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 Article publié le 14 septembre 2014.

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A quoi bon mettre mes pas dans les tiens ? Pourquoi deviendrais-je l’ombre de ton ombre ? T’accompagner ? J’ignore le sens de ce mot. Marcher à tes côtés n’implique pas que je vois et ressente les mêmes choses que toi, que je pense aux mêmes choses au même moment.

Pourquoi ce désir fusionnel chez certains êtres, comme s’il voulait à la fois multiplier leur être et l’annuler au profit d’une entité multiple vue comme plus puissante ?

La réponse est dans la question : se mettre en question, douter de soi, voilà qui est pénible. Pour sortir du doute, on recherche l’approbation des autres à qui l’on prête fallacieusement le pouvoir de mieux nous connaître que nous nous connaissons nous-mêmes.

Approbation qui lève l’hypothèque du vide sériel qu’est toute personne qui dit je ceci, je cela.

Ce qui, enfin, pose le problème de la poésie.

Dans l’ordre de l’être, c’est le verbe qui compte. Le mot qui dit l’action dans le temps : Zeitwort. Temps et mode indissolublement associés.

La poésie qui ambitionne de dire ce qu’il en est de l’être, qui prétend dire ce qui est, ressemble à cette personne qui ose nous déclarer : je dis ce qui est. Dogmatisme !

Le réalisme exige de nous que nous adoptions une perspective étrangère au strict réalisme : il faut intégrer toutes les pensées, tous les rêves, tous les fantasmes, bref tout ce qui est produit par la psyché, les objets techniques les plus simples ou les plus sophistiqués n’étant que des extensions-outils de notre psyché.

Qui dit psyché dit capacité de penser et produits de pensées : les pensées du penser. C’est l’impossibilité de les dissocier qui nous conduit à refuser l’existence d’une raison séparée de son exercice : la raison n’existe que raisonnant.

Elle prend ainsi le monde pour objet au moment même où elle se déploie comme objet pour elle-même dans le contrôle critique qu’elle exerce sur la conduite de ses raisonnements.

Mais la poésie dans tout cela ?

Une poésie réaliste, une poésie qui intègre toutes les activités psychiques et pratiques de l’être humain se doit de s’ouvrir au monde naturel. Monde humain et monde naturel s’interpénètrent ou se côtoient : où que les hommes portent leur pas, ils transportent avec eux leur raison et use du langage.

Tout dire, ne rien s’interdire semble être le principe conducteur d’une poésie ouverte sur la réalité humaine et naturelle, les deux faisant monde.

La poésie comme interface entre le monde des hommes, des choses et des outils et ce tout indéfinissable qu’on appelle vérité de l’être avec pour seul outil le langage de la raison.

Mais tout dire, voilà une ambition folle.

Rêverie policière, totalitaire : l’aveu complet et généralisé, l’autocritique intégrale qui rince le cerveau du coupable, le désigne à l’extermination, le but étant que chaque membre de la communauté du sol et du sang ou du parti des travailleurs abdique toute pensée qui ne soit pas dictée par le Politburo ou le Parti.

Tout dire revient à ne rien dire, à se mettre à nu avant d’être mis à mort. L’aveu vide le prétendu coupable : il n’est plus qu’un corps voué à la destruction.

Dire le tout est tout aussi délirant : l’ambition totalisante ne peut qu’échouer en tombant dans la collectionnite compulsive, l’inventaire infini de ce qui s’offre à voir, entendre, sentir, penser.

« Il y a » n’est donc pas la voie royale de la poésie qui entend ne rien manquer, ne rien passer sous silence, ne rien esquiver.

Rendre compte du tout, dire la vérité de l’être, somme toute, passe par la pensée de qui a cette ambition : un homme pour un autre, son semblable : le Dasein heideggérien.

Le chaos de l’il y a, le Dasein et la figure d’autrui, voilà ce qui, ne faisant pas monde, ouvre au monde à travers la fenêtre ouverte du tout du langage qui donne sur une infime partie du monde.

Le chas d’une aiguille aussi bien, la capsule, petite cavité creusée, un corps de bâtiment, l’espace entre deux poutres dans une grange comtoise, un caisson, un capsus, une camera obscura.

Le voyage des mots dans le temps et l’espace donne une bonne idée de la méthode à suivre : pour voir clairement, nettement le détail qui donne le sens du tout il faut concentrer la lumière, la faire passer par un minuscule trou, le chas de l’aiguille, agir ainsi avec tous les mots de la langue qui renvoient les uns aux autres.

Trouée de lumière qui n’aveugle pas, n’éblouit pas, mais rayonne.

Telle association verbale donne du bonheur parce qu’elle résonne en nous longuement, nous donne aussi instantanément à sentir le monde en quelques mots, mots qui en valent d’autres, mots qui cependant sont choisis, s’imposent comme tels : choisis et qui font mouche.

L’arc de l’être tendu par le langage lance sa flèche de mots au cœur même de ce qui fait sens depuis la nuit des temps pour les humains que nous sommes, à savoir la correspondance entre langage et monde, l’un ne se substituant jamais à l’autre, paradoxe qui ne cesse de nous étonner, qui est comme le moteur de notre pensée et de notre sensibilité, un motif plus qu’un moteur, l’énergie étant partout où elle trouve à s’employer : dans la justesse d’un regard lucide, la pertinence d’une formule, le rayonnement d’un paysage, la vibration d’une émotion, la nuance d’un sentiment, la vie de toute vie à laquelle nous vouons un regard bienveillant.

L’hostilité, à cet égard, n’est qu’une possibilité parmi d’autres quand nous accueillons en nous, dans l’intime de notre pensée sensible, l’étrangeté de l’étranger.

Ainsi tout est bon à dire, et de mille façons, selon toutes les nuances possibles. L’hostile et l’amical, l’étranger et la familier, l’horrible et le sublime comme autant de saveurs à la faveur desquelles en nous, autour de nous et par nous se déclinent ce qu’être veut dire.

 

Jean-Michel Guyot

6 septembre 2014

 

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