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Heureusement
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 Article publié le 20 juillet 2014.

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Heureusement, il y a les jours de fête pour ne pas s’ennuyer. On en profite pour m’expliquer le sens profond des traditions qui se sont perdues. Les chevaux arrivent par la grande rue des bétaillères qu’on ne décore plus comme antan. J’ai assisté en riant avec les autres à la suspension de la banderole de bienvenue. L’homme nous courtisait du haut de son échelle. Son aide était un enfant timide. Il était juché sur le premier barreau de l’échelle. Il se laissait taquiner par les filles de son âge. Tu as grandi, lui avais-je dit en passant tout à l’heure. Mais je pensais plutôt à ne pas m’ennuyer. Les lampions m’avaient attirée. À 6 heures, l’effondrement d’un chapiteau nous a plongés dans une grande perplexité. Nous pensâmes ensemble au clocher de l’église, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu’il n’exigeait plus de moi que je l’y conduisisse tous les dimanches. Il avait promis à sa mère de s’en tenir à cette discipline héritée d’elle. Nous avons un christ, disait-elle si on lui demandait de s’expliquer, nous sommes les seuls en avoir un. Et il ajoutait (il était assis dans la pénombre et ne lisait plus comme chaque fois qu’elle s’adressait à moi parce que je venais de la provoquer) : mais d’autres l’ont désiré. Il ne disait pas : avant nous. Il l’avait dit une fois, sans doute la première fois, je veux dire à partir du moment où c’est devenu un sujet de conversation courant, entre nous, car je ne me souviens pas que nous ayons partagé ces idées avec qui que ce fût. Elle le regardait comme s’il venait de la décevoir, je ne sais pas, de la blesser, comme s’il luttait encore contre elle, contre ce qu’elle lui avait enseigné, contre cette enfance qu’il me restituait d’une manière si fragmentaire que, la connaissant toute, j’en ignorais l’achèvement, ce moment, dont il parlait beaucoup mais si obscurément, il n’est plus possible de recommencer, où tout est fixé une bonne fois pour toutes, et je m’étais écriée alors pourquoi nous condamne-t-on ? Il y avait cette révolte en moi et elle avait tout deviné. Elle aurait préféré que je m’intéressasse à son argent, au leur pour être plus exacte, car ils le partageaient, avec moi, je ne me plains pas. Pourquoi ? fit-elle. Quelle question ! Je crois qu’elle voulait dire quelle question stupide ou idiote mais il serait sorti de ses gonds. Ce n’est pas ce qu’elle voulait, ce qu’elle attendait de lui. Nous nous ennuyons parce que nous n’avions rien à faire. Au début, il écrivait en secret. Je lui demandais ce qu’il écrivait. Il me répondait qu’il n’écrivait pas. Écrire ? dit-elle une fois, nous mangions, c’était dimanche et la conversation portait sur la fidélité des uns et la constance des autres. Il était énervé, presque fou. De plus, sa jambe était à couper. Il n’avait pas touché aux plats et elle lui demanda s’il avait peur d’être empoisonné, en même temps elle me regardait et je me disais que c’était cela qu’il écrivait, il n’y avait pas de secret, je me promis de lui en parler. Pourquoi ? s’était-elle écriée, mais parce que ça n’a rien à voir ! Elle croyait tout expliquer. On ne dépense pas tant d’argent dans un bijou, dit-elle pour changer de conversation et elle me prit la main pour observer encore une fois la rutilance de ce qu’il appelait une pierre pour ne pas en évoquer la couleur, me mettre sur la voie d’une géométrie du cristallin d’où il tirait ses idées, le meilleur de lui-même, déclarait-il, mais il n’écrivait rien sur ce sujet, il l’évitait soigneusement pour se mettre à l’interprétation textuelle