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jeudi 23 novembre 2017
Revue d'art et de littérature, musique
Directeur: Patrick CINTAS
Éditeur: Le chasseur abstrait


ÉDITO

Nacer KHELOUZ

Écrire, pourquoi faire?

Un temps, j’ai cru devoir me raconter dans le froid silence des décombres qui fument encore la mort. C’était au contact du sol algérien une après-midi de foot. La coupe d’Algérie opposait des hommes en culottes courtes abreuvés de public fêtard et d’un président hilare. Tout à l’heure, il remettra la coupe aux vainqueurs qui auront sué eau et griserie sportive. Comme le veut la tradition footistique. Loin de là, des corps ont pissé le sang d’une déflagration qui s’est invité au brouillon marché des fruits et légumes. Un vendredi matin d’un juillet historique. Une guerre renvoie l’écho lugubre d’une autre plus lointaine. A chacun ses liquides.

Maintenant, Notre-Dame de Paris engloutit les touristes inconsolables par des glaces à emporter. Fort embarrassés qu’ils sont dans leur moiteur estivale. Juste à côté, d’autres n’ont pas le temps d’être touristes et ont vu dans les caves un dieu à réhabiliter ; juste à côté des bouteilles stockées là pour les fêtes à venir. Odeurs interculturelles. Pendant que sur l’autre rive méditerranéenne, des mosquées prient en ruminant des vengeances et des renoncements fatigués par leur propre répétition.

M’écrire, moi le déjà touriste de retour au pays natal, pour raconter ce fait d’armes des illustres bouchers modernes aux cils soigneusement maquillés. Mon émotion tentera de se mêler à celle des proches. Ceux qui ont perdu un être cher au beau milieu des tomates et des fruits de saison. La pastèque était rouge sang ; le sang prit donc la couleur du sang. Guerre fratricide mais que peut-on avoir à partager avec un frère à la barbe longue et un couteau long, long qui s’aiguise dans les rosées matinales ? Un frère-bombe-artisanale, un frère-hache-de-guerre, un frère à fuir, à renier. Frère-col-blanc, immaculé de ce sang rouge de mauvaise colère et qui tire sur toutes les ficelles d’un pouvoir à confisquer. A coups de versets panégyriques. Petit, je m’étais vu confisquer non sans protester mes innocentes rêveries. Aujourd’hui, d’aucuns confisquent la vie. Silence coupable alentour et les jeux sont définitivement faits. Les morts ne protestent pas. Et les vivants les imitent.

Mais, reste à écrire sans savoir vraiment quoi en faire ? Or, je me suis souvenu de ma première réaction, à chaud. J’écrirai en lieu et place des cris de détresse et d’incompréhension qui ont étouffé les hourras des supporters. Fut pudiquement indigné le petit peuple de cette petite ville d’Algérie, lui qui bouda le foot et son président puisqu’il avait mieux à faire : pleurer ses morts. Qui sait s’ils n’étaient déjà déguisés aux couleurs de leur équipe favorite ? Mais qui ne regarderont pas ce match ; qui ne vibreront plus jamais un 5 juillet de fête nationale.

J’écrirai de là-bas puisque je ne peux le faire d’ici, m’étais-je répété. Écrire pour réfréner les désirs d’explosion verbale ; pour discipliner ses mots qui arrivent en bourrasque. Écrire pour être patient, pour objectiver la douleur au cœur de la douleur, la mettre à distance de soi, la mieux juguler. Écrire pour ne point se hâter au diagnostic. Je m’étais dit aussi que j’écrirai pour dire combien ce match de football a semblé à tout le monde plus important que les morts du marché. C’est vrai que tout à l’heure la civière accourra sur le terrain pour relever l’artiste tombé pour simulation de faute. Celle-ci fut bel et bien commise sur un autre terrain... d’hostilité. Il y a tant d’anonymes qui ne peuvent avoir le privilège de simuler, comme au jeu. Pour eux, il n’y aura pas de civière pour les relever. Pas de médecin. Pas de spectateurs pour les applaudir. Cette guerre n’est pas écrite et manque cruellement d’images. Elle n’a jamais existé. Et ses morts s’en sont retournés à la terre.

