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 Article publié le 26 octobre 2014.

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Le monde est pesant, il peut être froid, cruel, abject.

L’abjection est pour les hommes qui le composent.

La terre, elle, dispose et compose un monde que le monde des hommes veut ignorer.

Ni cruelle ni clémente, ni nourricière ni indifférente, la terre se contente d’être, et le poète aime ressentir au fond de lui cette souveraineté toute terrestre.

Souveraineté mise à mal par les hommes-ingénieurs qui, avec notre complicité docile, et sous la houlette des puissants - entreprises multinationales et états, hommes d’affaire et hommes politiques - , mettent à mal la terre en en exploitant les sols, les sous-sols et les eaux.

Participer de cette souveraineté toute terrestre équivaudrait pour le poète à se taire, mais le silence n’est pas son fort.

Il emporte un peu de terre dans ses mots.

A force de langage, il confronte l’appel de la terre au monde des hommes, relativise l’humain avec le terrestre, et ce n’est que dans la confluence de la terre et du monde dans et par le langage qu’un déséquilibre salutaire s’opère en faveur des hommes qui ont pris le parti du langage contre la violence.

La violence faite à la terre appelle une réponse inédite, de nature politique, et il y a fort à parier que l’avenir de l’humanité se jouera là où des hommes et des femmes seront capables de concilier respect de l’environnement et habitation.

Ceci pour le meilleur, ceci à condition que la poésie résonne dans les cœurs.

L’appel de la terre n’émane pas d’elle : c’est le shaman qui invoque les esprits de la terre.

La terre regorge d’indices, de signes et de signaux dont on peut faire des connaissances ou des esprits.

Toujours, il faut que ce qui est là, purement terrestre, fasse signe et sens, sens dans le signe et signe qui indique un sens, sens et signe n’étant pas le même, tout en tendant à l’identité dans la conscience humaine, la terre sans conscience, elle, restant sur son impossible quant à soi, habitée qu’elle est par les hommes.

Le signe excède le sens toujours plus large que lui. L’un n’est pas le sous-ensemble de l’autre, pas plus qu’un signe n’est le calque précis ou approximatif d’un sens large ou étroit.

Le quant à soi du signe est impossible. Il n’acquière une signification qu’au-delà du sens qu’il véhicule. Je suis là : cette phrase toute simple implique le choix d’un pronom qui désigne tel ou tel moi, le choix d’un verbe, en l’occurrence la copule est, ainsi qu’un attribut adverbial, sans oublier la présence ou l’absence de négation.

Je ne suis pas là… voilà une phrase insensée qui lorgne vers la poésie la plus haute.

Le pur donné, la matière brute deviennent matériau de construction linguistique. C’est ainsi. Mais l’initial de l’il y a résiste. Faire l’inventaire de ce qui existe, égrainer les possibles que l’esprit humain entrevoit, combiner à la manière d’un soleil les atomes, les fragmenter jusqu’à en engendrer de nouveaux en montant en température, c’est encore et toujours brasser l’il y a sans venir à bout de l’énigme qu’il ne représente pas pour lui-même, ce dernier étant dénué de conscience, sauf à penser qu’un plan divin l’anime, ce dernier en étant l’alpha et l’oméga, l’origine et la fin ultime.

Le shamanisme est, dans son approche de l’énigme, plus modeste que les soi-disant grandes religions constituées : il n’envisage pas le divin comme étant antérieur à toute chose, il n’entre pas en communication avec lui comme avec un au-delà qui serait le principe actif de ce qui est.

Pour le shaman,le divin procède de ce qui est, et non l’inverse.

La production des éléments par une étoile, en voilà un poein  !

L’il y a donne lieu à des éléments qui n’existaient pas auparavant, sauf à imaginer que tout dans l’univers est programmé, que les possibles ne font qu’apparaître de manière aléatoire ou selon un plan divin.

Le divin à la source de ce qui est ou le divin comme participant de l’énigme qu’il y a quelque chose et non rien.

Le poète n’évoque ni n’invoque les esprits de la terre, se contente d’appeler l’appel qu’il entend au fond de lui, appel qui lui vient de l’étonnement qu’il éprouve face au pur donné qu’il transforme en cette variable d’inconnu à la portée de tout homme un tant soit peu à l’écoute du langage,énigme chantante qui redouble l’énigme.

Bruits et murmures obstinément restent ce qu’ils sont, purs de tout sens humain, mais signifiants aussi, indices, signes et signaux convertis en signes mathématiques, linguistiques, poétiques.

Seul le silence qui précède la parole poétique peut donner une idée de ce que la présence sur terre et dans le cosmos signifie pour l’homme qui reprend son souffle avant de prendre la parole pour ne pas s’abîmer dans le silence sans faille qui n’appartient qu’à la terre. 

L’homme qui prend la parole est saisi par elle.

Le silence qui précède la parole poétique fraye avec l’indicible de l’il y a, avant toute prise en compte de l’appel de la terre qui parle pour les uns à travers des esprits, pour d’autres en signes mathématiques.

Ni effroi ou stupeur, sidération et fascination : nous ne sommes pas mystiques.

Même meurtrie, même défigurée, la terre a le dernier mot.

Le soleil, quelque jour, aura raison d’elle, et d’étoile en étoile, d’étoile à étoile, de nébuleuses en galaxies le cosmos continuera son expansion, longtemps après que la mémoire des hommes aura disparu de la surface de la terre elle-même à son tour appelée à disparaître.

Nous tenons cette certitude de nos connaissances en astrophysique. Elles n’ont pour l‘heure qu’une faible validité pratique. Elles n’effacent pas la solitude humaine face aux éléments calmes ou déchaînés.

Solitude partagée qui induit la parole pratique, le goût des choses et le maniement des outils, toute technique, toute technologie. Action pratique en réaction au danger imminent et aux ravages subis.

Les sciences et les techniques déterminent un mode d’habitation que la poésie n’a pas vocation à redoubler, imiter ou seconder.

Le poème est souffle, parole actée, signe vacillant, confiance au vent, allégresse et gravité avant tout lyrisme, l’épanchement sentimental n’étant qu’un avatar historique parmi d’autres de la prise en compte par les hommes du fait que le silence est l’impossible qu’il faut affronter en parlant.

Entre temps, il faut tenir dans ce monde tout humain, fût-il déshumanisé.

L’habitation poétique est ingénieuse. Elle rencontre les grands fleuves contrariés. Barrages hydroélectriques et ports de plaisance, transport fluvial et irrigation achèvent de rendre les sites originels méconnaissables.

Rhin et Danube, Rhône, Loire et Garonne, Yang Tsé et Gange, Amazone et Mississipi, et j’en passe. A chaque peuplade sa part de fleuve, sa part d’histoire, ses techniques et ses demeures, ses poèmes et ses grands ingénieurs.

 

Jean-Michel Guyot

15 octobre 2014

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