, c’est qu’elle ne s’explique pas, elle s’impose soudain, elle saisit n’importe quel thème ou support, pourvu qu’elle soit mue dans un geste, une inspiration habités.

Les libraires, les éditeurs, les chroniqueurs, ont le devoir d’imposer cette initialisation des termes dans le paysage du Livre. Il s’agit de faire front aux termes du marché, qui assimilent meilleures ventes à classiques de la littérature. La formule que vous employez dans votre question est juste. Il y a une confusion très séculaire entre Art et loisir, divertissement. Alors que l’un est l’autre ne sont pas loin d’être ennemis et antinomiques.

Avec les éditions Caméras Animales, que je co-dirige avec mon frère Mathias, c’est que nous avons tenté d’insuffler, notamment avec la quatrième de couverture du livre anthologique Raison basse. Nous y annonçons la mort des genres connus de la littérature, et préférons résolument le terme d’écriture à celui de littérature. C’est ainsi : le terme littérature renvoie à quelque chose de figé, de hiératique voire de sémantiquement corrompu (fors les nuances que j’ai dites plus haut) ; le terme écriture est beaucoup plus proche du mouvement brut et vrai, nécessaire et possédé, qui préside à la levée génésiaque des grands livres. Avec une note d’insituabilité totale en plus. Si la notion d’Art littéraire peut rebuter par sa solennité, le mot écriture au moins met tout le monde d’accord, et il peut s’appliquer à « tout ce qui dépasse la littérature ». En redécouvrant le mot, on redécouvre intuitivement la radicalité aiguë qui devrait sous-tendre toute œuvre écrite digne de ce nom.

Toutes ces constatations, elles se sont faites avec le temps, a posteriori du moment où j’ai commencé à écrire. Je ne m’intéressais pas à la littérature avant d’écrire, je me suis mis à écrire un jour et me suis mis à lire un peu par la suite. Pour rejeter (encore aujourd’hui) 95% de ce que je lis et ne flasher que sur les textes complètement insituables, les sismographies contagieuses de quelques vivants. Tant de gens qui se disent écrivains ne le sont pas, parce qu’ils oublient de vivre, confondent positionnement mondain et quête indicible… S’ils l’étaient, paradoxalement ils rejetteraient viscéralement l’étiquette d’ « écrivain », comme tout enfermement dans une nomenclature, une neutralisation sociale. L’Art lui (comme la vie) échappe aux dénominations. Son style est la fulgurance. Il y a à tracer, là et déjà ailleurs, point. Jusqu’aux dernières révélations auxquelles cette main donnée de la création nous mène.

 

Quelle est la part du style dans l’écriture telle que vous la concevez ?

Le style précède l’écriture. Le style est cet appel aigu comme une convulsion, qui transforme une intuition en une formule, une formule en une figure expressive. C’est cette même pulsation interne qui lie les figures entre elles, qui impose sa cadence à la temporalité de l’expression en jeu. Le style est l’essence et la motorisation de l’écriture, comme du corps du reste.

Je ne pars quasiment jamais d’une page blanche en me disant « tiens je vais écrire ». Il n’est pas impossible de croiser le style en se lançant dans une démarche volontariste (et souvent, du coup, logorrhéique) mais c’est quelque chose que je conçois mal pour ce qui me concerne. On écrit quand il y a quelque chose qui cogne, qui demande à être dit, ou à se dire. Quand tient « ça », on entend oui, on s’entend ouïr. Quand on connaît cette connivence électrique avec l’être, on ne peut pas s’autoriser à tricher, à se dilapider en phrases dilutoires.

Vie sans mort, c’était la levée de cette sensation, dans une respiration encore convalescente, fragmentaire, pour ne pas dire embryonnaire (même si j’adore ce livre). Esteria c’est la construction en acte de cet organisme neuf, aux nerfs de ses turbulences génératrices (la gestation, la renaissance sont un requiem). Loire sur Tours, l’homme créé et qui marche ? La comparaison avec mon déroulé biographique est tentante.

J’ai entamé ce texte lors que je terminais Esteria et l’ai terminé à peine après, alors que j’écrivais de moins en moins, et allais de plus en plus vers la musique. Dans un bruissement de page qui se tourne. J’étais désormais un homme debout, toujours encré mais aussi ancré… Cet état se reflète dans les dernières pages d’Esteria et dans Loire sur Tours. La fameuse atteinte du centre de la Croix, entre horizontalité prosaïque et verticalité poétique.

Pour croiser des éléments de vos deux questions –le travail, et le style-, je dirais que, dans l’écriture, une lucidité aiguisée sur les lettres et soi-même vaut des heures de travail besogneux à noircir des pages. La chasse abstraite, dans mon cas, passe plutôt par une retenue face à tous les signes qui bombardent le cerveau, une discipline d’intériorisation, de décantation. Il m’arrive de jeter des bouts de phrases sur des petits papiers que j’ai sur moi, quand je me déplace où que ce soit, mais au moment d’écrire le livre (qui se décrète tout seul), de laisser fondre ce qui doit vraiment sortir, j’ai laissé s’écouler beaucoup de temps, parce que je sais c’est comme ça que l’essentiel sortira le plus spontanément. Il faudra nécessairement relire et retravailler bien sûr, c’est là qu’il faut être le plus dur avec soi-même, le moins complaisant. Mais tout ça n’est pas de l’ordre de l’effort (ce qui est connoté dans le terme « travail ») mais de la simple joie. 

La rencontre avec soi-même –sa voix, son style- pour moi ne s’est pas passée dans l’acte d’écrire lui-même, mais dans une expérience de vie où je suis passé très près de la limite. Je crois que la conscience et la lucidité approfondies, la sensibilité aiguisée, la vision abstractrice, ne vient pas –hélas ?- de la seule pratique d’un art (qui se développerait d’elle-même à force de travail), à la volontaire, mais d’une situation-limite à un instant t de la vie, qui change toute la perception, et fait directement accéder à la petite voix de l’intuition créatrice (à la fois magique et oppressante, car on ne peut s’y dérober). C’est pour cela que, dans la Cité, je milite pour une réhabilitation des rites de passages –des rites de passages réinventés. Les civilisations plus anciennes ont très bien saisi la nécessité que le jeune vive une expérience-limite fondatrice pour accéder au statut d’homme. La proximité de la mort connecte définitivement avec la prescience du sacré (au sens abstrait, perceptif, non dogmatique), ouvre l’esprit et les sens, replace le fait d’être là comme mystère premier, apprivoise la violence que l’on a en soi pour l’orienter en des célébrations positives, partagées ou intimes.

Finalement, le travail majeur s’opère lors de l’initiation / initialisation du corps d’homme. Je parlais d’un instant t : c’est un instant qui peut durer très longtemps, dans l’écume du traumatisme. Une déflagration qui chavire, qui a pu pousser à de longues spires. Le travail s’entendait là comme souffrances, travail de la naissance. Ce mot du chorégraphe Laban : « il vous faudra tourner longtemps pour comprendre ce qu’est le cercle. Et puis un jour vous vous rendez compte que vous n’êtes plus vous-même, que votre espace est devenu puissant, dynamique, et qu’il vous faut maîtriser cette force ». J’ai tourné longtemps, c’est vrai. J’ai attendu longtemps. Et c’est vrai que dans l’approche d’une pratique artistique (dans la percussion avec la nécessité soudaine d’un art) il y a, précédant l’intégration réciproque, cette même phase de tours et de retours tourbillonnaires, comme une danse de mois préliminaires. 

Je ne sais pas grand-chose mais je sais, d’instinct et d’expérience, que nos vies ont un sens, que nous sommes mus dans une création continue, et qu’en dessillant nos regards, en devenant artistes et prenant part à ce processus créateur (balisé des joies que donnent les œuvres réussies successives), nous vitalisons cette énergie (sur)naturelle vers une lumière un peu meilleure, porteuse d’autres états de conscience, et de conditions auxquelles nous n’avons pas accès pour l’instant - comme de concevoir le rien, le tout, l’origine. Mais les artistes ont du travail car les énergies toxiques et aseptisantes grouillent autour, endémiques à la perte du cœur.

L’état d’initialisation post-traumatique dont je parlais, le chantier sensible qu’il convoque : c’est comme si cette faille en soi se faisaient lèvres, délivrant un murmure apodictique, proche du silence de l’écriture ou de la musique. Je ne parlerais dès lors pas de travail mais d’addiction, l’assonance avec « la diction » étant parlante. Sans cette murmure-rumeur dedans, qui s’affine avec le temps, l’écriture ne serait qu’une manie thérapeutique. Et c’est son atténuation douce, au bout des années de l’écriture, qui permet maintenant d’aborder un instrument de musique, d’y avancer en conjuguant création et perfectionnement technique, par une harmonisation intérieure renouvelée. Qui permet même de progresser en lâchant prise.

Cette centration libérée qu’on appelle le style (je l’appelle la grâce), imprime son timbre à toutes les chronographies que l’on trace, quelle que soit la discipline artistique ou même dans la vie. Elle est la signature de notre relation à l’Autre, elle est fragile, c’est l’aspiration secrète du temps et du corps. Elle est notre essence, elle demande sa restitution contre la dénaturation.

 

Certes, mais à la différence de ceux que j’appelle les « Bosse-de-Page », on n’assiste pas chez vous à, comme dirait Robert Vitton, un ronronnement consistant à dire et redire les mêmes choses, se contentant d’en varier les effets – poésie que j’assimile à toutes les prétendues poésies qui assènent des sentences au lieu de s’approcher, par le travail et le style — ce que vous appelez le style et que j’appellerais plutôt l’énonciation —, des véritables lieux de l’écriture. On peut crier, se plaindre, voire menacer, prédire, etc., en langue vernaculaire ou savante, mais cette attitude de charlatan ne donne lieu qu’à des foutaises du genre « le ciel est bleu » ou « mon cerveau est une radio », ce qui veut dire au fond la même chose. Expliquez-nous (le terme est mal choisi) en quoi consiste votre espèce de ravissement. Est-ce un ravissement d’abord ? Je pense bien sûr à Lol V. Stein.

Pour la première partie de votre question, je dirais que l’insistance sur les mêmes choses n’est pas un problème – le ronronnement, si. Pour ma part je passe mon temps à essayer de dire la même chose –cerner l’absolu, l’indicible-, et ce sont justement toutes ces variations l’intérêt (s’il y en a un dans ce que je fais, bien sûr…). Dans Loire sur Tours, plusieurs formules reviennent ponctuer la prose poétique comme des leitmotivs, ce sont de légères entournures modifiées (un contexte rythmique différent, un seul mot modifié…) qui font qu’elles gagnent en relief à mesure, et l’ensemble avec. Il y a des tas d’exemples en fait, je garde notamment une affection un peu enfantine pour les recueils de poèmes galants, où chacun d’eux est une ode à l’être aimé. Une écriture un peu lancinante peut aussi dégager le vertige des musiques répétitives, si l’âme est là… Et puis, peut-être que toute une œuvre n’est là que pour trouver ce qu’elle a à dire, qui tient peut-être en une seule phrase, et que tout ce déploiement d’une vie est l’implantation du paysage où elle puisse apparaître. Ou que, puisque cette phrase à dire appartient irrémédiablement à l’indicible, les textes s’enchaînent comme pour la cerner, la faire entendre ou plutôt exhaler son parfum, sa volupté toute musicale. Rendre évidente cette mutité que les mots viennent comme recouvrer, à l’instar des notes de musique. Le ronronnement (ou l’écriture thérapeutique, ou masturbatoire) est effectivement le péril, et le travers le plus commun, dans l’amassement de langage qu’implique entrer dans cette geste. La sentence approximative est un autre risque, mais je préfère largement celui-là, d’où sans doute mon addiction à la condensation extrême, et au phrasé inscrit dans la lignée aphoristique - fût-il propulsé dans une allitération de plusieurs lignes. Le caractère « alambiqué » (j’aime le mot), l’oscillation entre impressionnisme alambiqué et expressionnisme alambiqué, s’est également avéré pour moi comme un fondamental de l’avancée organique du corpus. Il y a un caractère alchimique dans ce qui se rapporte à cette quête d’un Graal de Verbe. Un côté risqué aussi. La sphère du Logos n’est pas la moindre des cabales. Mais elle est, comme vous dites, ravissante. C’est « la forme entière de l’humaine condition » qui est là et qui nous guide, depuis un for intérieur qui est, j’en suis convaincu, universel. Nous cherchons le trajet le plus court entre cette figure silencieuse, inouïe, et le cœur, et ce, par-delà la conscience (qui est l’espace du vrai sommeil, du ronronnement transi). Nous cherchons partout et en tous un plus d’âme, une vibration qui aide à supporter le monde pour ce qui le sous-tend, justement. Par les médiums de l’art nous remontons ce cliquetis imperceptible en nous qui nous pousse à créer, pour invoquer dans l’universel un déclic des perceptions bloquées. Les artistes sont mus, et remontent à la source de ce qui les porte. Orphée n’a pas été imaginé par hasard. Cette matrice inconnaissable, cette Lilith idéelle enfermée en soi… Une Muse qui n’est autre que notre mort sans doute, un indéfini immémorial - une silhouette de vide dans l’espace et la matière, la trace d’une originéité qui n’existe pas. Vous le dites, en substance « peut-être que je n’écris pour personne ». Le temps n’est supportable que dans cette relation à la grâce de l’instance témoin de notre création. Peut-être même que son invocation-évocation toute la vie peut inverser le déroulé finissant de sa lumière. Nous sommes comme les étoiles dans le ciel, à apparaître encore quoi que déjà morts… La désacralisation permanente du temps, la dissolution de la magie de l’atmosphère quotidienne, en sont le signe patent. La remontée en rappel, dans la profondeur de la rosée et des phosphorescences du crépuscule, contre un peu l’ensevelissement progressif de l’être au for (notre « nous ») sous la fuite en avant des sociétés modernes. Elles qui se jettent hystériques dans l’extériorité, la plus lointaine, d’une sensibilité intérieure sans dimension, sans doute beaucoup trop exigeante pour être assumée. « Puisque les choses qui régissent ce monde nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »… Notre « morigine » nous inviterait pourtant à de plus pures sculptures de temps, des desseins inenvisageables pour l’être, qui se laissent d’un coup réfléchir à la psyché. Et à une confiance, une joie sans bornes, puisque cette source noire qui nous attend, devient la promesse des réalisations les plus phénoménales, ainsi qu’un sentiment d’appartenance acceptable à la limite.

 

Quel est le cheminement, en termes simples ? D’où êtes-vous parti et où en êtes-vous ? À quoi ça rime, dans l’existence, dans le futur, pour les autres ? Cette "triade" n’est-elle pas au coeur de vos préoccupations ?

Pour détourner la gravité de ce qui s’est passé en sourire, je dirais que c’est l’enseignement de Maître Yoda pour devenir Jedi (!) : il faut scrupuleusement, méticuleusement désapprendre tout ce que l’on a appris, pour se donner une chance de « devenir qui on est ». Il y a une citation je crois, « la culture, c’est ce qu’il reste une fois que l’on a tout oublié ». J’étais dans cet état, dans une chambre vide et stérile il y a maintenant plus de dix ans (exactement comme dans une couveuse), sous sonde gastrique, en hypotension, ayant coupé tous liens avec mon passé, quand j’ai demandé pour la première fois des feuilles pour écrire, et que « ça » a commencé. La mémoire qui est en-dessous de la mémoire personnelle. C’est d’ailleurs au cours de ces deux mois aussi, que j’ai entendu une phrase qui m’accompagne toujours. J’avais une télé mais je ne la regardais pas. Je l’ai allumée une fois très tard le soir, et suis tombé sur l’interview d’un musicien, visiblement surdoué. On l’interrogeait sur sa maîtrise. Il a dit « Le temps où je travaille ma technique est certes important, mais mon art tient tout autant de ce que je vis, dans la vie de tous les jours ». C’est ce que je voulais signifier, un peu plus haut. C’est ce que l’on donne au quotidien qui nourrit l’exactitude du geste dans ces replis hors-temps. Et réciproquement – je jetais dans Esteria « la vie est le miroir de l’œuvre ». L’électrochoc esthétique de l’art booste les énergies du corps donc du temps, de la vie. Dans quelles proportions exactement, je ne sais pas, mais je sais qu’elles ne sont pas vaines, pas simplement personnelles. Le problème est que ce type de prescience appartient à l’indicible, quelque chose qu’on ne peut que ressentir par expérience personnelle, sinon c’est le ricanement. L’entrée dans les signes, c’est un générateur de sens. Ce n’est pas rien, quand on est plongé dans un tel monde à priori insensé où, rappelons-le, notre condition d’incarnation continue tient plus, jusqu’à nouvel ordre, de l’irrationnel que du rationnel… Je pourrais développer sur de longues pages, y compris par le biais des constats scientifiques, pourquoi la magie est le principe premier, « dans l’existence », et qu’il faut conscientiser, et maîtriser, ce principe terrible en nous tous. Nous sommes tous habités par une puissance atomique et, si l’on ne s’y attelle pas, elle se retourne en nous contre nous, en des comportements d’une violence pour le coup incontrôlable. A ne pas confondre avec l’action gesticulante, qui n’est, comme dirait Rimbaud, « qu’une façon de gâcher un énervement ». Non. Ce que j’appelle la confiance –et non pas la foi- est d’un autre ordre, celui de s’être affronté soi-même jusqu’au risque de la folie. L’autre risque, pour ceux qui ont ressenti cette sorte de vertige psychique dans la perception, c’est de sur-interpréter et de tomber dans les dérives sectaires, des fadaises religieuses ou occultistes de tous ordres. Non plus. Il y a juste notre part inconnue – on peut l’appeler l’être, le sacré…-, à considérer comme telle (inconnue), mais à considérer absolument. Elle nous invite à des phénomènes ; passée la souffrance, libérée elle ouvre le meilleur, dans une inquiétude de chaque instant qui n’est plus angoisse mais chemin de joies.

Quand plus personne ne sera –réellement- dans cette érogénéité à l’être, le monde sera mort.

De toutes façons ce n’est pas à vous que je vais apprendre ça… Je citerais juste un article trouvé dans la revue d’Amnesty International, qui retraçait les grandes rencontres de poésie en Colombie. C’est l’un des poètes présents, le poète targui Hawad, qui constate : « Ici la poésie n’est pas un passe-temps, c’est un travail, un combat. La réalité est trop forte, les poètes de salon n’ont pas leur place. » « Pour écrire de la poésie, il faut une douleur. Sans doute aussi pour l’écouter avec une telle ferveur. »

Kerouac pourquoi pas : « Sois amoureux de la vie, de chacun de ses détails. / Quelque chose que tu sens finira par trouver sa forme propre. »

Et même un sociologue (David Lebreton je crois, mais je n’en suis plus sûr), à propos de la nécessité du rite de passage pour les adolescents, rejoint la poésie sur une fin d’analyse : « Quand soudain l’on a dépassé l’expérience, s’aperçoit que l’on est dans la relation. »

Chateaubriand ? « Attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. » Ce que les poètes (fussent-ils mineurs) essayent de dire depuis toujours, dans les exercices d’élucidation auxquels on les invite ici ou là, c’est toujours cette forme d’invitation vers ce soi-même en puissance, « à l’éternité tel qu’en lui-même »…

« La triade »… Rien n’était prémédité, mais j’ai constaté a posteriori que cela fonctionnait un peu comme ça, Vie sans mort, Esteria, Loire sur Tours (le dernier éclairant les deux précédents). Il y a eu des textes intermédiaires importants, notamment dans la revue La sœur de l’ange et dans Raison basse. Pour autant, même si je passe maintenant plus de temps à la musique, je ne me sens pas encore quitte du mouvement de l’écriture. Il me reste deux-trois choses à faire : extraire une condensation de mes dizaines (centaines ?) de toutes-premières pages (celles de l’intégration du cercle…), aussi retoucher (et voir publiés ensemble ?) les quelques textes à moitié finis de cette époque. Et puis j’ai envie d’un baroud d’honneur, un livre énorme et indigeste qui intègre, dans un tout cohérent, chacune de mes approches du récit, chacune de mes approches de l’écrit, qui mette en perspective tout ce que j’ai écrit avant et le fasse apparaître comme de la Bibliothèque Rose. C’est mon fil continu du moment, mais ce ne sera pas abouti avant dix mille ans…

Pour là… C’est Christophe Laurentin qui m’a encouragé à creuser mes notes de marche, qui allaient peu à peu se métamorphoser en tout autre chose, cette entité-livre Loire sur Tours. Je n’imaginais pas que j’irais aussi loin en me projetant dans cette écriture, que je considérais moi-même un peu anecdotique au début, comme un « travail parallèle » en marge de l’œuvre (si je puis dire). J’ai été pris en embuscade par ce qu’il y avait à dire dans ce retour sur images. Ce n’est pas la seule fois où Christophe s’est fait l’intermédiaire de rencontres magiques en/pour moi.


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oOo

 

 

Thaumaturgie vernaculaire

L'existence serait composée de miracles, prodiges du quotidien, phénomènes sujets à émerveillement, et cela n'aurait de cesse si les mots continuaient d'appartenir à une langue propice à la poésie parce qu'elle est toujours en quête de l'heure dérobée, concept purement poétique dont Robert VITTON, poète et prosateur, est l'inventeur. La particularité de l'homme tiendrait à la proximité de cette langue, à sa familiarité, et à la multiplicité des détails de l'heure. En vers ou en prose, c'est bien l'existence qui est cernée dans un chant poétique continûment inventeur de ses découvertes que le poète ne cherche pas à posséder tant il a conscience d'être possédé par elles.

 

Robert VITTON habite dans son chantier faits d'océans et de paris. Il nous promet des livres et ils arrivent. Nous attendons Les thaumaturges, Le zinc, ..., et cette Gueuse parfumée que son ami Henri TARQUIN est en train d'illustrer. En attendant la sortie de ce livre au goût de Provence et de provençal, voici L'ambulance et ses 39 marches:

Mes défunts s’occupent de moi. Ils savent que je me mets à leur place, que je gagne leur vie, que je prends la mort du bon côté… J’en ai qui datent. Trois coups de pioche, ils revoient le jour. Je les réduis à rien, je les emboîte…. Où t’as mis ton tamis, où ? C’est pas pour quelques os par-ci, pour quelques os par-là… Quelques os… Mon dogue, je l’appelle Cerbère parce qu’il a trois têtes. Que trois têtes ? Il a gentiment rongé le pied de guerre d’un maréchal d’empire, un tibia de poilu, la crosse d’un évêque, un arrière-train de sénateur, une omoplate d’académicien, un péroné de communiante, les clavicules d’un coureur cycliste, la jambe de verre et l’œil de bois d’un pirate, un cubitus, le coccyx, une hanche et l’occiput d’une pute… Dieu ait son âme et bénisse ses cuisses, à cette créature. Ça remuait, ça saignait entre ses deux gros orteils. Pour les travailleurs et ceux des administrations, c’était la Porte d’Aix. Pas bésef comme elle pour te dégeler les amandons, pour te reverdir l’asperge, pour te taquiner le goujon, pour te faire baver le cyclope, pour te faire crier sèbe1… Garde à vous ! Fixe ! Mon fixe est de combien ? Les pourboires et les étrennes, c’est pour les fantaisies de Toinette. Je suis aux petits soins, comme dans du coton, comme transporté… La coqueluche de nos grands-pères, cette dégingandée, cette estoquefiche2, cette mocheté, cette masque ! Toutes les places, toutes les buvettes, toutes les terrasses, toutes les fenêtres en étaient abreuvées de ce secret de tartufes et de dévotes. Dans la cuisine enfumée, la troupe rigolarde patientait en tapant le carton. Carré d’as ! C’est à toi, Pied-de-vigne. T’endors pas sur le pot-au-feu ! Le cafoutche3 de la Chouette, devenait pour un court moment une alcôve, un boudoir, un cabinet de curiosités, une hutte, une case… A la Sainte-Touche, les impitoyables bobonnes coinçaient leur homme aux issues des fabriques et des bureaux, un rouleau à pâtisserie ou une poêle à frire dans le cabas. Etale le magot ! Toute là, ta quinzaine ? T’en es sûr ? Retourne tes poches sous mes yeux ! La doublure ! Les ourlets ! Les ribouis ! Le couvre-cornes ! Le calcif ! Le kangourou ! Sinon, encore une fois, c’était le pèlerinage de chicoulon4 en chicoulon jusqu’aux plumes de la Machotte5. La gorge me gratte. J’avale des bestioles, des gravillons, des granules… T’as pris tes granulés, Toinon ? J’ai des ampoules… Trois fosses, j’ai creusé. C’est ça l’automne… Adieu, vieilles branches. M’man, c’est bon de boire. Surtout quand on a soif ! Et puis, tous ces encroyeurs d’Endoume, de la Belle de Mai, de Dache6 rentraient la cabèche et la queue basses en bredouillant des promesses, des beaux semblants, des serments, des prières pour leurs dieux pénates. C’est ça, on te paye tes heures en plus avec des suçons ! Regarde-toi, t’as plus de figure avec ta betterave ! Des couleurs, pour ça t’en as. Et tes moussis7, t’y penses ? Tu parles d’un père… Une chique molle ! Un bel exemple ! Casse leur cache-maille8, mange leur grenouille pendant que t’y es ! Pompe-les nos économies de chandelles ! Te prive pas !… Après, on ira à l’Armée du Salut, salaud ! Tousse… Souffle comme un bœuf, crache… Je t’en passerai de la pommade ! Si ma mère était encore de ce monde, je te planterais comme un tòti9, comme une paire de vieilles couilles pleines de vices dans un siéton10, sac à vinasse ! Jésus ! D’eux tous, il reste que des os et des histoires. Des os… Les osselets, c’est pour les massacans11. Si j’en attrape un, je lui tords le quicou12 et je lui taille les oreilles en pointe ! Des pétards dans la boîte aux lettres… Des casseroles accrochées aux mòbis13… Quel boucan ! Nous, on avait des lance-pierres, des boules puantes, des crécelles… Les batailles de figues, de nèfles… Les mûres… On barbouillait les filles. A poil ! A poil ! On fumait des tiges sèches… Des tiges d’asphodèle. T’as pas une sèche, Gastounet ? Tu veux une tige, Polyte ? Les pissenlits par la racine… Les mauves… Du Caporal ? Le plus gros, c’est le carré des 14-18 et des 39-45. A ceux-là, je leur joue de l’harmonica. Des statues…. Des statues… Des statues, déjà de leur vivant, ils s’en contrefichaient comme de leurs premières bretelles. Maintenant, sous les talus… Toute une jeunesse. Des fleurs, des fleurs, des flots de fleurs ! La maison est pleine de chrysanthèmes. Ma dame, la fleuriste, la sœur cadette du menuisier, deux célibataires racornis, la bourgeoise du comestible14, la monture du boucher… Alors, les bazarettes15, on prend la bonne air, on se ménage ? Sous les cyprès, ça tricote, ça rapièce, ça papote de popote, ça jacasse, ça glousse… La bouquetière, on l’appelle Tantine Rose parce que Rose c’est son prénom, et parce qu’elle est souvent indisposée aux dires de son épouvantail. La frangine du raboteur, vernie comme une commode et accueillante comme un cercueil, c’est Tétine à cause de ses tétins ; son frère de lait, c’est mange-clous. La moitié de l’épicier, ficelée comme un saucisson Mireille, à cause de ses lèvres pincées et de son pétadou16 fringant en diable, tellement qu’on est tous persuadés qu’il se mêle des conversations, c’est Chochotte. Le double du chevillard, c’est Tire-Fiacre. Elle hennit, la garce. Quand elle taille pas des bavettes, elle est aux courses ou en cavale au parc Borély. Je préfère la viande crue. T’as fait tes classes à La Villette, Tranchelard ? Deux tranches épaisses, patron, et qu’on voit pas la Bonne Mère à travers. Moi, c’est le Sombre. Le Sombre, la Gardienne est là ? Mon ange gardienne, elle est toujours là. J’entends des sirènes. Le mistral dans les voiles. Les pêcheurs sont sortis ? L’épaule me lance… J’ai porté trop de poids. Mon poignet s’engourdit… Trop de poids. Je sens comme des piqûres de guêpes. Quand j’étais petit… Pas si petit que ça… T’es comme dimercre, toujours au mitan17 ! J’ai reçu une boule sur le ciboulot. Une gibe18 comme un œuf de pigeon… Comme un œuf d’autruche ! Te voilà beau avec ta bouffigue19 ! Même pas mal, m’man ! On m’a cru mort pendant des années. J’en ai profité pour me faire oublier. Expédié dans les Alpes. Tout l’été dans des pâturages, au vert. Les vaches, les moutons, les brebis, les chiens… Les sonnettes, les cloches… L’harmonica… Céladon, le berger, m’a appris l’harmonica. Tu la reverras ta mer ! Pas un rhume de l’hiver. Tu vois, la hauteur ça fait du bien. J’irai pas au sapin. Ré-for-mé ! Lucas… Le calu20  ? Celui du cimetière ? Il a eu une insolation. Ensuqué21 comme il était… Mets ta casquette, récalcitrant ! Le malheur des uns, comme on dit, fait pas celui des autres. Ça me fait penser à cette pauvre vieille enterrée vivante. Les bras me tombent facilement, mais là… Un soir, après ma ronde, je pisse… M’man, c’est bon de pisser. Surtout quand on en a envie, Toinon ! Croix de bois, croix de fer… Heureusement qu’elles sont muettes, les tombes. J’entends… Quelqu’un ! Quelqu’un ! Si je mens que j’aille en enfer ! Je soulève la dalle… J’ai toujours une picosse22, un seau et une barre à mine dans les parages. Je fends la caisse de perlimpinpin massif… C’est du prope23, Toinon ! Tu m’a laissé mettre au rebut alors que je respirais encore la santé ? Au lieu de bader24 comme une bogue25, tire-moi plutôt de cet estouffadou26 !. Quand mes héritiers sauront ça, je donne pas cher de ton tricot de peau. Aux coins des rues, dans les commerces et même à l’église, à son miracle, personne n’y croit. Tout le monde sait qu’elle est bel et bien trépassée et sous un empan de glaise. Et toi, Toinon ? Toi non plus, Toinon, t’y crois pas ? Moi non, moi non plus. C’est un certain Chataud, le capitaine Jean-Baptiste Chataud qui a ramené la peste de Syrie dans les cordages d’un trois mâts. Les Marseillais n’ont fait ni une ni deux. Chataud, au Château ! Chataud, au Château ! Sade, Gaston Crémieux, Dantès, l’abbé Faria… Des centaines de prisonniers. On ira pour y croire. Le typhus ! On prendra la navette… Le Vieux-Port, la rade… Les bombardements américains… Ma Toinette en pince pour Dumas ? Un madu27 ! Sans son Alexandre pour s’endormir… Le Château d’If, c’est pas loin. Promis, on ira, même si ça doit nous coûter bonbon28 ! Un de ces quatre, mais pas à la Toussaint ! Les garris29, si l‘on s’allait mettre en bière sur la Canebière ? Trois blondes et trois brunes, garçon ! Des bons copains d’enfance. Les cent pas sur les quais, le cinoche, la plage, les fêtes… La Toinette et moi, on s’est rencontrés au balletti30. Vas-y que je chaloupe, vas-y que je tangue, vas-y que je virevolte... Vas-y que je t’écrase les petons, vas-y que je t’ésquiche31 les tétons, vas-y... Allez, un peu de mousseux ! On en sert aux mourants. On se grafigne32 le cœur et les genoux dans les garrigues… J’ai un point dans le dos. C’est peut-être à force de rire. T’avais toujours une bande de bras-cassés33, d’avortons, d’estrons qui se prenait pas pour de la merde. Qui me cherche garouille34 me trouve et dérouille ! On disait ça. T’en avais un qui paradait dans la carriole Citron de son pater, un qui esbarusclait35 la galerie, un qui comptait emballer une princesse à notre barbe. T’as de beaux quinquets, tu sais. La commedia dell’arte ! T’as déniché une brave et jolie petite, Toinon ! Mon costard, je l’ai usé jusqu’à la trame. Sa traîne a balayé la chaussée du quartier. Ça gargouille, Toinette. On dirait que j’ai la courante36. Des pluies, des tonnes de riz. Des lieues de chemin… Le lunch… La pièce montée… L’harmonica ! Toinette, ta main. Tu te souviens… La tour Eiffel, l’île Saint-Louis, l’Etoile, les Champs… Toinon ! Toinon, ça va ? Le canal, l’Hôtel du Nord… Les novis37, vous l’avez vu Landolfi38, oui ou merde ? Ou vous avez pas été à Paris, ou il est sous le boulevard des allongés. T’es guéri ! M’man, c’est bon de manger. Surtout quand on a faim ! Le Père-Lachaise, Montmartre… Une nuit dans le train. Cette fois, on a pris des couchettes. On a pas de rejeton… A notre âge, l’argent… On va pas engraisser l’Etat. Radasse-toi39, salope ! C’est ce que je dis tous les jours à la Mort. Toinon ! Toinon ! Toinon !

 

Robert VITTON, 2008

Notes

1 – Sèbe : assez ! Plus ! Je me rends ! (interjection). 

2 – Estoquefiche : morue séchée, personne très maigre. 

3 – Cafoutche : débarras, réduit où règne le désordre. 

4 - Chicoulon : gorgée. 

5 - Machotte : chouette, au figuré, femme laide. 

6 – Tous ces encroyeurs d’Endoume, de la Belle de Mai, de Dache : tous ces fiers d’Endoume, de la Belle de Mai – quartiers de Marseille - de Dache – de très loin. 

7 – Moussi : jeune enfant. 

8 - Cache-maille : tirelire. 

9 – Tòti : lourdaud, imbécile buté. 

10 - Siéton ; petite assiette, soucoupe. 

11 – Massacan : casseur, destructeur. 

12 - Quicou : sexe maculin. 

13 – Mòbi : mobylette. 

14 - Comestible : épicier. 

15 - Bazarette : pipelette. 

16 – Pétardou : derrière. 

17 - T’es comme dimercre, toujours au mitan : tu es comme mercredi, toujours au milieu (de la semaine). 

18 - Gibe : bosse. 

19 – Bouffigue : bosse. 

20 - Calu : Fou. 

21 – Ensuqué : assommé, idiot. 

22 - Picosse : hache. 

23 - Prope : déformation du mot propre. 

24 – Bader : regarder béatement. 

25 – Bogue : poisson aux yeux globuleux – en Provence, on dit une bogue. 

26 – Estouffadou : lieu où l’air est irrespirable. 

27 - Madu : fou. 

28 - Coûter bonbon : Revenir très cher (Expression argotique). 

29 – Garri : jeune homme, gars. 

30 - Baletti : bal. 

31 – Esquicher : écraser, presser. 

32 - Grafigner : égratigner. 

33 - Bras-cassé : incapable. 

34 – Chercher garouille : chercher des noises, la bagarre. 

35 - Esbaruscler : éblouir. 

36 - Courante : diarrhée. 

37 - Novi : jeune marié. 

38 - Landolfi : Personnage imaginaire natif du Midi, mais faisant sa vie dans la capitale. 

39 - Se radasser. Prendre ses aises, se vautrer.


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oOo

 

 

Science

de l'homme collatéral

Comment ne pas se sentir non pas différent, mais étranger? Si nous n'étions que différents, nous sentirions à quel point nous le sommes et nous serions capables de franchir cette distance de l'un à l'autre. Mais l'étrangeté nous rassemble, par ilôts lointains et quelquefois ennemis, et nous revenons sans cesse sur cette terre où l'accueil n'est pas garanti non plus. Alors comment ne pas rechercher une explication? La rechercher par tous les moyens. Une extrême sensibilité scientifique et artistique répond alors à l'extrême de la souffrance.

 

Présenter Nacer KHELOUZ, c'est approcher un esprit en état de combat. Et c'est un combat de la plus haute qualité: scientifique, intellectuel, poète, romancier, dramaturge, revuiste (L'ancrage), cinéphile averti... J'en oublie peut-être ou je ne sais pas tout. Voici en tout cas la contribution que ce créateur a bien voulu communiquer à la RAL,M dans son espace d'auteur intitulé justement: SIDE EFFECTS, "effets collatéraux". Prenez le temps de cheminer avec la pensée toujours en alerte de ce fin observateur des temps modernes. De Mallarmé à l'Algérie, de la Berbérie au USA, du romantisme à Kateb Yacine,..., le voyage n'enferme jamais tant il est lisible et chaleureux. Patrick CINTAS.

 

 

SIDE EFFECTS

de
Nacer KHELOUZ

Nacer Khelouz

Le théâtre de ma souffrance d’humain est d’abord un théâtre, c’est-à-dire un spectacle. Cela me décevrait tant si vous alliez croire à un quelconque déchirement. Ah ! si seulement, on pouvait sortir de nos douleurs - vraies ou supposées - pour les mieux objectiver. Et comme spectacle, j’exige de mon théâtre qu’il aille au-delà du supplice. Me projeter hors de moi et me laisser dériver vers tous les adjuvants de ma vie. Ceux qui me sont vaguement familiers mais que je n’honore pas assez de ma présence ; auxquels j’accorde au mieux, pour la forme, un semblant de crédit aussitôt hypothéqué par ma vanité de posséder des trésors autrement plus clinquants. Pourtant, la vie, crus-je entendre répéter au fond de moi, ne s’ordonne pas sagement autour d’un centre. Un seul. Si bien que toutes les fois où je me meus, je bouscule un peu plus mon centre ; qui devient un plus des centres en devenir. Mes lignes vibrent un peu plus que de coutume ; tremblent de leur chair. De leurs secousses pondérales (mais quelquefois nénuphar duveté) naissent tous ces autres centres que, lâchement, je fuis sans me retourner. Combien de fois ? Pour combien de temps ? Voilà un millénaire déjà que j’agis de la sorte. Faut-il que les choses demeurent en l’état ? Après que mon théâtre a baissé son rideau ; après que tous mes spectateurs, tous mes miroirs se sont tus, ma solitude qui s’extrait enfin du feu de la rampe m’oblige à la regarder en face. Que fait-on maintenant que tout est fait ? Que dit-on, maintenant que tout est dit ?

Il nous vient cette histoire pourtant si vraie qu’elle semble inventée. D’aucuns la voudraient pur fruit de mon imagination. Libre à eux. Mais moi, inventer des territoires, c’est cela ma vérité. Sans attendre, voici mon histoire telle quelle : un jour que l’on se retournait, mon équipe et moi, d’une partie de football nocturne, une voiture devant nous soudainement fut happée puis traînée le long d’une glissière de sécurité par un autocar. La route était glissante. Il pleuvait toute l’eau du ciel. La chose monstrueuse qui brouillait tous les repères devant nous et qui n’entendait pas notre klaxon de détresse finit par rejeter, littéralement expulser sur le bas côté la malheureuse automobile. Silence. Sauf le vent à couper au couteau. Peut-être aussi nos gorges nouées. Les larmes du ciel battaient de plus bel. Arrivés les premiers sur les lieux, la voiture nous parut dans toute son horreur : un tas de ferraille sans ordre ni logique. Méconnaissable. Mais, quelle ne fut notre surprise ! Le conducteur, visiblement seul à bord, s’était mêlé à nous, les témoins impuissants de cet affreux spectacle. Il était là parmi nous à contempler, à être désolé oserions-nous dire, de sa propre mort. À l’en croire - et ce fut dur de le croire - sa bonne étoile l’aida grandement à s’extraire - on se demande encore comment - du véhicule avant que ce dernier ne se reployât sur lui-même. Véhicule ? Plutôt l’aveu du désarroi technologique transformé en une masse informe. Notre homme était là, penaud et prêt à s’excuser d’avoir causé un tel spectacle. Ses yeux disaient : dieu faites que les pompiers ne se dérangeassent point, eux qui ont tant à faire. Le voilà qui s’est posté pour ainsi dire devant le théâtre tragique de sa propre mort. Qu’il n’eût pas d’emblée le courage de montrer son émotion en si nombreuse compagnie, il s’empressa tout de même non point de se féliciter de l’issue - somme toute heureuse - mais de véritablement croire qu’il était encore dans la voiture puisque tout le monde tint absolument à l’y voir demeurer pour l’éternité.

Il hochait cependant la tête, répétant à qui veut bien l’entendre « Non, non, je vous en supplie ; c’est bien moi qui étais dedans ! »

Je pensais un instant comme ce malheureux : non, non, c’est bien moi qui étais au-dedans de mon corps ; maintenant que vous me forcez à en sortir pour le contempler, à distance. Solidairement avec vous autres. Quelle chance que vous m’offrez là mes amis !

Voilà un Side effect. Il fallait que ce gars-là eût succombé au verdict imposé par le camion. Il fallait qu’il en fût réduit au silence. Seulement voilà, sa mort nécessaire à notre entendement commun mais qui n’en était pas une, eut malgré tout un effet secondaire. Elle s’est relevée pour protester qu’il lui reste encore du temps devant elle. C’était un peu comme si, l’ayant d’abord bu d’un trait, il la rejetât telle une pilule amère. Nous sommes si habitués à délivrer des ordonnances sans sourciller ! Mais, devant de si irréfutables évidences...

Alors, à toi art ! de désespérer de si concupiscentes évidences ! Car d’abord on cherche à ne pas se faire mal. Se remplir l’estomac de contentement. Bander de notre ignorance. Qu’y a-t-il en effet de plus redoutable pour nos vieux jours que de se mettre à décaler nos visions ; à se casser les reins à force de loucher sur tout ce qui nous est donné à voir sans qu’on prenne la pleine mesure de le voir sous son vrai jour ? Avoir le tournis et passer pour ridicule ? Non merci, pas le temps pour ça. Tandis qu’une voix fluette nous chuchote : rien ne vaut de coucher dans son lit ; bien au chaud. Cela aide à mieux s’oublier aux autres.

Décidons que l’art doit créer l’autre pour le sauver de la tourmente qui pourrait le tenter. Habillons-le de cet effet secondaire hallucinogène qui ait le pouvoir de créer un monde factice (un artiste, comme chacun sait, est un grand enfant). Un monde factice mais qui chemin faisant nous apparaisse de plus en plus réel. Avant que le monde ne soit ; rêvons-le d’abord. Rêvons-le comme les enfants savent rêver.

Rêvons-le comme seuls les enfants savent être vraiment curieux. Sans haine, sans violence, sans complaisance, sans fards. Puisque tu es un artiste, pauvre de toi, tu n’es qu’un grand enfant ! Alors, sans haine, sans violence...créons la vie au milieu du chaos. Alors, ceux qui osent encore dire qu’ils ne sont pas artistes, par ici la sortie.


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Le berger qui voulait devenir prince.

Feuilleton.

 

1. Le berger qui voulait épouser une princesse

Un châle négligemment posé sur mon épaule, j’entrepris hardiment de descendre la vallée qui longeait nos possessions. De l’immensité des terres maintenant fleuries par la caresse d’un léger vent retardataire, je songeai à mes aïeux qui furent les heureux et patients artisans de toute cette flore ondoyante qui submergeait ma vue. Des cris surgis des profondeurs de cette terre semblaient venir au-devant de moi pour me faire honneur. Par endroits, ils se muaient en langage mystérieux qu’il m’appartint alors de déchiffrer avec joie et patience. Ils prenaient la forme de roucoulements tapis en quelque bosquet, de gazouillis de cour de récréation pour finir par céder la place à des ululements de quelque dolente chouette. Toute cette joyeuse agitation m’entourait, m’enserrait, m’embrassait. De cette étreinte se forma en gerbes mon rire d’ivresse. J’avançais avec sérénité, fier de mon nom et de la fabuleuse histoire qui lui était associée. Mon front fut jugé par tous ceux qui s’intéressèrent à ma naissance digne de la hauteur et de la régularité qu’il affichait. Sa rondeur harmonieuse, à entendre leurs dires, devait ainsi - à mon corps défendant tant je ne voulais forcer le respect que par ma simplicité- me tenir lieu d’alibi à chaque recoin de ce domaine seigneurial. C’est si difficile car concurremment si agréable de s’entendre constamment dire que j’avais les traits racés de ma respectable condition. Mais en mon for intérieur, ce qui m’enchantait tel un enfant prompt à s’émerveiller d’un rien, c’était que je pouvais me rouler par terre tant que j’en aurais exprimé le désir. Je pouvais éclater de rire à fantaisie, me confectionner mille grimaces aussitôt honorées par la vie végétale, minérale et animale qui grouillait autour de moi comme autant de marques de mon viscéral attachement à elle. J’étais si loin de la capitale et si étranger à son tumulte fait d’un savant mélange de fadaises et de facéties dont on disait qu’elle en pervertirait plus d’un néophyte ! C’est à qui s’empresserait le premier à me conter que la capitale ne manquait jamais de ces extravagances-là. Qu’il me fallait en redouter les stigmates jusque sous la plume de quelques écrivains dépravés qui avaient coutume d’élire domicile dans ses nombreux lieux de débauche. Je redoublais alors d’amour pour nos terres à la fois innocentes et augustes, exigeantes et nourricières. Ce vaste domaine que je foule maintenant de mon pas flâneur, que je touche de mes mains paresseuses, je le veux loin du tumulte, loin des zones d’ombre, loin de la perte.

Après un déjeuner assis à même la paillasse dans la demeure du fermier qui veillait à l’entretien et à la culture de nos champs, tous deux nous plaisantâmes de concert sur les ébats par trop démonstratifs de son chien et de la chienne de quelque voisin, lequel s’est affalé un instant plus tard à ses pieds en signe d’obéissance. Le malheureux paysan crut devoir se fondre en excuses pour sa faune si incommode. Je l’en priai d’un sourire qu’il s’empressa d’accueillir avec force révérences aussi maladroites que touchantes. « Non, mon brave homme, protestai-je dans un élan de fraternité. La nature ! La sainte Nature ! » Mes mots joints au lait mousseux, - au goût néanmoins âprement régénérateur -, de ses vaches, autant qu’à la saveur farouche de son vin honnête mais rugueux, tout cela acheva définitivement de me faire baisser toutes mes gardes. Les vapeurs soporifiques et sophistiquées du parler citadin se dissipèrent d’elles-mêmes au contact de cette naïveté campagnarde comme neige fendrait au soleil.

Alors, j’élançai ma jeunesse à travers les sentiers broussailleux que jadis mes grands-parents ont défrichés, à travers les champs qu’ils ont labourés et pour lesquels ils donnèrent une dignité de rang. Mon corps était éperdu de bonheur. Il m’avait semblé être si léger que je quittai la terre ferme pour des cieux toujours prêts à me faire fête. Bientôt j’atteignis une colline escarpée et à l’abri d’un murier sauvage, je déboutonnai ma chemise car j’avais fait entrer dans mon corps imberbe les anfractuosités du récif, car j’ai fait couler dans mes veines les sources intarissables du point d’eau gisant paisiblement en contrebas. Ce châle à présent froufroute presque inutilement sur mon torse en sueur. Tel un dieu antique, je me couvris de ma semi-nudité par un sourire qui voulait séduire toutes les écorces, attirer à moi tous les arbres qui m’effleuraient les oreilles, toutes les plantes et les fleurs que je cueillais ça et là et auxquelles j’adressai mon plus bel agrément.

« Allons en cette direction, me suis-je dit à part soi ». Submergé de quiétude, je me croyais un roi en quelque palais des mille et une nuits. À flanc de coteau, une magnifique pièce de musée s’offrait à mes yeux émerveillés. Il s’agissait de rangées d’abricotiers soigneusement disposés (on eût dit que ces arbres étaient littéralement posés là par la main de quelque divinité cachée) de telle sorte qu’ils figurèrent une danse lascive à la manière d’un joyau architectural émergé du fond de la civilisation humaine. Les fruits se mêlaient aux fleurs qui leur disputaient le parfum et la luxure. Des oiseaux dont je ne reconnaissais pas la famille feignirent d’être effrayés par ma présence et prirent un envol simulé. Je les suivis du regard et ils se posèrent quelques mètres plus loin, à distance respectable de mes pieds. Je souriais de cette ruse qui ressemblait à une invite. Je fus accepté. Je fus intronisé. Je fus introduit en ce saint des saints. Ma main s’agita fébrilement vers eux en un signe de reconnaissance. Tout fit soudainement silence autour de moi. Les battements de mon cœur malhabile épousèrent une ligne régulière, une musique fine, presque mourante. Je contemplai la richesse de ces lieux, coi comme une tombe, cérémonieux comme un autel. Mais ne voilà-t-il pas que de méchantes cigales vinrent s’annoncer plus avant au seul dessein d’interrompre ma rêverie ! Une symphonie invisible. Une musique qui n’a pas besoin de corps pour s’exprimer. Elle était là et cela était sans doute suffisant à son bonheur. Les malheureuses cigales que l’on devine toujours, malgré leur obstination méticuleuse et ancestrale, ne parvinrent pourtant guère à avoir raison de mon insatiable feu intérieur. Tout à mon euphorie, je leur fis une place dans mon orchestre intime. J’eus pardonné à la terre entière. J’eusse dû accepter toutes les offenses du monde puisque je fus assuré que ma récompense aura pris la forme de cette offrande du ciel. Quel bel instant innommable ! Il eût été de toute évidence indécent de s’emporter en cris et autres agitations qui ne pouvaient que porter ombrage à mon honneur de gentilhomme mesuré en toute chose. Ainsi, quoiqu’un peu à bout de souffle, je sentis mes poumons tout à coup s’épandre délicieusement, comme offerts à la grâce de ce jardin enchanteur. « Devais-je manger de ce fruit-là ? » me susurrait une petite voix au fond de moi. « Participerais-je à introduire désordre et cacophonie en cette symphonie céleste ? »

Mes yeux, mes narines, tous les cors de ma peau s’ouvrirent aux mille sensations enivrantes qui emplissaient avec majesté ce verger providentiel. Je caressai un fruit au hasard que je pressai langoureusement dans la paume de ma main tremblante d’émotion vive. Puis un autre. Et je perpétuai ce contact épidermique sur toute une rangée. Puis, j’entrepris de saluer fiévreusement la suivante. Ainsi de suite. Sans jamais me lasser de ce contact qui éveilla en moi le doux héritage perdu, celui des êtres et des choses authentiques. « Que la ville se dissolve dans ses fastes et à même sa suffisance ! Qu’elle cuise au feu de son arrogance ! Qu’elle… » Je fis taire cette diatribe indigne de ce havre de paix et de sagesse. J’eus mieux à faire. Il me fallait remercier ces délices produits à profusion par la Mère Nature avec le plus vibrant élan dont je devais me sentir capable. J’offris toutes les affections de mon Être. Toutes les secousses sismiques de mes chairs. J’offris ce bien inestimable en bouquet soigneusement tissé de lauriers. Ce même bouquet qui prit la forme d’un cœur gonflé de gratitude, Je leur confiai un à un tous les soubresauts de mon âme en gage de cette union confraternelle.

