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Chanson d’Ochoa (Cancionero español)
Chant sept - Raïssa à l’aurore d’elle-même

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 Article publié le 22 avril 2004.

oOo

Chant sept

Raïssa à l’aurore d’elle-même

Ces fleurs ! Raïssa ne voulait pas les voir ! Jonchée de fleurs
Sur le dallage. Les femmes les alignaient sur la murette,
Couteaux rapides entre les mains et les bouquets apparaissaient.

Elle observait le monde à travers la même fenêtre depuis dix ans.
L’enfance persistait comme un hiver tenace. Elle haïssait la pluie
Et le vent. Les barreaux de la grille étaient repeints chaque année,

Au début de l’été, par un ouvrier que l’intérieur de la chambre
Fascinait. Peinture noire du fer et chaux des murs. Des géraniums
Resplendissaient, verts et rouges d’un couchant. Un chat s’attardait

Le soir avant la fermeture de la fenêtre et elle le caressait
Sans rien perdre du monde finissant en beauté. Seize ans,
Et elle se souvenait du père endormi dans une flaque de sang.

Le cou était traversé par un acier noir. Manche des couteaux.
Un foulard n’absorbait plus les liquides que l’homme perdait
En achevant sa vie. Une rose était tombée d’un balcon, épines.

Depuis, les parterres de la maison sont couverts de tapis d’Orient.
On n’entend plus les pas, on écoute plutôt ce silence faussé.
L’air bouge comme s’il était habité de transparences.

Adolescence inutile. Le passage de l’enfance à la maturité
Dure plus longtemps qu’on le dit. Le visage du mort criait.
Des cris habitent la nuit. Elle est prisonnière de sa chemise.

Dans la cuisine, vit la mère du mort assassiné à cause de la mère
De celle qu’il donne au monde pour témoigner de son existence.
Les trois femmes ont mauvaises réputations : la vieille parce qu’elle

Se venge à petit feu, la belle-fille n’en parlons pas et Raïssa
Qui ne dit rien, ne répond pas aux questions relatives à la vengeance,
Semble étrangère à ce temps compté en minutes d’angoisse.

La vieille se décompose lentement dans un fauteuil d’osier.
Raïssa n’entend pas l’eau du bain. Elle franchit la limite
De la cuisine et entre dans la chambre pour aller à la fenêtre.

De l’autre côté de la rue-rivière, les femmes s’activent.
"J’ai vu Ochoa pour la première fois". - C’est l’heure, dit la vieille
En abaissant le miroir. L’acoustique du dehors manque de géométrie.

Si nous exagérions la blancheur, l’abondance, la crudité ? disait
Une femme en traversant la rue. Le clocher à la pointe d’un triangle.
- Quand donc aura-t-elle fini de se baigner ? - Jamais, Amaxi, jamais.

Les jeunes hommes lorgnaient du côté de Raïssa. Elle se coiffait.
Ces anarchistes ne vont pas à la messe ! - Leur sang dans la rigole,
Jusqu’à la fin des temps. Raïssa savait tout de sa beauté.

Quel besoin ont-ils de cette douceur et de cette perfection ?
En quoi la beauté des femmes les concerne-t-elle ? Quel rapport
Entre leur violence et le passage de l’enfant à la morte ?

Ils fumaient en attendant. Nous serons beaux quand nous baiserons.
L’eau du bain forçait le temps à l’immobilité. La vieille était exaspérée.
Raïssa ! Il y a un trou dans mon ombrelle ! - Et il manque un rayon

À la roue droite de mon fauteuil ! Nettoyez mes excréments ! Buvez
L’air que je respire ! - Qui sont-ils ? À quel moment apparaissent-ils ?
Comme elle sortait du bain, une abeille la piqua. Cris d’une femme

Piquée par une abeille venue sucer le sucre des parfums. Raïssa !
Raïssa, c’est toi ! Cette femme, dix ans après, ce manque de pudeur,
Cette beauté dont j’ai hérité, cette possibilité de recommencer.