du personnage dans lequel elle était entrée, encore enfant dit-on, pour parfaire son éducation comme elle disait. Ce souci de perfection n’avait sans doute rien à voir avec le fait qu’elle donnait le jour à un enfant alors qu’elle n’avait pas quatorze ans. Quinze, précisa-t-elle, il m’a violée, mais le pauvre vieux n’était plus là pour dire le contraire et comme il leur avait laissé une fortune appréciable, ils n’en parlaient plus, je lui avais seulement demandé de m’expliquer un peu la différence d’âge, c’était comme s’il n’y en avait pas, ils se ressemblaient surtout à cause de cette proximité temporelle. L’ennui s’était installé parce que nous ne faisions rien, elle s’occupait de nos affaires avec le notaire, elle le voyait une fois par mois et elle nous encourageait à faire des projets. Avez-vous une idée de ce que ça coûte ? me demandait-elle si j’avais souhaité quelque chose. Je le lui disais. Mais il en doutait et nous en discutions pendant des heures et je finissais par avoir tort, elle s’en allait avec l’argent de notre bonheur et il me suppliait de le comprendre. Le lendemain, il passait notre temps à chercher à me convaincre que nous n’avions pas intérêt à nous éloigner de la maison. Ses arguments me sidéraient. Il n’était question que de sa tranquillité. Il n’aimait pas qu’on le prît en pitié. C’était ce qui arriverait, malgré moi, précisait-il. Mais j’étais libre de voyager sans lui. Il m’envoyait au diable. Elle trouva l’idée absurde. Je me retins de lui expliquer que l’idée ne venait pas de moi. Je ne l’avais d’ailleurs pas exprimée. Absurde, avait-elle dit, il le savait bien, c’était mieux qu’idiote, plus fidèle. N’en parlons plus. Le prêtre avait raison. Nous sommes sur le point de réaliser la fusion de l’industrie et des idées qui nous hantent. Moi, je prenais racine, comme tous les arbres qu’ils avaient plantés ensemble depuis longtemps. Oui, c’est longtemps si on y songe, dit-elle. Elle désirait tellement qu’il lui caressât la joue, mais cela n’arrivait plus, ce qui arrive c’est moi, dis-je d’une voix tremblante. Elle ne pouvait pas me donner tort. Il caressa ma joue. Je te le promets, ce voyage, voilà tout ! Elle sourit, montrant cette dent qui avait amusé le maire pendant toute la cérémonie. Il s’était excusé. Ils avaient ri ensemble. Tu te souviens ? Il croyait s’en souvenir, il y avait tant d’anecdotes entre eux. Toutes les anecdotes ? demanda-t-elle. Il lui caressa enfin la joue. La jalousie m’empourpra. Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? murmurais-je comme pour ne pas être entendue. Vous avez rougi, dit-elle. À votre âge, seule la jalousie me faisait honte à ce point. Mais nous sommes tellement différentes, n’est-ce pas ? Elle s’ennuie, dit-il, elle a seulement honte de désirer ne pas s’ennuyer, c’est compréhensible. Comprendre, dit-elle, vous ne construisez rien si vous vous en tenez à cette banalité. Bêtise, absurdité, banalité maintenant. Mon personnage prenait forme. Ou j’entrais dans la peau de la marionnette. Tu exagères, dit-il. Oh ! oui, j’oubliais l’exagération ! J’écrirai un livre sur chacun de ces sujets, une tétralogie de l’interprétation. Tu t’amuseras avec moi ? Mais pourquoi le blesser ainsi chaque soir de nos longues journées d’ennui ? Pourquoi lui ? Pourquoi pas le chat ? Et pourquoi le chat ? Pourquoi quelqu’un ? Pourquoi pas tout le monde ? J’écrasais des mouches sur la vitre. Elle s’éloignait dans la rue, étrangement belle et distinguée. Elle ne se retournait pas avant d’avoir atteint le parvis de l’église. Mais alors elle ne regardait pas dans notre direction. Elle offrait son visage. Ce silence m’étourdissait. Il s’était endormi et sa pipe fumait sur la table. Les premiers forains déambulaient