Je me souvins des paroles apaisantes de mon père : « Meziane ! Écoute cette complainte qui irrigue nos terres ! Baisse-toi pour ramasser un rameau, une brindille, un gland, une olive ! Prosterne-toi devant ce legs de dieu à nous autres simples mortels ! Soyons-en dignes ! » Ces paroles raisonnèrent encore plus ce jour-là dans toute la vallée. Elles se mêlèrent à ces abricotiers, à ces champs de vignes verdoyantes, à ces cigales dont elles modulèrent le timbre. Je fuyais la capitale et ses oripeaux pour ce théâtre immémorial entouré de ses flambeaux. Avant cela, je dus me résoudre à effectuer le chemin inverse. Pourrais-je oublier cette veillée au coin du feu de la maison familiale ? Devrais-je me souvenir de cette grâce qui coulait dans nos veines ? Comme à notre accoutumée, après que nos servantes eurent desservi notre généreuse table et que se tût leurs chuchotement au fond de la cuisine, mon père parla. Sa voix fut grave mais empreinte d’une infinie douceur. S’il n’y eut que le son, s’il ne me fut pas donné de comprendre la signification de ses paroles que je vais rapporter dans le détail maintenant, il resta cette voix qui épousa toute la sagesse d’un être au zénith de sa vie. Lentement, presque comme absent, voici comment il commença : « Fils, la terre notre mère à tous, nous honore de ses saveurs tous les jours que dieu nous accorde à vivre. Plût à lui et plût à elle, sa messagère ici-bas ! Celui qui oublie cette bénédiction s’oublie lui-même dans les chimères qui guettent chacun de nous. Or, pour nous sauver de nous-mêmes, nous avons la force de notre modestie à servir corps et âme notre Créateur. Regardons ces jeunes gens des villes qui s’éloignent du véritable sens que doit prendre notre bref séjour sur la surface de cette terre ! Les malheureux ! Ils ne savent pas ce qu’ils font ! Cette nuit, ô mon fils, je vais dormir avec la quiétude que me procure ton serment de ne servir que les desseins de Dieu et de te montrer le digne héritier de cette terre. » Mon père se tut. Et pour cacher son émotion grandissante, il entreprit avec méticulosité à attiser le feu de notre bonne vieille cheminée, témoin de notre histoire. Du dehors, les passants auront sûrement remarqué cette fumée dense et pudique à la fois, signe d’un foyer habité par la chaleur des gens de bien. Ils n’auront laissé d’imaginer l’élégante assemblée que nous formions au coin du feu. Ils passeront leur chemin touchés à leur tour par la bénédiction du dieu qui habitait notre maison.

Au lendemain à l’aube fut fixé mon départ vers la capitale. J’allais y poursuivre des études entamées dans la joie que respiraient les bancs de l’école villageoise. Je me souvins que quelques jours plus tôt, nous reçûmes la visite de mon maître vénéré. Monsieur Amokrane parla avec mesure et justesse. Il dessina des courbes harmonieuses qui vinrent compléter ses doux mots sur mon avenir prometteur. Lui aussi n’oublia pas de me faire diriger le regard, une dernière fois, vers ces étendues qui selon lui écrivaient la plus belle page de notre histoire. Jusqu’à son nom « Amokrane » mon maître regardait toujours vers les hauteurs insondables de l’esprit ! 

Mon âme jeune et fragile s’alimenta de toutes ces forces conjuguées, celle de ma mère qui se contentait de me regarder avec des yeux déjà larmoyants, celle de mon père inscrite sur chaque arbre, chaque motte de terre que comptait notre domaine, celle de ce maître qui me fit entrevoir l’immensité de la science et du savoir, celle de toute une région. Inquiet de devoir tout quitter, voilà que j’ai tout qui m’accompagnait. Sans fards. Sans clinquant. Avec une force tranquille, discrète qui se nourrissait de ma lignée. Mais ma condition sociale de futur héritier d’un riche domaine n’eut de sens que dès lors qu’elle prenait sa substance de cette simplicité des gens heureux, de cette terre généreuse car inviolée. Longtemps, chemin faisant, le paysage disparaissait autour de moi. J’eus bien ouvert les yeux et mon cœur les premiers kilomètres qui traversaient notre village et nos terres. Assez vite, je les fermai pour ne garder que cette vision d’un monde parfait. Mon père me prévint des dangers de la ville. Je me promis de lui opposer – tel fut la prière adressée à ma bravoure - à tout instant ce tableau dont le maître devait demeurer le Seul Créateur de toute Chose.

Je tins parole. Toute ma conduite dès lors fut exemplaire. Pas un de mes actes ne céda en rien à ma lucidité de jeune loup voulant réussir par ses mérites seuls. Que ne m’avait-on prédit comme catastrophes au-devant desquelles ma conduite « hautaine » me précipiterait ! Les tentations ne manquaient pas. Ces filles au regard langoureux, ces joailliers qui vous invitaient au moindre fléchissement à poser aux cous de ces dames non point des baisers sincères mais des baisers qui tantôt devraient briller d’or, tantôt de diamants et de je ne sais quelle nouvelle parure courant les salons particuliers de cette ville. Le beau monde élit toujours domicile là où les richesses vraies ou supposées coulent à flots. J’eus une fois une faiblesse imputable à mon âme tendre. Elle s’appela « la perle de l’Oasis » et n’eut pas d’autre nom. Mais celui-là fut prédestiné : avec grâce et volupté, elle me conduisit à une maison de jeu qui ne voulut dire son nom. Dans ces milieux, les dépenses les plus folles s’appellent art de vivre, les faillites coupable indélicatesse. J’eus tôt fait de m’apercevoir que la « perle » se mérite et « l’oasis »promise bien incertaine. Délesté de ma candeur, je l’aurais presque remerciée car plus jamais l’on m’y reprit.

Je tins bon. Mon immunité contre le poison du vice n’eut d’égale que ma vertu. Je m’enfermai dans l’austérité de mon étude jusqu’à dessécher toutes les candidates « Oasis ». Ma seule religion fut de mériter la confiance de mes parents, mon loisir d’habiter tout près de la gare dont le bruit des trains me rappelait sans cesse que je n’étais pas de ce monde-là. Mon zèle fut si aiguisé que je crus un jour percevoir quelque inquiétude chez mon père. Ne devrais-je pas surveiller mon état de santé ? Prendre congé de mes livres et de mes philosophes pour me hasarder à traverser la rue de mon domicile estudiantin ? Prendre un peu de plaisir sur la terrasse d’un café et avoir quelque ami fidèle pour passer les moments de fatigue et de nostalgie ?

Ce fut en enfant sage et bien élevé que je me répétais ceci : « Les tendres paroles du père valaient toutes mes années d’études puisqu’en lui bourgeonnaient toujours les graines de la sagesse ! » J’entrepris ainsi de lever la tête au-dessus de l’étude. Je me mis à regarder le monde alentour. Voilà bien une habitude que la peur du faux pas me fit perdre depuis l’épisode de « perle d’Oasis ». J’entrepris de bousculer mes habitudes que j’eus crues immuables jusqu’à la consécration, jusqu’aux applaudissements de mes maîtres lors de l’imposante cérémonie de remise des diplômes. Je m’étirai volontiers sur ma chaise quand mon nez fut plongé malgré lui – ô destin !- dans mes livres. S’en suivirent peu à peu et de manière quasi mécanique des bâillements qui dirent long sur mes nouvelles dispositions d’esprit. Mon père avait raison. Il me fallut sortir et aller à la rencontre de mes semblables. Dussé-je accuser quelque retard à l’ouvrage, il me parut alors plus que vital d’allier théorie et pratique du monde. Je sentis le danger du grand naïf voisiner – image que je repoussai tout autant- la société du dandy. Dieu m’en préserve de l’un comme de l’autre ! En toute chose, il valait bien mieux une tète bien faite qu’une tête bien pleine, affirmait si diligemment un auguste philosophe.

Pourtant, quand elle apparut, je n’osai m’enquérir de son nom, préoccupé que j’étais à l’idée que toutes les femmes de ce pays ne pouvaient s’affubler que de sobriquets insipides tel que celui que je refusai naguère car je refusai la personne qui le portait. Non. Je m’en convainquis vite : elle fut bien différente. Il y a de ces choses-là qu’on sent au premier mouvement de notre âme, au premier regard échangé. Quand dans les rangées de la bibliothèque nationale, elle m’invita à poser mon livre, je jure que les rayons blafards de ce lieu de recueillement rajeunirent d’un coup. Je me pris à lui inventer un nom à chaque finesse enveloppant ses mots dits d’une voix douce, chuchotant. Oh ! N’allez pas imaginer que ce lieu-là lui dicta cette attitude ! Elle eut chuchoté au milieu de toutes les cohues du monde ! Je me mis à vibrer de tout mon corps à chaque étincelle dans ses yeux de lumière. Dissipant avec beaucoup d’infortune mon émoi, je me mis, élève appliqué, à lui chercher des prénoms. Quand enfin j’en tenais un qui me parut digne d’elle, elle redoublait d’un coup d’intelligence d’esprit. Alors, s’en l’avoir prononcé ce prénom qui me parut une seconde plutôt le plus merveilleux d’entre tous, j’en changeai pour un autre que je hissai à hauteur de son trône. « Dieu ! Sera-ce possible que je sois tombé amoureux sans connaître l’amour ? » Cette supplique, toute désespérée qu’elle eût pu paraître, me vint bien plus tard, une fois dans ma couche à rêvasser. Faisant le siège de mon être tout entier avec ses yeux incrusté tel un émeraude au milieu de mes pupilles « À qui ai-je le plaisir de parler ? » me demanda-t-elle soudainement. Décontenancé par cette question que j’eusse dû poser moi-même, je balbutiai des monosyllabes approximatifs. Son naturel et son aisance de ton exercèrent ce redoutable empire sur moi et poussèrent jusqu’à me faire oublier mon propre nom. Mais la providence fit tout de même qu’elle décidât aussitôt de voler à mon secours en ajoutant, presque déjà en confidente : « Chut ! Laissez-moi deviner. Voyons, voyons, je me laisserais bien tenter par « Capitaine de la Berbérie ». Mon air éperdu seul avait dû lui suggérer ce titre de « capitaine » pour me moquer. Je n’eus pas même le temps de la déception car elle y avait accolé ce nom propre « Berbérie » qui en atténua grandement l’inclinaison martiale. M’apparut alors dans l’éclat de sa splendeur, tout l’art de celle qui savait dire quelque chose sur elle en ayant l’air de complimenter les autres en disant quelque chose sur eux. Pour lui répondre, je me contentai de sourire. Elle ne prit nul ombrage de mes vagues explications. Depuis cet instant-là, je compris que « La perle d’Oasis » n’avait jamais existé. 

Je sortis plus souvent. Mes nuits ne se consumèrent plus dans la rigidité des sciences. Il arriva même que mes matins et mes nuits se télescopaient indistinctement. Je dormis peu et garda le lit plus volontiers aux heures où mes camarades discourraient les théories mathématiques de nos savants anciens. Mon réveil s’accompagnait de bâillements qui se firent insistants. Vite mes nuits se succédaient à elles-mêmes. Or, Kahina, (ainsi donc la référence à la « Berbérie » tenait de son nom à elle) m’engagea mieux que personne au combat contre la paresse et la mélancolie des âmes comme la mienne trop éprises de liberté. À vouloir accéder à la liberté, il ne faut point s’y jeter à corps perdu pour finir dans ses seuls mirages. Il fallut de la discipline à mon cœur, des feins à mon ardeur, des obstacles pour jouir d’une liberté responsable. En sa compagnie, les musées, la culture, la musique et les contes de nos contrées les plus reculées reprirent leurs lettres de noblesse. En lisant tel auteur, en m’attardant sur telle fresque historique, j’eus la sensation de le faire pour elle, comme pour avoir grâce à ses beaux yeux de princesse des Aurès. J’entrepris en sa compagnie un voyage aux fins fonds de notre histoire commune. Bientôt elle me fut devenue aussi indispensable que l’air que je respirais. Encore que cet air je n’eus consenti à le partager avec aucune autre qu’elle. Désormais une ère nouvelle s’ouvrait devant mes pas conjugués aux siens. Tout ce qui ne participait pas d’elle tombait en disgrâce à mes yeux alors avides de belles choses.

« - Mon délicieux ami, prit-elle coutume de me dire, nous pesons si peu au milieu de ses nouveaux maîtres du monde ! Regardez-les courir, faire semblant d’aimer à la folie, trahir sans faiblir, faner des roses à peine écloses, discourir sentencieusement sur leurs actions boursières comme si la terre entière eût souffert de leurs infortunes cycliques. L’Art ne vaut que par son vernis. Ne chantent que ceux dont la voix a traîné dans la félonie. Allez au théâtre et vous vous croiriez au carnaval. Qui oserait s’avancer non masqué ? Le comédien confond acrobatie de cirque avec harmonie musicale d’un corps qui se donne au public comme on se donnerait en amour. Non point que je dédaigne le cirque, mon bon ami ! Mais je répugne à me trouver au cirque quand je crois me rendre au théâtre. Partout des contents. Dois-je ajouter qu’à mes yeux ne sont contents au tout-venant que les médiocres ? Naturellement, l’on affuble tout cela d’un mot délicieusement menteur : le faste.

 - Que dieu vous entende, ma délicieuse amie ! »

« Que dieu vous entende ! » Voici l’écho de cette prière reprise de part et d’autre de ces collines, chantée par ces abricotiers, caressée par les hautes tiges de ce blé brun bientôt à faucher. J’eus bien lancé un cri en direction de Kahina restée là-bas dans la capitale. Au lieu de quoi, une complainte à peine audible me parvint de l’autre côté d’un cours d’eau, et dont le son fut obstrué par une hutte en bois qui lui barrait la route. Je restai coi un long moment et crut discerner une triste mélopée exécutée par une raïta de terroir. Je m’approchai de l’endroit d’où venait cet air à pas un peu plus résolus tout en marquant de constants arrêts. J’eus peur d’interrompre cet impétueux musicien dans ce qui semblait être une paisible œuvre offerte au vent et aux arbres qui la berçaient. Plus je m’en approchai plus mon oreille fut conquise. Qui était-il ? Pourquoi cet air si triste et languissant ? J’avais beau être accoutumé à ses sons si étroitement liés à l’esprit de nos campagnes et qui s’y chargeaient des accents les plus douloureux, je fus cependant bien loin de m’attendre à ce que celui-ci vînt de nos propres champs. Quelque bon gars du village qui se savait en tranquillité au milieu de nos paisibles terres et qui s’accordait une halte musicale à l’ombre bienfaisante de nos feuillages ? Venait-il se rafraîchir à ce cours d’eau qui faisait le bonheur de toute la contrée et qui jadis fut enviée par bien des paysans alentour ? Ce fut fébrile et impatient que j’entrepris d’écarter les branchages d’un majestueux chêne vert à l’affut du premier signe de cette présence inattendue. Me voilà enfin. Il était là et il me tournait le dos. C’était un jeune homme fort de sa personne à en juger par les ondulations de ses larges épaules qui accompagnaient énergiquement l’air exécuté. Je ne parvins pas à distinguer la partie inférieure de son corps disparu sous un généreux cresson protéiforme. On eût dit que le transport du souffle nécessaire à la mélodie se fût émancipé d’un coup de cette eau rampante à la manière d’un noyé qui, une fois libéré de l’étouffement, expulse jusqu’à la moindre fibre de cet air retenu raréfié et resté prisonnier dans ses poumons. De l’eau, il en coulait plus bas dans la vallée, finissant sa chute en une sourde plainte mourante. On pouvait aisément imaginer les pieds nus du jeune homme flottant dans ce marais invisible qui semblait travailler la terre depuis ses profondeurs insondables. Cette eau que jadis je connus aventurière, fuyant sa source pour s’enhardir à explorer des territoires inconnus se gorgea de vie pour le grand bonheur du promeneur. Maintenant, pour distinguer les traits de l’homme à la raïta, il eût fallu venir à sa rencontre de l’autre versant qui lui faisait face. Je n’en souhaitais pas tant car je m’amusai de le surprendre sans qu’il ne me vît ni ne m’entendît. Mon plaisir seul me dictait cette pensée quelque peu coupable. Je m’en dédouanai avec candeur en constatant que sa flûte et le murmure de la rivière semblèrent se marier harmonieusement pour le préserver du tumulte ombrageux du monde lointain. J’en tirai une satisfaction égoïste qui consistait à jouir de ce merveilleux spectacle sans rien déranger. Une idée me vint que l’art devait être ainsi embrassé dans la solitude et qu’il eût été bien plus ineffable si l’auteur ignorât jusqu’à l’idée même de spectateur. Que ce pût être divin ! Voler à l’artiste son œuvre pour la mêler à notre vie. Qu’elle ne lui appartînt plus puisque chacun la recrée à sa manière, à partir des bouts de sa propre histoire ! Peut-être d’ailleurs eût-on attendu – les esprits chagrin aiment à jouir de ces emportements-là !- de moi en l’espèce que je revendiquasse ma qualité de propriétaire ? Que je jetasse l’anathème sur ce trait d’art ? Point de tout ceci. J’eus au contraire la nette sensation que ce fut moi l’intrus ; qu’il fallait m’enlever de ce tableau pour usurpation. Sa tête fut recouverte d’une tamdhaliwth chamarrée de motifs multicolores. Seuls nos paysans en portaient alors à l’approche des grandes chaleurs. De ma station debout et de la sienne assise, je craignis d’introduire une injustice. Je m’accroupis. Ma main se saisit machinalement d’une paille d’herbe que je portai à ma bouche. J’écoutais et laissais tout enter en mon cœur. Mais il me sembla que je devais rencontrer son regard. Il me fallait pénétrer son âme. Ainsi, avec d’infinies précautions, je me résolus à tousser en étant conscient que j’allai là inévitablement introduire une fausse note. Au son rauque dû à sa rétention dans ma gorge, un visage à peine sorti de l’adolescence, quoique doté de traits qui poussaient vers une vigoureuse affirmation de soi, se tourna vers moi, à peine perturbé par ma présence. Ne pouvant me sourire ou parler car il continuait de jouer avec la même candeur, en guise de bienvenu il fit cligner des yeux larmoyants sous l’empire d’une fougueuse passion. Encouragé, je fis à mon tour un léger hochement de tête pour l’inviter à poursuivre. Mon sourire répandu sur les commissures des lèvres rencontra celui de ses yeux. Ceux-ci brillaient de passion. Et tout fut dit.

« Permettez que je ne dise rien, fis-je après un long soupir que je cachai tant que je pus, la tête à hauteur des genoux. » Il continua de sourire tout en passant une main caressante sur toute la longueur de son instrument. À présent que je me fusse déclaré, je restai étonnamment coi, content de l’avoir si justement annoncé. Nous nous regardions sans autre plaisir que celui de se reconnaître mutuellement : moi, le spectateur comblé ; lui, le musicien de la nature. Il ne me sembla qu’il voulût me distinguer de l’air qu’il aspirait et qu’il modulait dans les profondeurs de sa flûte, des arbres alentour que le vent inclinait légèrement sans les effrayer, des fruits lourds qui se prélassaient derrière chaque feuille protectrice. Je compris qu’à ses yeux je participais de cette terre opulente mais enfouie sous un manteau de pudeur. Je suivis son regard qui s’en fut au travers les collines, qui traversa d’une larme les étendues de feuillage, d’herbes rebelles et de gazouillis toujours renaissants. Nous nous taisions puisque tout fut tressé, tissé, amalgamé, conflué par la musique. Celle-ci continua à se répandre en nous. 

Je vais être obligé de crier si fort que vous ne m’entendrez pas !

 (Une suite... )

Au Foyer SONACOTRA

Au foyer

Je lègue ma nudité de vieillard

Au foyer

Mes yeux éteints et hagards

Au foyer

Mes sens éparpillés

Ma canne et mes

Mon froid qui brûle

Ma peau durcie

Au ban

À la saignée

Au brasier

Mon désir d’amour

De dignité

Au diable

Mes rêves pendus

Mes pays perdus

Au foyer

Mes membres émasculés

Fruit avarié

Plus de goût

Plus de souffle

Plus de chair

Au foyer

Mes hontes mes reniements

Au foyer

Ma langue asséchée d’oubli

Mes bégaiements

Ma grammaire archaïque

Mes sons gutturaux

Mes « h » aspirés

Mes mots de marteau piqueur

Au foyer

D’enfer

Rochereau

Je change de train

Ma vie demeure

Au foyer

Mon flair animal

Qui usa mes yeux sans écriture 

Au foyer Sonacotra

Moi l’immigré

Moi famille à moi tout seul


Lire la suite [...]

 
Voici, cher Nacer, une nouvelle inspirée par votre voyage, que je dédie aux morts des pateras:

L’oubli

 

La nuit avait été clémente. Moktar aimait cette mer. Il en connaissait une autre, plus étrangère encore, et il avait goûté au Pacifique, près du Japon, dans des circonstances tragiques. Il avait connu des êtres en lutte mais il n’en parlait jamais. Pourtant, cette nuit, dans l’air tiède et humide qui les envahissait, il avait évoqué le bruit des armes dans les rues où il n’était venu que pour satisfaire au plaisir. Il crépitait dans les oreilles de son voisin parce qu’un enfant dormait entre deux femmes. L’autre l’écoutait comme s’il savait comment se terminait ce genre d’escale. Moktar ne parlait pas des hommes qui lui tiraient dessus. L’autre voyait les jets de flamme, il imaginait l’essoufflement et savait peu de choses sur la poussière des impacts. Moktar le renseignait par rafale.

"Là où nous allons, on ne se tire plus dessus depuis longtemps," dit-il aussi aux femmes.

Leurs pieds le côtoyaient. Il distinguait le front de l’enfant, sa présence froncée. L’autre, qui s’appelait Yacine et venait d’Oujda où il avait été ouvrier du cuir, fumait sa pipe de marin en rejetant la fumée dans la brise. Le bateau craquait. L’air était saturé de vapeurs nocives. Moktar regardait la main rouge qui pressait un mouchoir sur la bouche et le nez de l’enfant. Elle portait une bague de cuivre qui verdissait ses jointures.

Il y avait une heure qu’on n’entendait plus les pétarades du moteur. On avait franchi le moment le plus dangereux de la traversée. La nuit les récompensait. Leurs joues ruisselaient d’embruns coupés d’essence.

"Si on ne sait pas ce qu’on cherche, dit Moktar d’un air savant, on ne trouve rien."

On connaissait déjà son petit orgueil d’homme cultivé. Il en savait plus que ce qu’on peut savoir de ceux qui savent. Il portait un béret en visière comme les Basques. Yacine l’avait toisé sur la plage tandis qu’ils observaient les passeurs en lutte contre la barrière de vagues.

"Je n’ai jamais rien quitté, dit-il amèrement, mais que quitte un homme qui ne possède rien ?"

Moktar ne quittait rien, il abandonnait tout. Il laissait une maison jaune et une femme épuisée qui ne lui avait pas donné l’enfant qu’on attend toujours après le plaisir.

"Méfie-toi alors de ceux qui n’ont rien laissé derrière eux et qui emportent tout," dit-il en plongeant son regard dans les yeux de la femme la plus proche de lui.

"C’est compliqué," dit une voix. Et on en resta là.

Une heure plus tard, on aperçut la côte. Les eucalyptus frémissaient dans la lumière en pluie. La roche scintillait. Il n’y avait pas de plage de ce côté. Des galets vous recevaient en grondant sous l’eau. Des mains ramenaient des coquillages vides à défaut d’avoir trouvé un appui sur ce fond aléatoire. Moktar perdit de vue Yacine qui avait brûlé sa poche avec une pipe mal éteinte.

"Tu ne sauras plus rien de lui," pensa Moktar qui portait une femme sur son dos.

Une autre les suivait, flottant comme une algue, la tête sous l’eau. De temps en temps, cette présence le touchait et il retenait un cri de terreur. Plus tard, après la plage, il laisserait le désespoir prendre sa place en lui. Il n’y avait pas de voyages sans cette angoisse.

La roche surgit avec la vague qui venait de les submerger une seconde. La femme suffoquait sans se débattre. L’enfant avait glissé lui aussi. On ne l’entendait plus. Il n’y avait plus rien que la roche dressée dans la lumière de la lune et l’écho de ses cris. L’eau lui arracha la femme. Il subissait cette énergie dans laquelle il avait pénétré sans la mesurer. La prochaine fois, il saurait comment atteindre la roche. Il s’enfonça, tournoya, toucha le fond sans prise, heurta d’autres corps.

Il fut étonné de retrouver son souffle. Il respirait maintenant un air glacial. La douleur venait de loin, comme s’il avait été transpercé. Il nettoya longuement ses yeux. L’eau était claire et douce, descendant de la roche qu’il reconnaissait.

"Je ne t’ai pas vaincue, se dit-il. Je n’ai même pas résisté. Je suis encore le fruit du hasard, comme aux cartes à Singapour."

Les yeux voyaient clairement maintenant. La mer ne signalait aucune présence. La lune répandait une lumière agitée par les surfaces. L’horizon semblait annoncer un mur.

Il avait connu des solitudes plus tragiques. Il n’avait rien perdu. Son paquet était encore solidement attaché à sa taille, à l’abri de l’eau sous sa couche de plastique et de ruban adhésif. Il avait pris la précaution de ne rien conserver dans ses poches. Quant à la blessure, elle se résumait à une longue éraflure le long de la jambe. Il ouvrit le paquet, répandit les vêtements sur la roche lisse et s’habilla lentement. Ensuite, le tabac roulé dans une feuille de papier, comme il aimait le tabac dans l’attente. Il avait pris la précaution de remonter la montre avant de refermer minutieusement le paquet. Il la remonta encore, ménageant le ressort en ne le menant pas au bout de sa course circulaire, et il la boucla à son poignet. Il avait le temps de parcourir dix bons kilomètres avant le jour. Ensuite il attendrait toute la journée dans le maquis et la nuit suivante, il franchirait les vingt-cinq kilomètres qui le séparaient de sa rencontre avec l’autre passeur, celui qui sait comment traverser toute l’Espagne sans se faire remarquer, à bord d’un taxi ou d’un camion, il n’avait pas bien compris l’offre à laquelle il avait répondu par le paiement comptant du voyage. S’ils avaient bien accosté à l’endroit prévu, il trouverait de la nourriture sur un mur et il prendrait de quoi passer tout ce temps. Il ne savait pas bien ce qu’un homme en cavale peut consommer raisonnablement sans prendre le risque ou de s’évanouir dans l’effort ou de s’endormir pour avoir abusé de la nourriture.

Le mur, avec son existence probable, l’obsédait. Il le trouva cependant, comme quoi ces trafiquants sont aussi des frères. La nourriture était simplement alignée sur le mur. On dit que ce sont des Espagnols qui l’apportent et que les gardes civils qui la découvrent ont chaque fois l’impression d’être sur le point de commettre une mauvaise action. Mais il s’agissait plutôt d’une bonne organisation de la passe.

Moktar prit un pain, deux figues et un biscuit emballé dans un plastique bruyant. Il arrivait peut-être le premier. Il pela une figue dans le noir. Il en trouverait en chemin. C’était la saison. Il avait de l’argent pour acheter d’autres biscuits et aussi une boisson sucrée. Il fallait pour cela se rapprocher de la route et marcher jusqu’à rencontrer une station service. En général, les gens ne vous dénonçaient pas mais les patrouilles de la garde civile vous surprenaient en plein repas. Il valait toujours mieux trouver la bonne dose de nourriture, celle qui vous donne la force de franchir le maquis et qui rend le sommeil réparateur et léger. Il marchait résolument vers son destin lorsqu’il rencontra le taureau.

 

*

 

Píton ne voyait pas l’homme mais il le sentait. Ils avaient tous cette odeur de coquillage. Il avait couru avec les chevaux sur la plage blanche mais n’avait jamais été plus loin que les rochers de San Patricio. Les chevaux traversaient une plage de galets et ensuite il les perdait de vue. L’été, des touristes s’immobilisaient sur le sable. Il les voyait d’en haut, au bord de la pente où les pins semblaient se livrer à une glissade volontaire. Les hommes ramenaient de leurs plongées cette odeur qui affectait aussi les chevaux mais Píton ne descendait plus sur la plage si des hommes s’y trouvaient. Ils applaudissaient les acrobates et leurs chevaux soulevant l’écume des vagues. L’été, Píton finissait par ne plus s’approcher de la plage et on le voyait chercher querelle aux nouveaux de la ganada. Il aimait l’ombre des arbres et la fraîcheur de la pierre que le soleil n’éclairait jamais. Dès le printemps, les Africains croisaient son chemin, presque toujours en pleine nuit, et il était le premier surpris. En général, ils étaient si effrayés qu’il avait à peine le temps de deviner la couleur de leur peau. Ils sentaient comme les chevaux des acrobates mais il n’avait jamais approché de près un de ces acrobates qui provoquaient l’admiration des baigneurs. Les passagers de la nuit longeaient les clôtures de cailloux tandis que les phares des gardes civils pénétraient dans l’obscurité avec une précision d’oiseau. Píton buvait tranquillement dans les bassins d’irrigation.

L’homme sentait le coquillage et l’algue. Il sentait aussi le tabac et son haleine répandait l’odeur fragile des figues. Píton se sentit observé. Un enfant l’avait reluqué pendant dix bonnes minutes qu’il avait lui-même passées à se demander ce qu’il pouvait inspirer à un enfant fasciné d’abord par sa solitude. Les hommes choisissaient de l’éviter. Les touristes s’émerveillaient mais ne remontaient pas la pente où la brise secouait les pins rapides. Les acrobates feignaient de ne pas le voir. Certains d’entre eux travaillaient à la Ferme et il connaissait la précision de leurs piques. Ce n’était pas que des acrobates et les touristes aussi étaient autre chose dans une autre vie moins facile. Personne n’est ce qu’il paraît être au moment où on le distingue de la nuit ou d’autre chose de plus complexe encore que la réalité plongée dans l’ombre.

L’homme n’apparut que pour le défier. Il agitait maladroitement ce qui pouvait être sa chemise. Que se passait-il dans la tête de cet homme qui avait prévu de ne pas se laisser distraire en chemin ? Píton, encore hautain à ce moment du combat, eut l’impression d’entrer dans la nuit. Le corps de l’homme l’avait à peine effleuré et il avait senti la caresse prometteuse de la chemise sur son museau. L’homme était à peine visible. Il avait la peau blanche et portait une touffe de poils pointue sur le menton.

Píton s’apaisa au bout de quelques passes. C’était facile. Il était seulement apaisé, comme si l’homme avait ce pouvoir de le tranquilliser avant d’être lui-même la proie de l’angoisse. L’homme devenait plus précis, plus proche, il glissait sur les flancs de l’animal, disparaissait dans la nuit, revenait pour imposer sa minutie ou peut-être même sa connaissance du combat. Il avait perdu son odeur de coquillage. Píton ne connaissait pas l’odeur que l’homme lui imposait maintenant. Il avait hâte d’en finir avec cette intrusion si semblable aux rêves que le sommeil inspire au corps. L’homme mesurait ces changements. Il avait cet avantage sur l’animal. Píton rechercha alors l’odeur de la mort. Elle se laissait deviner à la tangente de la nuit et paraissait saisissable comme une touffe d’herbe.

À quel point était-il vaincu ? Il s’immobilisa. L’homme lui faisait face. N’était-ce pas le moment de disparaître dans la nuit ? Le taureau ne retrouverait plus son souffle. Ils s’étaient battus à proximité d’un jardin planté de citronniers. L’homme coupa un citron et mordit dans cette chair vive.

"J’ai oublié l’épée, dit l’homme. Je savais que j’állais oublier quelque chose."

Le taureau avait déchiré la chemise. Il n’y avait de sang qu’à la surface de l’homme. La mort commençait par ce changement. L’homme saignait doucement. Il levait un bras dans l’air qui ne sentait plus la mer et il se plaignait d’avoir oublié l’épée par quoi s’achèvent les combats de l’homme contre la vie. Il possédait sans doute une épée héritée d’une longue tradition mais il avait oublié de l’ajouter à son maigre bagage de voyageur ou bien il avait négligé ce détail si important au moment des combats avec la vie. Le taureau, lourd et lent, était réduit à la portée de ses cornes et à ce qui lui restait de vivacité. Un cheval surgit de cette obscurité.

Le taureau, poussé par la pique, s’éloigna lentement. Du haut de sa monture, un acrobate donnait sa leçon de morale :

"Ce que tu lui as appris, dit-il à l’Arabe, il ne l’oubliera pas."

Il répandit son offrande de petits gâteaux et disparut dans la nuit. Moktar atteignit la Flandre trois jours plus tard, en pleine possession de ses moyens.

Patrick CINTAS


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FORUMS

Nouvelle rubrique


 

Voici quelques sujets de discussion essentiels. Pour participer, il suffit de nous envoyer vos débats. Le livre, l'auteur, les droits moraux et patrimoniaux, les éditeurs, les nouvelles pratiques, etc., les thèmes ne manquent pas. Soyez virulents.

Voir les conditions d'utilisation.

 

 

Le livre

et son contenu

Le livre est une chose, le contenu est une oeuvre de l'esprit. Faire du livre, conception moyennageuse et dépassée, une priorité n'est peut-être pas du meilleur goût. L'important, c'est le contenu. Peu importe le contenant, pourvu qu'il contienne et que son contenu soit pris en considération quand il est de qualité. Et c'est beau, quand le contenu crée le contenant, ce qui peut arriver au livre et alors il est important. Il y a aujourd'hui de bons contenants pour contenir la littérature, l'art et l'utilitaire. Le commerce du livre veut s'imposer par la force, quitte à tordre le cou à la liberté d'expression. Qui sont ces tiers qui en veulent aux nouveaux contenants? Les mêmes, toujours les mêmes ! Toujours en retard de plusieurs trains. Prêts à siffler les deux coups: Ti-rer, ou les trois: re-cu-ler. Ils ne connaissent pas les locomotives, heureusement.

 

Appel pour le livre
Danielle BUYS
présidente du Centre régional des Lettres de Midi-Pyrénées
Appel pour le livre

Dans le cadre de la Loi sur la modernisation de l’économie (LME), actuellement débattue devant l’Assemblée nationale, un amendement dangereux pour la vie du livre et la diversité culturelle a été déposé par un député du Nouveau Centre, élu du Sud-Ouest. Cet amendement vise à attaquer la Loi Lang sur le prix unique du livre et à autoriser les soldes sur les livres édités depuis plus d’un an (le délai actuel est de deux ans et un premier amendement visant à réduire cette durée à six mois a déjà été écarté). Aucun débat préalable avec les professionnels n’a eu lieu. L’ensemble des acteurs de la chaîne du livre se sont d’ores et déjà mobilisés contre cette proposition qui signifierait de fait, si elle était adoptée par le Parlement, la fin du prix unique et amorcerait un bouleversement total du marché du livre.

Comme le souligne le communiqué commun de la Société des Gens de Lettres, du Syndicat National de l’Edition et du Syndicat de la Librairie Française, « la dérégulation du marché du livre emporterait au moins trois effets négatifs : un appauvrissement de l’offre éditoriale, de nombreux titres ne pouvant plus être publiés par les éditeurs, une augmentation du prix moyen du livre préjudiciable au pouvoir d’achat des lecteurs, les éditeurs étant contraints de compenser le manque de recettes lié aux soldes par une augmentation globale de leurs prix et, enfin, des obstacles supplémentaires pour le public dans son accès au livre du fait de la disparition de librairies en centre-ville. Des livres en moins grand nombre, plus chers et moins accessibles, le consommateur, contrairement aux idées reçues, a tout à perdre à cette dérégulation ».

En tant que présidente du Centre Régional des Lettres, je souhaite rappeler notre attachement à la loi Lang, votée à l’unanimité par le Parlement le 10 août 1981. Cette loi a garanti à la vie du livre depuis plus de vingt-cinq ans un développement équitable grâce à un réseau dense et diversifié de librairies partout sur le territoire. Ce réseau a lui-même été le garant d’une offre éditoriale multiple et non formatée, et d’une création littéraire libre et foisonnante.

Nous nous associons donc au mouvement de vigilance et de protestation qui demande le retrait immédiat de cet amendement. Le livre est au cœur de notre culture et l’un des instruments privilégiés de la liberté de penser. Il ne doit pas être sacrifié à la guerre des prix et à une logique de marchandisation généralisée qui signe la mort de toute vraie culture.


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La mort du livre
n’est pas la mort de Virgile
Patrick CINTAS
gérant du Chasseur abstrait éditeur

Messieurs,

Je devais, ce mois-ci, écrire une lettre ouverte à Alain Absire, président hélas fraîchement réélu de la SGDL, mais les libraires ont pris le pas sur une actualité que les auteurs n’atteignent décidément qu’à l’occasion du succès. En fait, la profession a réussi à publier quelques articles dans une Presse qui n’attend rien de cette déconfiture annoncée.

Les libraires de France sont en difficulté. Ce n’est pas nouveau. En août 1981, une loi les sauva, du moins elle en sauva certains qui avaient les moyens d’adhérer à une chaîne du livre dont le concept est aujourd’hui traité d’obsolète et de corporatiste par les nouveaux acteurs de ce commerce particulier. Particulier parce que le livre contenant de la littérature et de l’art est une rareté sans économie véritable et personne n’a encore trouvé le moyen de permettre à ce genre d’édition de trouver la diffusion qu’il mérite, éventuellement sans rémunération pour l’auteur ni pour l’éditeur, situation qui ne dure pas, mais qui laisse, comme vous le savez, des traces.

Georges Bernard Shaw disait, je crois que c’est lui, que le livre n’a besoin pour exister que de l’auteur et du libraire. C’est l’éternelle question du producteur et du marchand entre lesquels se glissent, force de lois et d’usages contraignants, des intermédiaires qu’on qualifie quelquefois de racketters. Cette activité, ailleurs criminelle, est ici considérée comme une bonne manière d’ajouter de la valeur à ce qui, le plus souvent, n’en a pas. Le livre s’en prend ainsi aux Lettres qu’il condamne à la marginalité, à l’effort inutile et quelquefois à rejoindre par les chemins de traverse les fonds dit littéraires des éditeurs qui ont pignon sur rue. On pensait ce système bien rodé sur la base de la loi Lang et, en ce qui concerne les libraires, le code Cachard qui définit le rapport de l’éditeur au libraire, rapport conditionné par des intermédiaires chargés du fonctionnement économique et technique de ce flux comptable.

C’est une situation complexe qui, appliquée au livre en général, n’a apporté que des inconvénients majeurs. Contrairement à ce qui est affirmé par ses défenseurs en proie à la fièvre de la chute, les vrais livres n’y ont pas trouvé leur compte et l’édition à compte d’auteur, c’est-à-dire aux frais de l’auteur, est devenue un marché toujours croissant, jusqu’à concerner, me dit-on, plus de deux millions d’auteurs en mal d’éditeur. Ce marché est tellement important, il est en telle croissance qu’il est en mesure de dépasser celui de la chaîne du livre. Par les temps qui courent, qui sont au libéralisme et à l’aventure, il est évident que ce moyen d’édition va trouver un essor considérable et générer une véritable richesse de base sur laquelle on pourra ajouter de la valeur et par conséquent un nouveau système qui éliminera celui dont vous soutenez encore la déliquescence inévitable. C’est une convocation de capitalistes, spéculateurs en tête à défaut d’innovation.

Les analyses produites sur ce sujet sont en général assez judicieuses. Par contre, les synthèses, par effet de soumission au concept de chaîne du livre et à l’exigence corporatiste de ses acteurs, ne sont guère sérieuses ni estimables. Cette déviance du raisonnement est quasi religieuse, d’où le corporatisme, avatar du congrégationisme dans le meilleur des cas. Or, il s’agit de se montrer philosophe, de penser au plus près d’une réalité de plus en plus encline au commerce considéré comme la seule perspective, pour ne pas dire la seule voix. Je vous rappelle que la philosophie déplace la religion dans les marges de la société tout comme la religion réduit les comportements superstitieux à l’exception. Chaque fois que le raisonnement se laisse imposer des désirs à prendre pour des réalités, ce qui est trop souvent le cas du discours politique, on s’éloigne d’une existence préparée aux aléas d’une économie désormais globale, planétaire disent nos amis Américains, de ses finances impossibles à repérer exactement dans le tissu des communications de réseau, de ses flux géographiques en voix de paralysie et des ambitions humanistes réglées par des conceptions contradictoires des concepts mêmes de liberté et de fraternité, celui d’égalité ayant été réduit aux dimensions plus pratiques d’équité. Tout ça pour dire que l’économie d’une activité industrielle ne peut plus être facilitée par des lois, des usages imposés et des analyses purement mensongères.

La situation n’a pourtant jamais été aussi claire. Une analyse rapide permet de tirer des conclusions suffisamment judicieuses pour inspirer un changement des comportements. Je passe sur les faits maintenant historiques. Dès les années 80, on a assisté à l’écrasement des petits distributeurs, des petits libraires, des petits éditeurs et des auteurs de littérature (le licenciement de Michel Deguy avait symboliquement inauguré cette ère nouvelle). La perspective de l’Internet n’était claire qu’aux USA. Nous pataugions dans l’ineptie du Minitel et du réseau Transpac, pauvres technologies issues de l’insuffisance et d’un certain obscurantisme patronal et syndical. Les éditeurs, parisiens pour la plupart, se sont groupés pour devenir d’importants distributeurs sans lesquels il n’était plus possible d’éditer en dehors des limites qu’ils imposaient avec une autorité insolente. La Loi, socialiste en l’occurrence, leur facilitait les choses. Un nouvel Ordre s’installait, doté d’un grand Pouvoir autorisé à la fois par la loi et par des usages nouvellement imposés. Ainsi, le libraire devint un drôle de commerçant : il ne payait la marchandise qu’après l’avoir vendue et retournait à son producteur, à savoir l’éditeur lui-même, ce qui demeurait invendu[1]. En conséquence, une nouvelle corporation vit le jour, qui contribua à la disparition des libraires n’ayant pas les moyens économiques d’adhérer à la chaîne du livre. Dommage, parce que le nouvel ordre établi favorisait le commerçant comme figure du libraire, alors que celui-ci avait plutôt été un bibliothécaire fort instruit, pour ne pas dire savant, qui vendait ses livres au lieu de les prêter. Le libraire d’aujourd’hui apprend ses argumentaires comme n’importe quel représentant de commerce et ce sont d’ailleurs des représentants de commerce, employés des maisons de diffusion, qui colportent ces argus avec les livres qui se vendent le mieux. Le système de la chaîne du livre tend d’ailleurs à supprimer les intermédiaires, l’éditeur se chargeant aussi de diffuser, c’est-à-dire de communiquer, et de distribuer. La librairie est un dépôt de livres qui se vendent. Donc, par définition, ce n’est pas une librairie[2].

Les éditeurs et les libraires se retrouvent dans ces deux corporations que sont le Syndicat national de l’édition et le Syndicat des libraires de France. La société des gens de Lettres est restée une association sans influence au service d’un baratin destiné à fermer l’hémorragie des auteurs qui la quittent. Le véritable pouvoir est exercé par le SNE et le SLF, ce dernier n’étant qu’un vassal du premier. Le système est corporatiste parce que le pouvoir et l’ordre sont imposés par une seule organisation, le SNE doublé d’un Centre national du livre anciennement « des Lettres », changement d’enseigne qu’on doit encore, curieusement, aux édiles socialistes. Or, les distributeurs de produits alimentaires et ménagers ont changé la donne. Comme ils sont capables de vendre à plus bas prix que la libraire française, la Loi leur impose ce concept de prix unique du livre qui les empêche de mettre la main sur un marché réservé aux ténors de l’édition qui, non contents d’avoir tué les petits, libraires, auteurs, distributeurs, voire diffuseurs, peut maintenant faire face aux grands distributeurs. Loi de développement durable qu’on n’applique pas au poulet français qui tue le poulet sénégalais, par exemple. Mais bon. Jack Lang est un bouffon.

Distributeurs contre distributeurs, c’est un combat de références, de nombre articles au catalogue, et bien évidemment, l’éditeur ne pouvant atteindre les chiffres du grand distributeur, la bataille était perdue d’avance pour les acteurs de la chaîne du livre. D’où la surproduction fébrile, la multiplication des pains, vainement. La loi les sauva in extremis, elle continua de favoriser leur commerce de marchandises destinées au plus grand nombre et à la plus grande idiotie possible. Cette loi eut le mérite de figer une situation qui interdisait aux grands distributeurs d’occuper tout le marché et aux grands éditeurs de conserver leurs privilèges. Dans ces conditions, l’auteur était exclu de la chaîne du livre où il apparaissait comme un mal nécessaire facilement remis sur les rails des clauses contractuelles. Statu quo.

Les héritiers des deux camps de l’épicerie nationale ont alors fait preuve de légèreté. Des incompétents indiscutables ont pallié leur propre impéritie. Rien n’y fit : l’Internet imposa ses technologies, nouvelles, attrayantes, bon marché, entachées de démocratisation et de libéralisme. Deux activismes capables de ruiner les économies corporatistes en ouvrant la porte aux grands distributeurs et même en créant de nouvelles formules de commerce. La chaîne du livre ne peut donc survivre qu’à la faveur d’une loi Lang augmentée de dispositions régaliennes, mais elles seraient parfaitement inacceptables en démocratie. Le marchand de fauteuil fait main rêve qu’on interdise le commerce de la croûte enduite. Comme si un fauteuil, ou un roman de Marc Lévy, avait de l’importance. L’éditeur en place rêve d’interdire Amazon, train à grande vitesse qui en cache plusieurs autres, mais qui n’a pas de problème d’horaire.

L’analyse des faits révèle les comportements du commerce du livre, concept qui remplace vite celui de chaîne. La chaîne demeure, mais elle change de nature et d’acteurs. Il s’agit en fait de revenir au concept de flux. Un raisonnement commercial impose qu’on commence à réfléchir au consommateur, ici réputé lecteur, et qu’on applique les effets des conclusions au niveaux du producteur véritable, c’est-à-dire l’auteur. Lecteur-Auteur, telle est la base sur laquelle se fonde l’économie d’un livre de plus en plus jetable, certes, mais aussi de qualité, ce qui n’est pas possible dans le cadre de l’économie du livre langien.

Prenons le lecteur. Où a-t-il intérêt à acheter son livre ? Deux paramètres entrent en ligne de compte : le délai de livraison et le prix. Trois cas de figure :

 — le lecteur se déplace chez le libraire ; un paramètre s’ajoute aux deux autres : le déplacement ;

 — le lecteur se déplace vers l’hypermarché ; un paramètre nouveau : le livre y est moins cher par application des 5 % maximum autorisés par la loi ; autre paramètre à ne pas négliger : le lecteur conteste cette limitation ; on l’informe alors que la loi et les usages privilégient le libraire ;

 — le lecteur achète chez le vendeur Internet ; correction des paramètres : le lecteur trouve ce qu’il cherche sans avoir besoin d’attendre ; il ne se déplace pas ; il est livré rapidement ; si le délai de livraison est augmenté, c’est uniquement dans le cas des livres de petits éditeurs dont il respecte la qualité des productions et il est prêt à attendre.

Conclusion : le site Internet est ce qui convient le mieux au lecteur. Évidemment, comme chez le libraire ou le grand distributeur, le conseil éclairé est remplacé par l’argumentaire commercial. Le vrai libraire est définitivement mort ou extrêmement rare.

Voyons l’éditeur. Celui-ci est un simple commerçant, à compte d’auteur ou autre, ou bien c’est un auteur qui, à la faveur de la technologie, s’autoédite. Les libraires ne traitent pas directement avec lui. Ils ont affaire avec les diffuseurs qui ont affaire avec les éditeurs qui sont d’ailleurs les diffuseurs et les distributeurs. Il faut montrer patte blanche. Ou accepter des conditions de remise et de paiement plutôt salées. L’éditeur qui n’a pas les moyens de la chaîne du livre en est donc exclu. C’est la règle. Alors, comment diffuser ses livres et comment les distribuer ? Deux paramètres marketing d’importance qui répondent logiquement à ceux de produit et de prix.