Ferme la fenêtre ! Les abeilles descendaient du toit. Le voisinage
S’en plaignait. Mais ce sont les oiseaux qui abîment l’écorce
De vos citrons ! Elle sortait rarement. Robe blanche, j’en ai le droit,

Et cheveux dans le dos. Une abeille ! dit la vieille en scrutant l’air
Vicié de sa proximité. Une abeille l’a piquée. Ce n’est rien. Les oiseaux
Ne piquent pas mais ils se gorgent de vos sirops. Voici une moitié

D’oignon. Frotte ! Jambes écartées, seins pendants, les orteils grimaçaient
Eux aussi. La peau piquée se gonflait doucement. Chassez les abeilles !
Grognait la vieille en agitant son éventail. Elle n’avait jamais été piquée.

Cette nudité de putain. Ce glissement de la mort de l’autre
À la continuité. On avait emporté un corps disloqué. La chemise
Perlait. - Maintenant l’eau de neige ! Oui, l’eau de neige, cet hiver,

Les précipices lointains, la nuit interminable, la glace qui faisait éclater
Les pierres. Le clocher retentit. C’est l’heure, dit la vieille.
Elle déploie le fichu et une dentelle. Un peigne traverse sa tête.

Raïssa ferme le rideau, à regret. Le regard de l’homme est un bon
Commencement. La poésie des livres évoquait une extase, comme un
Déchirement. Elle avait trouvé un phallus d’ivoire dans une malle,

Au grenier. Objet souvenir et si pratique en cas d’excédent de désir.
La vieille épiait le clocher. Vue perçante des oiseaux de proie.
Elle reconnaissait la première vibration au frémissement des oiseaux.

À regret. Les jeunes hommes évitaient le regard des autres hommes.
Elle les observa dans la fente. Une abeille ! L’eau éclaboussa les miroirs.
Ce corps l’exaspérait. Elle coupa l’oignon et l’appliqua sur la piqûre.

À l’heure de la messe, les rideaux se ferment. On ne voit pas les habitants
De cette maison sortir dans la rue presque précipitamment dans la rue.
La fente se remplit de l’image d’un Ochoa paraissant fier de sa chemise.

Vide l’eau du bain. Plonger son bras dans cette sauce de parfums
Et d’odeurs intimes. Les vapeurs continuaient de se dissiper.
Et pendant ce temps, elle démêlait sa chevelure devant un miroir.

Dernier son de cloche. La maison a fini de vibrer à l’unisson.
Verse un demi-flacon d’eau de Cologne dans les cheveux encore mouillés.
Les seins étaient toujours nus, arrogants et pitoyables.

On entend les portes de l’église se refermer. Nous n’y serons pas,
Chantonne la vieille. Sa belle-fille couvre enfin le corps d’une chemise
Et paraît devant elle. Nous mangerons de la viande de poisson

Aujourd’hui. Clairs poissons. Un jet de citron est nécessaire.
Ajoutez le thym et le laurier, un clou de girofle et les pépins
D’un beau piment. Accompagnez de vin du pays, un Galvez Cintas par exemple,

Excellent exemple de vin à partager. Raïssa n’aime pas sa mère
Et sa grand-mère est une relique d’un passé encore plus obscur.
Ochoa, grand et clair dans sa chemise à peine rapiécée, allait

Et venait entre la fontaine et le parvis de l’église. - Laisse-moi voir !
Elles épiaient le moindre changement et en rendaient compte
À la vieille qui en assurait le commentaire morose. Voir et dire.

Ochoa était seul. Avant de refermer les portes, don Francisco
Jetait un œil sur la place et rappelait les brebis égarées
Des coins de rues. Ochoa avait-il refusé d’entrer ou bien le curé

L’en avait-il empêché ? Nous n’avons pas vu ce moment à cause du bain.
- Je ne peux pas être à la foire et au moulin ! dit Raïssa, presque rageuse.
Ochoa attendait. Il caressait le chat. Raïssa se montra à la fenêtre.

Ferme la chemise ! Elle haïssait ces vieux seins. La chevelure
Se nouait dans le peigne. Tu n’as jamais su te coiffer, dit la vieille.
- Ne revenons pas sur ce passé ! C’est passé et c’est fini !

Raïssa voyait le corps transporté sur les épaules des autres pasteurs.
La tête était presque détachée. Le sang dégoulinait passablement.
- Si tu avais vu ce que je sais, dit sa mère, tu n’en rêverais pas !

Cauchemar des jours. Nous mangions du poisson faute de viande, dit-elle
À Ochoa quand il se montra doux avec elle. - Tu mélanges tout !
Dit sa mère en nouant les mèches autour d’un peigne de corne noire et dorée.