sur la place, se soulevant de temps en temps sur la pointe des pieds pour cueillir les mûres des mûriers. Un gitan s’est signé plusieurs fois en passant devant le crucifix. Une petite fille guinchait au soleil, éblouissante. Tu vois quelque chose, dit-il. Il était couché en oeuf, comme il aimait, beau profil. Non, rien, dis-je et je pensais en même temps que si le chapiteau était par terre, derrière l’église... mais je ne dis rien de ce que je pensais, il a cet art de lire entre les lignes de la voix qu’il écoute, il n’écoute la voix que s’il l’a provoquée, sinon il faut être belle, un peu perverse, agissante. Rien ? dit-il, comme si je le surprenais. Mais nous n’avons pas d’heure. Nous ne sommes pressés que par les effets de notre inutilité. Le gitan mange dans la main de la petite-fille. Jeu de la grimace de sang. L’enfant rit. Je suis sûr que c’est le chapiteau, dit-il. Il les avait vus le monter. Des hommes musclés, attentifs, infatigables. Les filles les reluquaient. Elles s’étaient assises l’une contre l’autre sur la murette, leurs jambes blanches comme des virgules sur la mousse, le vent agitait leurs chevelures défaites, il les avait haïes l’espace d’une seconde avant de s’avouer qu’il les désirait encore et qu’il pouvait les posséder si c’était ce que je voulais. Le chapiteau montait dans le ciel, comme la toile d’un voilier et le vent soulevait leurs robes, sinon elles n’auraient pas su à quoi occuper leurs mains, jambes immobiles et obliques, visages clairs et indécis, silencieuses, ou merveilleuses, il ne savait plus, quelque chose s’était brisé en lui comme chaque fois qu’il s’imaginait que le bonheur avait à voir avec le plaisir, et le plaisir avec le désir. Le curé s’inquiétait à cause de l’ombre portée sur l’église et il en parlait aux filles, qui levaient les yeux pour ne pas l’entendre. Il se retourna dans le lit, reprenant la position de l’oeuf sur l’autre côté, ce qui exposait son visage à la lumière. Pourquoi ne pas m’en avoir parlé hier au soir ? dis-je. Je ne le regardais pas. Qu’aurais-tu tu fais à leur place ? dit-il. Sa voix venait du fond du coussin. Je pouvais voir le manège du gitan autour de la petite-fille. C’est peut-être la sienne, dit-il. Elle ne lui ressemble pas, dis-je. Sa peau, le regard, cette innocence. Tu veux dire que les gitans ont perdu leur innocence avant que ça n’arrive ? Il désirait ne pas oublier cette idée. Ce matin, il s’était réveillé pendant peut-être deux minutes et il avait pensé à un personnage. Seuls les personnages se vendent, dit-il. Les automates de notre reconnaissance des autres. Puis il s’était rendormi et je l’avais réveillé parce qu’il me l’avait demandé quand j’étais entrée dans le lit. Il avait ce regard habité par je ne sais quel monde où il est encore un passant inoccupé à oeuvrer comme les autres. C’est l’heure, dis-je, sachant qu’il déteste ces mots parce que c’est ce qu’on dit au condamné à mort dont l’heure est fixée pour mettre fin à toute discussion. Être situé, par la volonté des autres, hors des limites de la conversation, était une idée atroce à laquelle il fallait croire de toutes ses forces si on voulait continuer d’exister. Exister pour savoir ? Exister pour être ? Plénitude et plaisir. Il n’alimentait qu’un rêve facilement recommencé par les moyens du silence. L’heure, oui, bafouilla-t-il, je me souviens. Pour aussitôt avouer qu’il ne se souvenait pas, qu’il était encore victime de cette paresse qui le condamnait à ne pas écrire au moment où il fallait fixer le vertige. J’ouvris la fenêtre pour donner un sens à mon propre vertige. D’autres forains arrivaient en camions dont les moteurs continuaient de tourner. Comme chaque année, ils se plaignaient du terrain vague où on les obligeait