 — Question diffusion, c’est-à-dire plus exactement communication, la difficulté est énorme : les relations Presse se limitent dans les faits à la publicité, écartant tout velléité rédactionnelle ; bien sûr, il y a l’Internet, et notre RAL,M témoigne que c’est possible et relativement efficace, mais attention : ici, Le chasseur abstrait n’emploie que ses propres compétences et ne fait appel à aucun service extérieur ; par contre, un éditeur plus riche ne verra aucun inconvénient à rémunérer ce service toujours payant.

 — Question distribution :

o d’abord, me disait un diffuseur à qui je souhaitais confier la diffusion de nos livres auprès des libraires, « pourquoi investir dans une activité en plein déclin, la librairie française ? Vous seriez bien bête ! Vous investissez déjà dans la littérature ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! »

o ensuite, pourquoi employer son temps à des libraires qui n’ouvrent pas leur porte quand le petit éditeur la frappe vigoureusement ? « Nous ne sommes pas un service public ! »

o enfin, la seule solution est d’ouvrir une boutique sur Internet ou de faire appel à un commerçant capable de distribuer dans les conditions exigées par le lecteur : délai de livraison, remise systématique de 5%, moyens de paiement adaptés à ses possibilités bancaires, commande et livraison à domicile.

Conclusion : L’édition à compte d’auteur, c’est-à-dire aux frais de l’auteur, va connaître un développement considérable. Il est évident que la fabrication à la demande va s’imposer et mettre en place un processus qui sera aussi bien dans l’intérêt du lecteur que de l’auteur :

Le lecteur commande >> le libraire fabrique et livre.

Il n’y a plus de place pour l’éditeur. Quel rôle intermédiaire pourrait-il bien jouer dans ce flux ? C’est qu’il y a une grande différence entre le concept de chaîne et celui de flux. La chaîne suppose des maillons, des acteurs et surtout des parasites. C’est le cas de votre chaîne du livre qui ne fonctionne qu’à la faveur d’une loi et des usages imposés. Tandis que le flux ne suppose pas une organisation. Le flux est empirique, pire : il est pragmatique. L’expérience des combats militaires nous enseigne qu’une stratégie en chaîne ne peut faire espérer la victoire que sur un ennemi faible ou peu combatif. Alors que le flux, même bien calculé, est soumis aux hasards du combat. Je regrette d’utiliser cette paraphrase militaire (Baudelaire me tire les oreilles), mais elle est parlante. Nous sommes ici en présence d’acteurs parfaitement en phase avec leur époque et ses nouveaux concepts. Il s’agit bien d’intelligence couplée à une connaissance formée aux raisonnements connexionistes en remplacement des habitudes séquentielles qui ne réformeront pas efficacement le commerce du livre parce qu’ils sont obsolètes. Je vous rappelle, si c’est utile, que la mémoire est organisée, sur le support physique, soit en séquences, et il est alors nécessaire de lire les informations à la suite jusqu’à trouver celle qu’on cherche, soit aléatoirement, ce qui organise un système de clés actuellement en usage dans ce qu’on appelle les moteurs de recherche. Une troisième voix, peu usitée dans la plupart de nos activités, mais parfaitement maîtrisée par les acteurs du commerce et de la finance, consiste à choisir au hasard, vu l’ampleur de la base, par connexion interposée et paramétrée pour réduire l’erreur à sa quantité négligeable. En raisonnant religieusement, c’est-à-dire en tirant les évidences par les cheveux pour les imposer non pas à l’esprit, mais à l’existence quotidienne, vous prenez le risque de vous confronter aux pratiques dangereuses de vos concurrents. Et du coup, les financiers du livre iront investir chez eux, ce qui réduira l’éditeur à l’auteur, inévitablement.

Venons-en à l’auteur, justement. Philosophiquement, c’est lui l’enjeu, le pivot, l’hypothèse à partir de laquelle toute démonstration, de force en l’occurrence, va déployer la nature véritable des enjeux, que ceux-ci soient littéraires, scientifiques, artistiques ou bêtement utilitaires.

Une évidence, preuve de naïveté et de superficialité, consiste à envisager le livre, objet de toutes les convoitises, sans l’auteur, soit que celui s’absente, comme la fleur du bouquet, et qu’il lui est demandé de fermer son caquet, soit que, par antiphrase, le livre se passe de lui. La question a été posée sournoisement par Hervé Ferrage au cours d’une journée d’information à laquelle participait Alain Absire, ou ce qu’il en reste globalement. Alors oui, le livre ne peut exister sans son auteur. Alors qu’une pierre du chemin, qu’on appelle scandale en français, peut exister sans le chemin, ailleurs par exemple. L’esprit religieux a beau imposer ses croyances, la pierre possède une existence aléatoire. Le livre, moins universel, est une création, ce que n’est pas la pierre, du moins philosophiquement. Toutefois, les livres dits saints échappent à cette constatation, car ils sont censés être dictés par une puissance supérieure dont l’intelligence ne peut être mise en cause sous peine de blasphème. Le livre, en termes juridiques, appartient à son auteur et d’ailleurs la Loi est particulièrement vigilante sur ce sujet, quoique cette propriété virtuelle finisse par tomber dans le domaine public. D’où ce fil fragile qui relie le livre à son auteur : le droit moral. Exemple : dire que l’oeuvre de Malraux est un tas de merde n’est certes pas une marque de respect, mais ce n’est pas non plus une atteinte aux droits moraux de ce cadavre. Par contre, prétendre que ce gaulliste de merde a écrit que « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » est une erreur de lecture qui peut être considérée comme une violation du droit de l’auteur à ne pas être modifié dans son contenu textuel. Je plaisante à peine, le droit moral étant au cœur même d’un débat consistant à donner une existence juridique à l’auteur, sans distinction d’écriture d’ailleurs.

Mais que, sans l’auteur, il n’y ait plus de livre, ne suppose pas que, sans respect moral, le livre soit voué aux pires interprétations. La création d’un homme ne peut en aucun cas s’élever à la hauteur des superstitions. Elle doit demeurer accessible au commun des mortels. Cette accession est une espèce de propriété qui a aussi ses lois. D’où cette idée qu’il faut protéger le lecteur, non seulement de toute contrefaçon, mais aussi de la médiocrité qui affecte forcément certaines de ces œuvres trop facilement mises à la disposition du public. L’idée, clairement énoncée par Alain Absire qui ne s’est sans doute pas relu avant de porter un jugement définitif sur le travail entrepris par les autres, est qu’il faut filtrer la production générale pour la réduire à ce qu’il y a de meilleur. Il faut donc distinguer le véritable auteur de l’écrivassier sans intérêt, quitte à créer une Autorité, un Conseil[3], un Ordre… une CAMML[4] !

Et c’est la définition de cet intérêt qui donne à ce filtre toute sa valeur éditoriale. C’est donc l’éditeur qui est chargé de désigner les objets dignes de figurer au catalogue. L’auteur n’est pas qualifié d’écrivain, ce qu’il est rarement, mais d’auteur de livres, comme d’autres sont jardiniers s’ils démontrent leur capacité à faire pousser quelque chose dans leur jardin, fruits que les intermédiaires se chargent de valoriser jusqu’à toucher les limites du pouvoir d’achat. L’éditeur est donc enclin à désigner ce qui lui rapporte le plus en termes économiques. Et sitôt qu’il n’associe plus la rentabilité à ses choix, il n’est pas même besoin de l’exclure, car il fait faillite. Le crime parfait.

Mais la réalité, une fois de plus, s’interpose. Tant qu’il était difficile, parce que coûteux, d’éditer ses livres à compte d’auteur, pratique réservée à l’aisance et à ses fosses, le risque de se voir confronté à une masse de livres réputés non édités était somme toute assez négligeable, d’autant que les moyens de communication, parfaitement maîtrisés par l’État et ses commanditaires, était hors de portée du commun des mortels. Or, ces conditions d’existence héritées des pratiques féodales ont été définitivement, à moins d’un retour au pétainisme qui est toujours possible si nos amis allemands s’y mettent aussi, mises sur la touche par l’irruption de l’Internet et des réseaux incalculables qui le composent. N’importe qui peut, pour le prix d’une connexion et de quelques accessoires logiciels, pratiquer en toute liberté l’édition de ses propres œuvres sans passer par le jugement impératif et consacré des éditeurs qui tiennent le haut du pavé et le dessus du panier de crabes. Si cette pratique se résumait à quelques sites, on en rirait, mais justement, le volume des publications mises sur le marché du commerce comme de la gratuité a pris une telle ampleur qu’il annonce le développement de l’auto-édition et de l’édition payante en général, au détriment des éditeurs habilités à signer et faire signer un contrat en bonne et due forme. Car le contenu de ce contrat fait partie de l’intimité de la chaîne du livre.

La gâterie faite à l’auteur en lui accordant le bénéfice du respect ne coûte rien à personne, d’autant qu’il n’est jamais insensible aux flatteries qui sont, par nature, gratuites et intentionnées. Par contre, l’impossibilité de contenir cette poussée d’écriture se heurte à la résistance des acteurs de la chaîne du livre mise en place notamment par la loi Lang qu’on soutient à mon avis un peu légèrement. Si nous sommes sur le chemin d’une pratique libérale de l’économie, il est évident que le statut d’éditeur n’aura plus rien à voir avec la question du choix des auteurs ni avec celle des moyens de faire respecter un droit moral devenu parfaitement illusoire. Le choix sera exercé directement par les lecteurs et leurs maîtres à penser. Et on se permettra le digest et le portable sans risquer les foudres de l’auteur et de ses ayants droit. Voilà au moins deux domaines qui échapperont au contrôle des lois corporatistes et obsolètes. Mais ce n’est pas tout.

Le droit patrimonial, celui qui consiste à dire que tel livre est la propriété de son auteur au même titre que son automobile, fait l’objet d’une révision complète avec l’apparition des licences dites libres. Consulter à ce sujet les explications fort claires et instructives du site Commons Creative. La vision restrictive et contraignante du droit patrimonial est éclatée au point de permettre tous les cas de figure relatifs au droit de reproduction, à l’exploitation commerciale et à la modification de l’œuvre. Ajoutons que ces nouveaux usages sont d’obédience planétaire et capables de contraindre une nation au corporatisme si elle prétend contrer l’affluence libertaire par un courant de privilèges et de recommandations. Un auteur, un libraire. C’est exactement ce qui se passe. L’auteur fait fi de la pratique du tiers, constante de l’édition, et publie librement, diffuse, communique, s’emploie à sa reconnaissance par un public qui en veut. Et pour couronner cet empire tant redouté par les corporations, ses œuvres sont distribuées et éventuellement rémunérées. Nous revenons aux pratiques anciennes où l’auteur écrivait et où le libraire se chargeait d’imprimer, de colporter et de gérer comptablement. La chaîne du livre n’est qu’un incident historique. Gageons que sous peu, on lui reprochera d’avoir, dès l’après-deuxième guerre, détruit l’esprit créatif, réduit les créateurs à la mendicité et les petits éditeurs, qui sont en réalité des libraires d’un genre retrouvé et rénové à la faveur des technologies et du cyberespace.

Je ne me réjouis pas de la mort prochaine des libraires de France, mais je n’irai pas pleurer sur leur tombe. Ils ont, en leur temps, éliminé la véritable librairie. Leur tour est venu de manger les pissenlits par la racine. Des métiers disparaissent, d’autres se créent. Et c’est sans illusion qu’il faut accepter les faits, car rien ne change jamais dans le bon sens qui serait celui d’une pratique constante et géniale du bien littéraire et artistique. Mais l’avantage évident de ce nouveau système est qu’il permet aux écrivains et aux vrais libraires de revenir, peut-être pas au premier plan, mais pas loin de l’endroit où se passe l’existence moderne. Vous prétendez au contraire que la chaîne du livre assure l’existence de la petite édition. C’est faux. Elle contribue nettement à son interdiction, à son existence naguère presque clandestine. Bien sûr, il y a beaucoup de médiocrité sur l’Internet et dans les foyers où brille l’écriture, mais combien de bons livres figurent à vos catalogues ? En réalité, vous êtes animés par l’esprit conservateur de ceux qui prohibèrent l’automobile et le téléphone plus de cinquante ans après que ces objets de culte aient été démocratisés ailleurs. Vous avez conçu l’informatique comme une menace pour l’emploi et la liberté d’expression comme la résultante d’un certain sens de la censure. Mais les temps modernes, vous ne l’avez pas encore compris, sont à la philosophie, et non pas à la religion qui vous rend nostalgiques et même menaçants. Pensez-vous un instant que le temps des philosophes s’achève avec votre nostalgie appliquée ? Regardez la réalité, pratiquez ses usages en constant codage. Vous ne résisterez pas longtemps à cette surpression de l’esprit au travail de la réalité. Il n’est pas venu le temps où vous pourrez compter sur les forces de l’Ordre pour vous refaire une existence apostolique. Vous avez un genou à terre, mais certains d’entre vous ont déjà pris la tangente, comme en 40. Du coup, l’idée de la disparition du livre au profit du fichier numérique est aussi évidente que celle de la disparition du disque au profit du mp3. Mais c’est un autre débat auquel je vous convie dans ces pages mêmes, prochainement.

Patrick CINTAS.


[1] Résultat : on pilonne 80% de ce qu’on imprime.

[2] Autre bricolage de la Chaîne du livre : Calibres, distributeur des petits éditeurs financé par les gros qui sont responsables de toutes les destruction.

[3] Et un Conseil du livre, un ! « qui démarre sur ce constat : le monde de l’édition français n’a pas encore plongé dans la sphère numérique, contrairement au disque ou au cinéma. Un retard qui pourrait présenter des AVANTAGES, tant les GARDE-FOUS à mettre en place sont nombreux. D’abord pour éviter que le livre ne disparaisse. Mais aussi pour que le livre numérique puisse avoir une identité qui ne se confonde pas avec d’autres produits consultable en ligne... promotion d’une offre LEGALEMENT attractive, etc. » Extrait de Télérama, le magazine des « lettrés », enfin : des nouveaux « lettrés ». Patino écrit partout ! Mais pourquoi confier une pareille enquête à un rond-de-cuir incompétent par-dessus le marché ! La ministre de la culture est-elle compétente d’ailleurs ? Non, bien sûr. Un retard de quinze ans sur le monde peut-il représenter un avantage ? Mais vous êtes tellement habitués aux... avantages, n’est-ce pas ? Et aux lois régaliennes. Fire the Bastards !

[4] Commission d’Autorisation de Mise sur le Marché du Livre… Ils sont partout !

[4] Commission d’Autorisation de Mise sur le Marché du Livre… Ils sont partout !


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Cahiers de la RAL,M

Chantiers


 

Cahiers fidèles

Les Cahiers de la RAL,M continuent leur exploration. Les trois ci-dessous sont en chantier et en voie d'achèvement. D'autres arrivent aussi rapidement, notamment les Cahiers que nous consacreront aux auteurs du Chasseur abstrait. C'est l'occasion pour les auteurs de ce site de s'exprimer sur le papier.

 

CAHIERS DE LA RAL,M nº 8
HAÏTI

Le Cahier "HAÏTI", préfacé par Jean METELLUS, sera présenté au 18e Salon de la revue à Paris les 11-12 octobre 2008. Un monument de plus de 600 pages de littérature et d’art avec trois générations de poètes et d’artistes haïtiens, dont Alex Laguerre, André Fouad, Angie Fontaine, Anthony Phelps, Armoce Duge, François Avin, Chay Nanm, Coutechève Lavoie Aupont, Damas Porcena, Doc Wor, Dominique Batraville, Duccha, Duckens Charitable, Elsie Suréna, Emilie Franz, Emmelie Prophete, Ferol Hugues Berthin, Frankétienne, Fred Edson Lafortune, Fritzner Lamour, Gary Klang, Jacques Ravix, Jean Dany Joachim, Jean Davidson Gilot, Jean-Emmanuel Jacquet, Jean-Francois Toussaint, Jean-Louis Sénatus, Jean Métellus, Jean-Pierre Jacques Adler, Jean-Marc Voltaire, Josaphat-Robert Large, Josenti Larochelle, Joseph Casseus, Joseph Edgard celestin, Juste Jonel, Kanga, Keven Prevaris, L’atelier Le vide, Makenzy Orcel, Marc Exavier, Marie-Alice Théard, Mario Benjamin, Mathurin Rodolphe, Pierre-Max Freesney, Michèle Voltaire Marcelin, Nadol’s, James Noël, Pascale Monnin, Pierre James, Pierre-Moïse Célestin, Pierre-Pascal Merisier, René Dépestre, Rodney Saint-Eloi, Romilly Emmanuel Saint-Hilaire, Sergine André, Sterlin Ulysse, Stivenson Magloire, Syto Cavé, Walner O’Registre, Tomy M.Day…

CAHIERS DE LA RAL,M nº 9

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 Les Cahiers de la Ral,m

présentent

 

 Nº 9

CECI N’EST PAS UNE SÉRIE

 

Avec

 

Jacqueline Picoche

lexicologue

Jean-Yves Bosseur

musicologue et critique d’art

George Ayvayan

sculpteur

Patrick Cintas

auteur et plasticien

Valérie Constantin

plasticienne et graphiste

Pascal Leray

coordinateur du présent volume

Robert Vitton

poète et auteur du Zinc

Guillaume Balzarini

poète linguiste

Jean-Luc Vertut

poète

Julien Gasco

artiste réaliste

 

S’il n’y avait pas de “séries” linguistiques, il n’y aurait pas de langage. En examinant les différents types de telles “séries” (lexicales, morphologiques, phonologiques) nous devrons garder à l’esprit deux questions : celles de leurs limites et celle du degré de conscience des choix opérés par le locuteur au sein de ces séries. 

Jacqueline Picoche

 

ULTIMATUM

Dernier appel à contribution avant la clôture estivale.
« Ceci n’est pas une série »
(vos expériences de la série nous sont précieuses).
Qui dit série fait la série.

 

URGENCE ABSOLUE

Les domaines concernés sont les suivants : arts plastiques – linguistique – musique – littérature - photographie.
La série est ouverte.

 

PROSPECTUS

Il y a peu de chances pour que vous passiez outre. Uh, uh ?

 

Un cahier de la Ral,m

sur le thème

 

« ceci

n’est pas

une

série »

 

 

est à paraître

prochainement

 

il est

urgent

que les participants

se fassent connaître

 

et qu’ils

expliquent au monde

le fondement de toute série

 

de tout

ce qui

série.

 

SOUVENT, ON VOIT une série, on ne sait pas quoi faire. On se dit qu’il y a « peut-être » eu série et on ne sait pas comment s’y prendre pour « appréhender » la chose avec une main qu’on voudrait dire « sensible », qui plus est. Ce cahier de la Ral,m satisfera tout ceux qui, dans leur vie, ont été confrontés à la « présence », sinon à l’« absence », de la série, de toute série, du principe de série, de tout ce qui se concrétise quand un individu formule le mot « série » (ou « mot série ») .

CE MOT PARFAITEMENT ABSTRAIT désigne un espace critique. Quand Emile Zola écrit : « Je commence à être las de ma série », par exemple, l’homme qui dit « ma » série, comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? Malheureusement toutes les questions, toutes les crises qui jalonnent l’histoire de la série n’ont pu encore faire l’objet d’études. Mais le présent cahier a vocation à apporter sa pierre. Remercions Jacqueline Picoche et Jean-Yves Bosseur d’avoir bien voulu offrir de précieux éclairages sur des domaines où le mot et la notion de série sont des plus fluctuants : la linguistique d’un côté, les arts plastiques de l’autre.

LE LANGAGE ET LE VISIBLE sont au coeur de ce cahier de la Ral,m qui n’entend pas apporter un éclairage exclusivement scientifique à une question posée au champ culturel (la « société de grandes séries » ?) Des « poèmes sériëls » de Guillaume Balzarini aux (Kana] de Jean-Luc Vertut, c’est la dérivation qui organise la série (« organiser le chaos », disait Artaud). La sculpture de George Ayvayan offre le cas d’une vertigineuse production dont chaque élément correspond à un jour. Le cahier tente de donner différents aperçus d’un travail aux limites de l’illimité. Patrick Cintas lui répond par « l’infini ». Pour ceux qui croient que la série puisse finir.

SI UNE SERIE FINIT, c’est sans doute qu’elle était subsérielle. Chercher la série du niveau supérieur, toujours. Cette tâche a été confiée à Robert Vitton dont le rapport est extrêmement clair : « 16, 15, 14, 13, 12, 11,10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1… 16, 15, 14, 13, 12, 11,10, 9… 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16… 1, 2, 3, 4, 5 ; 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16. J’avais oublié mes clefs sur la porte. 14, 13, 12, 11,10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1… »

LA REALISATION DU CAHIER s’opérera dans le courant de l’été commençant. Si de nouveaux témoignages devaient se présenter, qu’ils nous parviennent sans délai car il est désormais impératif de donner les éléments d’une compréhension, la plus complète possible, du signifiant qui occupe une place si déséquilibrée dans le système langue-culture qui cerne le domaine envisagé !

 

RAPPEL – CECI

N’EST PAS UNE SERIE

 

Il convient donc de se demander « ce que c’est ».

 

Projet de non-série (antisérie) – porté

à la hauteur

d’un cahier de la Ral,m

IL N’EST PEUT-ETRE PAS TROP TARD

Voyons comment.

 

Il suffirait que vous ayez un jour croisé une série (x ou y)

que vous lui ayez donné un peu de votre sang (ne sachant s’il s’agit du « sang de la série »)

que vous ayez eu la bizarre idée d’enregistrer votre témoignage sous une forme (x ou y)

et puis du temps s’est écoulé et puis, et puis...

 

SERIE N’A QU’UN OEIL

Cet appel à contribution est un ultimatum. Le signifiant « série » se verra dépouiller, dépecer, par de multiples mains, dans le Cahier du 4e trimestre 2008 de la Revue d’art et de littérature, musique.

 

Nous abordons les territoires controuvés. En expansion.

 

 

L’invitation à la série

 

(poème)

Ceci est une série

Ceci n’est pas une série

Ceci serait une série

Ceci ne serait qu’une série

Ceci n’est qu’une série

Ceci n’est pas qu’une série

Ceci est ce que n’est pas une série

Ceci serait ce que ne saurait être aucune série

Ceci est et n’est pas ce que serait une série

Ceci n’est pas ce qui serait série si série est série

Ceci est tout ce qu’il y a de plus série

Ceci est presque une série

Ceci est peu d’une série

Ceci est tout à fait la texture, la matière d’une série

Ceci pour autant n’est pas tout à fait la moitié d’une série

Ceci est l’extrême pointe de pas-une-série

Ceci a l’avantage de correspondre peu ou prou à l’absence de série

Ceci a la forme de n’être pas une série

Ceci est encore quelque chose d’abstrait pour la série

Ceci est humain, pas une série

Ceci est chose et ce n’est pas une série

Ceci est construction et concaténation : zéro série

Ceci est un espace qui pourvoiera à toute série.

/.../

 

« Ceci n’est pas une série ». Peut-être cette phrase revient-elle à une impossibilité théorique. La série a été rêvée plus d’une fois structure sinon explication de l’univers. Aujourd’hui on reprend. Avec la ferme intention de revoir la donne concernant une notion qu’on a vu prendre des formes si disparates ! De la philosophie à l’art, de la musique à la littérature, en passant par la linguistique et la sculpture, la série présente les états divers de son existence mutliple.

 

ANNEXES

 

La série en trois dates

 

1708 – Première mention relevée du mot « série » par Varignon à propos de la « résistance des milieux au mouvement ». 1946 – Publication par René Leibowitz d’ « Introduction à la musique de douze sons », premier exposé en français des principes de la « musique sérielle ». 2005 – Promulgation de la loi sur la récidive qui consacre le syntagme « criminel sériel » pour ce qu’on appelait « tueur en série ».

 

c’est pourquoi ce qui précède

ce qui suit

ne peut pas être

non ne peut

pas

peut pas être

pas une

série

 /.../

 

Il faut envisager les choses calmement. Il n’est pas très important que vous ne sachiez pas ce qu’est une série, par exemple. Est-ce que quelqu’un en sait quelque chose ? Ce cahier est un chantier, les artistes sont dans le jardin et les romanciers peignent, les poètes sont au parc et les musiciens à l’étage. Les sculpteurs visitent la véranda. Tout ceci sous l’oeil amusé de quelques linguistes.

Une garden-party, en somme. La « fête des séries », vous voulez rire ? Et qjuel jour ce serait, puisque c’est tout le calendrier qu’il faudrait engendrer de cette façon festive ! Non. Simplement les promenades sont infinies dans cet espace, il ne faudrait jamais croire ce qui dit que ça va finir.

« À mesure qu’on descend vers des strates du langage moins chargées de sens, on verra que les listes se ferment et que les choix deviennent de moins en moins conscients. » (Jacqueline Picoche) Les listes se ferment. Les choix se font opaques.

 

LETTRE TYPE

à adresser à tous vos interlocteurs sériels

 

vivants ou morts

Cher monsieur, chère madame [Précision à actualiser à chaque correspondance. Pour un homme il convient de dire « monsieur ». Pour un garçonnet c’est pareil. Par contre une demoiselle sera appelée « mademoiselle », une femme « Madame ». En cas de doute, privilégier « Madame ». Pour autant, si la jeune femme a dix-neuf ans, ne pas considérer que le statut marital soit acquis.],

Il est notoire que vous sériez. [Inutile de prendre des gants si vous êtes sûr de votre faot. En cas de doute, privilégiez les formules les plus circonspectes : « Peut-être sériez-vous ? »] Nous ignorons le degré exact de conscience avec lequel vous pratiquez cette mise en série / sériation / structuration sérielle / sérialisation / abattage en série [au choix : éviter de donner l’impression de trop en savoir]. Mais nos informations convergent autour de ce fait certain. La série, vous en fûtes l’auteur, elle vous détermina.

C’est pourquoi nous avons besoin de votre témoignage. [Eviter de donner à votre lecteur le sentiment qu’il a le choix, ce qui est une illusion fréquentent chez les gens qui sérient]. Nous vous invitons à lui donner la forme qui convient dans les meilleurs délais [de préférence, avant la fin du mois d’août]. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir adresser vos propositions au Chasseur abstrait qui réfléchira un certain temps à cette production.

[Faites-vous menaçant.] Si vous deviez vous soustraire à votre mission pour une raison ou une autre, voyez qu’elles seraient invalides de toutes façons. Il est désormais crucial que vous mettiez au jour l’insidieuse pratique / métaphysique / philosophie / technique [au choix] de la série dont vous êtes l’objet, secouez-vous !

Pascal LERAY


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CAHIERS DE LA RAL,M nº 10
Homosexualité(s) et littérature
Appel à contribution
Image de Valérie Constantin Corps

De même que les auteurs de la Renaissance ironisaient volontiers sur les ténèbres du Moyen-Âge , nombreux sont les jeunes homosexuel(le)s, en ce début du vingt-et-unième siècle, qui, lorsqu’ils ou elles ne sont pas familiers de l’histoire littéraire, ont tendance à considérer le passé comme un énorme trou noir et à situer au XXème siècle l’émergence de l’homosexualité[1] en littérature, le XXème siècle devenant à sa manière leur « siècle des Lumières ».

A y regarder de plus près pourtant, bien que passée obstinément sous silence par tous les manuels scolaires se targuant de présenter la littérature des classiques grecs à nos jours, l’homosexualité est présente dans les textes dès l’Antiquité. Si Le Banquet de Platon et le Satyricon de Pétrone comptent parmi les œuvres les plus connues, il conviendrait, certes au mépris des frontières entre genres littéraires, de faire figurer à leurs côtés les Epigrammes érotiques de Martial. Plus tard, en Occident, il faudrait ajouter, entre autres, les poèmes homosexuels de François Villon (1431-1463). Ce que l’on ignore souvent, c’est la multitude de poètes du domaine juif et arabo-musulman inspirés par la beauté des garçons. Abou Nawas au IXème siècle (Le vin, le vent, la vie) est sans doute le nom le plus connu mais c’est surtout au XIème siècle que l’on assiste dans la poésie galante andalouse de langue arabe à une éclosion du genre et au XIIème siècle que les poètes juifs dans l’Espagne chrétienne puisent aux mêmes sources esthétiques, le plus célèbre d’entre eux étant peut-être Abraham ibn Ezra Judas Halévy. Il était difficile d’être exhaustif pour le Moyen-Âge, cela devient parfaitement impossible pour les siècles suivants. On peut citer parmi les écrivains homosexuels l’Anglais Christopher Marlowe (Edouard II) (XVIème siècle), le Français Théophile de Viau (XVIIème siècle), forcé de se convertir au catholicisme et de vivre caché en raison de ses mœurs. Au XVIIIème siècle, le libertinage n’est pas l’apanage des hétérosexuels. La revendication de la liberté de la chair ignore souvent la différence des sexes, ce qui se reflète à la fois chez Sade mais aussi dans les écrits anonymes réunis par Patrick Cardon (Bordel apostolique, 1790[2] et Les Enfans de Sodome à l’Assemblée Nationale, 1790[3]). Au XIXème siècle, les personnages littéraires homosexuels – encore rares – ne sont pas l’apanage d’écrivains homosexuels, que l’on songe à Vautrin chez Balzac ou aux lesbiennes de Baudelaire, toutefois les penchants homosexuels d’écrivains comme Oscar Wilde ou Verlaine ne sont un mystère pour personne. Si les écrivains homosexuels masculins du XXème siècle sont suffisamment connus pour que nous n’ayons pas à les énumérer, profitons-en pour souligner ici le développement durant ce siècle d’une littérature lesbienne avec Natalie Barney, Radclyffe Hall, Vita Sackville West et plus tard Violette Leduc, Geneviève Pastre, Jocelyne François et bien d’autres encore.

Ce qui est nouveau au XXème siècle, ce n’est donc pas la présence de l’homosexualité dans la littérature mais l’évolution du regard porté dans la littérature sur l’homosexualité. L’homosexuel n’est plus systématiquement réduit à ses rôles classiques de débauché, de démon ou de victime. Son orientation sexuelle ne prête plus également forcément à rire comme dans les pièces de Plaute ou chez le personnage caricatural de Charlus. La fascination-répulsion inspirée par l’homosexuel comme Vautrin ou Dorian Gray s’estompe peu à peu. Toutefois, ce qui est à proprement parler révolutionnaire, c’est surtout l’émergence d’une « littérature homosexuelle » se revendiquant comme telle, s’affirmant avec fierté, écrite par des hommes et des femmes ayant fait de leur « différence » ou de leur « sensibilité » la matière, parfois unique, de leur écriture. Dans le sillage de cette littérature sont nées des librairies destinées avant tout à ceux qui se nomment aujourd’hui « gays », lesbiennes », « bi » ou « transgenres – citons à Paris Les mots à la bouche ou plus récemment Blue Book – tandis  que des maisons d’édition décidaient de s’emparer du créneau en créant un segment (« rayon gay » chez Balland[4]) ou en se dédiant exclusivement à la littérature homosexuelle( éditions Rosa Winkel en Allemagne , Editions gaies et lesbiennes à Paris ou encore H&O à Montpellier).

Cette libération de la parole homosexuelle dans l’écriture a fait surgir un certain nombre de questions à bien des égards stimulantes pour une réflexion plus générale sur la littérature. Alors qu’on ne laisse pas de s’interroger sur l’utilité de la littérature ou plus souvent de désespérer de sa capacité à changer la face du monde, la littérature homosexuelle n’offre-t-elle pas précisément l’exemple d’une influence possible de l’écriture sur l’évolution de la société ? C’est, en effet, le film[5] tiré du roman de Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières (1943), qui réunit le 21 janvier 1975 devant l’émission Les dossiers de l’écran 19 millions de spectateurs. L’historien Paul Veyne relate avoir entendu le lendemain dans son village du Vaucluse : « Ils ont dit à la télévision que c’était [l’homosexualité] permis »[6]. En Allemagne, un rôle analogue revint au roman d’Alexander Ziegler, Die Konsequenz (1975), porté à l’écran et diffusé en novembre 1977. Le film, bien que partiellement censuré – et non diffusé par la télévision bavaroise – eut un écho retentissant, fit de l’homosexualité un sujet de société et offrit à des milliers d’individus l’occasion de rompre le silence. Certes, ce fut la télévision qui permit de toucher des millions d’Allemands et de Français mais dans les deux cas, ce fut la finesse littéraire de deux écrivains, Roger Peyrefitte et Alexander Ziegler, qui fit vibrer la corde sensible des téléspectateurs. Il convient bien sûr de ne pas verser dans la naïveté et de ne pas oublier que l’homophobie n’a pas disparu. On peut toutefois légitimement supposer qu’elle est aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, devenue l’expression d’un discours minoritaire mais néanmoins violent.

Si la libération de la parole homosexuelle a pu faciliter l’acceptation sociale des gays et lesbiennes, la littérature homosexuelle, elle, semble aujourd’hui prisonnière de multiples questions – à commencer par celle de sa définition. Qu’est ce que la « littérature homosexuelle » ? Une littérature écrite par des homosexuel(le)s ? A propos des homosexuel(le)s ? Destinée aux homosexuel(le)s ?

Renaud Camus avait fait jadis sensation en publiant Tricks (1979), récit circonstancié d’aventures sexuelles sans lendemain – et souvent sans paroles – illustrant un certain mode de vie homosexuel faisant de la consommation frénétique des corps un art de vivre. Il ne fait pas de doute que cet ouvrage qui a fait date puisse être considéré comme un exemple de « littérature homosexuelle » dans la seconde moitié du XXème siècle car répondant à tous les critères que nous avons suggérés (auteur homosexuel, sujet homosexuel, public homosexuel). Toutefois, lorsque ce même Renaud Camus publie aujourd’hui année après année son journal fait de récits de voyages, de notes de lectures et de considérations sur la marche du monde, journal dans lequel la place accordée à la sexualité est devenue infime, s’agit-il encore, parce que l’auteur se revendique comme homosexuel, de « littérature homosexuelle » ?

 Au-delà de la définition d’une « littérature homosexuelle », qu’en est-il de la question d’une « écriture homosexuelle » qui, comme la question d’une « écriture féminine », a tout spécialement intéressé les féministes et les lesbiennes dans les années 60/70. Simone de Beauvoir s’est montrée hostile à l’exaltation d’une spécificité féminine. Mona Ozouf semble avoir de manière assez convaincante tordu le cou à l’idée d’une écriture féminine dans Les mots des femmes, essai sur la singularité française( Fayard 1995). Pour autant Frédéric Martel a-t-il raison dans Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968 de porter ce jugement apparemment définitif : « Les tentatives expérimentales, chez les homosexuels masculins et féminins, se sont donc enlisées, l’originalité sombrant dans la confidentialité. […] L’écriture qui se voulait « tout autre » est devenue simplement « tout opaque ».[7] Certes, certaines créations n’ont pas fait florès. Les tentatives des lesbiennes américaines visant à féminiser la langue, à remplacer « woman » par « womon » ou « history » par «  herstory », afin d’éviter toute connotation masculine, ont vite versé dans le ridicule mais est-ce à dire que toute recherche sur une « écriture homosexuelle » est définitivement enterrée ?

Il conviendrait ici de se tourner vers les « études gay et lesbiennes » (lesbian and gay studies) car c’est là l’un des autres prodiges des rapports entre homosexualité et littérature au XXème siècle. Tout autant – et peut-être davantage encore que d’œuvres de fiction – l’homosexualité a suscité au cours du siècle dernier une abondante réflexion théorique dont les  lesbian and gay studies apparaissent comme le meilleur exemple. Parmi les textes qui ont ouvert la voie à ces recherches universitaires, initialement aux Etats-Unis, il faut noter les articles de Gayle Rubin[8] et le livre d’Eve Kosofsky Sedgwick, Between Men. English literature and Male Homosexual Desire[9](1985). Même si aujourd’hui ces recherches sont toujours majoritairement concentrées aux Etats-Unis, elles se sont étendues à l’Europe et se sont développées timidement en France comme en témoigne l’ouverture en 1998 du séminaire « Sociologie des homosexualités » par Françoise Gaspard et Didier Eribon à L’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ainsi donc, aujourd’hui en France, l’homosexualité a droit de cité à l’université et n’est plus cantonnée dans le champ de la psychologie.

S’il convient – à moins d’être conservateur et de vouloir liquider l’héritage de mai 68 – de se réjouir de la libéralisation des mœurs et de la plus large acceptation – faut-il aller jusqu’à parler de « banalisation » ? – de l’homosexualité, n’existe-t-il pas dans le même temps le danger rampant d’un désintérêt croissant pour tout un pan d’une littérature homosexuelle aujourd’hui considérée comme désuète car appartenant à un passé révolu, tout au plus capable de susciter une curiosité d’antiquaire ? Les écrivains comme Julien Green (1900-1998) tiraillés entre la foi et la chair, les récits de tourments intérieurs sur fond de séminaire comme le Gerardo Laïn (1967) de Michel del Castillo ou les tribulations d’Alexis dans Alexis ou le traité du vain combat (1929) de Marguerite Yourcenar sont-ils encore susceptibles de trouver un public tant cet univers de scrupules, de masochisme moral, de culpabilité écrasante et de reniement de soi semble aujourd’hui daté ?

Une autre question est celle de la possibilité de la survie de la dimension subversive longtemps rattachée à l’homosexualité et à la littérature homosexuelle. En effet, la subversion homosexuelle ne se dilue-t-elle pas dans l’acceptation de l’homosexualité ? Dans Le rapt de Ganymède, Dominique Fernandez, pessimiste, note : « C’est une loi à établir, que toute dédramatisation dans le domaine moral supprime des sujets de roman et fait s’effondrer un pan de la culture. Ce qui est souhaitable du point de vue civique est désastreux du point de vue littéraire. [...] C’est une aventure qui laisse tout bête et interdit, que de se retrouver bénéficiaire d’un non-lieu [...] quand on a cru être un rebelle. Telle est la situation faite aux homosexuels aujourd’hui. »[10] Et force est de constater que la banalisation de l’homosexualité a entraîné dans son sillage la disparition littéraire de cette homosexualité « noire » qui conférait aux romans de Genet ou de Pasolini leurs relents de soufre. On chercherait aujourd’hui vainement ces ambiances de bars interlopes et d’hôtels borgnes dont la décrépitude est une incitation à la débauche. Disparus ces lieux où le désir était décuplé par le danger. Finies les rencontre entre les brutes et les truands des cœurs dans les bars à matelots ou aux abords de la Stazione Termini romaine, dans l’attente de ces ragazzi qui vous conduisaient de manière imprévisible au septième ciel ou au dernier des cercles de l’enfer. Dans ces romans, l’homosexuel était le ver dans le fruit de la société, le facteur de désordre, celui qui menaçait les fondements de l’édifice social, qui démasquait souvent aussi les penchants inavouables cadenassés sous le mythe du bon père de famille. Le bourgeois homosexuel était par amour pour les beaux yeux d’un gigolo prêt à se damner et à fouler aux pieds les valeurs de sa caste. Dominique Fernandez trouve des accents vibrants pour évoquer cette dimension subversive de l’homosexualité : « L’homosexualité n’a un rôle à jouer dans l’histoire générale de la culture que pour la fonction symbolique qu’elle exerce : comme refus de la normalité (mais pas seulement de la normalité sexuelle), comme choix de la marginalité (mais pas seulement de la marginalité sexuelle). […] Mis au ban de la société, l’homosexuel est en mesure de la critiquer, d’en dénoncer les travers, les vices, les ridicules, ou simplement d’en démonter les rouages avec une lucidité refusée à ceux que l’ordre en place avantage. [...] C’est toujours à un minoritaire que revient le rôle de révéler l’étroitesse et la bassesse de l’opinion dominante. »[11]. A en croire l’écrivain, si l’homosexualité a perdu cette fonction, c’est parce qu’elle est devenue politiquement correcte : « L’homosexuel est donc un héros type de roman ; mais à condition de ne pas accepter la liberté érotique que lui concède aujourd’hui le relâchement des mœurs, à condition de ne pas se laisser prendre au piège de la tolérance et de l’assimilation. [...] »[12].

C’est là que le bât blesse. Les homosexuels ne se sont pas aperçus du tribut à payer à la normalité. La société les a acceptés à la condition sous-entendue qu’ils devinssent fréquentables, ce qui exigeait d’eux implicitement de renoncer à tout ce qui pouvait choquer. Le politiquement correct accepte la différence mais pas la « perversion ». Exit donc tout un pan de la littérature homosexuelle subversive qui vantait les amours impubères et faisait l’éloge des culottes courtes. Gabriel Matzneff auteur des Moins de 16 ans ferait scandale aujourd’hui. Et il apparaîtrait désormais proprement impensable de publier Tony Duvert qui reçut pourtant en 1973 le prix Médicis pour Paysage de fantaisie, éloge des relations entre un adulte et des enfants. Plus inimaginable encore aujourd’hui, son ouvrage Le Bon sexe illustré (1974), émaillé de photos de garçons en érection, fut salué comme une courageuse attaque contre les non-dits dans l’éducation sexuelle occidentale. Il y a également fort à parier que René Scherer ne trouverait plus aujourd’hui éditeur pour son Emile perverti (1974) et que le Roi des aulnes (1970) de Michel Tournier susciterait les plus vives réserves, attendu que son héros Abel Tiffauges se repaît en écoutant les enregistrements des gazouillis des cours de récréation et en contemplant les photos de sorties d’école. Est-ce à dire que toute dimension subversive a disparu de la littérature homosexuelle contemporaine ? Peut-être la subversion s’est-elle simplement déplacée ? N’est-elle pas à chercher aujourd’hui du côté d’un Erik Rémès, auteur de Je bande donc je suis qui, la même année que Guillaume Dustan dans Nicolas Pages (1999), faisait l’apologie du bareback, à savoir des relations sexuelles non protégées en pleine épidémie de sida, mettant en scène des contaminations tantôt imposées tantôt librement consenties. Rémès a poursuivi dans cette veine sulfureuse avec Serial fucker : journal d’un barebacker (Blanche, 2003), suscitant des contre-attaques parfois violentes de l’association Act up de lutte contre le sida. Dans Serial Fucker, Rémès n’hésite pas à narrer par le détail le meilleur moyen de contaminer son partenaire à son insu : « Pour plomber quelqu’un, c’est également très simple. Il suffit d’un peu de doigté (...). On retire discrètement la capote pendant la baise. On fait semblant de la mettre. Des plombeurs crèvent préalablement les capotes avec une aiguille, etc. »[…] « J’ai plombé une actupienne[13], tralalalaire, tralalala […] »[14]. Quel que soit le jugement que l’on porte sur les pratiques énoncées, force est de constater que la littérature homosexuelle d’Erik Rémès est doublement subversive dans la mesure où elle va à l’encontre des repères moraux de la société mais d’une partie de la communauté homosexuelle elle-même. Dans un autre registre, on retrouve aussi dans l’œuvre de l’Autrichien Josef Winkler (né en 1953) la dimension subversive de l’homosexualité. Dans une Autriche catholique et bien-pensante, Winkler a fait d’un roman largement autobiographique (Le serf, 1987) un immense blasphème. Il s’y décrit s’introduisant dans l’anus sa bougie de communiant, y compare aux hosties le sperme de ses amants qui se fige sur sa langue et à chaque fois qu’il s’agenouille devant la braguette d’un prostitué maghrébin lui reviennent en mémoire les génuflexions de l’enfant de chœur qu’il fut jadis.

Toutefois force est de constater, qu’abstraction faite de ces « monstres », la littérature homosexuelle aujourd’hui est bien aseptisée. A force d’avoir voulu singer le mode de vie hétérosexuel et caressé le rêve du bonheur tranquille à deux avec un chien dans un pavillon de banlieue – ou un loft citadin pour les plus fortunés – les homosexuels n’ont-ils pas fini par s’engluer dans la production d’une littérature qui n’est que la copie conforme voire la pâle copie de la littérature hétérosexuelle ? Partout ce sont les mêmes poncifs, des histoires de rencontres tantôt heureuses tantôt malheureuses, puis vient le temps où l’on se met en ménage, s’ensuit presque inévitablement le thème de l’ennui conjugal, avec son cortège d’infidélités occasionnelles et d’états d’âme alimentant des conversations téléphoniques interminables qui permettent de noircir aisément bien des pages. Et qui va promener le chien ? (1996) de Stephen Mc Cauley nous paraît être une interrogation caractéristique de ce genre de littérature où homosexuels et hétérosexuels sont interchangeables – ce qui n’enlève rien aux qualités de l’auteur à qui il faut reconnaître un sens de l’humour certain. Dans ces romans, on ne revendique plus le droit à la différence mais au contraire l’assimilation au mode de vie et aux préoccupations des hétérosexuels. Mc Cauley, lui-même, revendique cette neutralité dans le choix et le traitement des sujets : « « J’écris des romans, souligne-t-il. Les sujets m’intéressent d’abord et avant tout. Je ne tourne pas nécessairement autour d’intérêts gays. Mes thèmes sont plutôt universels, je crois. »[15]

Dominique Fernandez porte sur cette évolution un regard sévère : « Depuis la « libération » des mœurs, parmi le foisonnement des romans à sujet homosexuel[16], on en trouverait peu qui fortifient d’un apport vraiment enrichissant l’édifice de la « culture homosexuelle » élevée pendant le siècle de la honte et de la clandestinité [...] Quel style est venu remplacer le style du malaise ? Depuis que la fierté ou tout simplement le bonheur d’être ce qu’il est a remplacé chez l’homosexuel le sentiment de culpabilité et de détresse, on ne voit pas que la joie de vivre ait donné naissance à une écriture originale. »[17] Cette critique qui fait du sentiment de culpabilité et de détresse le terreau fertile de la littérature homosexuelle nous conduit à une autre interrogation. Si l’on entre dans cette logique qui veut que l’amour heureux n’ait pas d’histoire, que l’on ne fasse pas de littérature avec des bons sentiments et que les plus grandes œuvres soient nées du statut de paria de leur auteur ou de leurs personnages, quel a été l’apport du sida à la littérature homosexuelle ? En effet, alors que tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes – et donc qu’implicitement la qualité littéraire ne pouvait que décliner – les homosexuels ont retrouvé avec une brutalité inouïe leur statut de pestiféré. Ils étaient à nouveau ceux sur qui le malheur fondait et par qui le malheur arrivait. Les malades étaient mis à l’isolement et l’on ressortait les masques des temps de la peste. Est-ce à dire que le sida – à travers les œuvres d’Hervé Guibert, d’Edmund White ou de Michael Cunningham, pour ne citer que quelques exemples – a eu une influence paradoxalement « vivifiante » sur la littérature homosexuelle ? La question reste ouverte.

Si le sida n’a guère été une source d’inspiration que pour la littérature homosexuelle occidentale, il convient, au-delà de ce sujet, de ne pas oublier que la littérature homosexuelle du XXème siècle est bien plus large que la littérature européenne et nord-américaine, bien plus vaste mais ô combien méconnue. En Europe même, bien des noms comme ceux de Mario Wirz, d’Alexander Ziegler ou d’Aldo Busi ne sont guère connus au-delà des frontières de leur propre pays. Chacun a déjà entendu bien sûr le nom de Mishima mais qui connaît des nouvellistes et romanciers israéliens comme Yotam Reuveny (Du sang sur les blés, 2001) ou Yossi Avni (Le jardin des arbres morts, 1995)[18], le Tunisien Eyet Chékib-Djaziri ( Un Poisson sur la balançoire (1997) et sa suite Une Promesse de douleur et de sang,1998) ou encore les mangas japonais homosexuels de Minami Ozaki comme Zetsuai 1989, paradoxalement très populaires auprès d’un public féminin ? Et surtout, que sait-on de l’existence hypothétique d’une littérature homosexuelle nécessairement clandestine dans ces pays islamiques où, comme en Iran, au nom de la sharia, les homosexuels sont encore pendus haut et court ?

Si ce texte pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, c’est précisément pour susciter la réflexion. Son titre est suffisamment large pour susciter des contributions sur toutes les époques et tous les pays car n’en déplaise aux pourfendeurs d’une décadence « moderne » ou « occidentale », s’il y a bien une notion qui, au-delà des querelles de définitions, semble irréfutable, c’est celle de la permanence de l’homosexualité à travers les continents et les siècles et partant, l’assurance que la littérature homosexuelle a encore un avenir devant elle.

Benoît PIVERT
Université de Paris XI


[1] Comme Frédéric Martel Martel dans Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Le Seuil, 1996, cité d’après l’édition Points, septembre 2000 et Florence Tamagne dans L’histoire de l’homosexualité en Europe – Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Paris, éditions du Seuil 2000, nous utiliserons le terme « homosexualité » pour désigner aussi bien l’homosexualité masculine que féminine.

[2] Editions Gay-Kitsch-Camp, 2007

[3] Editions Gay-Kitsch-Camp, 2005

[4] Pour éviter de s’enfermer dans un ghetto, le « Rayon gay » dirigé par Guillaume Dustan sera rebaptisé « Le rayon » avant de disparaître en 2003.

[5] L’adaptation cinématographique de Jean Delannoy est de 1964.