Ce matin, de bonne heure, je me suis trouvé nez à nez avec une volée de corps accroupis afin de mieux baiser le bitume de la rue Léon dans le 18e arrondissement de Paris. Corps prostrés. Midi tapante. La terre devient une rue qui s’allonge telle une page vierge. Il faut la noircir d’encre indélébile. Ma ville fut trouée par cette brume foetale sur ce trottoir peu banal. La chaussée est elle aussi confisquée, aux voitures. Je passai par-là. Par hasard, dit-on mais je jure que je n’y crois guère. Ces corps fièrement et élastiquement tendus vers ce dieu conspué. Incompris et dénigré parce qu’incompris. Aube blessée par rangées en ordre dispersé. J’effleure l’odeur des premiers cafés comme d’autres des premiers prêches. Prière à ciel ouvert où le bonheur à l’état pur. Cette communication non médiatisée d’avec l’auguste locataire de Tout là-haut. Peut-être qu’au-delà du caractère contestataire (pas de mosquées en dehors des caves aménagées) de cette prière qui participe du domaine public au sens fort (la rue), faut-il voir l’expression d’une nouvelle façon d’écrire la religion. Plus besoin de porte à porte prosélyte puisque aussi bien on peut faire beaucoup mieux. Certains croient ainsi descendre de chez eux et trouver non la rue et son agitation commerciale mais un sanctuaire et son autel.

Écrire sa première prière pour soi et pour tous les hommes. Puisque je suis musulman, j’islamise avec ferveur ces voies tracées par le progrès humain je réécris mon texte écrit il y a déjà fort longtemps. A livre ouvert, l’imam a parlé et tout le monde s’est tu. Il a peint cette rue frappée du jour vendredi.

J’étais donc là, par hasard. Les voitures sont déviées et la déviance fustigée. Voix nasillarde, cet imam aux versets psalmodiés par les autres, d’une voix en sourdine qui monte, qui monte, assourdissante. D’une même mécanique, ces corps qui se relèvent et s’arrangent pour être vus. Un touriste néerlandais (je crois bien sans être sûr de rien) ; son appareil photographique qui ne sort pas. En bandoulière comme un chasseur revenu des bribes de voix animales égarées. Son étonnement car on ne lui explique pas. Je volai à son secours et au mien par la même occasion.

Je vous l’écris noir sur blanc. Lactescence du soir où les hirondelles ont déserté le toit du monde et les gandouras flottaient aux vents du sud. Puisque les écrivains n’écrivent même plus mais communiquent. Alors nous communiquons tous dans la communion et tout va bien, paraît-il, dans le meilleur des mondes.

Ce matin, j’ai bien lu ce commentaire dans un journal parisien : « on trouva chez lui (le méchant islamiste potentiel) un Coran et de la littérature islamiste (1). »

Je me suis bien emporté en criant en silence délit de Coran car, tout bien pesé, ce qui est dit n’est pas nécessairement ce qui est écrit. Car enfin cela ne peut nous échapper, l’écrit aussi a ses codes. Reprenons tout ; ce qui n’est pas dit c’est finalement ceci : comme on a quand même trouvé chez lui un Coran et chose aggravante de la littérature islamiste, forcément incitatrice à la haine raciale (Ah ! l’antisémitisme quand ce sont les Sémites eux-mêmes qui en sont accusés (2)), il est donc obligatoirement coupable des faits qui lui sont reprochés. Quand la langue veut bien se délier, il faut donc lire texto : délit de Coran.

Texto pour éviter de rédiger des textes ; envoyons-nous donc mutuellement des textos et des SMS à l’orthographe aphasique pour éviter de lancer des SOS qui ont mal à la langue.

J’écris donc en souvenir de ce jour de juillet algérien de toutes les méprises ; écrire pour faire autre chose qu’entendre mes mots perdus dans le brouhaha métropolitain.

J’écris avec hargne pour que ces mêmes mots deviennent des signes arbitraires et absurdes.

Nacer KHÉLOUZ


1 - C’est bien moi qui souligne car comment ne pas le faire...
2 - L’accusé est présenté comme
un grand gaillard de type maghrébin.




 
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