à camper en attendant que la fête se finît. Il n’avait jamais assisté à ces discussions. Il en avait entendu parler. Il y avait des témoins entre lui et les forains. Les témoins, c’étaient ses personnages. Il ne rencontrait jamais l’origine de ses histoires. Les filles pouvaient se fier à lui, sauf si elles agissaient en tant que témoins, à qui le soumettrait, le temps d’un cri, à son influence. Elles pouvaient le croire patient. Qu’auraient-elles pensé des fessées qu’il rêvait de leur administrer ? Mais rien, dit-il, elles sont innocentes, pas comme ta petite gitane qui est encore une enfant. Le gitan l’avait prise sur ses genoux et il continuait de manger dans sa main et de l’autre elle montrait les mûres qu’elle voulait cueillir pour que leur relation eût un sens, ou pour qu’il cessât de jouer avec elle, j’aimais assez l’idée d’une soudaine conscience de l’enjeu, comme si elle se rappelait, elle pouvait se rappeler des faits précis dont elle avait été le témoin plus ou moins proche, ou seulement (seulement ? ironisa-t-il) d’une conversation où cette fois elle n’avait eu aucune part, l’ayant mémorisée, et s’en souvenant maintenant imparfaitement, son regard allant de la bouche ensanglantée du gitan qui abusait d’elle (ou/et qui s’amusait de sa tranquille frayeur) aux branches des mûriers que d’autres mains pillaient au milieu des oiseaux. Il me rejoignit à la fenêtre. Il la trouva belle. Il eût aimé un double dans la même situation. Il m’offrait ce profil lumineux. Une situation qui m’eût séparée de lui, me localisant jusqu’à l’indécence. Je tenais mes promesses depuis si longtemps. On nous regardait. Même le Gitan leva les yeux. Elle me supplie, je ne tenterais rien pour elle ! Je me recouchai. Il ne marcherait pas longtemps aujourd’hui. Il irait voir le chapiteau dans l’après-midi, un peu avant la matinée. Nous avions des billets pour la soirée. Il avait même choisi ma robe. Il porterait une veste qui avait appartenu à son père. Sa mère nous accompagnerait. Elle avait promis de ne pas chercher à m’humilier devant les autres. Nous n’avions pas d’amis mais elle nous entourait de témoins et il les provoquait. Votre corps, m’avait-elle dit un de ces jours où la conversation nous avait pris pour sujet de référence, votre corps, comment dirais-je ? D’une insolence ! Une femme avait ri. J’ai cru à cette complicité. Nous en parlions toutes les deux quand elle est revenue. Il pendait à son bras, se plaignant de ne plus pouvoir marcher. Nous partons, me dit-elle. Elle attendait une réponse. Mais nous n’avons pas fini de nous ennuyer ! dit ma compagne. Je ris. Avais-je trop parlé ? Elle rit aussi. Il nous trouvait cruelles et il nous le dit en grimaçant. Sa mère ne l’abandonnerait pas dans cette situation. Elle lui caressa la joue. C’est un signe de reconnaissance, dis-je à ma compagne. Il faut en inventer un tout de suite, dit-elle sans laisser le temps à ma belle-mère de me contredire (que savait-elle de cette humiliation constante ?) nous nous reverrons un jour, ne prenons pas le risque de ne pas reconnaître alors que nous nous aimons ! L’idée l’amusait à lui aussi. Il se détendit. Il tenait encore sur ses jambes. Danser ? lui répondit-elle. Je n’avais pas entendu la question. Il l’enleva. J’étais à la merci de sa mère dont le cavalier, pas tout à fait découragé par ce qu’elle venait de lui dire pour le remettre à sa place, voletait encore à proximité. Vous ne savez rien du bonheur, me dit-elle, regardez-la et cessez de me prendre pour une emmerdeuse ! Nous ne partions plus. Le cavalier éconduit me tendit une main. Il ne me suppliait pas. Mais il savait danser. Il ne voulait même pas savoir qui j’étais. Son influence vous détruit à ce point ? murmura-t-il dans mon cou.