[6] Anecdote rapportée par Frédéric Martel dans Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Le Seuil, 1996, cité d’après l’édition Points, septembre 2000, p. 150

[7] P. 262. Les citations entre guillemets chez F. Martel renvoient à Mona Ozouf.

[8] Gayle Rubin , « Notes on the « Political Economy » of Sex, 1975, « Thinking Sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality », 1984.

[9] Eve Kosofsky Sedgwick, Between Men. English literature and Male Homosexual Desire, Columbia University Press, 1985.

[10] Dominique Fernandez, Le rapt de Ganymède, Paris, Grasset, 1989, p. 385.

[11] D. Fernandez, ibid., p. 293-299.

[12] Ibid.

[13] A savoir : militant(e) d’Act up

[14] Victoire Patouillard, « Les raisons d’un zap », http://www.actupparis.org/article1097.html

[15] Claudia Larochelle, « Un Bostonien à Montréal », Le journal de Montréal, 10/10/2006

[16] Quoi qu’il en dise, avec L’objet de mon affection (1997), L’art de la fugue (2004), et surtout dernièrement Sexe et dépendances (2007), Mc Cauley est bien l’auteur de romans à sujet homosexuel.

[17] Dominique Fernandez, op. cit., p. 385.

[18] Yossi Avni, diplomate et officier des Forces armées israéliennes, est publié en hébreu mais Gan Ha-Etzim Ha-metim (Le jardin des arbres morts) est disponible en allemand sous le titre Garten der toten Bäume, Suhrkamp Verlag, 1999.


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Textes et prétextes

La rédaction de la RAL,M est toujours heureuse de pouvoir mettre en ligne, en français et en espagnol, des textes de qualité appartenant à tous les genres: poésie, narration, essai, études... de l'art, de la musique. Je crois que nous tenons nos promesses. Mais j'ai toujours en tête cette fine critique de Nacer Khelouz : «Ce que j'aimerais trouver d'autre : une ligne conceptuelle plus définie. Où va-t-on et que veut-on ? Il me semble que la RAL,M gagnerait vraiment beaucoup à rendre plus visibles ses objectifs, son champ d'action ; se situer par rapport aux autres revues, par rapport aux enjeux de notre société actuelle et dire de quelle façon elle y prend part. Le cadre qui est le sien en ce moment me paraît trop large. Demander aux différents acteurs qui l'animent de réfléchir en termes d'équipe, de groupe qui sait où il va, en dehors de toute considération individuelle. On vit dans un Monde qui abrite des milliards d'individus, cela n'empêche pas que l'on finisse toujours par trouver une place pour parler de soi. Ce qui veut dire qu'on aurait tort, à mon avis, de croire qu'on disparaît en tant qu'individu dès lors que l'on s'engage dans une entreprise collective. Je dis cela pour ceux qui ont toujours peur de ne pas «apparaître».

 

Pamphlet des pamphlets
Paul-Louis COURIER

Pendant que l’on m’interrogeait à la préfecture de police sur mes nom, prénoms, qualités, comme vous avez pu voir dans les gazettes du temps, un homme se trouvant là sans fonctions apparentes, m’aborda familièrement, me demanda confidentiellement si je n’étais point auteur de certaines brochures ; je m’en défendis fort. "Ah ! monsieur, me dit-il, vous êtes un grand génie, vous êtes inimitable". Ce propos, mes amis, me rappela un fait historique peu connu, que je vous veux conter par forme d’épisode, digression, parenthèse, comme il vous plaira ; ce m’est tout un.

Je déjeunais chez mon camarade Duroc, logé en ce temps-là, mais depuis peu, notez, dans une vieille maison fort laide, selon moi, entre cour et jardin, où il occupait le rez-de-chaussée. Nous étions à table plusieurs, joyeux, en devoir de bien faire, quand tout à coup arrive et sans être annoncé, notre camarade Bonaparte, nouveau propriétaire de la vieille maison, habitant le premier étage. Il venait en voisin, et cette bonhomie nous étonna au point que pas un des convives ne savait ce qu’il faisait. On se lève, et chacun demandait : "Qu’y a-t-il ?" Le héros nous fit rasseoir. Il n’était pas de ces camarades à qui l’on peut dire : Mets-toi, et mange avec nous. Cela eût été bon avant l’acquisition de la vieille maison. Debout à nous regarder, ne sachant trop que dire, il allait et venait "Ce sont des artichauts dont vous déjeûnez là ? - Oui, général. - Vous, Rapp, vous les mangez à l’huile ? - Oui, général. - Et vous, Savary, à la sauce ? Moi je les mange au sel. - Ah ! général, répond celui qui s’appelait alors Savary, vous êtes un grand homme ; vous êtes inimitable".

Voilà mon trait d’histoire que je rapporte exprès, afin de vous faire voir, mes amis, qu’une fois on m’a traité comme Bonaparte, et par les mêmes motifs. Ce n’était pas pour rien qu’on flattait le consul ; et quand ce bon monsieur, avec ses douces paroles, se mit à me louer si démesurément que j’en faillis perdre contenance, m’appelant homme sans égal, incomparable, inimitable ; il avait son dessein, comme m’ont dit depuis des gens qui le connaissent, et voulait de moi quelque chose, pensant me louer à mes dépens. Je ne sais s’il eut contentement. Après maints discours, maintes questions, auxquelles je répondis le moins mal que je pus : "Monsieur, me dit-il en me quittant, monsieur, écoutez, croyez-moi : employez votre grand génie à faire autre chose que des pamphlets".

J’y ai réfléchi, et me souviens qu’avant lui M. de Broë, homme éloquent, zélé pour la morale publique, me conseilla de même, en termes moins flatteurs, devant la cour d’assises. Vil pamphlétaire... Ce fut un mouvement oratoire des plus beaux, quand, se tournant vers moi qui, foi de paysan, ne songeais à rien moins, il m’apostropha de la sorte : Vil pamphlétaire, etc. ; coup de foudre, non, de massue, vue le style de l’orateur, dont il m’assomma sans remède. Ce mot, soulevant contre moi les juges, les témoins, les jurés, l’assemblée (mon avocat lui-même en parut ébranlé), ce mot décida tout. Je fus condamné dès l’heure dans l’esprit de Messieurs, dès que l’homme du roi m’eut appelé pamphlétaire, à quoi je ne sus que répondre. Car il me semblait bien en mon âme avoir fait ce qu’on nomme un pamphlet ; je ne l’eusse osé nier. J’étais donc pamphlétaire à mon propre jugement ; et, voyant l’horreur qu’un tel nom inspirait à tout l’auditoire, je demeurai confus.

Sorti de là, je me trouvai sur le grand degré avec M. Arthus Bertrand, libraire, un de mes jurés, qui s’en allait dîner, m’ayant déclaré coupable. Je le saluai ; il m’accueillit, car c’est le meilleur homme du monde ; et chemin faisant, je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait à reprendre dans le Simple Discours condamné. "Je ne l’ai point lu, me dit-il ; mais c’est un pamphlet, cela me suffit". Alors je lui demandai ce que c’était qu’un pamphlet, et le sens de ce mot, qui, sans m’être nouveau, avait besoin pour moi de quelque explication. "C’est, répondit-il, un écrit de peu de pages comme le vôtre, d’une feuille ou deux seulement. - De trois feuilles, repris-je, serait-ce encore un pamphlet ? - Peut-être, me dit-il, dans l’acception commune ; mais, proprement parlant, le pamphlet n’a qu’une feuille seule ; deux ou plus font une brochure. - Et dix feuilles ? quinze feuilles ? vingt feuilles ? - Font un volume, dit-il, un ouvrage".

Moi, là-dessus : "Monsieur, je m’en rapporte à vous, qui devez savoir ces choses. Mais, hélas ! j’ai bien peur d’avoir fait en effet un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Sur votre honneur et conscience, puisque vous êtes juré, M. Arthus Bertrand, mon écrit d’une feuille et demie, est-ce pamphlet ou brochure ? - Pamphlet, me dit-il, pamphlet, sans nulle difficulté. - Je suis donc pamphlétaire ? - Je ne vous l’eusse pas dit par égard, ménagement, compassion du malheur ; mais c’est la vérité. Au reste, ajouta-t-il, si vous vous repentez, Dieu vous pardonnera (tant sa miséricorde est grande !) dans l’autre monde. Allez, mon bon monsieur, et ne péchez plus ; allez à Sainte-Pélagie".

Voilà comme il me consolait. "Monsieur, lui dis-je, de grâce, encore une question. - Deux, me dit-il, et plus, et tant qu’il vous plaira, jusqu’à quatre heures et demie, qui, je crois, vont sonner. - Bien, voici ma question. Si, au lieu de ce pamphlet sur la souscription de Chambord, j’eusse fait un volume, un ouvrage, l’auriez-vous condamné ? - Selon. - J’entends : vous l’eussiez lu d’abord, pour voir s’il était condamnable. - Oui, je l’aurais examiné. - Mais le pamphlet, vous ne le lisez pas ? - Non, parce que le pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. - De poison ? - Oui, monsieur, et du plus détestable ; sans quoi, on ne le lirait pas. - S’il n’y avait du poison ? - Non, le monde est ainsi fait ; on aime le poison dans tout ce qui s’imprime. Votre pamphlet que nous venons de condamner, par exemple, je ne le connais point ; je ne sais en vérité, ni ne veux savoir ce que c’est : mais on le lit ; il y a du poison. M. le procureur du roi nous l’a dit, et je n’en doutais pas. C’est le poison, voyez-vous, que poursuit la justice dans ces sortes d’écrits. Car autrement la presse est libre ; imprimez, publiez tout ce que vous voudrez, mais non du poison. Vous avez beau dire, messieurs, on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police, et le gouvernement est là, qui vous en empêchera bien."

Dieu, dis-je en moi-même tout bas, Dieu délivre-nous du malin et du langage figuré ! Les médecins m’ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang ; celui-ci m’emprisonne, de peur que je n’écrive du poison ; d’autres laissent reposer leur champ, et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon Sauveur, sauvez-nous de la métaphore.

Après cette courte oraison mentale, je repris : "En effet, monsieur, le poison ne vaut rien du tout, et l’on fait à merveille d’en arrêter le débit. Mais je m’étonne comment le monde, à ce que vous dites, l’aime tant. C’est sans doute qu’avec ce poison il y a dans les pamphlets quelque chose... - Oui, des sottises, des calembours, de méchantes plaisanteries. Que voulez-vous, mon cher monsieur, que voulez-vous mettre de bon sens en une misérable feuille ? Quelles idées s’y peuvent développer ? Dans les ouvrages raisonnés, au sixième volume à peine entrevoit-on où l’auteur en veut venir. - Une feuille, dis-je, il est vrai, ne saurait contenir grand’chose. - Rien qui vaille, me dit-il ; et je n’en lis aucune. - Vous ne lisez donc pas les mandements de monseigneur l’évêque de Troyes pour le carême et pour l’avent ? - Ah ! vraiment ceci diffère fort. - Ni les pastorales de Toulouse sur la suprématie papale ? - Ah ! c’est autre chose cela. - Donc, à votre avis, quelquefois une brochure, une simple feuille... - Fi ! ne m’en parlez pas, opprobre de la littérature, honte du siècle et de la nation, qu’il se puisse trouver des auteurs, des imprimeurs et des lecteurs de semblables impertinences. - Monsieur, lui dis-je, les Lettres provinciales de Pascal... - Oh ! livre admirable, divin, le chef-d’oeuvre de notre langue ! - Eh bien ! ce chef-d’oeuvre divin, ce sont pourtant des pamphlets, des feuilles qui parurent. - Non, tenez, j’ai là-dessus mes principes, mes idées. Autant j’honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité, autant je méprise et déteste ces petits écrits éphémères, ces papiers qui vont de main en main, et parlent aux gens d’à présent des faits, des choses d’aujourd’hui ; je ne puis souffrir les pamphlets. - Et vous aimez les Provinciales, petites lettres, comme alors on les appelait, quand elles allaient de main en main ? - Vrai, continua-t-il sans m’entendre, c’est un de mes étonnements, que vous, monsieur, qui, à voir, semblez homme bien né, homme éduqué, fait pour être quelque chose dans le monde ; car enfin qui vous empêchait de devenir baron comme un autre ? Honorablement employé dans la police, les douanes, geôlier ou gendarme, vous tiendriez un rang, feriez une figure. Non, je n’en reviens pas, un homme comme vous s’avilir, s’abaisser jusqu’à faire des pamphlets ! Ne rougissez-vous point ? - Blaise, lui répondis-je, Blaise Pascal n’était ni geôlier, ni gendarme, ni employé de M. Franchet. - Chut ! paix ! Parlez plus bas, car il peut nous entendre. - Qui donc ? - L’abbé Franchet. - Serait-il si près de nous ? - Monsieur, il est partout. Voilà quatre heures et demie ; votre humble serviteur. - Moi le vôtre. Il me quitte, et s’en alla courant.

Ceci, mes chers amis, mérite considération ; trois si honnêtes gens : M. Arthus Bertrand, ce monsieur de la police, et M. de Broë, personnage éminent en science, en dignité ; voilà trois hommes de bien ennemis des pamphlets. Vous en verrez d’autres assez, et de la meilleure compagnie, qui trompent un ami, séduisent sa fille ou sa femme, prêtent la leur pour obtenir une place honorable, mentent à tout venant, trahissent, manquent de foi, et tiendraient à grand déshonneur d’avoir dit vrai dans un écrit de quinze ou seize pages ; car tout est mal dans ce peu. Seize pages, vous êtes pamphlétaire, et gare Sainte-Pélagie. Faites-en seize cents, vous serez présenté au roi. Malheureusement je ne saurais. Lorsque en 1815 le maire de notre commune, celui-là même d’à-présent, nous fit donner de suite l’assaut par ses gendarmes, et du lit traîner en prison de pauvres gens qui ne pouvaient mais de la révolution, dont les femmes, les enfants périrent : la matière était ample à fournir des volumes, et je n’en sus tirer qu’une feuille, tant l’éloquence me manqua. Encore m’y pris-je à rebours. Au lieu de décliner mon nom, et de dire d’abord, comme je fis : Mes bons messieurs, je suis Tourangeau, si j’eusse commencé : Chrétiens, après les attentats inouïs d’une infernale révolution... dans le goût de l’abbé Lamennais, une fois monté à ce ton, il m’était aisé de continuer et mener à fin mon volume, sans fâcher le procureur du roi. Mais je fis seize pages d’un style à peu près comme je vous parle, et je fus pamphlétaire insigne, et depuis, coutumier du fait. Quand vint la souscription de Chambord, sagement il n’en fallait rien dire, ce n’était matière à traiter en une feuille ni en cent ; il n’y avait là ni pamphlet, ni brochure, ni volume à faire, étant malaisé d’ajouter aux flagorneries, et dangereux d’y contredire, comme je l’éprouvai. Pour avoir voulu dire là-dessus ma pensée en peu de mots, sans ambages ni circonvolutions, pamphlétaire encore, en prison deux mois à Sainte-Pélagie. Puis, à propos de la danse qu’on nous interdisait, j’opinai de mon chef, gravement, entendez-vous, à cause de l’Eglise intéressée là-dedans, longuement je ne puis, et retombai dans le pamphlet. Accusé, poursuivi, mon innocent langage et mon parler timide trouvèrent grâce à peine ; je fus blâmé des juges. Dans tout ce qui s’imprime il y a du poison plus ou moins délayé, selon l’étendue de l’ouvrage, plus ou moins malfaisant, mortel. De l’acétate de morphine, un grain dans une cuve se perd, n’est point senti, dans une tasse fait vomir, en une cuillerée tue, et voilà le pamphlet.

Mais, d’autre part, mon bon ami sir John Bickerstaff, écuyer, m’écrit ce que je vais tout à l’heure vous traduire. Singulier homme, philosophe, lettré autant qu’on saurait être, grand partisan de la réforme, non parlementaire seulement, mais universelle, il veut refaire tous les gouvernements de l’Europe, dont le meilleur, dit-il, ne vaut rien. Il jouit dans son pays d’une fortune honnête. Sa terre n’a d’étendue que dix lieues en tous sens, un revenu de deux ou trois millions au plus ; mais il s’en contente, et vivait dans cette douce médiocrité, quand les ministres, le voyant homme à la main, d’humeur facile, comme sont les savants, comme était Newton, le firent entrer au Parlement. Il n’y fut pas, que voilà qu’il tonne, tempête contre les dépenses de la cour, la corruption, les sinécures. On crut qu’il en voulait sa part, et les ministres lui offrirent une place qu’il accepta, et une somme qu’il toucha proportionnée à sa fortune, selon l’usage des gouvernants de donner plus à qui plus a. Nanti de ces deniers, il retourne à sa terre, assemble les paysans, les laboureurs et tous les fermiers du comté, auxquels il dit : J’ai rattrapé le plus heureusement du monde une partie de ce qu’on vous prend pour entretenir les fripons et les fainéants de la cour. Voici l’argent dont je veux faire une belle restitution. Mais commençons par les plus pauvres. Toi, Pierre, combien as-tu payé cette année-ci ? Tant ; le voilà. Toi, Paul ; vous Isaac et John, votre quote ? Et il la leur compte ; et ainsi tant qu’il en resta. Cela fait, il retourne à Londres, où, prenant possession de son nouvel emploi, d’abord il voulait élargir tous les gens détenus pour délit de paroles, propos contre les grands, les ministres, les Suisses ; et l’eût fait, car sa place lui en donnait le pouvoir, si on ne l’eût promptement révoqué.

Depuis, il s’est mis à voyager et m’écrit de Rome : "Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner ; laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée, de la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous ne le pouvez taire en conscience. Jenner, qui trouva la vaccine, eût été un franc scélérat d’en garder une heure le secret ; et comme il n’y a point d’homme qui ne croie ses idées utiles, il n’y en a point qui ne soit tenu de les communiquer et répandre par tous moyens à lui possibles. Parler est bien, écrire est mieux : imprimer est excellente chose. Une pensée déduite en termes courts et clairs, avec preuve, documents, exemples, quand on l’imprime, c’est un pamphlet, et la meilleure action, courageuse souvent, qu’homme puisse faire au monde. Car si votre pensée est bonne, on en profite ; mauvaise, on la corrige, et l’on profite encore. Mais l’abus... sottise que ce mot ; ceux qui l’ont inventé, ce sont eux vraiment qui abusent de la presse, en imprimant ce qu’ils veulent, trompant, calomniant, et empêchant de répondre. Quand ils crient contre les pamphlets, journaux, brochures, ils ont leurs raisons admirables. J’ai les miennes, et voudrais qu’on en fit davantage ; que chacun publiât tout ce qu’il pense et sait. Les jésuites aussi criaient contre Pascal, et l’eussent appelé pamphlétaire, mais le mot n’existait pas encore ; ils l’appelaient tison d’enfer, la même chose en style cagot. Cela signifie toujours un homme qui dit vrai et se fait écouter. Ils répondirent à ses pamphlets par d’abord d’autres, sans succès, puis par des lettres de cachet, qui leur réussirent bien mieux. Aussi était-ce la réponse que faisaient d’ordinaire aux pamphlets les gens puissants et les jésuites.

A les entendre cependant, c’était peu de chose ; ils méprisaient les petites lettres, misérables bouffonneries, capables tout au plus d’amuser un moment par la médisance, le scandale ; écrits de nulle valeur, sans fond, ni consistance, ni substance, comme on dit maintenant, lus le matin, oubliés le soir : en somme, indignes de lui, d’un tel homme, d’un savant ! L’auteur se déshonorerait en employant ainsi son temps et ses talents, écrivant des feuilles, non des livres, et tournant tout en raillerie au lieu de raisonner gravement : c’était le reproche qu’ils lui faisaient, vieille et coutumière querelle de qui n’a pas pour soi les rieurs. Qu’est-il arrivé ? la raillerie, la fine moquerie de Pascal a fait ce que n’avaient pu les arrêts, les édits, a chassé de partout les jésuites. Ces feuilles si légères ont accablé le grand corps. Un pamphlétaire, en se jouant, met en bas ce colosse craint des rois et des peuples. La Société tombée ne se relèvera pas, quelque appui qu’on lui prête ; et Pascal reste grand dans la mémoire des hommes, non par ses ouvrages savants, sa roulette, ses expériences, mais par ses pamphlets, ses petites lettres.

Ce ne sont pas les Tusculanes qui ont fait le nom de Cicéron, mais ses harangues, vrais pamphlets. Elles parurent en feuilles volantes, non roulées autour d’une baguette, à la manière d’alors, la plupart même et les plus belles n’ayant pas été prononcées. Son Caton, qu’était-ce qu’un pamphlet contre César, qui répondit très bien, ainsi qu’il savait faire, et en homme d’esprit, digne d’être écouté, même après Cicéron ? Un autre depuis, féroce, et n’ayant de César ni la plume, ni l’épée, maltraité dans quelque autre feuille pour réponse, fit tuer le pamphlétaire romain. Proscription, persécution, récompense ordinaire de ceux qui seuls se hasardent à dire ce que chacun pense. De même avant lui avait péri le grand pamphlétaire de la Grèce, Démosthène, dont les Philippiques sont demeurées modèle du genre. Mal entendues et de peu de gens dans une assemblée, s’il les eût prononcées seulement, elles eussent produit peu d’effet ; mais écrites, on les lisait ; et ces pamphlets, de l’aveu même du Macédonien, lui donnaient plus d’affaires que les armes d’Athènes, qui, enfin succombant, perdit Démosthène et la liberté.

Heureuse de nos jours l’Amérique, et Franklin qui vit son pays libre, ayant plus que nul autre aidé à l’affranchir par son fameux Bon Sens, brochure de deux feuilles. Jamais livre ni gros volume ne fit tant pour le genre humain : car, aux premiers commencements de l’insurrection américaine, tous ces États, villes, bourgades, étaient partagés de sentiments ; les uns tenant pour l’Angleterre, fidèles, non sans cause, au pouvoir légitime ; d’autres appréhendaient qu’on ne s’y pût soustraire, et craignaient de tout perdre en tentant l’impossible ; plusieurs parlaient d’accommodement, prêts à se contenter d’une sage liberté, d’une charte octroyée, dût-elle être bientôt modifiée, suspendue ; peu osaient espérer un résultat heureux de volontés si discordantes. On vit en cet état de choses ce que peut la parole écrite dans un pays où tout le monde lit, puissance nouvelle et bien autre que celle de la tribune. Quelques mots par hasard d’une harangue sont recueillis de quelques-uns ; mais la presse parle à tout un peuple, à tous les peuples à la fois, quand ils lisent comme en Amérique ; et de l’imprimé rien ne se perd. Franklin écrivit ; son Bon Sens, réunissant tous les esprits au parti de l’indépendance, décida cette grande guerre qui l’a terminée, continue dans le reste du monde.

" Il fut savant : qui le saurait s’il n’eût écrit de sa science ? Parlez aux hommes de leurs affaires, et de l’affaire du moment, et soyez entendu de tous, si vous voulez avoir un nom. Faites des pamphlets comme Pascal, Franklin, Cicéron, Démosthène, comme saint Paul et saint Basile : car vraiment j’oubliais ceux-là, grands hommes dont les opuscules désabusant le peuple païen de la religion de ses pères, abolirent une partie des antiques superstitions, et firent des nations nouvelles. De tout temps les pamphlets ont changé la face du monde. Ils semèrent chez les Anglais ces principes de tolérance que porta Penn en Amérique ; et celle-ci doit à Franklin sa liberté maintenue par les mêmes moyens qui la lui ont acquise, pamphlets, journaux, publicité. Là tout s’imprime ; rien n’est secret de ce qui importe à chacun. La presse y est plus libre que la parole ailleurs, et l’on en abuse moins. Pourquoi ? C’est qu’on en use sans nul empêchement, et qu’une fausseté, de quelque part qu’elle vienne, est bientôt démentie par les intéressés, que rien n’oblige à se taire. On n’a de ménagement pour aucune imposture, fût-elle officielle ; aucune hablerie ne saurait subsister ; le public n’est point trompé, n’y ayant là personne en pouvoir de mentir et d’imposer silence à tout contradicteur. La presse n’y fait nul mal, et en empêche.... combien ? C’est à vous de le dire, quand vous aurez compté chez vous tous les abus. Peu de volumes paraissent, de gros livres pas un, et pourtant tout le monde lit ; c’est le seul peuple qui lise, et aussi le seul instruit de ce qu’il faut savoir pour n’obéir qu’aux lois. Les feuilles imprimées, circulant chaque jour et en nombre infini, font un enseignement mutuel et de tout âge. Car tout le monde presque écrit dans les journaux, mais sans légèreté ; point de phrases piquantes, de tours ingénieux ; l’expression claire et nette suffit à ces gens-là. Qu’il s’agisse d’une réforme dans l’État, d’un péril, d’une coalition des puissances d’Europe contre la liberté, ou du meilleur terrain à semer les navets, le style ne diffère pas, et la chose est bien dite dès que chacun l’entend ; d’autant mieux dite qu’elle l’est plus brièvement, mérite non commun, savez-vous, ni facile, de clore en peu de mots beaucoup de sens. Oh ! qu’une page pleine dans les livres est rare ! et que peu de gens sont capables d’en écrire dix sans sottises ! La moindre lettre de Pascal était plus malaisée à faire que toute l’Encyclopédie. Nos Américains, sans peut-être avoir jamais songé à cela, mais avec ce bon sens de Franklin qui les guide, brefs dans tous leurs écrits, ménagers de paroles, font le moins de livres qu’ils peuvent, et ne publient guère leurs idées que dans les pamphlets, les journaux qui, se corrigeant l’un l’autre, amènent toute invention, toute pensée nouvelle à sa perfection. Un homme, s’il imagine ou découvre quelque chose d’intéressant pour le public, n’en fera point un gros ouvrage avec son nom en grosses lettres, par monsieur..., de l’Académie, mais un article de journal, ou une brochure tout au plus. Et notez ceci en passant, mal compris de ceux qui chez vous se mêlent d’écrire, il n’y a point de bonne pensée qu’on ne puisse expliquer en une feuille, et développer assez : qui s’étend davantage, souvent ne s’entend guère, ou manque de loisir, comme dit l’autre, pour méditer et faire court.

"De la sorte, en Amérique, sans savoir ce que c’est qu’écrivain ni auteur, on écrit, on imprime, on lit autant ou plus que nulle part ailleurs, et des choses utiles, parce que là vraiment il y a des affaires publiques, dont le public s’occupe avec pleine connaissance, sur lesquelles chacun, consulté, opine et donne son avis. La nation, comme si elle était toujours assemblée, recueille les voix et ne cesse de délibérer sur chaque point d’intérêt commun, et forme ses résolutions de l’opinion qui prévaut dans le peu le tout entier, sans exception aucune ; c’est le bon sens de Franklin. Aussi ne fait-elle point de bévues, et se moque des cabinets, des boudoirs même peut-être.

"De semblables idées, dans vos pays de boudoirs, ne réussiraient pas, je le crois, près des dames. Cette forme de gouvernement s’accommode mal des pamphlets et de la vérité naïve. Il ferait beau parler bon sens, alléguer l’opinion publique à mademoiselle de Pisseleu, à mademoiselle Poisson, à madame du B...., à madame du C.... Elles éclateraient de rire, les aimables personnes en possession chez vous de gouverner l’Etat ; et puis feraient coffrer le bon sens, et Franklin, et l’opinion. Français charmants ! sous l’empire de la beauté, des grâces, vous êtes un peuple courtisan, plus que jamais maintenant. Par la révolution, Versailles s’est fondu dans la nation ; Paris est devenu l’OEil-de-Boeuf. Tout le monde en France fait sa cour. C’est votre art, l’art de plaire dont vous tenez école ; c’est le génie de votre nation. L’Anglais navigue, l’Arabe pille, le Grec se bat pour être libre, le Français fait la révérence, et sert ou veut servir ; il mourra s’il ne sert. Vous êtes, non le plus esclave, mais le plus valet de tous les peuples.

"C’est dans cet esprit de valetaille que chez vous chacun craint d’être appelé pamphlétaire. Les maîtres n’aiment point que l’on parle au public, ni de quoi que ce soit ; sottise de Rovigo, qui, voulant de l’emploi, fait, au lieu d’un placet, un pamphlet, où il a beau dire : Comme j’ai servi je servirai, on ne l’écoute seulement pas, et le voilà sur le pavé. Le vicomte pamphlétaire est placé, mais comment ? Ceux qui l’ont mis et maintiennent là n’en voudraient pas chez eux. Il faut des gens discrets dans la haute livrée, comme dans tout service, et n’est pire valet que celui qui raisonne ; pensez donc s’il imprime, et des brochures encore ! Quand M. de Broë vous appela pamphlétaire, c’était comme s’il vous eût dit : Malheureux, qui n’aura jamais ni places ni gages ; misérable, tu ne seras dans aucune antichambre, de la vie n’obtiendras une faveur, une grâce, un sourire officiel, ni un regard auguste. Voilà ce qui fit frissonner, et fut cause qu’on s’éloigna de vous quand on entendit ce mot.

"En France, vous êtes tous honnêtes gens, trente millions d’honnêtes gens qui voulez gouverner le peuple par la morale et la religion. Pour le gouverner, on sait bien qu’il ne faut pas lui dire vrai. La vérité est populaire, populace même, s’il se peut dire, et sent tout à fait la canaille, étant l’antipode du bel air, diamétralement opposée au ton de la bonne compagnie. Ainsi le véridique auteur d’une feuille ou brochure un peu lue a contre lui, de nécessité, tout ce qui ne veut pas être peuple :c’est-à-dire, tout le monde chez vous. Chacun le désavoue, le renie. S’il s’en trouve toujours néanmoins, par une permission divine, c’est qu’il est nécessaire qu’il y ait du scandale. Mais malheur à celui par qui le scandale arrive, qui sur quelque sujet important et d’un intérêt général dit au public la vérité ! En France, excommunié, maudit, enfermé par faveur à Sainte-Pélagie : mieux lui vaudrait n’être pas né.

"Mais c’est là ce qui donne créance à ses paroles, la persécution. Aucune vérité ne s’établit sans martyrs, excepté celles qu’enseigne Euclide. On ne persuade qu’en souffrant pour ses opinions ; et saint Paul disait : Croyez-moi, car je suis souvent en prison. S’il eût vécu à l’aise, et se fût enrichi du dogme qu’il prêchait, jamais il n’eût fondé la religion du Christ. Jamais F... ne fera, de ses homélies, que des emplois et un carrosse. Toi donc, vigneron, Paul-Louis, qui seul en ton pays consens à être homme du peuple, ose encore être pamphlétaire, et le déclarer hautement. Ecris, fais pamphlet sur pamphlet, tant que la matière ne te manquera. Monte sur les toits, prêche l’Evangile aux nations, et tu en seras écouté, si l’on te voit persécuté ; car il faut cette aide, et tu ne ferais rien sans M. de Broë. C’est à toi de parler, et à lui de montrer par son réquisitoire la vérité de tes paroles. Vous entendant ainsi et secondant l’un l’autre, comme Socrate et Anytus, vous pouvez convertir le monde".

Voilà l’épître que je reçois de mon tant bon ami sir John, qui, sur les pamphlets, pense et me conseille au contraire de M. Arthus Bertrand. Celui-ci ne voit rien de si abominable, l’autre rien de si beau. Quelle différence ! et remarquez : le Français léger ne fait cas que de lourds volumes, le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes ; contraste singulier, bizarrerie de nature ! Si je pouvais compter que delà l’Océan les choses sont ainsi qu’il me les représente, j’irais ; mais j’entends dire que là, comme en Europe, il y a des Excellences, et bien pis, des héros. Ne partons pas, mes amis, n’y allons point encore. Peut-être, Dieu aidant, peut-être aurons-nous ici autant de liberté, à tout prendre, qu’ailleurs, quoi qu’en dise sir John. Bonhomme en vérité ! j’ai peur qu’il ne s’abuse, me croyant fait pour imiter Socrate jusqu’au bout. Non, détournez ce calice. La ciguë est amère, et le monde, de soi, se convertit assez sans que je m’en mêle, chétif. Je serais la mouche du coche, qui se passera bien de mon bourdonnement. Il va, mes chers amis, et ne cesse d’aller. Si sa marche nous paraît lente, c’est que nous vivons un instant. Mais que de chemin il a fait depuis cinq ou six siècles ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter.

 

 


COURIER DE MÉRÉ, Paul-Louis (1772-1825) : Pamphlet des pamphlets (1824).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (12.IX.2000)
Texte relu par : Y. Bataille
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56
Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com
http://www.bmlisieux.com/

Diffusion libre et gratuite (freeware)
Orthographe et graphie conservée.
Texte établi sur un exemplaire (Bm Lx : ns 959) de l’édition des Chefs-d’oeuvre de Paul-Louis Courier publiée en 1879 par la Librairie de la Bibliothèque nationale.


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Utopies pirates
Hakim BEY

Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un « réseau d’information » à l’échelle du globe : bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d’îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s’approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des « communautés intentionnelles », des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.
Il y a quelques années, j’ai examiné pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l’espoir de trouver une étude sur ces enclaves - mais il semble qu’aucun historien ne les ait trouvées dignes d’être étudiées (William Burroughs et l’anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune étude systématique n’a jamais été réalisée). J’en revins donc aux sources premières et élaborai ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects. J’appelle ces colonies des « Utopies Pirates ».
Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l’hypothèse que le déclin des systèmes politiques générera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux : méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L’économie de l’information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau ; les enclaves sont les Iles en Réseau (et c’est aussi le titre du livre en anglais : Islands in the Net).
Les Assassins du Moyen Âge fondèrent un « État » qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux séparés par des milliers de kilomètres. Cet État était stratégiquement imprenable, alimenté par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif était la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent à ce genre d’autonomie le goût d’un rêve romantique. Finies les îles pirates ! Dans l’avenir, cette même technologie - libérée de tout contrôle politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la spéculation pure.
Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l’autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur ? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu’un seul d’entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté ? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu’on ne puisse se battre pour ce qu’on ignore ; et le coeur se révolte face à un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération.
Dire : « Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sensibles) ne seront pas libres » revient à nous terrer dans une espèce de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.
Je crois qu’en extrapolant à partir d’histoires d’« îles en réseau », futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu’un certain type d’« enclave libre » est non seulement possible à notre époque, mais qu’il existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de « zone autonome temporaire » (en abrégé TAZ). En dépit de la force synthétisante qu’exerce ce concept sur ma propre pensée, n’y voyez rien de plus qu’un essai (une « tentative »), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l’enthousiasme ranteresque(lyber-eclat.net/lyber/taz.html#n1) de mon langage, je n’essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l’expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté... comprise dans l’action.

Hakim Bey - TAZ - Zone Autonome Temporaire - editions de L’éclat pour la version française en papier.


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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Reinaldo Arenas : Avant la nuit (autobiographie), Traduit de l’espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, (Actes Sud, collection Babel, Arles, 2000).

À tous ceux que déprime leur condition dite pourtant « gay », à ceux que traumatise la moindre apparence de discrimination, à ceux qui méconnaissent la qualité réelle des libertés assurées en nos contrées par un régime, parfois décrié, de démocratie dite « médiatico-parlementaire », je conseillerais de lire cette « Vie » dont le message est celui de la liberté, de la résistance et du courage. Cette lecture leur permettra de « relativiser » et d’admirer une vitalité jusqu’au bout héroïque, transformant sa double frénésie d’écriture et de sexe en une intransigeante protestation d’humanité intégrale.

L’image célèbre qui ouvre le livre, celle de l’enfant nu qui mange de la terre, emblématise moins la misère et la malnutrition qu’un rapport viscéral de l’auteur aux grands éléments en leurs cycles, qui s’orchestrera plus tard dans la passion vivante qu’il entretiendra avec l’Océan (dont la dictature castriste barricadera l’accès pour la majorité du peuple de Cuba). Au fin fond de la campagne cubaine, naît donc, en 1943, dans un état familial et social qui n’est pas encore celui du dénuement, l’enfant d’une fille-mère, « séduite et abandonnée », qui accepte mal sa condition et qui l’élève au milieu d’un gynécée de femmes et de filles frustrées. Cette mère est distante et peu affectueuse. Les piliers de la famille sont, de fait, les grands-parents : le grand-père, patriarche et seul mâle valide (aux impressionnants testicules qui étonnent l’enfant !) dans ce troupeau de femelles délaissées, la grand-mère qui fait le lien entre une conception magique et ancestrale du monde – unissant les hommes au cosmos étoilé et à la nature – et la vie de tous les jours dont elle est la principale pourvoyeuse. C’est elle qui sera aussi le premier moteur du désir d’écrire : les histoires d’apparitions et de sorcières qu’elle raconte en les mêlant à toutes sortes de rites conjuratoires seront, avec les films mexicains ou nord-américains, le déclencheur chez l’adolescent de la compulsion à écrire.

Reinaldo fréquente peu l’école et, excepté son grand-père qui a une culture politique et même quelques ambitions de ce côté, les membres de sa famille, surtout les femmes, sont quasi analphabètes. Il se fera lui‑même écrivain par ses lectures multiples, éclectiques et passionnées, et apprend surtout la vie à cru. La cruauté de ces paysans envers les animaux est effrayante : pour châtrer les jeunes taureaux, ils ne trouvent rien de mieux que de leur marteler les gonades à coups de pierre jusqu’à ce qu’elles se détachent et ces dernières sont ensuite consommées. Les relations entre les humains également sont brutales et, la promiscuité permanente avec le monde animal aidant, la sexualité est omniprésente, canalisée toutefois par un machisme virulent, assaisonné de croyances religieuses à situer de façon incertaine entre christianisme et magie (en partie vaudou). L’enfant découvre la pente principale de sa polarisation désirante, à l’âge de six ans, en une manière de scène primitive ou d’image archétype. Cheminant le jour de la Saint-Jean sur la rive du fleuve, dont le tumulte rythmé a déjà quelque chose de sexuel, il découvre soudain plus de trente hommes nus en train de se baigner. Ces jeunes gens sacrifient avec bonheur à un rite estival traditionnel. Mais la vue de ces corps ruisselants, folâtrant, plongeant, de ces sexes luisants est une révélation et cette « extase devant le glorieux mystère de la beauté » lui permet d’« inventer », dès le lendemain, à même son corps impubère la jouissance volontaire de la masturbation qu’il tient alors pour anormale (parce qu’il s’en croit l’unique adepte) mais qu’il pratique jusqu’à l’évanouissement. Lors de ses années d’école et jusqu’à la puberté, l’activité sexuelle de l’enfant se place sous le signe d’une voracité tous azimuts, sous le signe d’un évident pansexualisme, dirait Freud : masturbation souvent frénétique, attouchements entre voisins, cousins et cousines, rapports avec des animaux (chiens, poules et coqs, jument), des fruits tendres où insérer sa verge ou des « arbres au tronc moelleux, comme les papayers ». Le premier vrai rapport de pénétration réciproque a lieu, alors qu’il a huit ans, avec son cousin Orlando qui en a douze et dont il admire le « beau gland » que ce dernier exhibe volontiers. Toutefois cette prime expérience génère une angoisse sourde et un sentiment de culpabilité liés aux rituels de « désenvoûtement » que subissent l’enfant et sa mère : il est persuadé que les médiums vont découvrir ce qu’Orlando et lui ont fait derrière les buissons. Un vague sentiment d’interdit pèse sur cet acte qui, pour lui, n’a pas encore de nom mais que la religion et le machisme ambiant condamnent tout autant. Cependant l’enfant comprend aussi que, dans ce monde, ce qui n’est pas dit, ce qui reste muet et secret, d’une certaine façon n’existe pas : pendant leurs longs trajets à cheval, son oncle Rigoberto assoit l’enfant sur son énorme sexe érigé pour un silencieux frotti-frotta dont ils ne parlèrent jamais.

Cette loi du silence, ce même machisme et une évidente sentimentalité l’incitant à idéaliser ses relations avec des amis de cœur feront que l’adolescent commencera par jouer au séducteur et par multiplier les petites amies. La désillusion amoureuse, à lui infligée par un certain Raúl, et les péripéties de la révolution castriste lui feront abandonner toute idée et tout désir de monogamie comme d’hétérosexualité. Reinaldo a quinze ans au moment où la dictature de Batista s’écroule sous l’effet de sa propre déliquescence plus que sous les coups des guérilleros. Le tout jeune homme rejoint le camp rebelle, mettant d’ailleurs ainsi sa famille en danger, et il revient au village avec les « barbus » de Castro pour assister aux premières exactions du régime, à des règlements de comptes qui tiennent plus de la vengeance privée ou de l’envie spoliatrice que de l’intérêt supérieur de la révolution : on met à mort les prétendus « traîtres » sans jugement autre que l’hallali de la foule hurlante ; on pend ou on brûle vifs des malheureux souvent innocents. La méthode d’humiliation publique et de châtiment exemplaire qui sera une constante du régime invente ses tours dès le début. Le jeune Reinaldo se trouve alors embrigadé par le nouveau pouvoir qui veille à s’assurer un encadrement idéologiquement marqué et docile. Il remarque ainsi très vite qu’il s’agit moins d’une révolution populaire, traduisant le soulèvement d’un peuple contre la dictature en vue de la démocratie, que de la mainmise immédiate d’un système communiste piloté par les soviétiques sur une population que l’on travaille d’emblée à assujettir et à terroriser. Notre écrivain va se trouver d’abord voué à la comptabilité agricole et expédié à la ferme avant d’être envoyé à l’université pour y faire des études de planification, ce qu’il ressent comme une délivrance d’autant que c’est son premier accès à la capitale, La Havane. Dans les deux cas toutefois, il reçoit plus une formation idéologique que technique et il vit les contraintes de l’encasernement de la jeunesse que le régime tend à ériger en système. En effet toute la vie des étudiants comme des Cubains est de plus en plus strictement enrégimentée et toute expression originale ou privée, dans l’habillement, l’allure et le comportement, se trouve contrecarrée : les jeunes gens, garçons et filles, sont séparés et les relations sexuelles surveillées, voire interdites (toute dictature est chaste, elle exige du moins la chasteté de ses sujets). L’homosexualité est un crime et les autorités la répriment avec vigueur (il y aura bientôt des camps de concentration pour les déviants). Paradoxalement, l’encasernement des jeunes hommes et la militarisation de leur vie quotidienne, les ambivalences du machisme (qui ne cesse d’hésiter sur le statut du « tringleur » uniquement actif), les frustrations résultant de la séparation des sexes et des contraintes de tous ordres multiplient les occasions de contacts sexuels entre jeunes mâles. La répression génère, comme son ombre portée, une permanente frénésie de désir, une avidité tournée vers la jouissance, peu regardante sur les moyens de se satisfaire, et Reinaldo inaugure, dès ce moment, la boulimie sexuelle qui caractérise son parcours : c’est dans sa chambre d’étudiant un défilé nocturne incessant de militaires, de camarades et même de professeurs ; sa capacité d’accueil semble n’avoir nulle limite et il est souvent étonné de voir, parmi tous ces garçons frustrés et apparemment machos qui viennent d’abord pour se soulager en lui, un bon nombre réclamer la réciproque et s’ouvrir avec bonheur et reconnaissance aux coups de boutoir d’un autre homme (à condition bien sûr qu’on n’en parle jamais) !

Et Reinaldo ne cesse d’écrire non plus que de coïter, il n’arrêtera jamais ou, plutôt, il mettra fin à ses jours au moment où le sida ne lui laissera plus aucune force ni pour aimer ni pour créer. Il a la chance d’être reconnu très jeune par des aînés qui ne lui marchandent pas leur admiration : il est accueilli à la Bibliothèque Nationale après avoir remporté en 1963 un concours de nouvelles et l’Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba lui accorde, en 1965, son prix pour son roman Celestino antes del alba qui sera publié l’année suivante. Mais ce sera son seul livre publié dans sa patrie bien qu’il soit quasiment resté inaccessible au public : dès 1966, son second roman manque le prix en raison de l’opposition des apparatchiks de l’Union, dont Alejo Carpentier qui poursuit Reinaldo de sa haine et de son mépris, et, dès ce moment, le jeune écrivain sera surveillé par la police politique qui s’ingénie à subtiliser ses manuscrits. En effet Arenas a rencontré, en 1967, un couple espagnol, Jorge et Margarita Camacho, avec qui il a noué d’emblée une indéfectible amitié et ces derniers, qui ont leurs entrées secrètes à Cuba, parviennent à lui faire passer des messages et des cadeaux, en toutes circonstances, comme à faire sortir ses textes qui sont publiés en Espagne et surtout traduits en France : le succès mondial d’Arenas est largement dû à sa notoriété parisienne. Commence une longue période de précarité entièrement vouée à la liberté de l’écriture et de l’amour quel qu’en soit le prix. Marginalisé, débordant toutes les normes en vigueur qui font progressivement de Cuba une prison où l’on soumet la plus vigoureuse portion de la population au travail forcé, l’écrivain doit, chaque jour, se battre pour tout : pour se loger, pour se nourrir, pour continuer à satisfaire son penchant principal. Il lui faut se méfier de tous, de sa famille souvent, en particulier de sa tante chez qui il est obligé de loger et qui l’espionne et dénonce à la police dont elle est une informatrice stipendiée. Il cache ses manuscrits, enveloppés dans des sacs poubelles plastifiés, dans des endroits invraisemblables (sous les tuiles du toit, dans des trous de mur ou carrément dans la terre) ; il est contraint de faire confiance à des amis incertains ou capricieux, eux-mêmes victimes de pressions et qui le trahissent. Ainsi il lui faudra récrire deux fois intégralement son roman Encore une fois la mer et plusieurs fois son autobiographie. Il se maintient juste à la limite de l’accusation de « parasitisme social » et réussit à déjouer l’emprise de la police qui lui vole ses textes, tout en pratiquant, tous azimuts, une liberté de l’esprit insupportable pour le régime. Il pratique aussi une liberté sexuelle qui est la contrepartie libidinale de la dictature instaurée, frénésie

contre frénésie, défoulement contre censure et castration : c’est par régiments entiers que l’écrivain et ses amis homosexuels (des mouchards très souvent, vendus à la police) « s’envoient » des adolescents racolés dans l’escalier, dans la rue, au bord des plages, n’importe où, des militaires et même des policiers. Ces derniers risquent de n’être toutefois que des appâts de la répression car Castro a instauré une police sexuelle chargée d’aguicher les pédés pour les mieux compromettre. Mais l’excitation liée au danger semble constamment l’emporter sur la peur. Le plus souvent, ces conquêtes fugitives tiennent le rôle ithyphallique d’« enculeurs » et, c’est l’abattage (Arenas calcule avoir eu ainsi environ cinq mille amants !), ils font la queue, attendant leur tour en fourbissant leur arme. Parfois aussi la réversibilité s’improvise.

La dictature a bien sûr voulu utiliser contre l’écrivain sa plus voyante faiblesse : elle le fait inculper pour détournement de mineurs lors d’une sombre affaire de vol dont Reinaldo et son complice avaient en fait été victimes. Il est arrêté et s’enfuit du commissariat où il est retenu. Pendant des mois, il vivra dans les arbres d’un parc public, visité et ravitaillé par des amis avec qui il échange des textes qu’ils se lisent les uns les autres sous la ramée. Le titre de cette autobiographie vient d’ailleurs de cette période où il lui fallait impérativement écrire et lire « avant la nuit » puisqu’il était privé de toute lumière artificielle (laquelle au demeurant eût été dangereuse). C’est à ce moment qu’il songe à s’enfuir, à quitter définitivement l’île et il risque sa vie lors d’une tentative d’évasion à la nage vers la base américaine de Guantanamo. La police lance contre lui des avis de recherche en le faisant passer pour l’assassin d’une vieille dame. Après moult péripéties, il sera repris et incarcéré au Morro, redoutable forteresse historique devenue une horrible prison dont certaines parties sont régulièrement envahies par la marée. Il y fait l’expérience de l’abjection, celle d’un monde où l’affectivité et la beauté n’ont pas leur place, où l’excès de grâce physique est puni de mort tant il insulte à l’atmosphère infernale et désespérée du lieu. La beauté est en effet un signe de liberté, une promesse de bonheur, l’indice vivant d’une valeur supérieure à laquelle on voudrait librement et gratuitement faire allégeance ; elle ne saurait coexister avec la violence pure et le vertige sado-masochiste de la destruction en acte. Arenas ne découvre qu’au bout de quelques mois la tactique du pouvoir : l’inculper d’un crime de droit commun et le placer au Morro comme un vulgaire criminel permettait de masquer un dessein plus inquiétant qui était de le réduire politiquement. Il est conduit à la Villa Marista où sont les chambres de torture du régime et il comprend assez vite que, de ce repaire inquisitorial, il ne sortira jamais vivant s’il ne signe sa « rétractation » : après quatre mois au secret à la Sûreté de l’Etat, il contresigne des aveux complets où il reconnaît être un contre-révolutionnaire ayant fait sortir ses manuscrits de Cuba, où il affirme regretter et où il promet de ne plus recommencer et de renoncer à l’homosexualité. Il subit, de ce fait, un sérieux revers d’orgueil personnel, tout en en sachant l’inéluctabilité, préférant la vie au sacrifice inutile. De retour au Morro, il y attend son procès pour détournement de mineurs. Mais rien ne s’y passe comme le procureur l’aurait souhaité, car les garçons « détournés » s’avèrent n’avoir pas été « mineurs » au moment des faits, de plus ils nient désormais toute relation sexuelle et toute agression, ne reconnaissant qu’une tentative de séduction avortée de la part de leurs prétendus corrupteurs. Le tribunal est obligé de réduire la peine envisagée à deux ans de détention pour « menées lascives ». Et ces deux années Reinaldo les terminera dans une « prison ouverte ».