Le rituel chrétien dure une heure environ. Les juifs et les musulmans
Prient dans leurs maisons. Papa aimait la simplicité des juifs
Et l’humilité des musulmans. Il leur expliquait pourquoi Dieu

Ne pouvait pas exister. - Supposons que la mort n’existe pas. Dieu
Nous viendrait-il alors à l’idée ? Non, n’est-ce pas ? - Mais
Elle existe ! - En êtes-vous si sûrs ? - Raïssa parlait du cadavre

Avec une clarté qui épouvantait les examinateurs de sa souffrance.
- On n’explique pas la dyslexie par des traumatismes d’enfance.
Elle ne comprenait pas la physique des miroirs et doña Flores

Était la seule à comprendre. Dehors, elle redoutait la proximité
Et l’éloignement. Comment alors fréquenter les autres avec une chance
De les aimer ? Sa mère la poussait devant elle. Elles portaient

De beaux chapeaux de toile jaune. La vieille sortait quelquefois
Sur le seuil pour soumettre son visage à l’action du soleil,
Prescription médicale. Des enfants la harcelaient. Ses insultes

Rocailleuses. Sa propre prescription de malheur. Elle avait été
Une égérie. Qu’est devenu ce poète d’un autre temps ? Nous oublions.
Raïssa voyait le cadavre et ne doutait pas. La mort l’habitait

Comme les petits animaux habitent dans les troncs d’arbres. Écureuils
Rapides des araucarias du Jardin des Plantes. Maman pousse sa fille
Vers des garçons indifférents. Le soleil noircissait la face rogue

De la vieille. - As-tu fréquenté les garçons qui te trouvaient belle ?
Ce que tu vois, c’est ce que tu t’imagines. Accepte de jouer.
Ils s’amusaient à s’éclabousser autour du bassin. Eau des promeneurs.

Une douleur traversait son cœur quand Cayetano revenait sur la place,
À l’heure des vêpres. Elle attendait ce moment inévitable. Il lorgnait
Vers la fenêtre où elle daignait (sa mère) se montrer à son ancien amant.

Ils échangeaient des signes incompréhensibles. Comment peux-tu ?
Grognait la vieille. Raïssa mesurait cette approche précise
Comme une autre tentative de mettre fin à la vie. Elle peut.

Cayetano arrivait au bras d’une femme qui était la sienne.
Elle lui avait donné des enfants mais Raïssa ne les comptait pas.
Sa mère défiait le souvenir de plaisirs anciens en se montrant.

Parce que Cayetano le tuera comme il a tué mon père ! avait finalement
Déclaré l’enfant de l’homme tué par les mains de l’amant.
- Personne ne tuera Cayetano, avait seulement répondu la mère.

C’était compliqué. Mais c’était surtout imparfait. Tout ne s’expliquait pas.
Les gens ne connaissaient que la surface de cette souffrance.
Pas question de fréquenter cette fille ! Et ils demeuraient indifférents

Ou feignaient de l’être. La simplicité naturelle d’Ochoa ne pouvait
Que provoquer une autre tragédie. Comment ces choses arrivent-elles
Si elles ne sont que le fruit amer de l’imagination de Raïssa ?

Demandait ironiquement la vieille à sa belle-fille. Le soleil
Refermait les petites plaies de la vérole et la petite-fille
Appliquait des baumes transparents sur des cicatrices dénaturées.

Ainsi le godemiché passa de main en main. À dix heures, les portes
De l’église s’ouvrirent. Un paralytique descendit le premier la rampe,
Puis des femmes poursuivant des enfants. Un bourgeois alluma

Son cigare. Ochoa les attendait. Don Francisco, qu’on déshabillait,
Pouvait le voir à travers les carreaux de la sacristie. Ochoa
Patientait encore ou bien il n’attendait rien, difficile de se prononcer,

À distance. Les prie-dieu, glissant sur le dallage, provoquaient
Un concert d’infrasons. Des vases renversés épanchaient des coulures
Sombres. Une fleur voyageait dans les cheveux d’une toute jeune fille.