Arenas est libéré au début de l’année 1976 et retombe dans l’ornière d’une vie quotidienne infernale. Dans un pays où tout appartient à l’Etat, se loger, se nourrir, trouver un travail, tout cela dépend du caprice d’une bureaucratie infiniment pointilleuse et corruptible. De plus notre écrivain est censé respecter les termes de sa « rétractation » et il est soumis à une surveillance parfois peu discrète, souvent ambiguë, car certains de ses « anges gardiens » souhaiteraient le voir replonger, d’autres profiter de sa situation pour s’offrir quelques libertés. Pour se loger, Reinaldo a recours à toutes les combines en vigueur : « achat » frauduleux d’une pièce aménagée, chantage exercé envers sa tante, arrangements complexes et douteux, installation artisanale de mezzanines prohibées par la loi… Diverses opportunités fort insolites et saisies aux cheveux contribuent à entretenir des rapports de promiscuité souvent hauts en couleur. Cette période de sa vie est tout entière de style picaresque et semble sortir d’un roman espagnol classique. Elle est aussi le moment où il vit la principale aventure sentimentale de sa vie, affection qui l’accompagnera jusqu’au seuil de sa mort. Il rencontre en effet Lazaro, le fils d’une de ses voisines, adolescent perturbé, victime de vraies crises de démence et qui souhaite devenir écrivain. Il le prend sous son aile pour autant que, dans sa situation, il puisse protéger quelqu’un ! Il se développe entre eux une relation qui déborde le sexuel pour s’affirmer relation d’amour. D’ailleurs le jeune homme a des rapports avec des filles et il se marie même sous l’égide de son mentor. C’est lui aussi qui sera la clef de l’évasion, idée taraudante de ces dernières années à Cuba. Dans les premiers jours d’avril 1980, un chauffeur de bus lance son véhicule contre le portail de l’Ambassade du Pérou à La Havane. Le chauffeur et les passagers se réfugient à l’intérieur et demandent l’asile politique. Il s’ensuit une ruée vers ladite ambassade où se pressent bientôt près de vingt mille Cubains ! Lazaro est parmi eux. Castro, se trouvant soumis à un bras de fer international, invente une solution pour lui commode : faire un convoi à expédier à l’étranger de tous les marginaux et éclopés et malades qui l’encombrent. Sous le prétexte d’accéder à la demande étrangère et sous la fiction de la « libération des réfugiés de l’Ambassade du Pérou », il compte ne laisser partir que des Cubains que le régime rejette. Reinaldo va profiter de l’occasion et surtout de la confusion extrême que cette affaire provoque : après de nombreuses ruses (car il est évident que, lui, on ne souhaite pas le laisser sortir), il arrivera à Miami où il retrouvera Lazaro. Ce dernier deviendra portier de nuit à New York et inspirera l’un de ses derniers livres à son ami-amant. Lazaro écrira et publiera ses mémoires. Il secondera Reinaldo jusqu’au bout, le seul de toute sa vie cubaine à faire le lien avec l’exil, à relier la mort et Cuba. L’exil – une dizaine d’années – se sera avéré décevant : à l’extérieur, à part ses plus intimes et éternels soutiens, nul n’attend Arenas ! On lui reproche même d’être parti et d’avoir quitté son rôle si pittoresque et attendrissant de persécuté. Il comprend que la fameuse liberté du « monde libre » est en fait soumise aux seules règles du profit et il affronte la propagande idéologique castriste qui a toujours su s’assurer les services de personnalités marquantes partout dans le monde : le but est de faire passer Reinaldo pour un menteur et un traître à sa patrie, ce qui s’avère parfois très facile tant la légende de la révolution cubaine est puissante ! Exilé, Arenas ne renonce ni à sa frénésie d’écriture – ses dernières années seront le temps de l’édification définitive d’un monument, celui de l’Œuvre – ni à sa frénésie sexuelle : mal lui en prend en cette époque où se répand le sida qu’il semblait voué à attraper. La boucle de ce destin semble se refermer sur un sentiment tragique de la vie. Pourtant il luttera jusqu’au bout, avec acharnement, lucidité, courage, avec plus de pitié pour autrui que de terreur pour soi, sans espoir autre que de survivre par son œuvre et dans le cœur des aimés comme Lazaro ou les Camacho. Il mourra en 1990, maudissant Castro, et il me semble que ce qui lui ferait le plus mal s’il voyait notre aujourd’hui, ce serait de constater que, seize ans après sa mort, ce dictateur surréaliste et cruel sévit encore avec la bénédiction des instances internationales qui le traitent en bouffon ou l’instrumentalisent et qu’il a eu le temps, qu’il aura encore le temps, de pourrir quelques générations supplémentaires de Cubains !

Librairie du gay savoir, 10


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Le sujet de l’écriture dans L’ardoise magique de Georges PERROS
Marie SAGAIE-DOUVE

Testament de l’auteur, « L’ardoise magique » [1] achève un parcours où la mise en abyme du sujet s’accompagne d’une mise en scène du corps atteint par la maladie.

Le titre du texte nous interroge. S’agit-il de laisser une ardoise, donc une dette, sans s’en acquitter : une fausse trace en quelque sorte ? « L’ardoise magique » effacerait-elle la dette ? En effet, la locution ardoise magique désigne un objet sur lequel l’inscription s’efface par simple coulissage. Cet objet devient, en outre, support de communication silencieuse et graphique, à la suite de la laryngectomie que subit l’auteur, après diagnostic d’un cancer de la gorge : « Défilé des parlants. J’écris sur une ardoise magique (316) ». Métaphore du texte, cette ardoise en désignerait le fonctionnement : enregistrant le réel, le manipulant, annulant le « devoir mourir », en en traçant les signes, les symptômes, tournés en dérision ou détournés, vers une voix retrouvée, quoique perdue.

Nous aborderons d’abord le texte comme lié à une circonstance, l’aphasie d’un sujet proche de sa mort, et nous intéresserons au montage du récit contaminé par le discours. Nous analyserons alors la mise en scène d’un sujet-objet faisant l’expérience d’une parole perdue. Puis nous montrerons que le véritable sujet de « L’ardoise magique » est la langue, au statut ambigu d’oralité écrite ou de corps-texte.

 

Un texte de circonstance

« Qui nous laisse écrire dans la santé » (324) ? se demande le narrateur. Cette question porte d’abord sur la santé du corps, car l’annonce d’un risque de mort déclenche la rédaction de notes, à l’origine de ce texte : rédaction qui s’étend sur une année (mars 76 – mars 77) et précède de neuf mois l’événement pressenti, la mort réelle.

« L’ardoise magique » se caractérise par le recours au récit et son évitement. L’auteur utilise des fragments, qu’il juxtapose. Ces fragments enregistrent les faits, mais le récit est sans cesse contaminé - voire dévoré - par le discours du sujet. Ses commentaires miment le direct, occultent la circonstance génératrice du texte : la perte de la voix, après l’opération. Effaçant cette réalité, l’explicit de « L’ardoise magique », véritable art poétique, est un éloge de la parole. Parole considérée comme une dette dont le sujet s’acquittait : « J’avais horreur de ne pas payer mon écot » (335), remarque-t-il.

Mais, contrairement à l’ensemble des Papiers collés, marqué par la forme aphoristique, la fragmentation et le collage servent une continuité narrative. On remarque cependant des distorsions dans l’ordre chronologique, grâce à l’emploi récurrent de l’ellipse. La durée s’efface au profit d’instantanés qui créent une temporalité subjective. Un exemple l’illustrera.

Suite au silence atterré du médecin réservant son diagnostic, le sujet tente d’effacer les traces indésirables de son travail (309 – 311). Or, « un maniaque des décharges publiques » récupère les documents, par « respect absolu de l’Ecrit », documents cités par cet inconnu, dans une lettre, en forme d’hommage, que reproduit l’auteur. Hommage au statut d’analepse, puisque évocation rétrospective de l’auteur Perros et de son œuvre. Mémoire retrouvée, mise en abyme du texte par cet admirateur, qui double l’auteur. Le lecteur reconnaît ainsi « Feuilles mortes » - qui regroupe des séquences d’un journal tenu entre 1946 et 1975 -, texte qui précède, dans Papiers collés III, « L’ardoise magique ». Puis, la rencontre entre les deux hommes a lieu : son évocation constitue alors une prolepse, car placée avant l’opération qui aura lieu. Et qui a déjà eu lieu : « Mais hélas, pas foutu de lui dire un mot. On me l’avait coupé » (311).

En outre, l’expérience de la maladie met directement le sujet sur les traces de son passé (316 – 317), avec lequel il renoue, non sans bonheur. En effet, les déplacements géographiques (Paris pour l’opération, Marseille pour la rééducation) sont autant d’occasions d’associer avec la mémoire, de tisser des réminiscences, pour s’inscrire dans un espace-temps mythique, proche et inaccessible, où le sujet reconnaît (320) ce qu’il a connu. Cette reconnaissance vise à masquer un présent indigent, voire insupportable. Les écrivains admirés deviennent - vivants posthumes - des voisins : « De la fenêtre, aux Batignolles, je vois celles de Mallarmé, de l’autre côté des rails » (318). Plus loin dans le récit, la présence d’Artaud ou de Rimbaud (321) rend l’exil moins douloureux. Valéry se réincarne dans « le gardien du cimetière marin de Sète. (…) Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime » (320). Et, dérision du sort, on l’invite à utiliser les pièces de Molière, bien connues de lui, à l’époque où il était acteur, pour tenter de retrouver une voix, au cours de séances de rééducation.

Cette « ardoise magique », par sa capacité d’effacement et de transformation, supporte donc une pensée magique, où ce qui a lieu n’a pas vraiment de lieu, se déplace. Ainsi le risque de mort est atténué, voire dépassé, dans un espace-temps reconstruit.

 

La parole perdue d’un sujet-objet

Mais la volonté d’effacement se combine avec celle de rendre compte. « L’ardoise magique » efface la blessure en la montrant, suivant les étapes d’une métamorphose de soi, qui atteint le corps et son image, le sujet dans son identité.

L’hospitalisation en constitue une étape : « Vous rentrez dans un engrenage d’où votre parole est exclue » (311). A ce retrait de l’expression individuelle – confisquée - s’ajoute la complicité d’un sujet qui démissionne, retrouve la passivité de l’objet, lors des examens médicaux : « Je me laisse manipuler comme si j’étais un sac. Obsession du sac. Etre un sac » (312). Un sujet occupé par un « animal qui broute » (312) ou encore « un crabe faisant son trou » (308). Un sujet dépossédé de son corps : « bouche prise » (313), « cou pris » (315), après cette déclaration liminaire : « sensation d’avoir tout pris, jusqu’à la mort » (309), où la voix active du verbe prendre dissimule un sujet passif, comme le confirme cette boutade : « je ne prends rien du tout » (316). De surcroît, la notion de « résistance », loin d’assurer le sujet dans une lutte, représente « le bas de laine du pauvre » (311) et s’apparente à ce que Freud a repéré comme obstacle à la guérison. Dans sa recherche des causes de ce cancer, le narrateur évoque ainsi : « une certaine fatigue existentielle » (333) et s’identifie à un « terrain abandonné, sans défense ».

Au fil du texte, l’accent est mis sur l’identité vacillante d’un sujet spolié, « comme si des douaniers vous avaient dépouillé de tout papier » (314). Et, à la suite de la laryngectomie, le trou dans la gorge symbolise non seulement la castration (317) mais le passage d’un sexe à l’autre : « voilà qu’on dirait une femme qui se chochotte. Mais je me fais mal à ce trou, à gauche de la glotte ». S’ajoute la perte physique de la voix et de l’odorat (330). Et la sensation d’être « décentré » (321), au propre comme au figuré. Ou encore « d’avoir été décapité » (331). Cette métamorphose touche également à l’espèce, transforme le sujet en animal : « impression d’être un chien » (316). Et, pendant la rééducation, cette impression se précise : « Pas triste non. Comme d’un animal qui aurait été torturé, mutilé » (318). « Sensation d’être dans la jungle, tigre avec des tigres, à l’heure pacifique ». Tandis que les sons émis au cours des séances pour retrouver la voix font : « un vrai concert d’otaries, de taupes enrhumées » (320).

De retour parmi les siens, le statut du sujet s’apparente à celui d’« un revenant » (323), situé dans l’après-mort : « Curieux de ne plus avoir la mort – la sienne ! – devant soi, mais la sensation de l’avoir derrière » (324). Ce statut incertain permet certaines transactions qui sont autant d’exorcismes. L’écriture déploie une image de soi, autre, altérée, dans un temps qui annulerait la dette : « Avant, j’étais sûr que j’allais mourir. Maintenant je ne sais plus. (…) Comme si la mort négligeait un peu de ramasser ce qui est déjà … troué » (326). Cette altération de l’image met le sujet à distance de soi : il se dédouble, parle de lui à la 3° personne, comme d’un autre : « Un homme a vécu là, rêvé, fumé, travaillé. (…) Où est cet homme » (322) ? Cette mise à distance vient aussi des autres : qui l’évitent, ne le reconnaissent pas, parlent également de lui « à la troisième personne, comme pour un demeuré » (324). Lui-même, privé de la parole, se sent à distance des autres : « Au bord des hommes, comme au bord de la mer. […] Mais je ne peux plus me baigner » (327). Et, dans un effet de surenchère, le sujet se distancie, par l’ironie et l’humour : « Jouer le rôle d’un type qui a le cancer, et l’attraper, devenir celui qui joue le rôle » (329). Même l’entreprise de rassembler des notes écrites participe de cette démarche. Le texte, échappant aux aléas de l’oralité, est le « paradigme de la distanciation » [2], selon P. Ricoeur.

Ainsi, le discours hésite entre l’irresponsabilité d’un sujet-objet, victime d’un processus qu’il subit et l’esquisse d’un sujet complice, par ses excès, ses négligences et son abandon à la pulsion de mort. Dès la visite au spécialiste, avant tout diagnostic, le narrateur déclare : « Je sais déjà tout » (307). Cette « intuition » (308) d’une dette, l’écriture s’en acquitterait en l’effaçant.

 

La langue, sujet de « L’ardoise magique »

Le texte s’ouvre sur la plaisanterie qui accompagne l’auscultation que subit le narrateur. Le ton enjoué du récit s’interrompt brutalement. Un silence lie le médecin à son patient. Ce silence porte sur le mot « cancer », lequel n’apparaît que vers la fin du texte et fait alors l’objet de reprises, comme d’un leitmotiv. Ce silence autour du mot aurait une valeur de défense. Le prononcer risquerait de « toucher une zone interdite, sans défense » (308). Comme le fait le mot « cobalt », qui lui sert de métonymie. Ni inerte, ni inoffensif, il exerce un pouvoir. Jouer avec lui constitue une riposte : « cobalt » est ainsi transformé en « tolbiac, tabac ( !), balcon, balto... » (308). Ce jeu avec la matière verbale, son signifiant, effacerait magiquement la réalité du référent, par simples déplacements de sens. A l’inverse, prononcer le nom de l’auteur, « Perros » (310), pour celui qui en découvre les brouillons abandonnés, crée magiquement une présence : « oui, la moto, le casque, la pipe ». Cette valeur poétique du nom s’efface, lors de l’hospitalisation : « j’ai mon nom cousu sur tout » (312), nom réduit à un matricule.

L’esthétique des Papiers collés se démarque de celle des écrivains admirés. Elle vise en effet une vivacité, une immédiateté que l’écrit, théoriquement, exclut. Roland Barthes souligne cette opposition entre les deux régimes de la langue, dans Le Degré zéro de l’écriture :

Toutes les écritures présentent un caractère de clôture qui est étranger au langage parlé. L’écriture n’est nullement un instrument de communication, elle n’est pas une voie ouverte par où passerait seulement une intention de langage. C’est tout un désordre qui s’écoule à travers la parole, et lui donne ce mouvement dévoré qui le maintient en état d’éternel sursis [3].

A la frontière entre oral et écrit, s’inscrit « L’ardoise magique ». Dans une lettre à Michel Butor [4], peu après la découverte de « cellules cancéreuses dans la gorge » (BP 773), Perros déclare : « il serait temps que j’écrive quelque chose de solide » (BP 774). Cette solidité recherchée aurait le « caractère de clôture » énoncé par R. Barthes. Or, l’année suivante, Perros constate dans une autre lettre : « Traficote des notes Laënnec » [5] (BP 801). Notes, synonymes de fragments mêlant les plans énonciatifs, éloignant l’échéance.

Si solidité il y a, elle serait du côté de la répétition, fonction qu’exerce « L’ardoise magique » dans l’économie du sujet. Il suffit d’évoquer tout ce qui fait retour en lui et s’oppose à l’effacement. Jusqu’à la citation finale : « Le vers qui me revient [6]– ail de la mémoire ! – le plus souvent : Quand notre cœur a fait une fois sa vendange… » (336). Cette citation reflète l’image du sujet. Baudelaire fait ainsi figure de moi idéal, auquel revient le dernier mot : citation extraite de « Semper eadem » [7], sonnet empreint de misogynie dont la destinataire, qualifiée d’ « ignorante », invitée à se taire, est le support d’un « beau songe », rimant avec « mensonge ». Un sujet qui se soumet aussi à une répétition au sens théâtral : il se met en scène, se dédouble dans une stratégie qui s’apparente à une contrebande, où l’oralité – sa voracité - travaille l’écriture de soi.

A l’intérieur de cette marge entre oral et écrit, le texte stigmatise ceux qui, faute d’une parole vraie, figurent parmi les « morts-debout » (333), capables seulement d’une langue de bois, une « parole morte » (334). Ces morts rendent plus supportable, voire enviable, l’incapacité à échanger oralement. La douleur se transforme en soulagement de se sentir à distance de ceux qui sont considérés comme responsables - en partie - de ce cancer, du temps où, dans l’échange, ils restaient sur la réserve : « Comme si leur (…) méchant silence (…) s’était infiltré, goutte à goutte, comme poison à travers les parois de ma gorge » (325). Au-delà du désir d’effacer la responsabilité du sujet et les causes physiques du mal, l’auteur pointe, dans la langue, la force irrationnelle du non-dit. Puis, magiquement, « L’ardoise » s’ouvre à la parole vivante, qui efface, sinon la dette – l’imminence d’une mort -, du moins la perte. Sur le plan imaginaire, se reforme le couple privilégié de l’interlocution, grâce à une maïeutique émotionnelle, qui fait entendre un « timbre singulier » (335). L’échange devient résonance d’homme à homme, triomphant de la pudeur, transformant la langue en « une durée de signes vides dont le mouvement seul est significatif » [8], selon R. Barthes, dans son analyse de la parole. En effet, est recherché « le degré zéro de la rencontre » (335), par un dépouillement, une mise à nu, une improvisation hors de tous les codes culturels, pour atteindre « la forêt du langage brut ». Cette utopie d’un nouvel état de nature recompose le couple originel, elle représente aussi une oraison funèbre, prononcée par le défunt lui-même, se projetant dans son après-mort : « j’aurai adoré cette chasse pacifique (…) jusqu’à satiété, fermeture des portes, extinction des feux (335 – 36).

Doublure du corps sinon de la psyché, « L’ardoise magique » fonctionne comme un corps-texte, palliant la mutilation subie. La langue écrite devient voix, conjure le danger que représentaient les mots.

L’éparpillement du texte a mis en jeu un système de causalité non linéaire, dispersant les origines du mal. Dans cette herméneutique, la poésie constitue le véritable antidote pour un sujet pris dans la langue, nourri de lectures et se nourrissant de la part analphabète de l’être : « Là où il est seul parle l’être, - ce qui signifie que la parole ne parle plus, mais est, mais se voue à la pure passivité de l’être » [9], déclare Maurice Blanchot dans L’Espace littéraire. Dernier autoportrait, exécuté devant le miroir de la mort, « L’ardoise magique » trouve sa cohérence à travers cette liberté contraignante : elle efface la dette d’un sujet en crise, qui, par l’écriture, retrouve sa voix, « agencement de voix éclatées » [10], selon l’expression de D. Rabaté, dont l’unité est d’ordre polyphonique, transformant le drame en une ultime comédie.


[1] Georges Perros, Papiers collés III, Gallimard, 1978, coll. L’Imaginaire, p. 307 – 336.

[2] Cité par J.-C. Coquet in La Quête du sens, PUF 1997, p. 215.

[3] Seuil, 1953 et 1972, coll. Points, p. 21.

[4] Michel Butor / Georges Perros, Correspondance, 1955–1978, éd. Joseph K., 1996. Ouvrage désormais désigné par BP.

[5] Etablissement où fut hospitalisé Georges Perros.

[6] Je souligne.

[7] Les Fleurs du mal, Gallimard, 1975, coll. La Pleïade, p. 41.

[8] op. cit., p. 21.

[9] Gallimard, 1955, coll. Idées, p. 17

[10] Poésie & autobiographie, cipM / Farrago, 2004, p. 81.


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Le livre des apparitions
à paraître chez Le chasseur abstrait
María José PALMA
traduction de Marie SAGAIE-DOUVE

Le Livre des Apparitions est l’autobiographie psychanalytique de l’auteur, partant, le récit à temps partiel d’une quête et d’une initiation où la conscience du « j/e », son dévoilement comme identité sexuée, rencontre le champ discursif.

Le livre est conçu en trois parties, traversées par les métamorphoses de la voix narrative : géante, femme à la chatte et personnage d’un tableau qui se profile, selon la main qui s’emploie à peindre, le laissant brûler par inadvertance et donnant à voir ce que la toile occulte, une figure féminine et femelle.

Les histoires racontées dans chacune des parties sont contenues dans les titres : « Les rêves », « Le demi-sommeil » et « Le réveil », lesquelles sont en rapport avec une des topiques freudiennes : l’inconscient, le préconscient et le conscient.

L’autobiographie devrait-elle rejeter la pluralité des langages ? Je pense que non. Sont mis en jeu différents niveaux de discours, vers un dévoilement progressif du « j/e » féminin, dans les marges de sa propre parole ; autrement dit, par la représentation et l’inscription de la « Chose » dans le « Symbolique ». Alors, l’emploi d’une langue poétique, se coulant en métaphores successives, rejoint la logique prémonitoire du récit de « Rêves » dans la cure.

L’oscillation du langage entre le poétique et le courant rend incertain le statut du préconscient : entre onirique et réel dans le Sujet. De cette ambivalence naît « Le demi-sommeil ».

Dans la troisième partie, avec la fluidité de l’huile vient « Le réveil » dont le langage écarte toute possibilité de “poiesis”, sans interrompre le fil de la mémoire autobiographique, qui choisit les éléments qu’elle désire représenter.

Dans ce temps partial d’une autobiographie psychanalytique, les voix narratives subissent des métamorphoses. Mais une voix féminine, dont les autres réverbèrent l’écho, raconte des scènes fragmentées de son histoire. Engendre les apparitions et disparitions de la Géante, les observations de la femme à la chatte qui regarde par la fenêtre le monde, à travers une longue-vue, ou le voyage dans les deux pièces qui servirent de cadre à la cure où « elle »-« j/e » se reconnut dans l’éblouissement.

María José PALMA

 

LES RÊVES


Le Livre

Pendant des années, nous couchant, nous savons que les nuits ne se ressemblent pas ni les mondes qu’elles parcourent. Certains brillent plus que d’autres ; les uns sont plus acoustiques, d’autres plus du Nord ou du Sud. Mais les uns comme les autres ont des couleurs spécifiques et un rapport avec cet univers d’apparitions et de disparitions, de lumières et d’ombres, de visible et d’invisible, que soulignent les songes quand nous dormons.

Dans le lit, les rêves divisent le ciel, la terre et l’au-delà en une grande tarte de vingt-trois portions. Il peut être difficile au début de les reconnaître, mais avec un peu d’entraînement et de patience, il nous sera facile en dormant de distinguer la saveur de chacune d’elles, de les déguster et de les lire.

Dans ces morceaux, comme autant de chapitres, les mouvements des nébuleuses, les couleurs, la lumière, la voix et la mer configurent les territoires des personnages, bien que l’un d’eux puisse sembler étrange par sa volatilité, sa manière prudente de cheminer entre les espaces sidéraux et terrestres. De toutes façons, pour mieux comprendre, nous devons partir du Nord glacé et, descendant, arriver à le convertir en Nord du Nord ou, au contraire, nous pouvons suivre Mercure, qui se déplace en principe dans le même sens que le Soleil, mais paraît s’arrêter un peu, à cause du froid peut-être, ou de la chaleur, pour se déplacer ensuite en sens contraire.

Pendant la nuit, contemplant le ciel et la terre d’un lieu obscur, elle désire réaliser un voyage avec ce personnage étrange. Nous suivrons ses traces avec la tarte ou ces pages écrites au fil du temps, pour la reconnaître dans ses promenades à travers le ciel gelé, sur la terre brûlante ou sur la mer liquide, selon les saisons. Mille et une étoiles nous accompagnent. Une infinité d’animaux. La lune, les planètes et les constellations font incursion dans le Livre. Le personnage y est entré, il est au bord de chaque phrase, dans ses pages. Il s’agit de distances imaginaires, rêvées. Mélange de mots, d’encre, de papier, de mondes célestes, de phénomènes pourpres, qui, si l’on observe le vol de ce personnage étrange dans le ciel nocturne, se met en scène au firmament.

Alors, à nos yeux apparaît un personnage gigantesque effleurant les pages du Livre, comme d’un rêve visité par une dormeuse. Livre écrit avec la matière et l’énergie des mots qui sont nébuleuses et planètes colorées, des chapitres qui sont galaxies, des pages qui reproduisent les espaces naturels.

Ce Livre existe, à l’instar du personnage que nous voyons en lui. Maintenant proche, son profil se précise. Il s’agit en effet d’un Livre et d’une Géante qui passe par où elle veut. Aucune matière, aucun lieu ne sont des obstacles. Ni la pierre ou le fer ou les roches, ni l’acier n’arrêtent ses désirs et ne la retiennent dans d’autres lieux et temps extraordinaires comme les nôtres. Ils tournent autour de millions d’étoiles, de voix, de couleurs, d’animaux félins et aquatiques. La Géante voyage parmi les millions de galaxies liquides et froides, et sur les terres solides et alcalines. Ses promenades sans but, visibles et invisibles, provoquent des perturbations : vent violent ou chute d’un bloc de glace s’approchant du soleil. Mais la couleur de l’encre, mille fois sèche, brille toujours sur les traces de ses pas, bien qu’on la sente parfois mourir.

Après ces pages, nous en saurons davantage sur les aventures de la Géante. Les circonstances de sa disparition définitive et les voyages occasionnés par les rencontres entre notre planète et la sienne, les astéroïdes et les comètes.

Les derniers morceaux de tarte ont un caractère tragique, ces chapitres sont marqués par la mort de la Géante après son périple vers le Nord de son Nord, puis le Sud, pour retourner au Nord. Seulement au Nord.

Des autres personnages, un seul en vérité est réel dans ce Livre. L’accompagnent, quand il somnole le cœur battant, des voix. Et depuis la fenêtre, sûrement de là, il a fait de nombreuses rencontres avec d’autres corps, qui comme Jupiter, exercent une influence gravitationnelle, empêchent que se forment des planètes.

Son demi-sommeil lui permet de voir les vingt-tois morceaux de la tarte, parmi les froids persistants de la grande ceinture de Pluton. Ce sont les perturbations les plus visibles, les autres ont trait au travail quotidien, partant, moins visible. Mais aujourd’hui, en dépit de la tarte, nous en savons peu sur ce personnage, les voix qui l’accompagnent, et encore moins sur son réveil, les rêves passés, liés aux rencontres avec les mondes de la nuit. Nous devinons les zones externes, qui touchent son métier, mais rien du corps organique qui survécut à la Géante, rien du personnage dans le lit, au bord de la fenêtre ou sur le portrait. Nous reconnaissons les restes de tarte qu’elle divisa, et son passage de rêve et de mystères dans les pièces de ce Livre.


Le Début

 

L’immensité gelée du Nord géographique est comme une plaine désolée, entourée par une mer congelée d’éveils et avec des amas de morceaux et de plaques de glace s’entrechoquant. Le paysage est d’une beauté presque inhumaine, un désert gelé qui exclut toute forme de rêve ou de cauchemar. Là, ce qui reste lors de l’éveil est l’idée de la construction du Livre. Mais le temps a passé et nous sommes ici, vigoureuses, dans ce lieu où la vie se met à surgir doucement.

Avant les apparitions visibles et invisibles de la Géante, il y avait un ciel et une terre qui relevaient de l’ancien. Sûrement qu’ils préexistaient, mais ils sont maintenant caduques, ainsi commença l’existence mystérieuse de la Géante, quand se créa le ciel, quand se créa la terre.

D’autre part, il est bien connu que rien ne relie physiquement la terre à la lune, et cependant, il y a quelque chose entre les deux qui influe constamment sur nous. Grâce à cette force, il y eut une époque où les îles étaient arrachées par les marées de l’océan. C’était un temps, prologue au ciel et à la terre, où nous pouvions voir la Géante avancer et traverser l’atmosphère, les eaux et les déserts, jusqu’à son lieu d’origine. En lui existe encore un ordre, une prédictibilité, une permanence tranquillisante, seulement perturbée par ses apparitions inattendues.

La première fois que je vis la Géante fut au milieu de la foule et nos regards se croisèrent. Puis elle disparut. C’est à partir de l’ultime vision, de l’éveil dans le Livre, que je peux reconstruire ses apparitions et ses départs.

Si je pense à la Géante, je la vois. J’imagine son corps céleste, fulgurant entre les galaxies qui s’étendent à l’infini, sa matière brillante qui explore les ombres et les radiations en perpétuelle activité, les plis qui abritent dans son intérieur d’immenses fours de bleus liquides. Et je l’invente. Je la découvre en nuage de gaz qui brille dans l’univers, comme une étoile qui donne lumière et chaleur, comme air et vent, roche et eau, mais aussi comme matière obscure et ombre blanche.

Son corps est un trou noir, un continent. La naissance d’une pluie pourpre, de la couleur de la voix, de la danse et du bois de la nuit. C’est une île et une planète refroidie par des fleuves de glace gelée, par des lunes désertes, échouées hors de leurs orbites, dorées par les déserts. A ses heures barbares.

Si je la distingue, son territoire sort du temps et de l’espace, comme une ombre projetée par des lumières tremblantes qui improvisent des danses étranges au rythme du mouvement des satellites. Alors, par cette animation se devine l’acte de sa présence, de ses sporadiques apparitions aux heures ouvertes. Et l’on sait qu’autour d’elle tournent des univers entiers, des systèmes planétaires, de la matière interstellaire. Des déchets cosmiques aussi, et des dunes. Mais on découvre surtout avec la Géante l’existence d’un mutisme insondable qui absorbe tout. Un vide énorme et noir, un trou, d’un calme indéchiffrable que je tente de combler avec mes visions fragmentaires quand sévissent les titans rouillés qui imposent silence. Et bien qu’il ne devrait pas en être ainsi, la Géante, là où elle va, là où elle apparaît, emmène avec elle sa ville. Une ville gelée, incrustée de sons lointains qu’elle utilise quand ils apparaissent sous les voûtes pourpres de la pluie.

Si je la vois, tous les satellites perdent leur vie inutile et disposent d’une énergie qui traverse les murs, bien qu’elle puisse apparaître dans son intérieur, muette, toujours isolée, à l’endroit de la peur, comme un univers gelé, couvert d’une couche de rosée, qui ne brille pas comme la neige dure du Groenland appelée kanic. Elle peut se voir comme des mondes muets par inertie, comme une solitude orbitale dans les espaces qui affluent avec les temps. Je la vois dans certaines de ses apparitions, peu importe le temps, car c’est un paysage aveugle où une seconde est identique à une autre seconde. Une seconde étouffée par le temps fané de la remémoration.

Si je l’évoque, tout s’en ressent autour de moi. Ni la force du mercure n’échappe à son influence, et la douleur…, la douleur se propage sur la terre, la mer, les cieux, et s’infiltre dans les intonations de la Voix. Dans ces îles, elle pénètre le sable, elle contamine l’atmosphère des forêts et les rochers.

La dernière fois que j’ai vu la Géante, ce fut au milieu de la solitude d’une place. La place de n’importe quelle ville, avec l’obscurité de n’importe quelle nuit, un jour quelconque, sur un satellite quelconque, et aussi dans un vide quelconque. Peu importe le temps et le lieu dans ce paysage aveugle. Retraite glaciale. Elle apparaîtra sûrement dans d’autres latitudes plus clémentes, à d’autres occasions, s’éloignant de manière invisible de l’univers, de la mer, de la terre.

Depuis peu nous sépare le tunnel de la relativité, la meute obscure qui mène subtilement entre la vie et la mort. Et pour cela, toutes les mers semblent couvertes de glace, de fleuves, de jungles, qui indiquent les quatre points harmonieux.

Les sables se figent comme les pavots bleus des imprécations dans les trous noirs et vides, et ils nous disent en quel lieu de la réalité nous nous trouvons, quelle relation nous avons avec elle, maintenant que la Géante s’en est allée pour réapparaître, et a laissé sa marque à son insu, en aveugle. Ainsi, l’Histoire de ses apparitions est transmise par le vent des rêves, les éveils que traverse la mousson qui atteint les contreforts de l’Himalaya, et par un peu d’encre noire, qui révèle quelques vers que l’on devine dans les méandres de la page, et des voix qui appellent.

 

La Naissance de la Géante

 

C’est le même paysage, celui que tous et toutes, nous connaissons, mais parfois, bien que rarement, la répétition quotidienne de la vie s’efface. Elle peut se voir effacée ou obscurcie comme cela arriva le jour où leurs regards se croisèrent. Alors les cieux ocres furent envahis d’arbres, les fleurs de chair s’épanouirent sous les froids sidéraux, et les ailes de la vue s’agitèrent violemment.

Rien ne paraissait avoir de sens en dehors d’elles, dans ce lieu, qui est comme le monde. Une fois, une seule petite fois, l’œil de Bathan, celui qui Voit tout, parut menacé.

Au village, comme de coutume, la brume était basse, le soleil paraissait réchauffer encore, même s’il illuminait à peine la terre. C’était le moment des regards enflammés à l’édifice ardent, la possibilité d’on ne sait quoi, la manifestation d’une torche située entre des voûtes gigantesques et vieillies, l’éclat d’une légère splendeur. Ainsi le soleil se reflétait-il sur l’édifice, torche terrestre, en compétition avec Bathan sous les regards. Cependant, la lumière solaire s’affaiblissait et laissait échapper des corps une dernière et faible lueur de lune. Un éclat qui permet de voir comment se profile la silhouette charnelle de la Géante au milieu des feuillages verts, de l’immense coupe des pins, des peupliers, et des chênes séculaires. Une émotion vague à peine anime l’air, indiquant ainsi sa présence. Son regard entre obliquement dans un recoin de la mémoire.

Le vent rafraîchissant, soit une brise froide, trouble et perturbe l’atmosphère. Avec calme, il balance légèrement les feuilles des arbres, des arbustes, agite les eaux célestes, et fait voir et découvrir, en susurrant, le bleu d’azur de ses yeux, plus ou moins semblable à cet autre bleu des eaux des lacs de sa terre d’origine.

La brume basse sur le village continue à incliner son front contre le vent, et je m’endormis, non sans penser alors à sa figure absente.

Ainsi naquit la Géante, au coeur de la lumière du rêve, bien qu’elle veille pendant la nuit. Ainsi, comme un phénomène redoutable montrant ses yeux endormis à la lumière de la lune. Mordant ainsi les fleurs épaisses de ses dents blanches.

Dans les bois lointains résonne l’eau et sous une vague noire et tranquille se cache la Géante. Une vague où dort la lune, flot sonore sous une nuit fourmillant d’étoiles.

Cela fait plus de mille ans que la Géante est triste. Que ses fantômes se promènent au bord d’un grand lac mêlé de bleu, où elle laisse la mélancolie dans son sillage. Dans sa folie, elle murmure les vers de Tsvietaieva et d’Akhmatova. Grâce à eux, elle perçoit, dans l’édifice des voûtes gigantesques et vieillies, le regard de lumière où s’efface la vie quotidienne qui la réveille parfois, et elle tente de voir, avec sa pâle figure dorée par les rayons du soleil, la voix des lacs déments. Mais ses grandes visions ont étouffé sa voix, et effrayée, elle s’en va comme elle est venue, se dissipant dans le froid feuillage du Livre. Et quand elle a disparu, à l’image d’un écureuil rouge, sa voix tremble dans chaque feuille, et l’on peut sentir le tremblement, malgré l’œil qui Voit tout, d’un baiser doré, répandu sur chaque page, comme un chant mystérieux qui vient des astres.

Alors tout cesse d’être différent et se transforme en un paysage quotidien que rien n’efface, mais qui, en revanche, continue à estomper nos contours.

 


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James NOEL

Poèmes à double tranchant / Seul le baiser pour muselière. Préface de Frankétienne. Port-au-Prince : Farandole, 2005.

Le Sang visible du vitrier. Préface de Jacques Taurand. Port-au-Prince : Farandole, 2006 ; Montréal : CIDIHCA, 2007.

Photo ©Antoine Tempé

chanté par Wooly Saint Louis Jean
extrait du CD Quand la parole se fait chanson

Bon nouvèl

Le CD contient ausi des textes de Georges Castera, Anthony Phelps, Evelyne Trouillot, Serge Legagneur, Emmelie Prophète, René Philoctete, Raymond Chassagne, Paul Laraque, Syto Cave, Davertige, Marc Exavier, Farah Martine Lherisson.

 

 

dit par Pierre BRISSON
extrait du double CD A voix basse

Seul le baiser pour muselière

Le CD contient ausi des textes de P-R Narcisse, G. Catera fils, L. Trouillot, P-R Narcisse, G. Augustin, Syto Cavé, W. St L. Jean, L. Noél, Frankétienne.

CD disponibles chez haitianbookcentre.com

Impromptu
Amour et vérité
Jean-Michel GUYOT

— Qu’entends-tu exactement par « morsure du temps » ?

— Par exemple : quand j’écoute « All Along the Watchtower » joué par qui tu sais, et bien tout s’arrête, plus rien n’a d’importance que cette musique qui me porte. C’est cela que j’appelle la morsure du temps. Elle intervient essentiellement quand je suis désireux d’échapper au morcellement du temps dispersé dans des tâches qui s’annulent au fur et à mesure qu’elles s’accomplissent.

— Si je comprends bien, tu n’as jamais le temps de t’ennuyer ?!

— L’ennui avec le temps, c’est qu’il n’existe pas d’un seul bloc : je puis vouloir rester indéfiniment sur un instant heureux et cette volonté se brise sur la réalité de l’instant par nature discontinu. Je veux dire : le temps est discontinu et les instants eux-mêmes n’ont pas la même intensité. Quand leur perception devient « molle », on commence à s’ennuyer, il faut faire quelque chose, agir par exemple. Mais l’action n’est pas l’acte ! Que de temps passé à réfléchir à l’action à mener ! Le temps de l’acte, c’est l’instant du commencement qu’il nous faut réitérer dans un grand effort d’intellection ou de perception pour qu’une action digne de ce nom s’inscrive dans ce que nous appelons la durée…

— Alors, la musique, dans tout ça, de la durée ou une file d’instants ?

— La musique, c’est pour le musicien une série d’actes qui aboutit , sur scène, à ce qu’on appelle en américain une « performance » ; ce mot dit simplement qu’il faut traverser le temps sans vouloir durer pour durer. Le temps musical est fait d’instants qui se chevauchent, se superposent ou s’accompagnent ; l’intrication qui en résulte, à effet linéaire ou non, c’est le temps vécu de la composition qui se décompose et se recompose à tout instant. La musique vit de sa propre mort…

— Et le musicien que tu écoutes jouer, crois-tu qu’il perçoive les choses comme toi ? 

— Oui et non ! Oui, parce que, comme tout auditeur – le musicien est son premier auditeur ! – il perçoit la musique comme une suite d’instants qui se chassent et non, parce que lui, le musicien, il développe un « discours » plus ou moins complexe ; non seulement il tient compte des autres musiciens en gardant le tempo et le rythme désirés mais en plus il doit constamment penser « en avant », c’est-à-dire anticiper l’acte nouveau qui va faire jaillir les notes condensées en instants musicaux dont il a, comme nous, une perception à la fois verticale et horizontale : verticale, c’est-à-dire harmonique et horizontale en ce sens qu’il perçoit comme nous le continuum musical qu’il crée d’instant en instant. Le flux musical qui résulte des coups d’archet ou de médiator, quelque soit le mode d’exposition : pizzicato, legato, en arpèges, etc. est toujours perçu comme un instant décisif, un son est choisi en fonction des autres déjà choisis. Tout cela, bien sûr, quand il improvise… Cette composition spontanée qu’on appelle l’improvisation réclame une science consommée de l’harmonie, on ne peut pas faire n’importe quoi n’importe comment sous peine de jouer n’importe quoi !

— Tu deviens compliqué !

— Pas tant que ça, il n’y a qu’à écouter, et tout devient clair ! « All Along the Watchtower », pour revenir à cette pièce, à ce morceau comme on disait à l’époque où il a été créé, est un moment exaltant pour moi. Tu entends d’entrée de jeu ce rythme foudroyant et dans le même temps, dans le même instant, entre les notes, il y a cette caresse, cette douceur qui incline à la mélancolie. Tu sens comme moi cette « énergie du désespoir » qui soulève constamment le morceau et cette douceur mélancolique qui l’accompagne : deux sentiments contradictoires dans un seul instant musical, un tour de force ! L’envie de tout lâcher, de tout « planter là » immédiatement contredite ou plutôt l’affirmation tout aussi véhémente de continuer la route, de continuer à vivre malgré tout ! Deux affirmations contradictoires ? Deux affirmations conjointes plutôt dans un ni oui ni non où transparaît le neutre… Mais, en jouant comme il joue, Hendrix ne reste pas neutre : il prend partie pour la vie ; son affirmation n’est pas paralysée par l’indécision ; son jeu est incisif, on a l’impression qu’il tranche dans le vif !

— On pourrait dire ça de presque tous les morceaux de Jimi Hendrix, non ?

— En fait, je crois que c’est le propre de tout grand musicien, quelque soit son style et le « genre » de musique qu’il joue, de faire place dans son discours à une dualité qu’il « résout » dans l’instant de jouer comme si la mort et la vie ne faisaient qu’un au moment de jouer… Et jouer, c’est vivre à cent à l’heure ; il suffit d’écouter Hendrix pour se dire, parfois, dans les moments les plus intenses, qu’écouter ne suffit pas. On a envie de trépigner, de crier, de danser tant on est impuissant à déboucher sur autre chose que le discours musical qui nous déchire. Hendrix donnait aussi cette impression quand il jouait de chercher un autre monde… J’ai dit un autre monde, pas un au-delà métaphysico-religieux ! Et puis, en tout état de cause, il n’y a que la musique, encore et encore car il ne s’agit que de cela au fond : jouer pour affirmer la conjonction de la vie et de la mort. Un journaliste avait eu cette intuition à son propos, il y a longtemps déjà, et qui m’avait sauté aux yeux quand je l’avais lu : il parlait de « la négation de l’effort au moment même où il s’accomplit. » En écoutant Jimi au fil des années, j’ai ressenti la même chose tout en nuançant ce propos : on peut parler de négation et aussi de lassitude, celle qui lui venait quand il était las de jouer devant un trop large public toujours les mêmes morceaux d’où son désir d’improvisation en concert et le besoin qu’il manifestait constamment de renouveler son répertoire au risque de décevoir son public de la première heure. Voilà pour la lassitude. La négation c’est autre chose, autrement plus complexe. La négation de l’effort au moment même où il l’accomplit, écrivait ce journaliste. Il faut insister sur toute la charge de sens contenue dans ce au moment même. On est dans une contradiction vivante ; l’effort est accompli malgré sa négation. Le morceau joué ne peut aboutir que dans cette tension. Jouer était tout ce qui lui importait, on le sait bien. Le bonheur de jouer est presque tangible quand on l’écoute tant sa musique s’imprègne en nous. C’est cette imprégnation qui me fascine. Sa musique laisse une trace en nous ; on en rêve, on ne la fredonne jamais ! On la porte en soi, elle nous traverse dans une réminiscence heureuse. Elle nous soutient aussi dans les moments difficiles. Je me souviens avoir été un jour comme lavé de tout mon chagrin après avoir écouté « Electric Ladyland » ! Je venais de comprendre que je n’étais pas aimé par quelqu’un qui comptait beaucoup pour moi… Cette impression pénible n’avait plus aucune importance. J’étais comme rajeuni, « renouvelé ». Sa musique avait effacé les heures pénibles où j’avais touché le fond. Elle me disait ce qu’il affirme haut et fort dans « Straight Ahead ! » : “The best love to have is the love of life !” S’accrocher à la vie, oui, mais pas à n’importe quel prix, au prix et pour l’amour de la liberté la plus grande, assurément, et quel courage il faut pour se battre contre les préjugés raciaux et autres qui empoisonnent notre existence de tous les jours ! Les donneurs de leçons son innombrables !

— Je ressens les choses comme toi sans y avoir pensé plus que ça !

— Je reviens, si tu veux bien, à cette idée d’imprégnation ! C’est une musique qui s’adresse au corps. Il faut toujours avoir en tête cette donnée quand on parle d’Hendrix : c’était un compositeur qui jouait sa propre musique ce qui n’est pas si courant que cela ! Son corps était le lieu même d’une grâce ; les vibrations sonores, il était les premiers à les ressentir derrière son mur d’enceintes. Cette impression, souvent, à l’écouter que le corps éclate au devant du monde pour se perdre au fin fond de l’univers… Il n’y à qu’à écouter « Voodoo Chile » pour ressentir ça ! Au moment où je l’écoute, sa musique est une jubilation triste, jamais une tristesse jubilatoire, attention, l’oxymore ne fonctionne pas dans les deux sens ! La tristesse, elle provient de la solitude, du désir de partager, de faire passer cette joie qui lui venait dans l’acte de jouer et qu’il désespérait parfois – parfois seulement ? – de communiquer à ses auditeurs. Et quand j’étais plus jeune, je me désolais moi aussi – moins maintenant ! – de l’incompréhension qui entourait cette musique. Il est vrai que les choses de ce côté-là ont évolué dans le bon sens. Je me souviens de ses deux concerts donnés à Stockholm en janvier 69, le premier calamiteux et l’autre, un des meilleurs qu’il ait jamais donné ! L’envie de jouer ne lui venait que lorsqu’il pouvait jouer pour quelqu’un… Une conversation heureuse, quelques mots d’encouragement sur lesquels je passe – tu peux les retrouver dans la mémorable biographie écrite par Caesar Glebeek et Harry Shapiro – et il était « métamorphosé ». Tu l’entends plaisanter avec le public… Et une fois n’est pas coutume, il commence le concert par « I Don’t Live Today ! », tu te rends compte ! un morceau qu’il dédiait souvent aux Indiens d’Amérique. Dans ce concert, et dans bien d’autres, une flamboyance de tous les instants, certes, mais en définitive, cher payée en termes de santé physique et mentale ! Alors, jouer ? Pour soi avec d’autres, d’abord, bien sûr ! Mais aussi pour le public. L’impression, au fond, qui devait être la sienne, c’était – peut-être ! – de ne pas pouvoir effacer durablement le monde dans lequel il vivait. Tant d’efforts, de travail acharné pour aboutir à ces quelques instants d’extase, de sortie hors de soi dans la communication avec les autres !… Le débat incessant de la durée et de l’instant « résolu » - mais au double sens du terme ! – par et dans la durée musicale faite d’instants contrastés… Une autre contradiction, sous-jacente au discours musical… « Communication is coming on strong !”, tu te souviens ? C’est peut-être ce qui arrive aux musiciens qui accordent trop d’importance au « message » qu’ils veulent faire passer ; un manque de détachement, sûrement, qui coûte cher… Il y avait chez lui des instants de repli salvateur où la musique était tout ce qui comptait, indépendamment du public, car on joue et l’on compose d’abord pour soi, pour entendre ce que « ça donne », en toute simplicité ; c’est un jeu, une féerie qui enchante celui qui la produit d’instant en instant. C’est le plaisir de l’enfant de Hegel qui lance des pierres dans l’eau et qui, ce faisant, prend conscience de lui-même, de la force qu’il porte en lui et qui le porte jusqu’à le transporter de joie parfois ! Il suffit de regarder un enfant jouer pour comprendre un musicien ! Alors, jouer pour effacer le monde, oui, quitte à s’enfermer dans ce qu’un autre journaliste avait appelé joliment « son cocon électronique » et jouer aussi pour partager une vision positive du monde, c’était l’enjeu que charriait avec elle cette musique unique. Encore une fois, il y a là une contradiction dans les termes. La musique comme refuge contre la brutalité et la vulgarité des « squares », des gens « straight », tous ces affairistes contents d’eux-mêmes et durs avec les autres… La musique comme valeur refuge, un havre de paix : “Waterfall, nothing can harm me at all with my waterfall… I can hear my rainbow calling me through the misty breeze of my waterfall…” Mais la musique aussi comme l’affirmation véhémente et vibrante qu’un autre monde est possible. Une tension presque politique dans cette musique qui se devait néanmoins de rester musique « pure » sans jamais servir aucune cause précise sauf à basculer dans la servilité, l’art « soviétique » ou nazi, l’impensable même quand on songe à lui ! Il y avait bien les allusions en concert au « Black Panthers » par laquelle il témoignait de sa solidarité, mais on sait bien qu’il était au fond plus proche de Martin Luther King… Ni enjolivement de la réalité : le culte bourgeois du beau qui doit être agréable ni art asservi à une politique plus ou moins messianique et toujours meurtrière…Un certain nihilisme, c’est-à-dire en l’occurrence, le désir d’aller jusqu’au bout des possibles jusqu’à l’épuisement et dans le même temps une dépense d’énergie physique et psychique considérable, sans souci d’économie de soi. En l’écoutant, immanquablement, je pense à Georges Bataille… Une musique révolutionnaire à tous égards, indifférente aux modes, au « beau son » mais ouverte oh combien sur l’air du temps. On peut affirmer qu’il a révolutionné la musique en dessinant une révolution autour du fait musical. Il faut maîtriser à fond toutes les techniques et avoir derrière soi un répertoire, une mémoire aussi, considérables ! Une connaissance expérimentale de toutes les ressources de l’amplification moderne avec, en arrière-fond une connaissance tout aussi profonde du blues, du jazz et de la musique classique de Bach à Wagner ! Un musicien contemporain hors des sentiers battus, en somme… Hendrix, c’est aussi un tour d’horizon d’un certain état de la musique telle qu’elle pouvait être perçue par un jeune noir américain, par la force des choses condamné à l’autodidactie. Un bien et un mal tout autant. Combien de fois ne s’est-il pas plaint de ne pouvoir écrire ce qui passait dans son esprit et qu’il désespérait de pourvoir exprimer sur sa seule guitare ! En même temps, quelle liberté, une liberté souveraine avec l’instrument, apprise d’abord à l’école du blues où le plaisir de jouer est si évident, un bouillonnement gestuel qui s’exerçait parfois – mais il le savait ! – au détriment de la rigueur musicale. Il lui fallait parfois s’amuser, se faire plaisir en faisant plaisir au public ce qui n’était pas du goût de tout le monde, comme par exemple lors du premier concert avec le Band of Gypsies à l’issue duquel il s’était « accroché » avec Bill Graham qui lui reprochait assez justement d’en avoir « trop fait » et d’avoir ainsi fait passer au second plan la musique ! Je te cite Graham, tu m’excuseras, c’est un peu long, mais très significatif ! : « That’s the point, Jimi. You’re so big, you’re Jimi Hendrix. In my opinion you are the world’s greatest exponent of the electric guitar and what can be done with it. You’re a genius. You humped the guitar, you stuck it behind your back, you picked it with your teeth, with your toes, with your knees. You did everything except one thing. You forgot to play !” Et Graham s’explique, enfonce encore un peu plus le clou : « You didn’t play. I don’t know if you know it, but you could walk on the stage and play « Yankee Doodle Dandy » and do push-ups and they would love you, because you are Jimi Hendrix. But being Jimi Hendrix and having that power – wouldn’t it be good to tell them – this is what can be done. And that’s who you are – you’re so powerful… You are a very powerful person – musically, politically, socially, anyway you want to look at it…” Contradiction mineure en apparence entre l’envie de s’amuser pour oublier la pression et le besoin de jouer sans fioritures, les yeux fermés comme il lui arrivait souvent à partir de 69… Pas de cabrioles et de pyrotechnie quand il jouait Red House ! Bill Graham rappelait Hendrix à sa responsabilité de musicien, soulignant l’impact social et politique qu’il avait sur son public. Sa musique vivait de cela aussi, je veux dire de l’air du temps ; « Machine Gun » est l’illustration parfaite lors même des concerts avec le Band of Gypsies de ce fait, sans parler de son traitement peu orthodoxe de l’hymne américain qui mérite une analyse à lui tout seul ! Il n’est pas sûr par ailleurs que savoir écrire la musique l’aurait aidé à composer ; il lui aurait sûrement fallu faire un compromis entre l’écriture qui est d’abord un gain de temps et l’improvisation, l’expérimentation autour d’un thème, parfois d’un simple « riff », un motif rythmique avec une couleur harmonique… Les idées lui venaient seul mais aussi en compagnie de ses musiciens. Cette contradiction-là, la vie ne lui a pas laissé le temps de la vivre et de l’explorer… Bien sûr, en parlant de contradiction vivante et motrice, cette « négation de l’effort au moment même où il s’accomplit », je vais au fond des choses ; on pourrait prendre des exemples précis de sensations ou de sentiments contradictoires en musique exprimés simultanément : la tristesse et la joie, le malheur d’être seul et d’en jouer, d’en faire de la musique, ce bonheur qui explose parfois sur fond de malheur… Le blues, quoi ! Chaque musicien a comme ça sa « palette » ou sa gamme, c’est le cas de le dire ! de sentiments ressentis par nous et par lui comme contradictoires mais conciliés dans l’instant musical. Je ressens la même chose en écoutant Schumann… Est-ce à dire que la musique, de manière générale, propose une réconciliation avec la vie quand celle-ci est menacée par le désespoir, l’acedia, le ras le bol, appelle ça comme tu veux ?! Il y a parfois un constat terrible qui est fait : il faut se maintenir à hauteur de la mort pour rester en vie, l’intensité vitale est à ce prix. Excuse-moi, je crois que j’ai été un peu long ! 

— Là, tu me rappelles Hegel ! Un long exposé pour « dérouler » tous les moments d’une idée ! Vois-tu une dialectique à l’œuvre dans toute musique ?

— Dieu non ! C’est peut-être valable pour le classicisme beethovénien si l’on suit Adorno dans ses analyses… Ce que je ressens, il n’y a pas d’autre mot pour moi ! c’est que, pour reprendre la formule célèbre de Hegel la musique est « la vie qui porte la mort et se maintient en elle. »

— Il faudrait développer tout ça, presque à l’infini.

— Tu as raison : les étapes de la conscience de soi décrites par Hegel dans sa Phénoménologie sont une aide précieuse. Pour l’heure, je n’en suis qu’aux intuitions… Mais j’ai l’impression aussi d’être déjà au cœur du problème quand j’écoute de la musique et singulièrement celle de Jimi Hendrix !


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El papagayo y el anillo de oro :
alquimia y chamanismo en “La isla” de Luisa M. Levinson.
Lilia Dapaz Strout
(PH.D.) Universidad de Puerto Rico (Catedrática)

La reactualización de motivos míticos o de cuentos populares en la literatura actual es un hecho indiscutible. Comienzan con situaciones de conflicto y se mueven hacia la restauración del orden y resolución del problema originario. Aunque el héroe parece amenazado con el fracaso, tiene éxito en su búsqueda y logra su deseo ya por la conservación de su inocencia, ya por su fidelidad a la verdad a la que aspira. Luego de las duras pruebas a las que se somete, experimenta el renacer espiritual prometido al héroe trágico, que se expresa con el aumento del conocimiento de sí mismo. Sin embargo, el lector que detecta el patrón oculto en un relato mítico puede no notarlo en la obra literaria que ofrece la situación existencial del personaje y su pasión (padecer) y accionar en un ambiente cultural contemporáneo o no. Los temas míticos pueden reaparecer invertidos y la inversión expresar el modo irónico del autor.

El tema de Orfeo y Eurídice desde su creación en la mitología griega ha sido adaptado a la música, a la literatura y al cine contemporáneo. El cantor de Tracia era el gran iniciado, a la vez poeta, sacerdote, místico, chamán y filósofo. Su cristianización en el Siglo de Oro en el auto sacramental "El divino Orfeo" de Calderón de 1634 y 1663 asocia el rescate de Eurídice con la salvación del alma y la redención.
Inspirado en el mito de Orfeo y su descenso fallido al Hades para rescatar a Eurídice, LA ISLA (en adelante LI) de Luisa Mercedes Levinson (en adelante LML) “parece” repetir el fracaso del poeta. Pero LI ofrece una inversión del mito original al hacer de Euri el centro de la narración. Ella misma se embarca en un aparente viaje exterior, aunque es una búsqueda interior para la integración de la conciencia, que supone la unión de los fragmentos separados de su ser. Su división o desmembramiento se expresa por el duelo, luto y melancolía que sigue a la muerte de su padre, y su caída en la orfandad, agravada por una terrible enfermedad - lepra – recién descubierta, causada por la mordedura en el anular, por un papagayo, regalo de su novio, Jorge, al regreso de un viaje al continente negro. El papagayo, que después desaparece, verdadero "trickster" o trampero es una versión aceptable de la serpiente en el mito original de Orfeo, que a su vez remite a su rol simbólico en la caída bíblica y al concepto de "felix culpa," la caída afortunada.” Víbora” aparece al lado de “lepra” (46). La relación Jorge/papagayo es significativa y a pesar del rol negativo de Jorge resulta un agente de cambio.

Una manera realista de leer LI sería considerarlo un manifiesto feminista porque ofrece una versión femenina del mito de Orfeo y la búsqueda de la identidad de Euri, que culmina con el rechazo de su esposo por su decisión de permanecer en la innominada isla con los leprosos, aún ya curada de la incurable enfermedad, que la llevó a apartarse en secreto y voluntariamente de su sociedad al comenzar la narración.
Pero LI es más que una repetición del mito, con el que tiene varios puntos de contacto. Ofrece una reinterpretación muy personal e inspirada que culmina en un relato simbólico en el que Orfeo no es el héroe sino alguien con un nombre tomado del mito : Euri por Eurídice, la esposa del poeta. En el mito, Orfeo fracasa en el rescate por su precipitación de mirar a su mujer antes de salir del Hades y es desmembrado por las ménades o bacantes. Sin duda el mito ha recibido múltiples lecturas, en las que no podemos detenernos. En LI, que desde una visión realista termina con la separación de los esposos, desde una visión espiritual o mística termina con su unión. Una lectura literal de LI sugeriría que repite el “fracaso” del mito cuando al final ocurre una lucha entre los leprosos - que veneran a Euri como si les perteneciera - y Jorge, que quiere sacarla de la isla (59-60). El estallido evoca el episodio fatal de Orfeo. Jorge, expulsado en el motín, se marcha solo, luego de una escena de violencia en la que "Un puñado de barro lo alcanzó en el pecho" (62). El barro le fue arrojado por Euri unida a los leprosos porque ha decidido quedarse. La escena culminante posee símbolos que invalidan una interpretación literal.

A pesar de la apariencia, LI ofrece un final feliz porque describe un proceso donde los actores del mito se han transformado, por la magia del arte de LML, en arquetipos de la conciencia e inconsciencia de un individuo único, que buscan y logran la unión para la integración en una conciencia superior, representada por Euri, la única protagonista, que se convierte en un ser indivisible e indestructible. La narración despliega un proceso que ocurre en un espacio interior, la psique de Euri, dividida al comienzo en un estado de duelo entre su consciente e inconsciente. Euri, una nueva Orfeo, emprende el camino mítico del héroe, dentro de sí misma, matizado con imágenes, visiones y movimientos que vienen de la alquimia y del chamanismo implícito en el despedazamiento original en el mito.

En el patrón del nacimiento del héroe, él mismo es sujeto y objeto de la búsqueda, así como el dragón al que debe eliminar : el héroe debe vencerse a sí mismo, de ahí su división o desdoblamiento. En el transcurso del viaje se transforma y se convierte en héroe, luego de las pruebas que sufre.3 Euri empieza con una etapa de depresión y melancolía (la “nigredo” del opus) por la muerte de su padre (relacionado con el principio de la conciencia) a lo que se suma el descubrimiento de su terrible enfermedad, que la arroja doblemente en un estado de orfandad. La lepra y la orfandad se asocian en el lenguaje de la alquimia, siendo la lepra o “verdigris” el mal de la piedra o “lapis,” a la que también se le llama huérfana.4 La raíz sánscrita e indoeuropea orf- parece significar quedarse solo y la soledad significa quedarse huérfano. Orfeo se quedó solo y su desolación ocurre tras la doble pérdida de su esposa. Este rodeo etimológico señala un parecido entre Euri y Orfeo.

En LI el esposo se llama Jorge,5 alusión a San Jorge, vencedor del dragón o serpiente, “el vehículo del mal” (46) en LI. En el mito, Eurídice muere por la mordedura de la serpiente en el talón cuando jugaba con las ninfas el día de su boda. En LI, la lepra se asocia a la mordedura del papagayo en el anular de la mano izquierda.6

LML es una creadora con una visión mística. Los no iniciados en esta línea de interpretación quizás no perciban ni acepten el nivel espiritual del cuento. Ese lector verá la asociación con el mito de Orfeo sin relación con el orfismo, una de las religiones mistéricas preocupada con la redención, la inmortalidad del alma, la resurrección y el renacimiento.7 El desafío mayor es cómo leer LI más allá de lo literal. Como texto espiritual puede analizarse de varios modos : a) en relación al chamanismo - emparentado con el orfismo y la alquimia- b) según la iniciación del héroe - aquí una mujer- tratado por Eliade, Campbell y otros.8 Esos estudios son esenciales, pero privilegiamos una lectura a la luz de la psicología profunda de Jung y su teoría de los arquetipos y el proceso de individuación, con una fuerte dosis de símbolos de la alquimia. La iniciación del héroe, la individuación y la elaboración de la piedra o el oro filosofal muestran imágenes arquetípicas similares. Euri es a la vez la piedra (enferma) y el centro potencial de la psique (el Self o sí mismo en Jung), en suma, el (la) héroe que atraviesa un período de mortificación, tortura y purificación a través del sufrimiento.

Estos enfoques - esotéricos para intérpretes tradicionales - sugieren la identificación de LML con su personaje y la irrupción de imágenes arquetípicas durante un proceso creativo inspirado, involucrado en una tarea que muestra la riqueza de su mundo interior. Creemos que LML durante la escritura -hablando estrictamente desde la psicología profunda de Jung- vivenció una experiencia del inconsciente colectivo y una apropiación personal del mito que le permitió el contacto repentino y directo con contenidos de su propia psique que se le revelaron con imágenes eidéticas, que proyectó en la página escrita como en un espejo o pantalla. La autora se muestra, a través de Euri, no sólo como visionaria, -alguien que ve o pre/siente o anticipa más de lo normal- sino también como inspirada, abierta hacia una esfera superior, trascendente. Con capacidad “de desdoblarse” (48) Euri pasa sin dificultad de la realidad cotidiana a otra dimensión mayor, extática, presa de un entusiasmo divino, un estado de posesión, de furor poético, una manía que explota con imágenes de estar fuera de sí (61-62).

La alusión al parecido entre Euri y la Sybilla Cumanna por el grabado en el living de su casa (47) es pertinente si evocamos la "theia mania," la locura divina que Virgilio atribuye a la pitonisa en el Libro VI de LA ENEIDA (6:42 y 6:100 y siguientes) en la entrada al infierno en la gigantesca gruta de Cumas, donde se dice de la Sibila : "súbitamente se demuda su rostro, cambia de color, flotan en lo alto sus cabellos, con fuerza jadea su pecho, enfurecido se hincha su corazón, crece y crece hacia lo alto, ninguna palabra más pronunciada, está alentada por el dios que se acerca...."9 Estas líneas de LA ENEIDA ayudan a entender la comparación aludida arriba y el porqué del estado de delirio de Euri, el vértigo, los trances, falta de equilibrio, sensación de girar, las calesitas de colores, las imágenes circulares así como las visiones de desfiles de seres monstruosos, "comparsas de máscaras con enanos, gigantes y cabezones" (60) en un verdadero viaje de descenso del alma al otro mundo, en cuyo suceder se inicia en el chamanismo, que culmina con el total estremecimiento donde se mezclan el llanto y la risa hasta “saltar como si bailara y machacara su propio cadáver” (61-62), típico de chamanes que contemplan su propia muerte y cadáver durante la iniciación. El chamanismo se define como una técnica del éxtasis, un estar fuera de sí, un estado alterado de conciencia.10

Hacia el final, en un punto crucial hay un momento clave : " Euri y Jorge, estaban apretados por la comparsa, empobrecidos, eran la isla mientras los otros se hinchaban, se erguían, enormes camalotes que se habían bebido el río" (60). La transformación de los otros -víctimas de la fealdad del deformante mal- en camalotes, flores de gran belleza, sugiere un cambio positivo en la escena donde ocurre la acción.11 Con un parentesco más allá del sonido con “loto”, el camalote que se origina en el barro, merecería todo un tratado sobre el tema de la meditación trascendental y la introversión, la vuelta de Euri sobre sí misma, hacia su interior, sugerida por el uso de “ensimismada” (55) y “desdoblarse” (48). “Enroscada” (49, 53) da una imagen “serpentina,” y sugiere que Euri es tanto el mal como la cura : el agente y causa de la infección y la medicina.
La cita donde se alude a Euri y Jorge como “la isla” (60) sugiere la necesidad de explorar el título del cuento, que es algo más que un espacio geográfico12. A veces se describe la personalidad como una isla que refleja que alguna vez fue parte de un continente, que ahora está aislada en el frío y oscuro océano. En la mitología, la isla lejana es la proyección del paraíso perdido y a veces el inconsciente desconectado del consciente. De ahí su comparación en LI con el infierno (55, 58). Pero también es centro espiritual primordial, un “temenos” lugar sagrado, santuario y refugio (“misticismo” 55).
Las repetidas alusiones a confinamiento y encierro –siendo la isla un lugar de
“(a ) isla ( miento)” paradigmático- sugieren un espacio interior, la psique de Euri, donde se dramatiza de modo visionario la integración de un elemento del inconsciente colectivo, el “animus”13 personificado por Jorge, para la expansión de la conciencia y la llegada a una realización superior, un renacimiento, la culminación de una iniciación a una nueva vida. Como “animus” Jorge reside en el interior de la psique de Euri. Esa es la clave de la angustiante pregunta que se hace el mismo Jorge que no entiende y se pregunta : “¿El era "Y Euri y Jorge quedaron, cercados por el amor, como la isla estaba cercada por el río" (51). Poco después se casan (51). Euri empieza a leerle cuentos a los leprosos, incluyendo algunos de (Jorge Luis) Borges y versículos de San Juan y San Mateo (54) y a pensar en lo que llama su misión (54) con la que según Jorge “ella no solamente daba sino que recibía algo de los otros “(55). A partir de ese momento Euri responde al llamado del otro.

LI testimonia un proceso de transformación, la individuación de Jung, que implica la asimilación de elementos del inconsciente colectivo para la recreación del iniciado. La desaparición final de Jorge al abandonar la isla sugiere el éxito del proceso. Asociado con el papagayo que también desaparece, su función es a la vez positiva y negativa, pertenece al área de la sombra, al inconsciente que se ilumina con la llegada de la luz de la conciencia. La isla es a la vez a) el territorio de los “muertos en vida” que quieren vivir, relegados y alojados en el inconsciente y b) el Self o sí mismo, el centro de la psique, el espacio sin espacio donde se unen el consciente y el inconsciente para crear una supraconciencia, o conciencia mayor, si se dan las condiciones para la llegada a ese estado de trascendencia sólo reservado a unos pocos.

La posibilidad de analizar LI desde varios enfoques resulta de su carácter visionario y gran riqueza simbólica. En "Psicología y literatura" 14 Jung distingue entre los modos psicológico y visionario de la creación artística. Sostiene que hay un arte que expresa la superficie consciente de la experiencia, y otro conectado con patrones primordiales - arquetipos del inconsciente colectivo- parecido a los sueños. Jung afirma que la distinción entre mente y cuerpo es artificial.15 Si el hombre moderno está en busca de un alma es porque su naturaleza está dividida. Para compensar esta disociación, surge la literatura visionaria. Para él, otro modo de creación, la psicológica, trata con materiales derivados de la conciencia. Estas obras interpretan lo que está en la superficie de lo consciente, y los contenidos oscuros e invisibles se rechazan y evitan como irrelevantes.
Jung llama visionario al que se gesta en las zonas más profundas del ser. LI se ajusta a esta definición. Por ser arte visionario, un modo de penetrar en sus secretos es el análisis de los símbolos y usamos arquetípico o primordial para contenidos enraizados en el inconsciente colectivo que pertenecen a la experiencia primigenia del hombre según lo registra el mito. Así, el significado profundo se conecta con el trasfondo abismal del sin/tiempo donde el sueño personal o la obra de arte se fusiona con el mito colectivo.
En la reescritura del mito de Orfeo en LI hallamos el más logrado retrato de autorrealización de una mujer, la mujer sabia, mediadora. Euri parece haber logrado un grado muy alto de individuación : la correspondiente a la personalidad del chamán, alguien que no sólo puede curarse a sí mismo, sino que puede curar a los demás. La curación del niño de doce años -que se lastimó la frente- al que besó y al poco tiempo dejó la isla curado, le dio fama de milagrera (54). La sanación de sí misma satisface a los médicos (57). Su progreso espiritual resulta de su capacidad de sufrimiento y compasión hacia el dolor de los otros. El olvido de sí misma y su entrega a los necesitados ha sido el remedio para su mal. Al aceptar lo que ella llama “misión” (tres veces en 54) se convierte en agente de una fuerza superior que la posee y los intereses personales ceden ante el beneficio colectivo. Se compara a la Sibila que obedece al dios Apolo, una fuerza poderosa que la posee y anima.

En LI se mencionan personajes provenientes del mito, de la historia de la medicina, la alquimia y del santoral, que ayudan a configurar a Euri, buscadora y sanadora de sí misma. Las referencias son indicios valiosos. Igual ocurre con los únicos nombres de leprosos, Serapio y Avelino. Contribuyen a delinear el itinerario y ubicación de la acción y a señalar su participación como auxiliares en la iniciación y el logro de la nueva personalidad superior de Euri. Esos nombres son hitos del desarrollo del proceso. Sutil e intuitivamente la autora dibuja el contexto en el que debe leerse LI, el de la alquimia espiritual, que difiere de la de los sopladores o charlatanes que buscaban el oro de este mundo, no el oro filosofal. La cita de Paracelso,16 vinculado con la alquimia espiritual es un importante guiño al lector : “Todas las enfermedades son curables"(46) y anticipa la posibilidad de la cura. Euri comparte características con el Orfeo del mito a quien se nombra (51). El cantor conmovía las sombras del Hades con su música, así como los leprosos se extasiaban con los relatos de Euri. A su manera, ella también sufre el desmembramiento y desciende al Hades.

En LI no se menciona a Asclepios o Esculapio, dios griego de la medicina, pero sí al ciego Serapio, nombre afín a terapia, que remite a un dios sanador, Serapis, la contraparte de Asclepios, venerado en Delos. Como Asclepios, era una divinidad ctónica que lo asimila a Hades/Plutón, dios de los muertos. Por la oscuridad de su ceguera (como Borges al que se cita) su presencia acentúa la relación de la isla con el Hades. A su vez, la asociación tácita de Serapio y Osiris y la referencia a Euri, como “la mujer blanca” (49) la vincula con Isis, esposa de Osiris, una diosa blanca.17 Otro personaje vinculado con sanadores es Avelino (49) que en el sorteo a la llegada de Euri, sería el primero en saludarla, bienvenida que se pospone para no asustarla. Alude a un santo napolitano asociado con conversiones, milagros y curaciones. Avelino es el que la sujeta e inmoviliza cuando está por huir con Jorge y éste lo golpea y doblega hasta caer boca abajo en el barro (61). En esa escena, alguien grita sangre y Jorge dispara su revólver.
En ese instante en que se conjugan el barro, el rojo (de la sangre) y el fuego (del disparo) Euri comprende que no puede abandonar a los leprosos que beben sus palabras como si fueran un bálsamo curador, y vive un cambio radical, como si un terremoto18 hubiera ocurrido dentro de sí. Se une a los leprosos en contra de Jorge, le grita que se vaya y como todos le tira barro, y un puñado lanzado por ella, lo golpea en el pecho19. Este final violento para evitar su fuga con Jorge de la isla, su risa alocada y estado de frenesí, trance y euforia, su llanto a gritos, el tironeo de sus cabellos, su baile, la alusión a su cadáver (61-62) y la violencia de sus sensaciones y emociones señalan el cambio radical que ocurre dentro de sí y que la asociación previa con la Sybilla (47 ) es significativa.
Poco después puede ver claro, el estado de furor y de éxtasis, del estar fuera de sí, ha concluido. El constante juego de desorden y armonía, de enfermedad y salud, son pasos que la llevan de la negación de sí y a la unión de su ser dividido inicial por el duelo (y dualidad) de su alma. La sangre es el elemento mágico que anuncia el re-nacimiento.
Jung subraya el carácter colectivo del escritor y afirma que cuando una situación arquetípica ocurre, no somos más individuos sino la raza. El que habla en imágenes primordiales habla con miles de voces.20 La enfermedad, metafórica21 la forzó al confinamiento, a iniciar una etapa de pruebas en una estación en el infierno : el leprosario en la isla, escenario de la etapa de disolución de la personalidad (ver las imágenes en 46).
El descubrimiento de las manchas rosadas coincide con la muerte del padre y marca una crisis psicológica. Debe verse menos como un síntoma clínico que uno de significación simbólica. En la escena de violencia final, cuando alguien grita sangre (60)22 aparecen claves de la alquimia espiritual : la caída en el barro y el color de la diosa del amor. El rojo de la sangre actúa como elixir donde el lado positivo de la conciencia y los afectos masculinos traen una sabiduría que reconforta. Equivale a la rubedo23 alquímica.
LI ofrece la evolución de un proceso de curación dentro de la psicología de la posesión : la caída en el inconsciente desde la mordedura, el colapso de la conciencia, un estado de duelo (en su doble sentido de luto y lucha) y melancolía ("humor negro"). Gradualmente un cambio ocurre en la isla y finalmente los médicos la declaran curada.
Aparecen imágenes demoníacas de descenso : a) enfermedades (lepra, ceguera), b) animales : víbora, buitres y el papagayo, asociado al loro ( y por el contexto a la serpiente) y c) ciertos objetos como pinturas ( el grabado de la Sybilla que vive en una caverna), el reloj y el espejo (53) consideradas infernales en ficciones de descenso por N.Frye .24 La asociación Euri/ Sibylla remite al estado de posesión por el dios o fuerza bajo los que la vidente, pitia o pitonisa actúa. Euri, comparada con una sombra (47) hace el viaje de la muerte y abundan referencias a regiones infernales. El opus que empezó con depresión y melancolía termina con imágenes propias del chamanismo y la alquimia.
LI es una “psychogonia,”25, un proceso de realización del alma, según Grinnell (Grinnell 92). En el curso de su estación en el infierno, Euri se transforma. LI posee una serie de símbolos de renovación : a) la sucesión de colores típicos del proceso : la serie nigredo/albedo/rubedo, precedidos por el verdigris –verde- de la lepra ), b) una pareja, ella, vinculada a la plata y al blanco ( por sus pulseras y vestido ) y él, al oro (por el anillo que compró en Florencia), al fuego y al rojo de la sangre ( cuando dispara el arma), entre otros. Euri, la candidata (candidus, a, es blanco) a la iniciación, parte en el viaje después de la muerte en algunas culturas, con símbolos distintivos : la valija, su vestido blanco (48) y la herida ritual. La travesía en el agua, el arribo de un botero (58) y la presencia de seres defectuosos y enfermos en la isla son elementos típicos del viaje al más allá.
El alejamiento de Euri equivale a la "separatio" de los alquimistas. En la literatura latina la única mujer que emprende ese viaje es Psique, la novia de Eros, perseguida por la madre del novio, Venus, en “El asno de oro” de Apuleyo. Psique es alma, de modo que en LI podemos hablar del viaje del alma desde el paraíso de la inconsciencia (“Barrio Parque” 45) para la integración del inconsciente con el consciente (el logro de la piedra u oro filosofal en la alquimia). Euri está muy cerca de “auri” genitivo de aurum, oro y de aurora, el amanecer de un nuevo día.

Euri, la piedra enferma, desde que el cuento empieza, parece arrojada en una situación de duelo, sometida a un proceso de cambio a través del padecimiento. El siete,26 asociado al regalo de Jorge del papagayo siete años atrás ( 45 ), y a la hora de su llegada en su última visita con el anillo ( 48 ) marca los pasos o etapas de una caída o viaje interior como opuesto a uno exterior, y se asocia con un ascenso que lleva a una personalidad superior, la de un sanador, curador o chamán. El significado simbólico de este tipo de iniciación sugiere el retiro dentro del propio ser. Esto es lo que hace Euri al abandonar el pisito donde reside para iniciar el camino de los muertos en vida. En el curso de este viaje no sólo se transforma sino que entra en una nueva vida, una existencia de servicio al otro que la necesita y de quien ella necesita.

Desde que LI empieza, aparecen signos del descenso, una pérdida de estatus o prestigio, una disolución del cuerpo marcada por el mal, la mutilación ritual con la que inicia su viaje iniciatorio. Cuando Jorge aparece en la isla, su experiencia difiere de la de Euri, porque él sólo siente desprecio por los enfermos. Recordemos su permanencia continua en Fernando Póo, con viajes o apariciones cada siete años. El quiere salir para siempre del inconsciente que es uno de los significados de la isla. A pesar de la apariencia, Jorge ha sido un ayudante, un agente de cambio y un promotor del proceso que ha ocurrido en el interior de Euri. Cumple el rol de socorrista o ayudante (socors animus), aunque parezca lo contrario. El quiere entrar en la conciencia cuyo centro es Euri, el ego. Así ambos se enriquecen, él sale de la oscuridad y ella expande su conciencia con la posesión del animus, arquetipo del inconsciente que representa su contraparte masculina. El que produce el mal es el que lo cura : Jorge le regaló el papagayo y el anillo de oro.
Los ecos del material órfico envuelven el texto en una atmósfera fantasmal y ultramundana y sugiere una versión moderna y secular del descenso a un más allá, el leprosario en la isla donde Euri renace a una nueva vida con la incorporación de elementos desconocidos de su ser, que a nivel realista aparecen como leprosos apartados de la vista. La resolución del conflicto entre el cuerpo y el espíritu se expresa con la sanación de Euri.

Con fina premonición, se anunció el nacimiento a una nueva vida cuando en una de las lecturas, alguien dijo : “¡La niña Euri ! ; ¡ahora da vuelta la página ! … ¡En el dedo lleva un anillo como una estrella !” (55). Comprado en la cuna del Renacimiento, colocado en el mismo dedo donde sufrió la herida, se ha cerrado el círculo abierto por el papagayo/Jorge. Una nueva página empieza para Euri : la comunión con el otro.
Ya no estará más sola. “el milagro” que los leprosos esperaban ha ocurrido (“seguramente esperaban un milagro” 55). Por su entrega a la “misión” ha florecido en ella un nuevo ser, integrado. El anillo de oro “de compromiso” ( 45 ),27 símbolo de totalidad y del centro de la psique, el Self o “sí mismo”, la fuerza potencial que promete hacer entero al neófito, ha completado el ciclo : el renacimiento milagroso de Euri, anunciado por la estrella28 irradiada de su anillo. El proceso de unión con su “animus,” mensajero de su inconsciente, se ha cumplido irónicamente con el alejamiento aparente de la isla y su conjunción violenta con Euri. En las iniciaciones se da la paradoja de que el casamiento, la muerte y el renacimiento ocurren simultáneamente.29

 

NOTAS


1. “La isla” en Levinson, El estigma (45-62).

2. Como trampero, el papagayo crea problemas. Podría imaginarse como la serpiente
emplumada de D. H. Lawrence. Hay un ofidio venenoso en Ecuador llamado papagayo. Detrás del trampero está Hermes/Mercurio que enloquecía a los alquimistas. Hermes es mensajero de los dioses y lleva las almas al Hades. Asume varias formas y suele ser contador de cuentos que son sólo ficciones. Se asocia con la capacidad de engañar del arte y con el chamán. Es lo opuesto al orden, amigo del caos, enemigo de los límites. Pertenece a la sombra y cuando la luz llega, desaparece. La herida del papagayo, un estigma como la lepra, actúa como poder de transformación. Aparece en el contexto asociado con la serpiente, que es a) símbolo del umbral - separa y une - entre la vida y la muerte, conciencia e inconsciente, las cavernas y entradas al otro mundo, b) posee poderes oraculares y a la Sibila se la llamaba pitonisa o pitia, porque se asocia con la serpiente. Von Franz, Individuation (pp. 176-7) y Radin, The trickster.

3. Por ser la iniciación de una mujer, usamos la héroe y no “heroína” porque ésta tiene un rol secundario y acompaña al varón protagonista en el papel del héroe.

4. En la alquimia, la piedra o lapis recibe el nombre de huérfana. Jung, Mysterium (17, 37, 41). Sobre la lepra o verdigris, la enfermedad inicial de los metales y de la piedra, que puede llevar al oro filosofal, el logro final de la perfección en la alquimia por la fuerza del verde, Jung afirma ( 432) que es el verde bendito, la benedicta viriditas, el espíritu divino que genera todo lo viviente.

5. Jorge, es un homenaje a Jorge Luis Borges (56) con quien LML tuvo gran amistad y colaboró en algunos cuentos. Las famosas George Sand y George Elliot se ocultaron con ese nombre. San Jorge es el santo agricultor matador del dragón y Orfeo se asocia con la agricultura. Para los nombres usamos Tibon, Diccionario de nombres.

6. La mano se asocia con la relación y comunicación con los otros. Un daño en la mano es una caída en el aislamiento, la incomunicación, un retiro dentro de sí mismo. La mordedura cae en el campo de la fusión. Para símbolos, Biedermann, Chevalier -Gheerbrant, Cirlot y Julien.

7. S. Angus, The Mystery-Religions. Ver Orphism (107, 152).

8. Para el héroe, entre otros, Campbell, The Hero ; Eliade, Rites, The Mysteries.

9. Pieper, Entusiasmo (86, 87). Allí las líneas de la Sibila en La Eneida VI.

10. Eliade, El chamanismo. Todo el libro ha sido esencial.


11. Las flores poseen una configuración de mandala (compárese con "La flor de oro” de Buda) y son símbolos del Sí mismo Representan el milagro de que pueda surgir vida de la materia grosera .Von Franz, Sobre los sueños (60).

12. Chevalier et Gheerbrant, Dictionnaire, Ile (50-51), vol.3.

13. El animus, asociado con el aire, es el componente masculino en la mujer que reside en su interior. Es un arquetipo del inconsciente colectivo. Jung, Man (189-195). Puede ser positivo y un puente hacia el sí mismo. Jorge compra el anillo en Ponte Vecchio (45).

14. Jung, “Psychology and Literature” en Modern Man (52-72).

15. Jung, “A Psychological Theory of Types” en Modern Man (74).

16. Paracelso es el seudónimo de un médico y alquimista suizo (1493-1541) que meditó sobre el enorme poder de la imaginación.

17. La blancura es ambigua según Graves, The White (432), donde blanco alude tanto a la pureza como a la lepra y la muerte.

18. El terremoto es uno de los símbolos más logrados para describir la experiencia que Euri sufre. Grinnell, como si hubiera leído y tuviera LI como caso de estudio, afirma en Alchemy que : a) el nacimiento de una nueva actitud se siente como una convulsión subterránea, un terremoto, como muerte y renacimiento” ( 130 ) ; b) en sueños es positivo y es un cambio en la personalidad ( 133 ) ; c) es la liberación de una carga (149) ; ch) es una iluminación o florecimiento ( 141) ; d) ocurre como una síntesis de consciente e inconsciente, y aparece el color rojo ( 133-4 ). Como culminación sobre el carácter visionario de LI, en Grinnell, textualmente : “La herida de la mordedura de la serpiente, el stigmatum ha funcionado como un poder de transformación de su identidad” (157)). Estigma aparece en el título del libro donde leemos LI.

19. El barro remite a la creación bíblica de Adán. Euri ha regresado a los orígenes, la materia primordial con la que el hombre fue moldeado. Ha llegado al paroxismo del estar fuera de sí. Uniéndose a los leprosos le arroja barro a Jorge en el pecho, sede de las funciones mentales y afectivas. Con ese barro ¿lo incorporará mágicamente a su ser, le dará vida y serán alma inmortal e indivisible ?

20. Jung, “On the Relation of Analytical Psychology to Poetry” en Critical Theory (818).

21. Sontag, Illness (57-58) afirma que en la Edad Media la lepra era emblema de corrupción, decadencia, infección, anomia y debilidad.

22. Para los alquimistas la sangre es sustancia redentora, la más alta y sutil para obtener el estado espiritual superior de la conjunción. Raff, Jung (197).

23. La sangre sugiere rojo, el color con el que culmina el opus, la rubedo. Se asocia con emociones, el amor, la furia. En esta etapa ocurre un conflicto violento donde las partes parecieran querer destruirse pero lleva gradualmente a una disminución de la intensidad de la lucha. Aún dentro de esa violencia hay una promesa, como el arco iris después de una tormenta y en el escenario aparecerán flores (aquí los camalotes).

24. Frye, The Secular ( 97-126)

25. Grinnell, Alchemy (92, 118, 144) da esa definición del término.

26. El siete es muy complejo, señala un ciclo completo, es número sagrado. Julien, Le Dictionnaire (361-65).

27. El anillo es “el sí mismo”, centro del alma, símbolo de totalidad, simetría y perfectamente equilibrado. Además es de oro. Es símbolo de la coincidencia de los opuestos.

28. El brillo del anillo, como una estrella, alude a la idea del alma como un centelleo, una chispa, idea que viene del místico Eckhart. Anuncia el nacimiento de una gran personalidad. Jung trata el tema de la scintilla en la alquimia en Mysterium (48, 304, 491). Al anillo de compromiso que lleva una joya o brillante se le llama cintillo.

29. Hay un famoso juego de palabras entre iniciación y morir en Plutarco, (De anima, fragm.6) donde la palabra para morir, teleutao es semejante a theleisthai, iniciación. Eliade, en The Two (67) incluye una cita que expresa que la unificación y el acto de devenir lo que uno es, al mismo tiempo significa una muerte, un renacimiento y un casamiento. La paradoja se da con el alejamiento aparente de Jorge, pues todo sugiere su unión con Euri.


OBRAS CITADAS


Angus, S. The Mystery Religions. A Study in the Religious Background of

Early Christianity. New York : Dover, 1975.

Biederman, Hans Diccionario de símbolos. Barcelona : Paidós, 1989.

Campbell, Joseph The Hero with a Thousand Faces. New York : Princeton
Princeton UP, 1956.

Cirlot, Juan E. Dictionary of Symbols. New York : Philosophical Library, 1962.

Chevalier, Jean et Dictionnaire des Symboles. París : Seghers, 1974.
Gheerbrant, Alain

Eliade, Mircea El chamanismo y las técnicas arcaicas del éxtasis. México :
Fondo de Cultura Económica, 1976

Rites and Symbols of Initiation. The Mysteries of Birth and
Rebirth. New York : Harper, 1958.

The Two and the One. New York : Harper, 1969.

Frye, Northrop The Secular Scripture : A Study of the Structure of Romance.
Cambridge : Harvard University Press, 1978.

Graves, Robert The White Goddess : A Historical Grammar of Poetic Myth.
London : Faber and Faber, 1952.

Grinnell, Robert Alchemy in a Modern Woman. A Study in the
Contrasexual Archetype. Texas : Spring, 1989.

Julien, Nadia Le Dictionnaire des Symbols. Belgique : Marabout, 1993.

Jung, Carl G., et al. Man and His Symbols. London : Aldus Books, 1964.

Jung, Carl G. Mysterium Conjunctionis : An Inquiry into the Separation
and Synthesis of Psychic Opposites in Alchemy.
Princeton : Princeton UP, 1970.

“Psychology and Literature” Modern Man in Search of a
Soul. New York : Harcourt, 1933.

“A Psychological Theory of Types”, Modern Man in
Search of a Soul. New York : Harcourt, 1933.

“On the Relation of Analytical Psychology to Poetry,”
Critical Theory since Plato. New York : Harcourt, 1971.

Levinson, Luisa Mercedes El estigma del tiempo. Barcelona : Seix Barral, 1976.

Pieper, Josef El entusiasmo y delirio divino. Sobre el diálogo platónico
Fedro. Madrid : Rialp, 1965.


Radin, Paul The Trickster. A Study in American Indian Mythology.
New York : Schoken, 1976.

Raff, Jeffrey Jung and the Alchemical Imagination. Maine : Nicolas
Hays, 2000.

Sontag, Susan Illness as Metaphor. New York : Vintage, 1979.

Tibon, Gutierre Diccionario de nombres propios. México : Uteha, 1956.

Von Franz, Marie-Louise Individuation in Fairy Tales. Switzerland : Spring, 1977.

Sobre los sueños y la muerte. Barcelona : Kairós, 1990.


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Luisa Mercedes Levinson o las Potencias del Mito
Oscar PORTELA

LEVINSON EN PERSPECTIVA

La obra de Luisa Mercedes Levinson es singular no sólo en el panorama de las letras americanas donde se la ha ignorado olímpicamente, sino también en el panorama de las letras del siglo XX. Un temperamento innato combina en ella de manera imperceptible, el dominio de la vigilia en sueños y el del sueño de la videncia poética en la vigilia. Mitos y logos se le ofrecen de este modo como la magnífica iconografía política y religiosa, a través de la cual se manifiesta lo "real". No se tratará pues para ella de teorizar una estética y menos una "política" como gran organón de la Etica, sino apenas de incubar el huevo de la serpiente", de una "deconstrucción" reificadora. Más allá de movimientos literarios, vanguardias o retaguardias - sin apelar a lo suprareal - o al realismo mágico, categorías ajenas a su temple, al mismo tiempo que los precursores del éxito latinoamericano rescataban mitos indigenistas o ancestrales (Asturias), o los metamorfoseaban hasta darles la forma arquetípica de la tragedia, subsumiéndolos en la fantasmagoría de la singularidad de lo situado en regiones infrarreales (Rulfo), Luisa Mercedes Levinson, a fines de la década del 40, comienza a soñar con los ojos abiertos vagas historias a-situadas, pregnadas, de humor y de piedad. Historias en las cuales se dan cita todos los tiempos complicándose en la diacronía de un carnaval de características fantásticas. Los mitos son uno y el mismo, vueltos a repetir ahora y convertidos en obsesión a lo largo de casi cincuenta años de actividad creadora. A diferencia de Rulfo que metamorfosea, Levinson alude constantemente a los orígenes, aunque indirectamente, repita, re-encarne, confunda y vuelva a decirlos en el mito del andrógino, que es el mito primordial, el de la ausencia de principio : el de la imposible búsqueda de la totalidad en la historia y del absoluto (la huella de la diferencia borrada) fuera de la historia y también la virgen Sophia o el Jesús andrógino que pregona Nicolai Berdiaev.

Contracapa del último libro de la gran autora Argentina, con un resumen de sus principales obras y una tipica pose de su sobevría personalidad, admirada por Perse, Caillois, Cassou, y tantas otras personalidades internacionales de la literatura mundial.

 

UN COSMOS UNICO

Su cosmos no admite parangón ni debe nada a nadie, aunque Hierónimus Bosch, Bruegel El Viejo o Richard Wagner dibujen sus perfiles por los entrecejos de la parodia. Su obra nace aislada y permanece aislada en medio del ir y venir de las modas y las necesidades que la pseudocrítica impone en el momento. En 1950, Luisa Mercedes Levinson asiste a la primera revelación de los espectros que la mantendrán desde entonces ya para siempre desvelada. Y la visión de la realidad resulta entonces absolutamente integradora. Su cosmos está definido para siempre. "La casa de los Felipes" es una novela que excede, como toda obra suya, la clasificación de géneros literarios. En primer lugar, décadas antes de que se discutiera acerca de las antinomias novela-rural, novela-urbana, novela-social, novela-metafísica, relato naturalista o supra-realista, subjetivismo o novela objetiva, Luisa Mercedes Levinson en un gesto de genio intempestivo, hace caer esas barreras y con alarde de creadora absoluta, abre las puertas de un universo en expansión, que vuelve eternamente sobre sí, para repetir hasta el paroxismo las huellas que la conducen hacia un desorden magníficamente armónico, en el cual se borran todos los recuerdos.

"Las casa de los Felipes" es mucho más que la crónica del derrumbe de una sociedad que no puede sobrevivir al poderoso cerco de la tradición. Están ya aquí los arquetipos que se repetirán obsesivamente en "La Isla de los Organilleros" (1964), "A la sombra del Búho" (1972) y "El último Zelofonte" (1984).

La vieja casa del Aromo - soñada pero real - es sólo el ámbito de encuentro de los contrarios que se repetirán hasta el infinito. Sus túneles - sus pasadizos subterráneos, sus ratoneras, sus iceberg - son los mismos pasadizos de Dedalus. Allí se librará la lucha eterna entre el mundo ctónico - el de la tierra sin origen - y el mundo saturniano : el de los arquetipos de la tradición y el padre que se devora a sus hijos. Ambos son uno y el mismo :

Uno representado por Dionisios, otro por Apolo, uno por Asterio (el Minotauro), el otro por Teseo (Walter) ; uno representado por José María del Villar y (Terrero), el otro, por la casta de los O’Reilly. Unos, repitiéndose ctónicamente a si mismos, y por eso siempre renovados en la "mismidad", los otros atados al deber que perpetua el poder omnisciente pero decadente del día y de la luz.

La novela excede la pequeña historia del "gotic", la cronología de la narración de situaciones y da paso a una visión más amplia y abarcadora de la historia como "mitema". Los del Villar y Villar, casta de Minos, son la entraña misma de la pampa argentina ; símbolos de la feudalidad territorial y metafísica que quiere repetirse en el insensato juego de la aniquilación de los contrarios, o en el delirio supremo del incesto Son acaso América misma.

Los O`Reilly son de la casta de Teso y Albión, custodios del impenetrable laberinto de Minos. ¿No será L.M.L. La reencarnación de Ariadna quien llevaba en su sangre las encontradas pasiones de lo "ctónico" y "lo saturniano", de lo solar y lo lunar ? "La Casa de los Felipes" pone en movimiento por primera vez ánimas. Estas ánimas son arquetipos de pasiones : espectros, no personajes. Esta es una novela de autor, no de creador omnisciente, sino de poeta en trance de alumbramiento. La pasión que mueve con una fuerza ciega, salvaje, elemental, el destino de estas almas muertas que pugnan por el grito, es el verdadero acontecimiento de la novela. La pasión es la fuerza objetiva que opera constantemente sobre seres y cosas : el "pathos" decía Nietzsche, es el ser del devenir. La subjetividad llevada a sus extremos es pasión de ver, de desocultar lo oculto, de poner en evidencia lo que existe de más evidente en la realidad. De ahí su surnaturalismo -expresión usada por la autora - sea quizá la más adecuada para definir los claroscuros de este relato, en el cual el incesto es el túnel subterráneo que conduce de la verdad de la apariencia y el simulacro, al simulacro de la apariencia en la verdad. Ya no hay una nada como verdad"del ser donador del sentido de la nada".


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El discurso amoroso en el Elogio de la madrastra de Mario Vargas Llosa
Marianella COLLETTE

Elogio de la madrastra de Mario Vargas Llosa es una novela erótica que explora la dinámica edípica en diferente niveles. El espectro mítico del conflicto edípico se encuentra enriquecido en el relato con la incorporación de interpretaciones pictóricas que se interrelacionan con el desarrollo de la trama. En otro nivel de análisis de esta estructura triangular, el discurso erótico de don Rigoberto va generando un espacio permisivo, que fomenta la intervención de un tercero en la relación amorosa, pero siempre dentro de parámetros de respeto a la ley del padre o prohibición del incesto. Sin embargo, existe en la novela otra dimensión que tiene la capacidad de subvertir al Eros masculino regido por la ley del deseo, se trata del discurso amoroso, que busca la fusión o retorno hacia la unidad indiferenciada con el cuerpo de la madre. Este discurso subversivo erosiona progresivamente en el relato la interrelación de roles familiares, desestructurando sus límites restrictivos, y actualizando la relación amorosa entre la madrastra doña Lucrecia, una mujer de cuarenta años, y su hijastro preadolescente Alfonso o Fonchito. En otro aspecto y siempre dentro de la triple polaridad del complejo edípico existe un factor oculto o ausente que impulsa el maquiavélico actuar de Fonchito. Este objeto narcisista de deseo gobierna el accionar del niño y otorga un sentido a la conducta seductora con la cual éste envuelve gradualmente a su madrastra para luego ponerla en evidencia ante su padre. 

Este artículo tiene la intención de poner en evidencia el interjuego que se entabla entre el discurso erótico y el discurso amoroso, y cómo éste último tiene la capacidad de anular y subvertir el mandato masculino vehiculizado como ley del padre, que canaliza desde el inconsciente de la colectividad hacia la familia la prohibición del incesto. También se develará un polo oculto que rige la trama, elemento fundamental que desestabiliza al deseo erótico de don Rigoberto, para sumergir el relato en la erogeneidad del cuerpo del otro, y en esa búsqueda inconscientemente del retorno metafórico hacia el cuerpo de la madre, que no es otra cosa que un acto narcisista por excelencia. 