Des personnages qui hantaient la mémoire de Raïssa, elle en vit quatre
Qui à eux seuls formaient le noyau de sa souffrance, quatre angles morts
De sa trajectoire parmi les autres et le rideau se refermait lentement

Sur ce jeu circulaire des réflexions. Ils rejoignaient maintenant
Le nouveau venu sans que Raïssa eût conscience de ce qu’ils cherchaient
Dans cette existence provisoire. Ochoa se laissait encercler sans

Révolte, sans conscience précise de l’enjeu, peut-être même était-il
La bonté même comme doña Pilar le leur expliquait, choisissant les mots
Dans le répertoire des visions, s’approchant des lèvres et des oreilles

Avec une imprudence troublante et sans doute accessible à l’attente.
Don Francisco, débarrassé de ses attributs, se joignit à eux.
On vit alors Cayetano essuyer la sueur de ses tempes.

Voici les enfants de Cayetano, petits êtres dépourvus de patience,
Visiblement souffrant d’un excès d’attention et prompts à reculer
Les limites du jeu. Ochoa apposa sa sainte main sur le front de l’un d’eux.

Cayetano recula. L’enfant tournoya autour d’un axe qu’Ochoa déplaçait
En direction de la fontaine, semblant obéir à une nécessité impérieuse.
Un autre enfant tournoya sans l’influence directe d’Ochoa que doña Pilar

Priait de recommencer sur elle son expérience centripète. Don Francisco
Exprima son indignation. Flores boutonnait la chemise du vagabond
Pendant que les enfants dinguaient. Don Felix sortit un petit bout

De langue pour traduire ses impressions. Don Guillén argumentait.
Dans le rideau, Raïssa souffrait sans mesurer l’importance d’Ochoa.
Cayetano le Meurtrier, don Felix son Sauveur, don Guillén le faux Témoin,

Et cette Flores qui enseignait si bien et mentait avec la même science
Du détournement du sens à donner à la moindre tentative de savoir
Ce qui s’est réellement passé. Raïssa imposait un cadavre vide de sens

À son imagination. La vieille s’était endormie et ronflait. Sur le feu,
Une casserole tremblait. L’eau du bain s’écoulait lentement
Dans les conduits. Dehors, le soleil se multipliait dans la géométrie

Des façades. À quoi jouent-ils d’un bout à l’autre de l’existence des autres,
Ces notables sans qui la vie devient impossible ? De qui tiennent-ils
Ce pouvoir de résoudre la question de l’égalité par l’économie

Et les tangentes de l’économie ? Ochoa ne leur est pas étranger.
Cayetano ne le menace plus. Don Felix exprime encore sa perplexité.
Don Guillén n’exprime rien. Flores se soumet au hasard de la chemise.

Voici doña Pilar aux prises avec une cohérence favorable à l’expression
D’un bonheur cassant. Les enfants virevoltaient avec les reflets
Perpendiculaires du bassin. Arc du jet d’eau insonore. Les plans

S’ajoutaient à une perspective cavalière. Masses planes des départs
De figures. Raïssa luttait contre la possibilité des divergences.
Ne plus te voir, pensa-t-elle. En même temps, un bruit quelconque

La retenait à la surface. Régularité de cette fréquence. Entre les secondes,
Permanence des objets. L’air se réchauffait. Un oranger envahissait.
Transparence des passants. Positions incertaines. Ou relativité.

Au lieu du tournoiement, la paralysie. La lente immobilisation
De la colonne vertébrale. Description d’un reflet. Une douleur
Traversait le corps jusqu’à se fixer autour de la bouche.

Ces changements n’affectaient pas sa beauté. Les arabesques de la grille
Recomposaient instantanément la fragmentation en puzzle.
Sa peau attirait des particules de temps. On n’explique pas la beauté.

Aussi commençait-on à en décrire les effets sur l’imagination.
Ils aimaient cette présence incompréhensible dans leur dos.
Mais ils n’avaient aucun moyen de l’incorporer à leurs jeux.

Matière à outrage. Elle continuait d’améliorer son apparence.
Vieillissant, et insatisfaits de leur descendance, ils cherchaient
Le moyen de s’approprier ce qui échappait à l’influence incontestable

Du Mariage, de l’Héritage et du Commerce. Comment espérer que finalement
Elle pût se donner ? L’apparition d’une imperfection les eût convaincus
D’une erreur légitime. Mais elle ne cessait d’accroître sa primauté

Et ils imaginaient des tortures à la hauteur de leur désespoir.

 

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