En primer lugar será preciso aclarar el marco teórico que se utilizará para explicar la estructura de la relación edípica en la novela. Para este efecto recurriré a la corriente psicoanalítica lacaneana, que percibe a la dinámica edípica como un interjuego de tres funciones.[1] La función paterna, instancia prohibitiva encarnada en la novela en la figura de don Rigoberto, el representante de la ley familiar. Su objetivo primordial es mantener unidos de una manera inseparable al deseo y la ley. El segundo polo es la función materna, objeto originario de deseo o cuerpo de la madre, representada en la novela por el semblante imaginario de doña Lucrecia. Mientras que la tercera función es la del sujeto de lenguaje o de la ley, quien debe acatar e internalizar la prohibición del incesto. Este tercer factor está representado en el relato por Fonchito ; un preadolescente que se devanea en una relación lúdica entre la permisión erógena de su madre sustituta y un efecto permisivo que subyace al discurso erótico de don Rigoberto. En lo referente al discurso amoroso en este trabajo se tomará la perspectiva de Julia Kristeva, que pone énfasis en la diferencia discursiva existente entre el registro falocéntrico del lenguaje simbólico y el discurso amoroso asociado a una dimensión femenina de característica incluyente, inmersa en pulsiones arcaicas corporales dirigidas inconscientemente hacia el objeto primario o cuerpo de la madre.[2] 

En esta novela las fantasías creadas en la compulsión obsesiva que gobierna el imaginario erótico de don Rigoberto, responden a un modelo que aglutina al deseo y la ley en una misma unidad significante, y que busca primordialmente una actitud obediente y sumisa del objeto erótico. En su fantasía erótica don Rigoberto pretende que su esposa e hijo se adecuen a un protagonismo de sumisión incondicional a la instancia de legalidad paterna, impregnada en su Eros masculino. En sus elaboraciones eróticas inspiradas en interpretaciones pictóricas, don Rigoberto realiza un esfuerzo obsesivo por fragmentar y manipular el objeto de su deseo. Esta actitud interpretativa demarca un paralelo muy significativo que va afectando gradualmente su relación íntima con Lucrecia. En la interpretación que don Rigoberto realiza inspirado en la obra “Candaules, rey de Lidia” resulta posible apreciar como funciona su discurso erótico. En esta fantasía don Rigoberto se identifica con el rey de Lidia, polo de poder representante incuestionable de la ley, y desde ese espacio simbólico pretende imponer sus caprichos eróticos sobre la voluntad y el cuerpo de la reina, Lucrecia. La intención de fragmentación y objetivación erótica de su discurso queda en evidencia, cuando el rey transforma imaginariamente al trasero de su majestad en un objeto fetiche. El rey afirma que aquello que más lo enorgullece de su reino, no es su geografía, como tampoco la valentía que demuestran sus habitantes al defender valientemente sus fronteras sino :

...la grupa de Lucrecia, mi mujer. Digo y repito : grupa. No trasero, ni culo, ni nalgas, ni posaderas, sino grupa. Porque cuando yo la cabalgo la sensación que me embarga es ésa : la de estar sobre una yegua musculosa y aterciopelada, puro nervio y docilidad. (27)

El discurso erótico de don Rigoberto, no solo fragmenta el cuerpo de su amada, sino que convierte su trasero en una suerte de objeto fetiche a través del cual canaliza su fantasía erótica. El reino representa simbólicamente el cuerpo de Lucrecia, así como también representa el territorio en donde el rey impone su voluntad y legalidad, ámbito siempre amenazado por la figura antagónica de sus enemigos, que desean edípicamente usurpar el lugar que detenta su majestad y así subvertir la ley. Los habitantes del reino representan en el conflicto edípico los súbditos de la relación que deben acatar el mandato del deseo del rey, so pena de muerte o castración. Su yegua parece representar simbólicamente su propia líbido masculina, lugar donde el deseo y poder se mantienen obsesivamente unidos. Lo más curioso es que el trasero de su mujer está asociado a las ancas de su yegua, que remiten al acto de cabalgar sobre su símbolo de poder buscando imponer su deseo y legalidad.

 El objeto de su deseo en definitiva no es su amada sino su poder. El rey describe el trasero de su mujer como ese espacio donde ejerce su poder a voluntad y utiliza los calificativos que realzan su firmeza muscular, pero sobre todo su tersura y docilidad, dejando en evidencia la intención dominante de su Eros masculino. En otro momento de la fantasía de don Rigoberto, el rey sin requerir el previo consentimiento de su esposa, en un acto de abuso físico y emocional, la obliga a contener el embate sexual de Atlas, uno de sus mejores dotados esclavos etíopes. El esclavo es una representación simbólica del sujeto que acata la ley de castración, que por supuesto fracasa en su intento de penetrar en el ámbito íntimo del poder del rey. La memoria de este penoso episodio continúa mortificando a la reina y el rey, pretendiendo que siente cierto remordimiento, manda a decapitar al esclavo. Lo que representa en términos edípicos la aceptación de la ley sin cuestionamientos que significa la castración o muerte. El mensaje que subyace a la fantasía erótica de don Rigoberto es muy claro y representa esa unión indisoluble entre el deseo, la ley y el poder. El que se atreva a desafiarlo deberá pagar las consecuencias.

 Don Rigoberto, en su fantasía, insiste en la inclusión de un tercero en el juego amoroso y describe como el rey de Lidia invita a Giges, uno de sus ministros, a contemplar el trasero de su esposa con la intención de compararlo al de su esclava favorita. El rey esconde al ministro detrás de unas cortinas, y no solo le permite admirar lo prometido, sino que a sabiendas de su presencia concreta el acto amoroso con su mujer, convirtiendo a Giges en testigo pasivo de la escena. Pero a pesar de que el rey percibe un cambio en la actitud amatoria de la reina, esa noche algo en su mujer comienza a sublevarse a la ley y al control del discurso erótico del rey :

¿Y ella ? ¿Adivinaba algo ? ¿Sabía algo ? Porque creo que nunca la sentí tan briosa como esa vez, nunca tan ávida en la iniciativa y en la réplica, tan temeraria en el mordisco, el beso, y el abrazo. Acaso presentía que, aquella noche, quienes gozábamos en esa habitaciones enrojecida por la candela y el deseo no éramos dos sino tres. (36)

En esta ocasión la Reina-Lucrecia parece advertir la mirada voyeurista de un tercero y esto impacta a su propia motivación sexual. Algo en el simbolismo del objeto pasivo muta frente a la mirada del tercero, convirtiendo su cuerpo en un elemento exhibicionista activo de la triada amorosa. Julia Kristeva afirma que :

 La sombra del tercero : padres, padre, esposo o esposa para el adúltero, está sin duda más presente en las emociones carnales de lo que quieren admitir los inocentes buscadores de una felicidad entre dos. Quitad a ese tercero, y el edificio a menudo se derrumba falto de causa del deseo, después de haber perdido su color pasional. De hecho, sin este tercero, que es el que impone el secreto, el hombre pierde su sumisión amorosa respecto al padre amenazador. Mientras que en su entusiasmo vengador contra su propio padre o marido, la mujer encuentra en su amante secreto los gozos insospechados de una fusión materna. (189)

Esta fantasía de desafío de la ley frente a un tercero representante de la prohibición impacta a la dinámica de la relación amorosa que la madrastra entabla con Fonchito. 

Al mismo tiempo el espacio del tercero involucrado en la relación amorosa abre, desde la fantasía del discurso erótico de don Rigoberto, un espacio metafórico de permisión, que va siendo colmado gradualmente por su hijo : “¿O como fantaseaba Rigoberto atizándose el deseo en sus afanes nocturnos, Alfonsito estaba despertando a la vida sexual y las circunstancias le habían confiado a ella (Lucrecia) el papel de inspiradora ?” (53). Aquello expresado en la frondosa creación imaginaria de don Rigoberto fuerza en el entretejido significante de su discurso erótico o de poder, un ámbito que incita a la participación de un tercero en la relación, pero claro siempre en el marco de respeto a la legalidad del padre. Desde ese lugar preformado por la fantasía erótica, Fonchito comenzará a entretejer su estrategia de ruptura con el statu quo del reino de su padre. En un paralelo con lo planteado en la fantasía pictórica, Fonchito comienza su participación en la triada amorosa de una manera pasiva en un comienzo, para luego ir gradualmente subvirtiendo la legalidad paterna hasta llegar al punto máximo de transgresión con la actualización de la relación amorosa con su madrastra. Cuando Justiniana descubre a Fonchito espiando a doña Lucrecia desde el techo del baño éste inocentemente le comenta : “Cuando se quita la bata y se mete en la tina llena de espuma, no te puedo decir lo que siento. Es tan, tan linda... Se me salen las lágrimas, igualito que cuando comulgo” (59).

Fonchito, en su discurso amoroso, comienza simbólicamente a transgredir la interdicción masculina entretejida en la fantasía erótica de su padre, desafiando su poder e incorporando metafóricamente al cuerpo de su amada, asociándolo con la incorporación oral del cuerpo del gran Otro. A propósito de esta idealización del objeto de amor y su profunda relación con el narcicismo Kristeva comenta : 

Enraizado en el deseo y el placer, ... el amor, estarán de acuerdo conmigo, reina entre las fronteras del narcicismo y de la idealización. Su Majestad el Yo se proyecta y glorifica, o bien estalla en pedazos y se destruye, cuando se contempla en un [Gran] Otro idealizado : sublime, incomparable, ...hecho para nuestra unión indestructible. (5-6)

Fonchito en su reflexión amorosa narcisista incorpora imaginariamente ese gran Otro, y en esa unión sublime neutraliza el discurso del padre, cuya amenaza de castración en el discurso restrictivo que canaliza la prohibición en términos edípicos versa “no regresarás al útero de tu progenitora.” Frente a la visión mística de la desnudez del objeto de amor esta amenaza se convierte en un eco lejano, que queda relativizado frente a la magnitud que adquiere el objeto amoroso. Puede observarse que así como la fantasía de don Rigoberto prepara en el registro simbólico la dimensión del tercero participante, el accionar de Fonchito preforma en el ámbito del discurso amoroso la subversión de la ley del padre.

 En el otro extremo de la relación amorosa y retornando a la pintura “Candaules, rey de Lidia,” María Silvina Persino enfatiza la importancia de la mirada cómplice de la reina, que al mirar fuera de la pintura convierte a los espectadores-lectores en participes voyeuristas de la escena.[3] Esta mirada desplaza el esquema erótico voyeurista, hacia un exhibicionismo en el cual el objeto pasivo de la mirada del otro se transforma en un partícipe activo de la dinámica erótica. Se podría agregar que con esta actitud se descentra la perspectiva de la situación, porque la protagonista femenina de la escena comienza a ejercer un dominio exclusivo sobre su cuerpo. En este acto exhibicionista la reina, en el cuadro al igual que Lucrecia en su baño, reencuentran la posibilidad de regular a voluntad el grado de exposición corporal, tomando un protagonismo activo en la acción. En un paralelo con el relato, Lucrecia al experimentar libremente aquello que le otorga placer va escapando del libreto imaginario restrictivo impuesto desde la voluntad del deseo erótico de su marido. En cierta manera la reina de Lidia representa un espejo imaginario en el cual Lucrecia se identificará, reencontrándose con el protagonismo de su cuerpo erógeno para redescubrir en su narcicismo una forma de apropiación de su sexualidad. Cuando Justiniana, la asistenta de Lucrecia, le comunica que Fonchito la ha estado espiando desde la ventana del techo cada vez ella toma sus baños. La primera reacción de Lucrecia es de vergüenza e incredulidad, pero luego cuando toma el siguiente baño comienza a descubrir el placer que deviene del acto exhibicionista, que proviene en parte de la exposición de su cuerpo ante el otro prohibido. En este caso el efecto que ejerce la conciencia de la presencia del tercero observador reafirma la propia erogeneidad corporal de Lucrecia. La madrastra vivencia un extravío en su propio universo sensual, descentrándose de la fantasía erótica de don Rigoberto :

 Y, al salir de la bañera, en vez de ponerse de inmediato la bata, permaneció desnuda, el cuerpo brillando con gotitas de agua, tirante, audaz, colérico. Se secó muy despacio, miembro por miembro, pasando y repasando la toalla por su piel una y otra vez, ladeándose, inclinándose, deteniéndose a ratos como distraída por una idea repentina en una postura de indecente abandono contemplándose minuciosamente en el espejo. (63)

Resulta interesante como el espejo o la mirada oculta del otro reafirman ese reflejo narcisista del objeto de amor primario. La actitud de Lucrecia subvierte la interdicción de don Rigoberto al punto de admitir que : “...continuó exhibiéndose como no lo había hecho antes para nadie, ni para don Rigoberto, paseándose de un lado al otro del cuarto de baño, desnuda” (64). Este episodio deja en evidencia a una Lucrecia que comienza a reconocer y apropiarse de su corporeidad y sexualidad, incorporando la mirada del otro dentro de su cuerpo. Simbólicamente la presencia pasiva del menor colinda con la fascinación o goce de estar fracturando el mandato prohibitivo de su marido : 

Mientras protagonizaba ese improvisado espectáculo, tenía el pálpito de que aquello que hacía era también una sutil manera de escarmentar al precoz libertino agazapado en la noche de allá arriba, con imágenes de una intimidad que harían trizas de una vez por todas esa inocencia que le servía de coartada para sus audacias. (64)

La inocencia representa la ausencia de intencionalidad sexual que Lucrecia utilizaba para encubrir la impulsividad precoz demostrada hasta ese momento por Fonchito. Doña Lucrecia había justificado el actuar de Fonchito, asociándolo a una figura inofensiva e inocente, un simple diocesillo pagano, su Spintria, o inofensivo pastorcillo. Esta figura angelical servía hasta ese momento para mitigar su sentimiento de culpa proveniente de su juicio moral. Cuando la criada avisa a Lucrecia que Fonchito ha amenazado con quitarse la vida, ésta acude a la habitación del niño y en ella sucede algo que desmorona sus resistencias morales de respuesta obediente a la ley. Lucrecia no puede resistir el persuasivo discurso amoroso de Fonchito, que amenaza con quitarse la vida si ella continúa ignorándolo, lo abraza y en ese acto se desmoronan todas las resistencias provenientes de su conciencia moral :

 Y, entonces , fue como si dentro de ella un dique de contención súbitamente cediera y un torrente irrumpiera contra su prudencia y su razón, sumergiéndolas, pulverizando principios ancestrales que nunca había puesto en duda y hasta su instinto de conservación. (114)

En Lucrecia se desmantelan todas las barreras y se deja envolver por esa sensación de liberación de prejuicios que devienen de la ley social y familiar. Como dice Barthes : “El gesto del abrazo amoroso parece cumplir, por un momento, para el sujeto, el sueño de unión total con el ser amado” (24). Al transgredirse la dialéctica masculina del deseo, se descentra la polaridad del placer neutralizándose todo juicio, y de esta manera se incrementa el desarrollo posterior de la relación amorosa con su hijastro, cuya actualización denota una naturaleza más pulsional que simbólica.

 Aquello que Lucrecia no capta es que ella simplemente representa un semblante del objeto amoroso. Por eso es que nunca comprenderá el por qué de la composición titulada “Elogio de la madrastra” en la cual Fonchito confiesa todo lo sucedido a su padre. De allí en adelante los elementos de la tragedia se manifiestan abruptamente en el texto. La muerte simbólica del padre que interrumpe su delirio erótico y se retira hacia una vida beatífica y la expulsión de la intrusa, que usurpaba el lugar del objeto primario de deseo. La única persona que parece vislumbrar el esquizofrénico actuar de Fonchito es Justiniana cuando en el epílogo de la novela le pregunta : “-¿Hiciste todo por doña Eloísa ? ¿ Porque no querías que nadie reemplazara a tu mamá ?” (197). Lo que no vislumbra Justiniana es que en definitiva lo que prima en la trama es el objeto de deseo narcisista de Fonchito.

 Elogio de la madrastra deja en evidencia el antagonismo existente entre el discurso erótico y el discurso amoroso, el primero asociado a una erótica masculina que responde en la novela a la ley del deseo y el segundo vinculado a una dinámica inconsciente de integración, que busca la unificación entre el sujeto y el objeto de amor, en una misma unidad indiferenciada. En el devenir del relato ambos discursos van interactuando e impactan la estructura edípica en sus distintas dimensiones. En cada uno de estos diferentes niveles de lectura, el juego de atracción y antagonismo modificará la relación entre los tres polos de la relación edípica : el sujeto, el objeto, y el otro, forjando en la pugna un espacio en cual se instaurará gradualmente el germen de la transgresión. De un lado quedará el sujeto de deseo erótico, el objeto hacia el cual este dirige su discurso y el tercero participante que actúa dentro de los límites de la ley. En el extremo contrario triunfará una vez más la fuerza del amor, pero esta vez un amor egoísta, que determina que en esa fusión total se destruyan todos los semblantes imaginarios de la triada amorosa, para dejar en descubierto un objeto de amor narcisista. Esto nos recuerda como insinúa Barthes que aquello que el sujeto ama no tiene nada que ver con el objeto aparente de amor, sino con el amor a sí mismo, que es como decir lo que deseo es mi propio deseo, y el ser amado no es más que su representante imaginario.


1. Para mayor información sobre la estructura edípica leer el artículo “Del mito a la estructructura,” pg 125-140 y “Edipo, Moisés y el padre de la Horda” pg. 107-124" en El reverso del psicoanálisis de Jacques Lacan. 

2.  Roland Barthes, siguiendo una idea que Lacan y Kristeva también profundizan, habla de la diferencia existente entre “la lengua materna,” como esa arcaica articulación pulsional con el cuerpo de la madre y “el lenguaje” producto cultural que transporta la ley, que está estructurado como discurso masculino. No masculino en el sentido de exclusión de la mujer sino más bien como una cadena discursiva que se encuentra fundada en un significante fálico fundamental cuya pérdida determina el deseo. Barthes también realiza una diferenciación entre placer y goce, señalando algo muy interesante con respecto a la novela erótica y es que este tipo de literatura trabaja no tanto sobre la escena erótica, sino más bien sobre la “expectación.” En términos lacaneanos el goce pertenecería más a esta parte perversa polimorfa que caracteriza la líbido del niño y que responde a una erogeneidad que escapa a una preponderancia genital y que está asociada a pulsiones primitivas dirigidas hacia el cuerpo de la madre. En tanto que el deseo recién aparece cuando el individuo se ha separado de ese objeto originario y ha ingresado al campo de la ley o del lenguaje. 

3. Para más información sobre esta temática leer el artículo de María Silvina Persino “Mario Vargas Llosa : la mirada erótica (Elogio de la madrastra)” pg 19-68 en Hacia una poética de la mirada


Bibliografía

Barthes, Roland. Fragmentos de un discurso amoroso. Trad. Eduardo Molina. España : Siglo Veintiuno, 1982

Kristeva, Julia. Historias de amor. Trad. Araceli Ramos Marín. México : Siglo Veintiuno, 1993.

Lacan, Jacques. El reverso del psicoanálisis. Trad. Enric Berenguer y Miquel Bassols. Buenos Aires : Paidos, 1992. 

Persino, María Silvina. “Mario Vargas Llosa : la mirada erótica (Elogio de la madrastra).” Hacia

una poética de la mirada. España : Corregidor, 1999. pg 19-68. 

Vargas Llosa, Mario. Elogio de la madrasta. Barcelona : Tusquets, 1988. 

 


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L’édition des Jours
Entretien avec Patrick CINTAS

Vous publiez vos oeuvres complètes sur l’Internet, 24 livres je crois, sous licence Creative Commons. C’est un suicide ?

Patrick Cintas. Certainement pas ! C’est un choix éditorial. Il s’agit de marquer clairement ma position par rapport à la publication de mes propres livres et au copyright que je leur attribue sans me référer à la Loi sur la propriété intellectuelle. Ainsi, chacun est libre de les reproduire, de les distribuer et de les communiquer au public et même de les modifier. Cette liberté est limitée par quelques conditions : je conserve un droit de paternité, j’interdis toute utilisation commerciale et si vous transformez l’œuvre, vous ne pourrez la distribuer que sous un contrat identique à l’original. Contrat que vous pouvez lire ici. Évidemment, ce contrat n’interdit pas les accords privés.

Mais pourquoi ce contrat ?

L’écrivain, le créateur moderne dispose ainsi d’un grand moyen de diffusion de ses œuvres qui peuvent être reproduites comme il l’indique et distribuées à tous vents. Elles peuvent être aussi transformées, adaptées, complétées éventuellement. On imagine facilement à quoi cela peut aboutir. Un texte peut être révisé, par exemple en vue d’un digest toujours utile, il n’y a pas de limitation à la citation, une ligne d’instrument manquant au moment de la création peut être complétée par un musicien compétent, la traduction est libre, etc. L’auteur ne renonce pas à ses droits, ce qui dans certains cas est d’ailleurs interdit par la Loi qui veille à la pratique de l’héritage (une belle ineptie). Le Code civil est aussi simple, structurellement parlant, qu’un discours d’Adolf Hitler : il définit la Nationalité, car il ne concerne que cela (ceux-là) et la Propriété et ses Contrats. Seul le Mariage touche aux deux catégories. Etc. En France, en ce qui concerne la littérature, le droit patrimonial et le droit moral sont respectés. Mais, la toute nouvelle pratique du libre remet en cause les usages en matière de propriété. On peut éventuellement imaginer de la limiter à une « zone d’autonomie territoriale[1] » où l’œuvre appartiendrait pour un temps donné à un groupe se livrant à une pratique totale de la liberté ne respectant pas même les droits accordés et les conditions d’exercice de ces droits concédés par la licence libre elle-même. Les vieilles conceptions du droit civil sont aujourd’hui combattues ou remises en cause selon le degré de combat ou de philosophie. De nouvelles idées, qui sont peut-être des concepts, démontrent leur utilité relativement aux conditions d’exercice de la liberté, mais aussi à la nécessaire pratique des soupapes de sécurité, les raves par exemple, dont le Pouvoir peut favoriser la pratique sans trop toucher à l’Ordre qui est son pendant. Les forces de l’Ordre (flics, corporations, etc.) obéissent finalement à un Pouvoir mal séparé qui s’adapte dans une certaine mesure au besoin d’autonomie grandissant des foules enclines à dépasser les bornes. Mais dans l’ensemble, tout se passe bien. Le copyleft n’est pas loin de cette nouvelle mentalité. J’y mets quelquefois les pieds sans compromettre ma soumission aux lois sociales, ce qui me soulage comme la claque prévue de longue date par Prévert. On n’est pas grand-chose finalement, soyons honnêtes. L’individu est à la fois un adhérent et un révolté. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce sujet, raison pour laquelle je crée des personnages à défaut de leur donner le roman ou le poème qu’ils méritent peut-être.

Vaste sujet en effet ! On y reviendra sans doute un de ces jours. Mais voilà le cadre juridique défini. D’un côté, ce que prétend la Loi sur la propriété intellectuelle, et de l’autre, ce qui distingue nettement la France : une loi, datant de 1957, qui définie à la fois l’auteur et l’éditeur. C’est simple : un éditeur est un publieur qui donne à signer des contrats d’édition et l’auteur est l’écrivain qui signe ce type de contrat que la loi cerne suffisamment pour qu’on ne le confonde pas avec un autre.

Voilà. N’est pas auteur qui veut, ni éditeur. Pourtant, un écrivain écrit, sinon il n’est pas écrivain, mais il peut très bien écrire et n’être pas considéré comme un auteur susceptible d’être aidé par la société. Ce genre de loi est motivé par l’intention de créer une corporation dotée d’un pouvoir qui s’ajoute au pouvoir. C’est une pratique fasciste. Tous ces auteurs sont des fascistes. La plupart s’ignorent tels parce que ce sont des salauds, comme en quarante.

Mais la France évolue…

Elle n’évolue pas. Elle a établi ses lois depuis belle lurette. Elle en adapte le contenu aux circonstances. Celles-ci sont universelles désormais. L’une d’elle est la communication entre les êtres donnée presque gratuitement par l’Internet, réseaux de réseaux que la loi française n’a pas interdit alors qu’elle prévoyait que seul l’État était autorisé à utiliser les communications de toutes sortes. Mais peu à peu, le fil, la radio, la presse, l’édition, rejoignent les zones de liberté relative où l’être peut exprimer non seulement sa pensée, mais aussi tout ce qui lui passe par la tête. Je dis cela parce que j’ai entendu Alain Absire, président de la SGDL, évoquer un possible filtrage de l’information livresque, y compris donc la littérature, à la racine de l’Internet. Pratique proprement chinoise dans le nouveau sens du terme qui autrefois désignait plutôt la complication inutile. Encore un Bosse-de-Page : Ah Ah ! Ce gendelettre, ce plumitif a de l’espoir. Mais quel idiot n’en a pas devant les « menaces » des réseaux informatiques et surtout au vu du retard accumulé par la faute de ces corporatistes dont une loi socialiste a favorisé l’existence.

Jack Lang est un bouffon ?

Un bouffon, mais pas dans le sens arabe du terme, qui est noble et désigne tout un pan de poésie d’une autre révélation, véridique celle-là. Un loustic peut-être.

Vous êtes un anarchiste ?

Être anarchiste, cela n’a plus de sens. Il n’y a plus guère que la pratique des TAZ qui peut encore donner l’illusion de l’être. On ne nous demande plus d’être des adaptés, on nous contraint à la mutation. Ce qui n’est pas sans influence sur ce qu’on écrit pour former, chemin faisant, une œuvre à peu près équilibrée à défaut d’être cohérente. Car là aussi, les choses ont changé. La cohérence exigée naguère s’accordait au sens de l’adaptation nécessaire sous peine d’exclusion et d’oubli. De nos jours, on ne peut plus guère espérer qu’un semblant d’équilibre dans le corps même des changements subis. Triste métamorphose vouée à l’immobilité sous peine de déséquilibre qu’on peut enfermer selon les circonstances. Nous avons vraiment changé d’époque. Je ne suis donc même pas un nostalgique. Ségolène Royale, c’est Jack Lang devenu fou à lier, par exemple.

Voilà le contexte…

…à peine effleuré. Mais cela vaut-il la peine de prendre la plume pour en parler plus longuement ? Je ne le crois pas. Procédons par épilogues…

Venons-en plutôt à l’œuvre. Vous publiez tout (tout ce qui est prêt à être publié, car le chantier est vaste) sur l’Internet et peu sur le papier.

Et je publie mal pour l’instant. Car c’est un chantier et mon activité d’éditeur orthodoxe (Le chasseur abstrait) me prend la plupart de mon temps. C’est compliqué et d’ailleurs, le lecteur, mon lecteur, s’y retrouve rarement. Il faut une grande proximité avec moi-même pour y comprendre quelque chose. Hélas, le visiteur n’est pas aussi informé de mes intentions et de mes moyens.

Vous m’avez justement informé, au moins en surface, de ce qu’il faut savoir avant d’aborder votre œuvre protéiforme et prolifique. Passons sur cette prolificité dont il y a sans doute beaucoup de chose à dire, mais qui n’entre pas dans le contexte que je souhaite créer avec vous à l’avantage du texte que vous intitulez : Les jours. Commençons par là si vous le voulez bien. Pourquoi Les jours ?

Comment Les jours. Mon existence, c’est les jours. Les autres aussi. C’est la première partie de mon œuvre qui impose ce titre. Elle s’intitule elle-même : alba serena, qu’on peut traduire par jour, ce faux temps, qui est en réalité un espace, et donc un lieu, ou un ensemble de lieux primordiaux. L’œuvre de jeunesse,vers et proses, envisage le jour comme partant de l’aubade, qui est le chant d’amour de la nuit passée, on suppose, en bonne compagnie, et se finissant avec la sérénade qui est aussi le chant d’amour, la proposition d’amour qui concerne la nuit et la compagnie envisagée. D’où le jour, la nuit étant laissée à l’imagination du lecteur. Alors que se passe-t-il pendant le jour ? L’écriture, la pensée, la recherche, l’étude, oui, mais aussi tout le reste et ce n’est pas rien pour interdire souvent la pratique de l’écriture. Voilà Les jours et leur commencement, à l’âge où on devrait avoir autre chose à faire, selon les usages. L’influence d’ « Ulysses » n’y est pas pour rien.

alba serena, ce sont six livres que vous donnez intégralement sur l’Internet et dont vous ne publiez rien sur le papier. C’est un repère ? Un peu inutile…

Pas du tout. C’est une œuvre consistante, à peu près achevée d’ailleurs. Il n’y manque sans doute que le meilleur. Que ce soit les recueils de poésie, le roman intitulé BA Boxon ou la tragédie comique Bortek, tout cela appartient à un projet clairement entrevu à quinze ans et poursuivi dix ans durant. D’autres livres ont été détruits. C’est ce projet que je peaufine encore, mais plus jamais sur la base de ces textes auquel je ne veux pas toucher, même s’il m’arrive encore de corriger le détail. J’aurais pu d’ailleurs me contenter de réviser, d’augmenter, jusqu’à plus soif. Mais il s’est passé une brusque rupture avec la littérature provoquée par l’inévitable besoin de travailler pour vivre ou plutôt de vivre pour travailler. 15 ans, pas moins. Ce qui me projette assez loin devant. Non pas que je deviens un autre homme, mais j’ai 37 ans quand je reviens à l’écriture. J’ai retrouvé ma liberté, en partie. Et ma volonté de ne plus me laisser avoir par l’emploi auquel la société voudrait bien nous réduire alors que nous ne sommes pas faits pour ça. J’écris donc fébrilement les textes de Coulures de l’expérience : le grand Livre de Kateb, L’oiseau aux oiseaux, deux poèmes, l’un gigantesque l’autre de taille raisonnable, qui se rejoignent dans une langue fort éloignée de celle d’alba serena, où elle existe cependant. Puis un recueil de sonnets qui se dénaturent lentement au fil des pages. Enfin, un Portable qui reprend le texte global pour tracer faussement la trajectoire, car tout semble s’être arrêté de nouveau. J’ai un peu plus de 40 ans quand je m’en aperçois. En fait, je m’aperçois que je cède trop de terrain à la compréhension. Je constate aussi que les moyens ne sont pas à la hauteur de l’ambition, qu’il faut aller plus loin, et c’est décourageant. Il y a belle lurette que je sais, avant même de me jeter à l’eau littéraire, qu’on ne peut pas se contenter des genres et du style. Le genre n’enclôt que le genre, le style ne se distingue pas assez de la prosodie. Je me suis donc lancé dans la construction de TANTATAN, vaste ouvrage composé de quatre parties comprenant elles-mêmes plusieurs livres : Aliène du temps, Tractatus ologicus, Cancionero español et Le livre des lectures documentées. La narration dans les deux premières, la poésie dans la seconde et enfin, l’essai littéraire. Il s’agit de dépasser les genres, ce qui n’est pas nouveau, et de se passer du style, ce qui ne manque pas de défriser.

C’est plutôt corsé, comme lecture…

Comment non ? On peut lire alba serena qui est conçu comme une suite de livres : le premier, le second, etc. On y rencontrera un certain hermétisme quelquefois ou le travail du texte n’inspirera que de très réalistes sentiments. Coulures de l’expérience est un champ d’essai : le vers et l’autobiographie. Passage utile et nécessaire avant de se plonger dans le texte bandant de Tantatan. La structure de Tantatan est provisoirement utilitaire. Je défie quiconque de se lancer dans ce genre d’opération sans au moins un peu tracer des limites, quitte à les dépasser au grand dam du lecteur. D’où l’établissement des quatre sections.

Quel est le problème alors ?

Il n’y a pas de problèmes. Il n’y a que des solutions, vous le savez bien. Ou il n’y a pas de solutions parce qu’il n’y a pas de problèmes. Tantatan n’est plus un texte, mais un hypertexte, dans le sens informatique du terme. Sa mission est d’une part, de rejoindre alba serena et pourquoi pas Coulures de l’expérience, mais aussi de créer les conditions de l’étape suivante qui sera la quatrième. Enfin, une cinquième étape, la dernière, consistera en une activité anthologique de vieillard soucieux de choisir le meilleur, paradoxalement d’ailleurs, puisque ce meilleur ce seront des poèmes, des nouvelles, des récits, des essais, etc. Et peu de livres, peut-être un seul qui reléguera tout le travail aux oubliettes. J’en suis donc, à 50 ans, à la charnière de mon existence d’écrivain. Tantatan est pratiquement écrit. Il reste quelques livres sur le chantier. Mais l’achèvement de l’écriture elle-même ne suffira pas à venir à bout du projet. En effet, ce qui est donné sur l’Internet n’est que la version linéaire, page après page, à l’imitation du livre. Or, le projet n’est pas un livre en plusieurs tomes et volumes. Il s’agit de mettre sur pied l’hypertexte, mais pas que l’hypertexte. Ce serait trop facile. Tantatan est aussi un livre d’artiste.

Oulala ! Ça se complique. On a besoin d’expliquer tout ça pas à pas.

 Tantatan est à la fois un livre d’écrivain, avec de l’écriture, et un livre d’artiste. Précisons que l’artiste en question n’est pas un artiste rétinien. On ne trouvera pas dans cet ouvrage des illustrations, par exemple. Les textes qui le composent physiquement n’ont pas toujours une lecture littéraire, pas plus que les effets de composition et d’hyperliens.

Oui, mais il manque les hyperliens…

Pour l’instant, il n’y a que des livres. Les imprimer reviendrait à reconnaître que ce sont bien des livres. Or, il n’y a qu’un livre, ce qui est l’ambition d’alba serena et dans une certaine mesure de Coulures de l’expérience. Et ce n’est pas un codex, ce ne sont pas des pages. Il ne s’agit pas de les tourner, du moins ne les tourne-t-on que parce que l’écran l’exige…

C’est un livre numérique !

N’en déplaise aux libraires. La version numérique d’alba serena n’est qu’un fichier, ou plusieurs fichiers correspondants aux livres qui composent cette première expérience. À l’époque, un projet avorté de livre nouveau s’inspirait de Cent mille milliards de poèmes. Mon esprit, sous l’influence de Michel Butor, avait beau imaginer la mémoire et la dynamique de l’ordinateur, il était impensable d’en passer par là, soit que l’ordinateur personnel manquât de mémoire suffisante et des fonctions nécessaires, soit que l’ordinateur tout court appartînt aux hautes sphères des usages informatiques, hors de portée. De plus, les réseaux étaient une perspective fictionnelle, à mon niveau du moins. La possession d’un PC, en plein silence employé au travail, m’a remis sur le chemin, mais sans pratique réelle. Coulures de l’expérience n’a envisagé l’ordinateur et les réseaux que comme moyen de fabriquer des livres et de les diffuser, ce qui n’est pas sans conséquence d’ailleurs sur mon comportement d’éditeur orthodoxe, pour le plus grand bien des auteurs que je publie. Avec Tantatan, c’est le HTML qui m’a ouvert les portes d’une autre pratique de l’ambition littéraire, s’il s’agit encore de littérature, ce dont je doute sans cerner la question d’ailleurs. Ce langage de balisage d’hypertexte s’est naturellement ajouté à ma pratique du texte. Rien d’original.

Alors, comment cela se passe ?

L’hypertexte implique deux choses : le sommaire, lui-même hypertexte, et le texte qui devient hypertexte par balisage. Le balisage consiste à enrichir des termes ou des passages de la possibilité de renvoyer dans l’instant à une autre partie du texte. On peut créer un hypertexte à partir de textes qui n’ont pas été conçus pour ça. Il existe sur l’Internet deux très beaux hypertextes de ce genre : Locus solus et Le bruit et la fureur. Et tant d’autres, car le balisage est aussi un outil pédagogique et de recherche. J’ai donc créé un sommaire qui inclut les trois sections et commencé à baliser le texte. La difficulté, c’est de concevoir un sommaire capable de s’adapter aux changements de l’œuvre qui ne demande qu’à évoluer, car c’est une œuvre évolutive, un work-in-progress. Ce sommaire est donc un programme, ou plus exactement, le sommaire est créé par un programme lui-même activé par un serveur installé sur le disque dur de l’ordinateur ou chez l’hébergeur Internet. Autant dire tout de suite que ce sommaire est loin d’être au point, loin de convenir à mes exigences. Je ne l’ai donc pas publié sur mon site personnel auquel il manque sérieusement, je sais.

Qu’en est-il du texte ?

Compte tenu de son épaisseur, comme livres, et de son poids, comme fichier numérique, il n’est pas question de le marquer « à la main ». Il faut donc là aussi concevoir un programme capable de repérer les balisages judicieux.

La tâche est-elle si impossible que vous nous condamnez au texte sans hyperliens qui seraient si utiles à sa compréhension, quitte à ne pas suivre les voies ordinaires héritées du livre en papier ?

En fait, cette tâche consistant à programmer deux logiciels, l’un capable de créer un sommaire évolutif, l’autre de baliser le texte automatiquement, cette tâche est parfaitement inutile, car ces programmes existent déjà dans le commerce et dans l’open source. N’importe quel traitement de texte peut trouver un sommaire et baliser le texte. On balise d’ailleurs avant de chercher à créer le sommaire. Des automatismes autorisent l’imagination à tous les cas de figure.

Encore faut-il savoir se servir de ces programmes !

On le sait généralement.

Ce qui exclut beaucoup de monde !

Tant pis pour eux ! La question est donc clairement de créer un texte, sans doute une liste de mots organisés en clés avec tous les sous-ensembles possibles et nécessaires. Sans parler des macros. Ainsi, ce texte, appelons-le comme ça, est mis à la disposition du lecteur qui s’en sert littéralement pour organiser sa lecture en fonction de ce que j’ai prévu, lui laissant tout le champ pour améliorer cet usage, d’où d’ailleurs la licence de libre utilisation de mes textes. Sans cette libre utilisation, l’œuvre n’est plus concevable, disons qu’on ne peut plus pallier sa complexité organique.

Vous vendriez ce texte au lieu de vendre les livres comme tout le monde… ?

Vous avez tout compris. On peut bien sûr lire mes livres sur mon site Internet et même les prendre pour des livres traditionnels. Des lecteurs plus avisés que moi, il ne doit pas en manquer, en feront un usage plus pointu que celui que je propose avec mon texte-clés qui permet de s’y retrouver, en tout cas de s’y retrouver mieux. Mais ce texte-clés n’est pas gratuit.

Et, si j’ai bien compris, n’importe qui peut en concevoir un, voir meilleur que le vôtre…

Exactement.

En quoi consistera alors la prochaine étape, après Tantatan ? Quand pensez-vous en finir avec Tantatan ?

La prochaine étape sera consacrée exclusivement au rapport du texte-clés avec le texte de création, philosophiquement et littérairement. Je souhaite écrire et donner les clés en même temps. L’acte d’écrire ne changera pas chez moi, je ne suis pas assez moderne pour ça. Un esprit formé directement à ces pratiques nouvelles parviendra forcément à un plus haut degré de littérature que moi.

Alors pourquoi la prévision d’une dernière étape qui consisterait à choisir le meilleur d’un point de vue littéraire ? Par jeu ? À cause de la sénilité probable ?

Parce qu’il faut en finir avec la vie pour ne laisser la place qu’à l’existence et que pour l’instant je ne conçois celle-ci qu’en rapport avec ce qu’elle m’a laissé d’héritage spirituel et intellectuel. Je n’y peux rien. Plus exactement, je n’arrive pas à imaginer autre chose que ce travail de copiste ébauché par Flaubert dans un sens pas si différent d’ailleurs. Quand j’écrivais alba serena, je n’imaginais pas autre chose qu’une existence bornée de livres, avec une courbe en cloche question qualité et pertinence. Alors que j’aurais dû, sous l’influence de mon époque marquée par Rauschenberg et E.A.T.[2], commencer à travailler dans l’hypertexte. Je rappelle à toutes fins utiles que l’ancêtre du HTML qui en est en fait la simplification, n’est autre que le SGML inventé en 1969, au moment où j’entre dans alba serena avec des moyens proprement littéraires, presque exclusivement littéraires. J’ai l’impression d’avoir perdu beaucoup de temps, y compris du côté de mon anarchisme patent, quand de nouvelles théories apparaissaient sans que je le sache, tout occupé que j’étais à travailler la terre et mes animaux. Mon existence s’est plongée dans le silence littéraire alors que je n’avais que 25 ans et aucune raison sérieuse de ne pas continuer à écrire. De plus, ma formation plutôt autodidacte comportait de graves lacunes. Le retour à l’écriture s’est consciemment effectué avec l’intention, à défaut de volonté, de parfaire l’homme que je suis en regard de mon époque et de l’art en général et particulièrement de l’écriture.

Vous combattez l’homme que vous êtes ?

Je ne combats que le père, comme l’indique le titre d’un de mes « livres », Combat contre le père, mais je ne suis pas une fille, comme mon personnage Anaïs K., ce qui doit manquer à mes moyens de perception. Ou un ange androgyne comme Carabas dans Carabin Carabas. Pas plus qu’une fée, qui n’a qu’un genre en espagnol, comme dans le Rendez-vous des fées. Les baigneurs de Cézanne est aussi un de mes titres.

Ce sont des titres-balises ?

Un peu. Mais un titre doit aussi bien sonner, alors il ne faut pas trop s’y fier.

[…] à suivre.


[1] Voir chez lyber-eclat.net/ - L’éclat le livre TAZ de Hakim Bey.

[2] Fondé en 1966 par les ingénieurs Billy Klüver et Fred Waldhauer ainsi que les artistes Robert Rauschenberg et Robert Whitman, Experiments in Art and Technology (E.A.T.) est un organisme sans but lucratif issu de l’expérience de 9 Evenings : Theatre and Engineering. Tenu en octobre 1966 au 69th Regiment Armory à New York (États-Unis), cet événement réunissait quarante ingénieurs et dix artistes qui ont collaboré à des performances faisant appel aux nouvelles technologies. Il était évident que la poursuite de relations continues entre artistes et ingénieurs nécessiterait un effort concerté afin d’instaurer les conditions physiques et sociales indispensables. E.A.T. se voyait comme un catalyseur stimulant la participation de l’industrie et de la technologie aux arts. L’organisme s’est employé à soutenir des collaborations efficaces entre artistes et ingénieurs par l’entremise de coopérations avec l’industrie et de commandes. Tout artiste ou ingénieur pouvait adhérer à l’organisme logé au 9 East 16th Street à New York.

E.A.T. a suscité l’enthousiasme des artistes et du milieu artistique. Dès 1969, à la suite des efforts pour attirer les ingénieurs, le groupe comptait dans ses rangs plus de 2000 artistes ainsi que 2000 ingénieurs disposés à travailler avec eux. Des signes d’intérêt et des demandes de soutien technique venaient de partout aux États-Unis et au Canada ainsi que de l’Europe, du Japon, de l’Amérique du Sud et d’ailleurs. On encourageait les gens à lancer des groupes locaux E.A.T. et environ de quinze à vingt ont ainsi vu le jour.

Un programme permanent de services techniques offrait aux artistes l’accès aux nouvelles technologies en les associant à des ingénieurs ou des scientifiques en vue d’une collaboration en tête-à-tête portant sur les projets spécifiques des artistes. Cet effort visait en partie à sensibiliser le milieu des affaires et des techniques aux besoins des artistes. E.A.T. ne privilégiait aucune technologie ou type d’équipement en particulier tels l’ordinateur ou l’holographie. L’organisme tentait plutôt de faire travailler l’artiste directement avec les ingénieurs dans un environnement industriel où l’on développait la technologie. Les services techniques étaient offerts à tous les artistes sans que ne soit porté de jugement sur la valeur esthétique de l’idée ou du projet de l’artiste. En outre, on s’efforçait de trouver un ingénieur ou un scientifique approprié à chaque artiste.

E.A.T. a également instauré des événements et des projets interdisciplinaires qui associaient artistes et nouvelles technologies, parmi lesquels 9 Evenings : Theatre and Engineering (1966) ; Some More Beginning (1968), la première exposition internationale d’art et technologie, tenue au Brooklin Museum ; des collaborations entre artistes et ingénieurs pour la conception et la programmation du pavillon Pepsi à l’Expo 70 à Osaka (Japon).

Pendant les années 70, l’émergence des technologies portant sur le matériel utilisé pour les communications, le traitement des données et les outils de contrôle et de commande engendrent une nouvelle génération de logiciels fort intéressants pour les artistes. Conscient de la contribution potentiellement importante des artistes à l’évolution de ces logiciels, E.A.T. lance une série de projets permettant aux artistes de participer à ce développement technologique. E.A.T. entreprend des projets interdisciplinaires qui étendent les activités artistiques à de nouveaux secteurs de la société. Parmi les projets réalisés à cette époque, mentionnons The Anand Project (1969), portant sur des méthodes de production de programmation destinée à la télévision éducative en Inde par l’entremise d’un projet pilote à la Anand Dairy Cooperative à Baroda (Inde) ; Telex : Q&A (1971) qui reliait par télex des espaces publics à New York (États-Unis), Ahmadabad (Inde), Tokyo (Japon) et Stockholm (Suède), permettant ainsi aux gens de ces différents pays de s’interroger les uns les autres par rapport au futur ; Children and Communication (1972) un projet pilote donnant aux enfants de différents quartiers de New York la possibilité de converser par téléphone, télex et télécopie ; un projet pilote (1973) visant à concevoir des méthodes pour enregistrer la culture indigène en République d’El Salvador ; finalement, un système de télévision à écran géant situé à l’extérieur (1976-1977) pour le Centre Georges Pompidou à Paris.

En 1980, afin de rendre compte de ses activités et de ses projets, E.A.T. assemble des archives contenant plus de 300 de ses propres documents : rapports, catalogues, communiqués, bulletins d’information, projets, conférences, annonces, et réimpressions d’articles importants. Une sélection d’articles de journaux et de revues écrits par d’autres y sont également inclus. Des copies complètes de ces archives ont été données à des bibliothèques importantes à New York (États-Unis), Washington (États-Unis), Paris (France), Stockholm (Suède), Moscou (Russie), Ahmadabad (Inde) et Londres (Angleterre).

Les archives reflètent la grande diversité géographique, technique et artistique des activités de E.A.T. En outre, la collection documente de façon unique un moment important et vital de l’histoire de l’art de l’après-guerre, tout autant que l’engagement continu des artistes avec les nouvelles technologies pendant le XXe siècle. Billy Klüver © 2000 Fondation Daniel Langlois.


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Les visions urbaines de Sant’Elia
Ettore Janulardo

Personnalité incontournable du monde artistique italien, Antonio Sant’Elia a su exprimer de la manière la plus évocatrice le mythe métropolitain futuriste. Né à Côme en 1888, il fréquente des écoles techniques et collabore dès 1907 avec le Bureau Technique Municipal de Milan en tant que dessinateur. Inscrit à l’Académie de Brera à Milan en 1909, il y connaît l’architecte Mario Chiattone et les peintres Carlo Carrà et Achille Funi. Entre mai et juin 1914, il participe à l’exposition milanaise du groupe “Nuove Tendenze”. Il y présente des planches sur la “Ville nouvelle” : six détails de la ville, une gare aéroferroviaire, des centrales électriques et des “croquis d’architecture”. Son manifeste L’architecture futuriste est daté du 11 juillet 1914 : son importance et son écho dépasseront les limites temporelles de son existence, interrompue en octobre 1916 lors d’une action de guerre.

Il déclare d’emblée :

“Il n’existe plus aucune architecture depuis le XVIIIe siècle. Un mélange pesant des éléments stylistiques les plus divers, utilisé pour masquer le squelette de la maison moderne, est appelé architecture moderne”.

Le refus de l’architecture du passé comporte la renonciation à tout ornement (“carnavalesques incrustations décoratives, qui ne sont justifiées ni par la nécessité constructive, ni par notre goût”) au nom de la simplification formelle : “l’architecture nouvelle est l’architecture du calcul froid, de l’audace téméraire, et de la simplicité”.

On avance vers l’énonciation d’une maison qui correspond à une “machine à habiter”, une construction autorisant la reproduction à l’échelle urbaine de l’objet totémique futuriste : la machine. Voilà donc une ville à concevoir comme “un immense chantier bruyant, agile, mobile, dynamique dans toutes ses parties, et la maison moderne comparable à une machine gigantesque”.

Dans les déclarations du manifeste tout souci esthétique paraît étranger à cette architecture : Sant’Elia préconise l’emploi de matériaux nouveaux, permettant de privilégier la fonctionnalité au détriment du plaisir de la contemplation :

“La maison de ciment, de verre, de fer, sans peinture et sans sculpture, riche uniquement de la beauté propre à ses lignes et à ses reliefs, extraordinairement laide dans sa simplicité mécanique”.

Mais la recherche visuelle et visionnaire de Sant’Elia démentit les proclamations de son manifeste. La plupart des 300 croquis, dessins et planches de l’architecte de Côme se caractérise par une grande vitesse d’exécution, déterminant des résultats comparables aux réalisations dûes à la technique divisionniste et para-cubiste des tableaux de Balla, Boccioni, Carrà, Severini. Sant’Elia ne projette pas sa ville nouvelle ni la réalise : il la dessine et la peint.

Il donne ainsi sa contribution personnelle à l’élaboration des mythes futuristes. Ils postulent la nécessité de l’innovation technique en tant que métaphore et métamorphose de la vie humaine confrontée au monde des objets : et le perfectionnement esthétique de la forme devra coïncider avec son changement perpétuel. C’est au nom d’effets transitoires et caducs qu’il proclame : “les maisons dureront moins que nous, chaque génération devra se fabriquer sa ville”. Sant’Elia s’oppose radicalement à toute idée de durée, de continuité dans le temps, car il perçoit la civilisation du XXe siècle comme le moment où le triomphe des machines s’avère incompatible avec les vestiges du passé. Mais, dans d’autres contributions théoriques, le ton déclamatoire insiste plutôt sur la signification stylistique de l’innovation futuriste, comme s’il n’était question que d’innovations formelles, ouvrant même la voie à une vision critique semblant récupérer le concept de “durée dans le temps”. L’amalgame peut ainsi se proposer d’une manière emblématique entre l’esprit de la nouvelle époque, le génie constructif et l’héritage du passé (U. Apollonio, Futurist Manifestos, Londres 1973) :

“... Seul le génie italien, éminemment constructif et architectonique, peut saisir l’abstraction du concept de classicisme ; il a aidé le futurisme à déterminer son style, qui dominera inévitablement la sensibilité de nombreux siècles à venir”.

Il reste à souligner que la prétendue caducité dynamique de projets de Sant’Elia paraît niée par les structures compactes et massives qu’il imagine ; et la “cité qu’il dépeint dans ses planches est hermétique et régie par une organisation rigide de l’espace. À l’inverse de ce qu’il proclame dans son manifeste, il représente des bâtiments statiques, monumentaux, impressionnants, presque tragiques”, comme remarqué par G-G. Lemaire (Futurisme, Paris 1995).

Mais cette vision mécanique, de la maison comme machine et de la ville en tant que machine, reste marquée par une interprétation poétique. Comme d’autres futuristes, il est fidèle à l’idée de la beauté : qu’il s’agisse d’une beauté dynamique, ou même du charme de la laideur, Sant’Elia fait de ses planches des oeuvres d’art dont on peut profiter au niveau esthétique, et qui gardent en elles le vertige d’un projet non réalisé. Incapable d’évaluer l’efficacité concrète de ses visions, le jeune architecte propose des mécanismes urbains qui sont des “machines célibataires”, sans lien avec la réalité, sans contexte socio-économique et sans possibilité d’être employés par l’architecture de son époque. On constate donc, d’une manière paradoxale, une “convergence des extrêmes” - face à la réalité urbaine italienne - entre les nostalgiques de la ville d’antan et les futuristes visionnaires.

Ainsi se constitue-t-il le mythe futuriste de la ville du nouveau siècle (F. T. Marinetti, 1914, dans V. Vercelloni, La Cité idéale en Occident, édit. française Paris 1996) :

“Les caractères fondamentaux de l’architecture futuriste seront la caducité et l’éphémère ... Ce renouvellement constant de l’environnement architectural contribuera à la victoire du futurisme”.

Face à la parabole rapide de l’existence de Sant’Elia, avec ses projets non réalisés, un autre architecte lombard, Mario Chiattone, peut représenter le “principe de réalité”, au moyen duquel l’imagination futuriste se convertit en constructions réalisées dans la mouvance culturelle allemande.

D’abord très influencé par les schémas visionnaires de Sant’Elia, le peintre et architecte Chiattone naît à Bergame en 1891. Il suit des cours de peinture à Milan, mais il étudie aussi l’architecture, en fréquentant assidûment Sant’Elia. En 1914, il participe avec lui, et avec les peintres Dudreville et Funi, à la naissance du groupe d’avant-garde des “Nuove Tendenze”.

Les nombreux projets de Chiattone se concentrent sur le thème de la “métropole moderne”, dont il dessine les lignes et les bâtiments dans le sillage de la culture de la Sécession centre-européenne : il recherche “une nouvelle figuration architecturale” proto-rationnelle. Ses édifices ont un aspect monumental ; d’après Lemaire, “il utilise des formes géométriques identiques dans des dimensions différentes et les dispose en accordéon, met en situation des contreforts comme autant d’assemblages de volumes, multiplie les plans inclinés pour souligner ses compositions pyramidales”.

En 1919, Chiattone s’installe à Lugano (où il meurt en 1957) et développe ses projets architecturaux dans une direction néo-médiévale.

La mort de Sant’Elia et l’émigration en Suisse de Chiattone marquent la fin d’une période utopique. La défaite du futurisme et la victoire du fascisme contribueront à la dissolution du mythe d’une cité idéale en tant que ville éphémère : rêve contradictoire par définition, car il prône la réalisation du mouvement perpétuel ; rêve anarchiste, refusant de se construire d’une manière méthodique.

La représentation utopique de la métropole en construction, du “chantier dynamique” marquant enfin l’entrée de l’Italie parmi les pays industrialisés de l’Occident, est ainsi une courte saison milanaise et lombarde, tragiquement interrompue par la Première Guerre mondiale et les sacrifices humains qu’elle demande, même dans le domaine de l’art. Mais ces visions futuristes sont porteuses d’une signification décisive pour l’élaboration de la culture artistique et intellectuelle du XXe siècle en Italie.


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Samar Diab : présentation et traduction.
Monsif Ouadai Saleh

Présentation

Depuis ma première lecture de la poésie de Samar Diab, j’ai ressenti au fond de moi-même les répercussions inédites de la coïncidence pure entre l’attente et la lecture. La coïncidence parfaite à travers le sens de l’indicible, à travers le sens du mystère est ce qui fait de cette coïncidence une expérience unique de l’attente et de la révélation. L’attente dévoilée à l’attente dans la soif absolue de la lecture, dans l’éternité initiatique de la lecture, la lecture dévoilée à l’attente dans le désir infini de la communion, la lecture dévoilée à la lecture pour donner à l’attente l’essence de la perfection sont toutes des résultantes implexes se manifestant barycentre séismique de la coïncidence entre mon attente et ma lecture. S’agit-il alors dans la valeur cathartique de cette lecture de la coïncidence d’une possession impossible de l’attente ? La réponse est catégoriquement non. On sait de par la théorie, l’histoire et l’expérience individuelle que la condition d’une lecture substantielle et fondatrice est avant tout l’incompréhension, voire la mécompréhension. Une véritable lecture est celle qui bouleverse l’attente l’amenant à la conscience chronique du séisme, à la conscience fractale des rebondissements… Or, dans une lecture séismique comme celle dont j’ai décrit la portée et le dynamisme, le barycentre n’est ni la prétention de l’identité dans une quelconque suffisance de l’autoposition, ni l’insuffisance de l’altérité dans une quelconque apologie transcendantale de la différence, mais la véracité du dialogue dans son éternelle dialectique de l’interposition. L’expérience de la lecture est la découverte fondamentale d’une essence de l’interposition. Cette vérité reste à mon sens celle qui procure à l’expérience de la lecture le sens sublime de l’ancrage dialogique. Le dialogue qui est le discours de la compréhension, de l’incompréhension, de la mécompréhension, de l’intercompréhension, le dialogue qui est ces discours préfixables de leur méta-, de leurs transcendances, de leurs ruptures, le dialogue devant la métacondition impossible de la compréhension, devant somme toute ce que Jorge Luis Borges nomme la perplexité. La perplexité nous permet de parler au-delà de la fin de l’histoire, de la mort de la métaphysique, voire de la fin de l’homme, d’une éternité de la lecture dans la problématique de l’interposition qui n’est à proprement parler qu’une suspension de la fin. La perplexité enchante le retour éternel… 

Ma lecture de Samar Diab était une découverte de la lecture, un choc fractale qui ne saurait prendre sa pleine conscience qu’à travers un éternel retour de la lecture réactive, volontaire et méritoire. Depuis le début, ma conscience de la lecture s’est ouverte sur la plénitude de l’interposition sans aucune nuance d’équilibre car le barycentre infini de la lecture est la dia-position : on est obligé de dire devant chaque véritable création voici mes appuis de distanciation devant l’ordinaire qui impose ses lois de continuité sans perplexité. Depuis le début, ma lecture était profondément marquée par cette attente réfléchie du projet : le projet instantané et immédiat d’étude et de traduction, mais que son immédiateté n’efface pas les contours de la fractalité qui devient mes stigmates, mes blessures, et qui m’habite désormais chaque fois que je creuse dans la lecture le retour éternel de la réaction. Disons à la fin de cette brève présentation que ce qui me fascine dans la poésie labyrinthique de Samar Diab, dans cette poésie de la suspension, la suspension de la fin, cette poésie de la revanche sur les limites, ne saurait être uniquement ni son imaginaire débridé qui cultive au lieu de l’oubli, une conscience volontaire de l’image possédant un degré suspensif de l’être, ni sa philosophie de la présence qui réduit l’immense fleuve héraclitéen du temps en pointillé de gouffres et d’abîmes avec toujours une annonciation centrale de la présence qui est dans son essence victoire de l’image, mais cet état paradoxal de la présence où le triomphe de l’image signifie de très près et de très loin la révélation de l’être dans ce qui fait le dépassement du sujet. Dans la poésie de Samar Diab, l’ego n’est pas l’être, l’être n’est pas une égologie. Quelle insigne et majestueuse découverte ! Quel insigne et majestueux dépassement de l’attente ! 

 

Quand le feu a mordu à ton nom

 

Depuis quand tu t’es monté dans le feu un siège ?

Je t’ai vu ô l’égal des appétences quand ton ombre a blanchi

Entreprenant d’offrir aux encolures huile et clous…

Cette terre séisme…

Heaume de vastes arbres jusqu’au continent du feu…

Et toi…comme un fil de déluge tu dessèches ton étoile…

Ton rêve ne dort plus…

La nuit a atteint sa lactation…

Tu ne me dis rien…

Sauf que tu m’as vu…

Tu entailles une paille dans ta veine…

Et tu bâtis sur les fouets des atours aux amoureux…

Le matin te rattrape… tu accroches sur la colonne ton secret…

Et tu creuses dans le vent caverne…

Et là tu as épelé la sorcière en totalité…et là-bas c’était…

L’égoutture de la rosée est une mine qui jacte sous la langue…

Et là-bas…

Où le feu a mordu ton nom…l’abjection des femmes gracieuses t’a atteint

Enfantant leurs seins…deux pour tes yeux…et cinq pour tes doigts…

Et rien pour ta poitrine excepté une brume qui vient et recule dans le cri…

Tu imagines les étoiles des pêches torrentueuses…tu marches à ses noyaux…

Une mélancolie sauvage te poignarde…

Tu verses ton sang

…Tu marches

… à la taverne des ombres

Je t’ai vu dans tes yeux…

Tu jettes le dé et tu entoures tes circonvolutions avec les figues de barbarie

Des hanches saintes et une foule de vague charbonnée…

Je t’ai vu généreux comme les paupières des prostituées…

Tu parles chaque fois que tu transperces une pénitente…

Tu veux quand tu veux…

Tu convoites comme le prêtre des poètes…

Leurs piailleries au moment où déborde la cuvette des ruines de ses fruits…

Tu ne m’as pas dit…

Quand as-tu supplié la louve de neige la dernière fois de t’emporter…

O toi l’impromptu dans l’ébullition

Tu dissous une vague

Et tu la bois puis tu reviens à la charge pour questionner…

Toute cette eau dans ma plaie est de sa mère…

Et ma mère fut morte peu avant le dîner…

Il ne me lèse paselle disait…

Que la pluie imbibe mes habits

Et que le soleil dessèche ses fressures sur mon corps…

Je me relève de mon sang démis − elle disait…

Délié à la porte des pesanteurs…

Noir comme la mémoire d’un taureau…

Déchaussé comme une jouissance empoisonnée…

Je compte les lunes dans la morosité − elle disait…

Puis je la castre…

…Sauf que je t’ai vu…

Tu jettes du pain et du maïs sur tes dos et tu fais frétiller ton odeur

 Pour une colombe aveugle…

Et rien sauf une brume…elle vient et repart dans le cri…

Tu ouvres ta poitrine avec une épine gravide

Tu as déposé là-bas des jumeaux…ton cœur et le flanc d’une femelle…

Et dès lors tu cries chaque fois que le tir atteint une rose…

Ou ton secret passe entre deux plantes leur tiers

Un auriculaire vert d’une femme égarée…

Un corps alors…

Où paraphe de la rébellion sur les arbres du baptême…

…le dard des papillons sur son lit

Mort le couvre une omoplate et sa prédiction…

Ou du sel qui divague dans une projectile…

Alors…

Quand alors dans un cri j’ai dit je t’ai vu pour la première fois…

Quand je t’ai vu dans tes yeux…

Ou quand le feu a mordu à ton nom

 

Se passe maintenant

 

Que j’écris sur le monde…

Le croc qui se tient debout sur le mamelon de la nuit

Dans sa main un panier de poussière

Le loup lilial qui ameute le cri 

Il se passe que la nuit est l’arsenal de la volupté

Et que la lumière est un poète leucoderme qui fut mort

Et qui le reste toujours

 

Tendre comme la plante du pied

Calomnieuse comme la plupart des femmes

Et je suis impuissante…

Mais une part de moi est tulipe rouge

Aspergeant la langue de légendes

Pour qu’elle s’éveille à l’extrême de l’imprudence

Ma maison un moulin pour les poussins de l’âme

Ou peut-être plus, mon trottoir surgit de sa peau

Pour me dire : j’ai en redevance deux boulevards

Et une femme qui éprouve sa béance

Et épluche le bonheur avec des larmes rouillées.

 

Une deuxième fois…

Il arrive que j’écrive sur le monde

Les encens des ruines

La perle abyssale dans l’ombilic de la fenêtre

Et arrive que la soif soit la jarre de la tentation

Et que les corps aujourd’hui brillent dans le prospectus du sang

Comme un vent égorgeant sa progéniture

Et arrive que je ne sois pas une hémorragie pluviale

Pour que tu me poignardes 

Et tu m’appelles nuage

J’entends ce que dit le bracelet de l’arbre à la cheville de l’air,

Toutes les guignes de la ville sont plus petites qu’un trou dans la tête

Moi qui ai dansé au point que le renvideur m’ait crue un fil dans l’extase du ciel

Et j’ai vu sous ma peau une grande multitude de pirates et de pailles

Des disques découpés pour des seins fissurés, des écorces de noisettes,

 Des langues de vipères, des langues de flammes, des langues d’Hommes,

Il arrive que je vole les diadèmes des alcôves du roi

Puis je les pose sur la tête des poussières

Et j’observe une horloge nue sur le mur

Attendant le temps

Qui ne revient pas

 

…Mais

Il arrive maintenant

Que tout ce qui arrive en ce moment

Ceci

Qu’une personne met le poison dans le dernier cœur

Qu’une femme à l’acmé de la sérénité

Expérimente son nouveau cri

Dans le nouveau monde…

 

Si tu m’avais embrassée ce matin-là

 

Dans mon oreille un bourdonnement de sang

Je ne t’entends plus rien

Apaise les cris des morts autour de toi… puis parle

Oui… maintenant c’est mieux

Qu’est-ce que tu disais ?

Rien…je criais…

 

1

 

J’avais craint sur les femmes un air de chancre…

J’ai embourré de matrices les flacons du temps

Et je les ai jetés dans la mer

Les coquilles vont éclore une foule de femmes

Les vagues gronderont que c’est rare à la femme violette

Celle qui habille son ventre d’une grande horloge

De cesser de rire en donnant naissance

 

2

 

Ma ville est une pomme

Ma ville est une pomme

 

Ma ville est étalée sur le toit d’un rêve

S’abreuvant de la morgue

Maintenant celui qui mâchera le ciel

Sans que les larmes dégoulinent de son œil

Aura une offrande

Une bourbe terrible

Et une âme s’arrachant ses épines avec sa poitrine

S’écoulera le sang 

Puis souffle

Tu meurs ensuite dans ton hémorragie embrasée

Comme du charbon lisant dans le miroir… 

 

3

 

Seront chauds

Ces chevaux excités dans l’arène de l’œil

Leur échine un fouet et leur pied

Ferrage de tempête

Deviendra démente cette femme dans la tente de son euphorie

Et raclera des toits et des cous l’écume de la guerre

Et grondera comme ont grondé les vagues

Prenez vos derniers souffles

Et sortez de mon arbre

Je veux arriver…

Avant que la fumée ne tiendra sur ses pieds

 

4

 

O viens

Corps malicieux qui t’appartient

Pour que je sèvre ton intuition sanguinaire

Avant que la prophétie nous transforme des dards

Sur le chemin 

La limite de mon expiration

Est la limite de tamouz dans la pomme…

Ma ville est pomme

L’été est fallacieux sans morts qui tintent dans le vent

Afin qu’une gitane égorgée remue ses fesses

 

5

 

L’ombre éloquent revenant d’un étal qui vend

Du café, de la farine et des macules gelées

 

À des évasions hâtées a crié

Quel cadavre c’était mon ami ?

Une boucle dans l’argent a crié…

Je suis le sud avec deux oreilles percées

 

Une file d’amants a crié

Mon émeraude qui est dans les ruines…

S’est avancé profondément

Comme un feu pillard

 

L’astronome de la ville a crié…

Le sein pénétrera l’orbite de la mort

 

L’élancement a crié…

Tout ton corps est tendre et délicat

J’élèverai une bannière sur ton tronc

Et je te proclamerai le royaume du rampement

 

Une femme éprise a crié

Je couperai mes cheveux et m’exploserai

Parce que mon ascendant aujourd’hui

Est une grenade entre les mâchoires de l’histoire

Si tu m’avais versée le matin sur tes mains

Aucun avion n’aurait traversé cet espace

Mais tu es toujours ainsi

Tu ajournes l’amour à la nuit

Et tu oublies tes clefs dans la bataille

Jusqu’à ce que l’attente me bombarde

 

6

 

J’ai versé des larmes en regardant derrière moi

Voyant derrière moi le ciel

Un tamis ne retenant que le cuivre

Et quelques cils refusant de tomber

J’ai sacrifié mes halètements banquet à celui

Qui saurait poser son doigt dans ta mer

Et ne dépiautera pas dans le port la peau de l’aube

Beyrouth me chatouille

Et c’est comme ça que j’ai proféré ton nom

En enfonçant un clou dans le crépuscule

Y suspendant mes poumons

 

7

 

Elle regarde comme une serpe

Elle troque son heaume avec le crâne d’une gazelle

Elle toiture l’embrassade avec les tuiles et les pierres de l’œil

Rouge est

L’aveline des formes…

 

8

 

Une rhétorique si je mine mes yeux maintenant

La vision est une corde débordante dans le violon du sang

Je ne désire pas voir

Seulement remplir mes yeux avec de la neige

Et écarter loin de mon visage

La mouche de la parole

Dis-leur de te crever les yeux loin de moi

Là-bas… derrière le tertre des appétences

Où les dieux vont et viennent avec les semelles des massacres

Là-bas où le cœur est loge

Où le nord est sud

Où le sud est l’augure des minuscules enlisées

Dans les temps des doléances…

Je ne suis pas à moi seule toutes ses métaphores

J’y suis moi, une parcelle du cœur

Et un frisson acidulé qui ne parvient pas…

 

9

 

Je te vois avec six doigts cette nuit…

Où sont les quatre points cardinaux

Les angles du petit vase des poissons

Les extrémités de la scène

Les jambes de deux avions dans un café

Les psalmodies d’une braise rectangulaire

Deux saisons dans le miroir

Le gant d’une nouvelle mariée

A laquelle la violette a dévoré

L’auriculaire

Les taches de rousseur de la vendeuse

Des framboises dans la cellule de l’occision

La résine de l’étonnement qui siège sur les lèvres

La racine de l’image de ta mère et son extension

L’odeur de la couverture bleue

La gaieté des fenêtres sous tes aisselles

Je te vois avec ta carpette rouge me sacrifiant sur l’autel

Saurais-tu me dire où sont tes jambes ?

 

10

 

Je suis la même, la femme dans la guerre

La truffe de l’amour 

La bouse des verres poussant du salut du ciel

Si tu m’avais flairée lentement ce matin-là

Si tu m’avais embrassée ce matin-là

L’avion n’aurait pas survolé ce lieu

Mais tu es toujours ainsi

Tu me reportes à la nuit

Et tu oublies le baiser sur la table

Jusqu’à ce que poussent à la guerre des lèvres…

 

Mes mains sur la comparaison

 

Je pourrais crever un œil pour désaltérer ma soif…

Moi qui pénètre ma peau avec toute ma saveur dense

Moi qui en ressors sans tête éblouie par les poètes ou par les vins…

Avec des mains surettes je pressure

Une forêt suffisante pour assouvir les tavernes…

Et au moment où de ton sommeil le rastel me réveille

J’étendais mes mains comme un ombrage ivre

Pour pincer l’oreille du soleil

Et fuir…

 

Je savais que mes mains sont lisière

Et moi sur la lisière un feu ruminant les cloisons rupestres

Ton héritière ô vent

Tu m’ouvres, tu m’enfermes

Tu m’enfermes, Tu m’ouvres

Comme si j’étais une fenêtre entre deux rochers

Comme si j’étais deux rochers pris de vertige

Un fruit mort tenté de la question

Que serait l’état des branches après ma déconvenue ?

 

Mes mains sur la nuit

La poésie s’éclot dans la chambre du coeur

Comme l’œuf du phénix

Je commence à souffler

En hiver sur le verre.

 Je dessine un cercle

Et je redessine

Mes mains sur les cercles…

 

Je peux maintenant sauter de l’éveil vers la goutte de sang infecte

Seulement maintenant

Parce que la terre est distraite par les amoureux

Et les cuisses d’un pélican affamé

Je dis à la terre que ma tête est fabulation

Pose ta main dessus et secoue-la

Un poète en tombera dans un lieu inconnu

Dans un fleuve et brisera sa mémoire

Je peux te surprendre chaque temps que j’en ai l’intention

Avec une image poétique à l’instar de :

Le cœur est raisins secs contristés

Ou le visage de ma mère encrier de sable

Ou une lune est ma patrie, deux lunes mon amoureux

Mais

Que peut un parasol alors que mes mains sont de cire fertile… ?

 

Mes mains sur les décombres

D’autres se suppurent dans l’âme et sa taverne

Je vois mon corps dans le rêve un écran cru

Je conjure trois fois…

Puis cinq fois…

Puis mille fois…

Puis je tire les araignées par les cheveux

Pour voir qui d’elles est à même d’ajourner mon insurrection…

 

Mes mains sur la fuite

Cours ô soleil…

Mes pieds sont encensés

A l’exemple des poumons des charlatans

Tu n’es plus utile ô oiseau qu’a becqueté les armets

 

Mes mains sur la forêt

Là sous l’arbre se trouve Layla

Layla  fume ses jambes et exhale les astres loin vers l’ennui

Layla  est ses pyramides qui vendent deux cercles obscènes

A une accusation pied nue

Quand elle se recroqueville comme un hérisson ennuyé

Toutes les fleurs qui poussent sur son dos la taillade

Ses mains sur le loup…

 

Mes mains sur la comparaison

O toi la comparaison

Qui me fait triompher sur l’eau des poètes…

Je suis toute catachrèse pour un démon chasseur

Bûches pour le coltineur de la sorcellerie

L’Espagne mûrit dans le beuglement…

Alors que mes taureaux possèdent la gorge du rêve dans un caveau

Et le bohème qui pourrait le traduire aux filles des Eskimos ?

La poésie est lèvre fêlée

Puis carnaval…puis sel du vacarme…

Vase de poissons comme les serres de la mer

 

Ainsi…

dieu répand ses victimes dans mon œil pour que je tire un long souffle

Et m’en délecte quand je ferme mes cils avec force

Qui m’y ressemble

Mon ennui est la voix de ton appartenance

O terre du malheur…

 

Maintenant

Mes mains sur les bombes

Mes mains sur les bombes

Qui s’explose à présent… me fera rire…

 

La terre renversée

 

 À son extrémité un fil…je le tends

Se rétrécit le ciel jusqu’à se tourner information

Je me verse sur la ville…alors brille-t-elle comme de l’huile

Je crains

De me trouver sèche dans un moment

 

Lance coquette plus exquise que l’air du port

L’œil d’un large coquille nous éjectant une mer

Corps ô mer…

 

J’ai peur d’entendre le craquement d’une brumaille

Quand elle pousse ses ossements dans la rose…

La poussière me polit

Je ne m’en souviens plus maintenant et plus je ne hoquette…

Les éraflures des mains ne sont pas une mort

Je crains que je sois plus…

Et le boulevard n’est point une côte

Je crains que je sois plus

Granada n’est pas ma mère

Ni la grenade une lune

Je crains que je sois plus…

 

Comme si la forme de l’oiseau venait…

Entre celui qui vers moi conduit son errance

Et la pierre de l’œil distance pour la flâne de l’angoisse

Jusqu’au tronc d’un arbre il oscille et découvre le chant de ses yeux…

Se restreint le cerf de l’allégorie jusqu’à ce que le vent déborde de mon cœur

Et j’ai peur que je sois née sans avoir intériorisé en moi

Pour les échos ni vallées ni récurrences…

 

Serais-je affluence, serais-je enceinte chronique

Automne et ses aberrances…l’enseigne du blé errant

Des chevaux recalés sautent du vin des soirées

Et je crains que je sois cérémonies des perdrix dans ses hantises

Et la mort n’est pas contraire à l’odeur des étrangers

Et la nuit n’est pas un coing…

 

Le ciel sans cesse se rétrécit

Il a peur qu’il soit…

 

Sur la pointe de vos pieds ô poètes

 

Vous allez les réveiller

Les lances qui se sont assoupies avant peu

Vous arrivez bien armés avec l’abondance

De vos eaux interdites

Avec la totalité de vos halètements

Menant l’arrogance au-dessus des doutes

Avec tout l’amoncellement que vous avez nommé rossignol

Que vous avez délivré sur la terre

Me perforant le ventre avec bonheur

Vous arrivez et je mets tous les doigts

De l’univers dans mes oreilles

Et aux temps où vous passez avec vos toussotements brisés

Et vos enivrements étourdissants et coléreux

Avec tous les crissements des femmes qui adorent l’or

Et la fourrure de ces misérables renards

Je n’ai guère eu la sensation que vous étiez là…

 

Copyright © création Samar Diab

Copyright © traduction Monsif Ouadai Saleh


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Notes sur la poésie, les mots, le monde, la poésie
Gilbert BOURSON
rédacteur en chef de la revue Imp Act

Gilbert Bourson avec Sylvie Larangeira, directrice de Imp Act.
impact.dicietailleurs@tele2.fr


J’ai toujours considéré que la poésie est essentiel-lement une opération rythmique, scansionnelle, engageant tout le corps dans sa langue faisant advenir le sens comme approche du monde et des choses, à travers une sonorité phonatoire, base même de toute pulsion (cf. I. Fonagy[1]).

Cette démarche suppose un théâtre inaugurant l’acte même d’écrire. Il me semble qu’un poème doive rendre compte de l’étonnement du dire, celui des choses, celui du monde, celui de l’émotion.

Le poème est interstice par lequel passe la voix interrogeant le sens de sa propre apparition. L’obscurité tient à cette émotion d’être toujours en perte de son sens, « de sa clarté ». Chaque vers d’un poème est « un larynx médusé ».

La poésie contient autant d’éléments sensibles liés à la nature, que d’éléments « purement » culturels, lesquels sont « naturellement » liés à l’émotion. Tout fait monde : langue, savoir / campagne, ville / organisme vivant, code génétique autant que linguistique. Le sens dans tout cela est la fameuse aiguille dans le tas de foin philosophique, philologique, ontologique, et la poésie, pour autant qu’elle soit autre chose qu’une fade description de sentiments, peut être un faible aimant pour rameuter le divers (visible et invisible) à l’unité primordiale. Disant « faible », j’entends relativiser le pouvoir de la poésie sur le monde, la désacraliser, lui rendre cette coquetterie, cette futilité, ce « charme », pour reprendre le terme de Paul Valéry[2], qui me semblent être plus convaincants, que ces aphonies ontologiques, métaphysiques, qui asphyxient parfois le discours poétique.

Les livres font partie du monde. Un lieu peut être un livre, évoquer des livres, être dans les livres tout comme un livre se couvre de pierres, d’herbe, de ronces, de cathédrales : je connais Venise, je l’ai lue ; si je vais à Venise, je retrouve le temps retrouvé et perdu (perdu parce que re/trouvé) et nombre de livres-lieux. Livres qui ont lieu. Livres qui toujours se livrent.

La poésie erre entre ces catégories en se peuplant de il, de elle et de nous, selon la langue qui se prend à partie d’avoir à supporter l’amoureuse initiation de la parole au monde. L’idée est femme disait Nietzsche[3], l’écriture aussi qui insiste le corps graphant son intervalle vers l’altérité. Disant le monde (du monde) la poésie se dit donc elle-même, ou plutôt dit le « donc » qui est cette émotion entre le monde et elle. Plus elle se plonge en la contemplation de sa propre formulation, plus elle désigne le lieu, ce « lieu écarté », où, comme le dit Hölderlin[4], « l’homme habite en poète ».

 Le travail poétique consiste à chercher, évoquer, convoquer, trivialiser parfois cet angle d’intrusion qui dans la langue permet d’habiter le monde ; le baroque d’un Gongora[5] ou d’un Lezama[6], résulte de ce que les matériaux convoqués par les mots qui servent à « pénétrer dans le monde », à « m’introduire dans ton/son histoire » comme écrit Mallarmé[7], se voudraient aussi nombreux que les choses qui le composent.

On ne peut cependant expliquer que le frôlement d’aile d’un oiseau parlé ou écrit, émeut autant (plus ?) qu’une aile réelle d’un oiseau réel dans un ciel réel et que le poème ne fait pas la part de l’air et de la chanson. Le réel est ce qui peut se nommer, donc l’aile parlée rejoint celle évoquée dans la choséité d’un ciel d’avril ou de septembre. L’écrivain comme l’amoureux, impatiente ses doigts sur l’agrafe d’une description : celle de son désir. Le poète est comme un skieur qui :

« fonce sur l’angle poudreux de ses genoux

qu’il plie en s’aveuglant sur l’air

jusqu’au portail de la blancheur

 

où seul son sourire demeure. »

Je crois que la qualité d’un poème, son privilège en quelque sorte, c’est d’ajouter au monde. Autant que chaque révélation d’une chose pose le statut de sa relation à l’homme en terme énigmatique, celle du poème pose à la langue qui le contenait déjà potentiellement, la double interrogation de son sens hors et dans la langue, le sens même de sa demande de sens. Un poème ne veut pas dire, il dit.

Si tout n’est pas poème au sens d’une écriture spécifiquement cadencée, rimée, agencée selon des lois prosodiques, anagrammatiques, hypogrammatiques ou autres, la fonction poétique de toute énonciation existe, tout prédicat est « poétique » en ce sens qu’il lance le dé d’une conjecturale appropriation du monde par la parole.

La poésie explore les dimensions de l’homme essentiellement de façon « érotique » : tout poème est une zone érogène de la langue (et de la typographie).

Elle est appel vers la hauteur comme l’érection mais en parlant/écoutant, lisant/écrivant vers le gouffre d’où émane l’odeur des « mots du corps ». Regardant vers l’horizon, la ligne d’écriture la borne ici où mon regard la trace (la nomme).

 


[1]La Vive Voix par Ivan Fonagy, philologue hongrois (1920-2005) éditions Payot, 1991.

[2]Paul Valéry, écrivain, poète, philosophe et épistémologue français (1871-1945)

[3]Le Gai Savoir, de F. Nietzsche (1844-1900)

[4]Friedrich Hölderlin, poète allemand (1770-1843)

[5]Luis de Gongora y Argote, poète baroque espagnol (1561-1627)

[6]José Lezama Lima, écrivain, poète et essayiste cubain (1910-1976)

[7]M’introduire dans ton histoire, poème de Stéphane Mallarmé (1842-1898), paru dans La Vogue en 1886.


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JOIE ROUGE
à paraître chez Le chasseur abstrait
Gilbert BOURSON

Des noces se font dans l’œil voilé des veaux
Quand l’orage s’annonce, et des égorgements
D’agneaux dans les genoux des enfants
Qui s’abritent sous les pélerines de la peur ;
La fin du monde accote son échelle aux arbres
Que le vent secoue sur des nuques abruptes.
Trop de sens, trop de sens, jubile le ruisseau ;
Et d’une blancheur d’os, le tibia de l’éclair
Assomme cent troupeaux sur les étals cuivrés
Du pré, où des atours sont rajustés presto
Sous les monumentaux aqueducs du ciel,
Par des nudités rauques qui s’égayent vers
Des abris pas trop sûrs pour sentir
Peser de tout son poids la colombe de l’arche .

(14/05/07 la colombe de l’arche)




Bêtes avec des lances et d’amers bergers
Dans la campagne acérée des ronces des idylles
De l’éternité pleine d’éternuements ;
La herse de l’averse butine le zinc
Court-vêtu d’l’horizon, des haies, des esplanades,
Des troupeaux partout qui rougeoient,
Le rivet du tambour qui cloue le paysage
Aux frontons véhéments des amours
Où fusent des formes rayées d’éclairs, et
Sur les cages des pages, rôdent des bestioles
Qui lèchent d’une langue noire et orageuse,
La rouquine frange de ton pouls bordant
La lisière invisible qu’on sent :
Hiéroglyphes-bousiers et frileuses brebis.

(20/05/07 opéra, orage et bestiaire)



Gloire, gloire se dit au clair du feuillage
Même un peu défraîchi par les ans, le chagrin
Est aussi un vin dont le vignoble est toujours
Un enfant qui tortille pendant son sommeil
Ses mèches de sarments ;
Gloire, gloire, même au cœur du vent,
Ses cornets de pistache entre de jeunes yeux
Esquivant le regard envieux de celui
Qui doit quitter la scène où jouer les amours,
Car la beauté est un tourment qui donne vie
A la vie qui n’a plus qu’une seule saison
A offrir aux saisons, que l’amour du poème
Et les mots de tes seins se caressant eux-mêmes :
Gloire, gloire à la gloire des neiges d’antan.

(20/05/07 la saison des saisons)


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Frédéric de Towarnicki
un esprit de notre temps
André BRINCOURT

Frédéric de Towarnicki fut toujours au centre du mouvement intellectuel de son temps, cette seconde moitié d’un siècle particulièrement éprouvant pour l’esprit, dans ses interrogations, ses élans, ses effondrements idéologiques, ses mouvances. Et cela même explique les curiosités multiples, les tentations, les passions, les rejets, les prudences du journaliste, du poète et du philosophe.

Nos lecteurs ont pu en mesurer la qualité à travers une collaboration régulière qui révélait la diversité de ses témoignages et le mérite de ses engagements. Frédéric de Towarnicki fut au Figaro Littéraire un des premiers à nous alerter sur les réalités du goulag en y donnant la parole à Sakharov.

Les grands entretiens, que nous avions publiés dans les années 1970, avec Konrad Lorenz, Paul-Émile Victor et surtout avec Ernst Jünger (dont il avait traduit une partie du Journal sous l’Occupation) justifiaient l’éventail de ses curiosités comme de ses inquiétudes et rappelaient son propre cheminement dans la recherche des valeurs essentielles. Une manière certes de ne pas manquer son époque, en marge ou plutôt en priorité sur ce qu’il estimait devoir exprimer par lui-même, le mettait " à l’écoute " des autres, et non des moindres qu’il s’agisse de Heidegger à qui il consacra de nombreuses études critiques ou, par ses approches éclairées, éclairantes, de Picasso, de Max Ernst, de Nicolas Schaeffer, de Chagall, de Sartre, de René Char, de Vasarely, d’Henri Pichette, de Jean-Michel Palmier ou de Georges Walter.

Nous avions 20 ans lorsque, réfugiés dans le Midi, nous nous sommes connus. C’est dire que l’amitié peut prendre la forme d’une " traversée " de vie. Je préfère toutefois le mot " échange ", un mot qui caractérise ce que Frédéric de Towarnicki offrait naturellement et comme de surcroît. Le mot qui peut le mieux aujourd’hui donner la mesure d’une absence, j’allais dire d’un " manque " troublant. Cette forme que prend la peine lorsque, justement, elle met en cause une amitié de toujours.

Picasso avait comparé ses vers aux coplas andalous. Coplas sous Occupation 1939-1945, l’édition de ses poèmes, est paru aux éditions Melis (melis.editions@wanadoo.fr).

Les derniers cowboys français
Andy VÉROL

« C’est une non-road story bousillée par mon incapacité à planter le décor. » Ainsi l’auteur présente-t-il son livre, à classer dans les bibliothèques au rayon brûlant.
Car attention, voilà du hardcore. Du méchant, du mauvais, du sale. Du pas correct, du nihiliste. Le genre de livre à ne pas donner à votre belle-mère. Ni à votre supérieur hiérarchique, à moins de chercher un motif de licenciement pour faute grave.
Le sujet ?
Un flic se fait virer par sa femme et cogne sur de sales petits vendeurs de shit. Dégoûté, il démissionne pour se jeter dans les bras d’un gourou, un énorme Black dont il tombe éperdument amoureux. Ensemble, dans une virée sans issue, ils vont rentrer dans un infernal cycle de décadence, physique et morale. Un livre déjanté et qui présente mal.
Rien à voir avec la nouvelle chanson française.
Mais à l’image, lui, du monde moderne.

Andy Vérol est le pseudo d’un des membres fondateurs du collectif Hirsute, nébuleuse littéraire oeuvrant sur Internet. Ancien sympathisant très actif du SCALP (Section Carrément Anti Le Pen), Les Derniers Cow-boys français est son premier roman.


Extrait du livre :
Elle s’est barrée depuis une semaine

Mes pensées/gangrènes se juxtaposent aux envies de sexe en toute liberté. La désolation. Les trahisons. Mettre des mots les uns derrière les autres. Ma tête est caphamaum. Naturellement la flasque est vide et empeste. Ces « dosettes » de cognac sont infectes.
Dans sa Touraine natale si sereine, elle s’est planquée, comme une chienne qu’elle est, avec mon gosse. Ma vie. Mes meubles. Tout. Tout ce fatras et ces vides vertigineux, c’est mon chez-moi de trentenaire célibataire. Fraîchement célibataire... Les scenarii actuels des pires navets télévisés ne proposent plus ces histoires grotesques : la pétasse se casse avec tout le bordel du ménage parce que son connard de Jules la gonflait avec ses « chui qu’une merde ».
Balbutiements de la mémoire. Avant que mes nerfs ne se déchi­rent, j’ai pris une journée de récupération pour zoner sur mon matelas, mes draps froissés et mon oreiller jauni par mon cuir chevelu. Qui ne l’aurait pas fait ? Je sors d’un jour et j’entre dans une longue nuit. Je crois. Le fait que chacune de mes réflexions soit emplie de « je », de « moi » et de « moi-même » indique que, cette fois, je suis en phase de sortie de l’en-monde.
Tout me préoccupe. L’angoisse monte rapidement dès qu’il me faut prendre la moindre décision...
Justine s’était approchée de moi, le regard en velours, l’amour, les mains manucurées, les vêtements de dame sexy et une voix un peu rauque. À 21 ans, elle avait la voix d’une vieille fumeuse. Et c’est aussi sans doute ça qui me fit craquer, alors. Ses cheveux noirs très longs tombaient en cascade jusqu’à la cambrure ultime, le dessin/toboggan de ses fesses rondes. Les souvenirs sont intacts. Très clairement, et très honnêtement, j’ai certainement les souvenirs de photos d’elle. Pas des images en mouvement de son corps, ses mimiques. Simplement le souvenir de sa gueule figée sur les photos : « Avec maman », « À la plage avec Franck », « Ça c’était dans les Landes, qu’est-ce qu’on s’est marrés », « Là c’était un délire à la piscine municipale avec Martine et Lucie, tu sais les copines de celui qu’on appelle d’Artagnan parce qu’il... », « Là on venait de s’engueuler et on s’était réconciliés au supermarché dans le rayon charcuterie », « Ah tiens, le mec là, c’est celui qui a essayé de se taper Justine », « Ouais Berlin c’est une super ville, sauf qu’il faisait -12 ° et que j’avais un manteau de merde »... Des souvenirs en tonnes. L’encombrement inutile de ma boîte crânienne.


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oOo

 

Jean-Claude CintasPlace Saint Sulpice, Paris, jeudi 19 juin 2008, sous les cieux pluvieux d'un pari incertain, celui de la poésie irrévocablement maudite (*), voici mes instantanés poético-photographiques, de l'affiche du Marché de la Poésie, édition 26.

S’afficher au Marché de la poésie
Mots, dites poésie !

Jean-Claude Cintas, chantpoète.

Le Marché de la Poésie a rendu hommage au poète Aimé Césaire, disparu le 17 avril 2008, qui déclara en 1943 la poésie maudite, « maudite parce que connaissance et non plus divertissement. Maudite, parce que caravelle des lointains intérieurs. Maudite, parce que levant l’interdit des mers noires. Maudite, dans le sillage de Prométhée le voleur, d’Œdipe l’assassin. Maudite dans le sillage des découvreurs du monde » (Tropiques 8-9).

Pour allumer le feu

L’extincteur de la maudite

A VéLib ou à pied

Des places sont à prendre. Un Allez tous vous faire enculer s’affiche sur fond rougeâtre. Ne vous bousculez pas. Un extincteur est à disposition pour calmer l’emportement le cas échéant !

L’accueil-poète tique aux yeux et toque dans les gencives. Ah ! la poésie des grands maux s’affiche pour se faire remarquer sur la Place Saint Sulpice. Le Marché de la Poésie de Paris, en ce jeudi d’ouverture, a planté son ciel crachouillis et la bougie humide, la 26ème, tente d’éclaircir l’horizon pour laisser fleurir sur les étals ses vers moulus d’inspiration ! Enculer ! Oh ! Voilà qu’au siècle des lumières de l’internet, le poète s’encanaille en naïve posture prosodique. Enculer ! Adolescence de l’art de la provocation. Enculer ! Oh ! Crachez-moi, ces mots que je ne saurais entendre. Merde quoi ! Enculer ! Oh ! Que dis-je. C’est un comble, une pique. Misère. Voilà qu’à la fin de l’envoi un Fils de pute s’affiche, lui aussi, sur fond bleuâtre suivi d’un Gros bâtard sur fond beigeasse. Provocation poétique à trois sous. L’enfonce du lard. « Ma sœur, j’ai fait gras ». Mais cela vous sera pardonné, mon fils. Sur la place Saint Sulpice coule la fontaine des quatre points cardinaux, ornée de ses quatre évêques prédicateurs : Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon. Sous leurs regards de bronze, la poésie s’étale et s’empale, volant la place au bi hebdomadaire marché aux fleurs du quartier Saint Germain. Effeuillons la poétique. Je t’aime, un peu, beaucoup, pas encore… poésie maudite.

Ribambelle d’affiches

En veux-tu en voilà de La poésie. Placardée à l’infini. Elle s’affiche sur les palissades du marché aux fleurs d’un Paris pollué. Tartinée. Tartinée à perte de vue. En restera-t-il quelque chose ? Oui, toujours. Elle s’affiche et elle ose, la maudite. Rafales d’affichettes. Mitraillage pour imposer la maudite. Pan, pan, pan, pan, pan… Poésie, poésie, poésie, poésie, poésie… Poétisez pour empêcher les autres d’écrire. Pour empêcher les autres de tempoéter plus fort qu’il ne faut. Barbouillée. Barbouillée qu’est la poésie. Pataugez dans les « lointains intérieurs » s’égosillait lucidement Aimé Césaire. Ecoutons-le, grand diable ! Le poète est claivoyant.

Cette enfilade d’affichettes au graphisme typoétique du peintre créateur Michel Mousseau, nous banderille les yeux : poésie, poésie, poésie, poésie, poésie… à l’infini. Elle pilonne. Mais tirez la première Madame la poésie. N’en jetez plus. On en (re)veut ! La coupe n’est pas pleine. La révolution est en marche, semble-t-il. Elle ne cesse de se mettre en marche. Elle ne cesse de se mettre en quatre, hein ? Pied à pied. Cette barricade palissée d’affiches est un signal comme un mur infranchissable. Défoncez, la barricade. Rejoignez-nous. Enrôlez-vous. Venez bouffer de la poésie maudite. Venez en croquer à vous en faire péter les pensées. La poésie est, plus que jamais, entrée en résistance. Trop de poèmes. Pas assez de poètes. Pas assez d’éditeurs dignes de la fonction. Pas assez qui piquent aux fesses des maudits poètes. Qui les poussent. Trop d’éditeurs imprimeurs, de publieurs. Convenue la poésie. Enfermée la poésie. Etouffée la poésie. Attention. Jetons-la à terre. Piétinons-la. Crions-la. Chantons-la. Sortons-la des étagères poussiéreuses et institutionnelles où on la confine et décollons-la de son papier buvard. Bavarde, la poésie. Elle doit bavarder, faire tache, descendre dans la rue. Ne nous contentons pas d’afficher l’affiche, d’annoncer et de prophétiser sa venue en ces lieux. Aimé Césaire, lâcheur du mois d’avril dernier, nous avait prévenu : la poésie est maudite, « parce que connaissance et non plus divertissement ». Donnons-lui voix au chapitre.

C’est la débanderole pour la maudite

C’est fichu, la poésie débanderole. Dégringole. On le prédisait. Et sur les bancs publics, bancs publics… personne n’y pose son fessier pour l’y croquer. « Attention piétons. Traversez au passage piétons, 40 m, rue Bonaparte ». Attention poétons, à 40 m. Attention, Waterloo du vers. C’est là, une des entrées du Marché de la Poésie, maudite poésie « dans le sillage des découvreurs du monde ». En sommes-nous là ? Tient-elle son rôle ? D’alarme ? De phare ? Fontaine de Jouvence saint-sulpicienne de la beauté, du bonheur, de la misère, du macabre, de la mise en garde, de la persévérance… de la vie ! Le tient-elle, ce putain de rôle ? Plus rien ne semble l’indiquer. Gavés, que nous sommes. Occis par l’air du temps. Des temps. Doucement. Mais sûrement. Surmenés. Malmenés par la sur-information d’une société multi-communicante, écrivailleuse et fainéante. Saturant nos serf-veaux multi-déprimés par ce rouleau compresseur qu’est le convenablement égalitaire affiché au fronton des mairies. Tous égaux sauf devant la loi, devant la vie, devant l’ego, devant le talent. Ego multi disproportionné du pédant poète ou ego multi talentueux du poète lumineux. Mais, réveille-toi, la poésie. Secoue-toi. Secoue nous le cocotier. Ne te laisse pas envahir par le tumulte sournois et inaudible d’une poésie mondaine, intéressée, subventionnée, embourgeoisée et installée. Découvre-toi d’un fil, puis de deux… Détricote la pelote. Ne fais pas que dégringoler de ta banderolle. Affiche du divin et de la vision à l’ouvrage sociétal et littéraire. Sors de tes bande-rôles. À défaut, de nous demander d’aller nous faire enculer, fais nous bander. Fais nous sortir de nos jeux de rôle par la seule poésie qui vaille et qui saille, celle inspirée, volontaire, aventureuse, populaire. Aïe, aïe, aïe ! Du cardiaque nom de dieu !

Poubelle, cercueil de la maudite

À la Porte B1 du Marché de la Poésie trônent les poubelles vertes de la ville capitale. La bouche fermée. Elles attendent leur pâture. Prêtes à gober sous l’affiche décollée. Serait-ce la poésie qu’elles attendent ? Serait-ce là, le cercueil de la maudite ? Signes prémonitoires ou élucubrations de chantpoète. On ne brûle plus les livres aujourd’hui, on les pilonne. Zéro stock. Stock zéro. Tyrannie du contrat d’édition. Pillage moral et humiliation suprême du poète dépossédé de son œuvre. On marche sur la tête du poète. On solde tout. C’est la période. Tout doit disparaître ou réapparaître. Même la poésie. Au Marché de la Poésie, on nous fait le marché.

L’entrée mystique de la maudite

On tape le carton

Toujours à la Porte B1, les pochoirs de la Miss.Tic s’imposent. « Je n’ai de maternelle que la langue » écrit la tageuse au pochoir. Lucky Luke parisianiste, plus rapide que son ombre, qui pochoirdise l’éternel féminin sur les murs de Paris. Hum, la femme, muse inspirante et aspirante du poète où le vice versa nécessairement. 1er grand cru de l‘inspiration poétique « levant l’interdit des mers noires ». S’ajoutent à cela les effluves alcoolisés des rouges de Bourgogne qui taquinent les narines jusqu’aux marches du palais des sens. Ah ! On déguste chez Lecellier, Porte B1. On tape le carton. On refait le monde aussi. Petit kawa serré. Les poètes maudits pleurent leurs conditions : le mythomane envahissant, le prétentieux modeste, le jaloux méprisant, le discret talentueux, le sage qui se garde bien de penser, le silencieux qui n’en pense pas moins... Tout poète que nous sommes, n’en reste pas moins homme ! Poésie maudite, va !

Jean-Claude CINTAS


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BONNES VACANCES !

J'espère que vous prendrez le temps de tranquillement découvrir Nacer KHELOUZ qui n'a pas ménagé ses efforts pour enrichir notre revue. Ce travail de fond vaut le coup d'être exploré. Nacer KHELOUZ nous propose de le faire sciemment avec la poésie, l'essai, l'étude même, et la fable qu'il met en scène dans ses récits et son théâtre.

Bonne lecture. N'hésitez pas à participer. Il faut continuer de pallier le manque d'audace et l'esprit mercantil aux abois de l'édition française.

Patrick Cintas

 

 


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