 

Il caressait mes bras. Il me flattait. Il respectait la distance. Un virtuose de l’interprétation de la femme instrument. Instrument de la connaissance de soi. Son influence ? dis-je presque sans le vouloir. Pourquoi lui demander de préciser sa pensée ? Il dansait à merveille. Je n’étais qu’une oie. Écoutez la musique, me dit-il, ce n’est pas la grande oeuvre que vous attendez, mais tout le monde s’y laisse prendre. Regardez-les. Regardez-nous. Nous nous approchions du miroir. De jeunes loups étaient suspendus aux barreaux des échelles suédoises, d’autres à califourchon sur des chevaux d’arçons, les agrès oscillaient au-dessus de nous, il me dit que c’était la forme la plus absurde de l’attente, il en avait souffert dans sa propre jeunesse, mais les jeunes ne l’aimaient pas. Je leur enseigne à bien se conduire, dit-il, et ils n’ont aucune envie de suivre mes conseils. Sa barbe m’effleura, les mains exploraient la peau de mes bras. Les miennes étaient simplement posées sur ses épaules. Épaules chétives, il n’était pas beaucoup plus grand que moi, les adolescents louvoyaient maintenant. C’est mieux, dit-il, beaucoup mieux. Il ne m’avait pas lâchée entre les deux morceaux de musique. Nous avons tous du talent, dit-il doucement. Je ne connais personne de... comment appelle-t-on celui qui n’a aucun talent ? Et puis d’abord existe-t-il ? Il composait d’agréables mélodies mais ne connaissait rien à l’orchestration. Sinon je serai devenu musicien, dit-il. Je n’avais rien dit. Une seule de vos oeuvres m’eût enchanté, roucoula-t-il à la fin du deuxième morceau. Le troisième ne se fit pas attendre. Ensuite je vous abandonnerai, promit-il. Je ne le regardais plus. Mais je les ai lues toutes. Dans l’ordre. Et je suis dans l’attente. Qu’est-ce que j’attends de vous ? Le morceau s’acheva. C’est fini, dit-il, il y aura maintenant trois morceaux destinés à la jeunesse. Nous nous retrouverons au bout de ces dix minutes, si vous me laissez maintenant. Des jeunes filles tournoyaient dans les lumières. Elles se droguent, me confia-t-il. Elle était d’accord avec lui sur ce point. Elle haïssait ces corps. Elle était différente, et elle prétendait ne pas avoir beaucoup changé. Vous exagérez, dit-il, vous exagérez toujours. Qui est cette femme ? demanda-t-elle. La femme de la vie des autres, répondit-il en ricanant. Il buvait trop. Il buvait toujours au mauvais moment. Sinon sa conscience le condamnait à l’attente. Vous n’avez pas peur de vous donner en spectacle ? qui ? Moi ? Je n’ai jamais aimé comme je vous aime et vous le savez. Elle rougit. Le même profil d’extase. Que cherchait-elle ? Malcolm revint en clopinant. Sa cavalière avait filé. Il n’avait pas d’explication. De plus, sa jambe. Oui, votre jambe, dit l’autre en la regardant. Vous ne dansez pas ? me demanda-t-elle. Pris au dépourvu. Nous attendons la fin de cette cacophonie. Cacophonie ? Oui, j’ai dit cela, je m’en souviens. J’ai parlé à sa place. Vous étiez radieuse. On dit cela d’une femme qui éclaire la surface des autres. Ils deviennent transparents. On ne les traverse pas. Leur profondeur vient d’elle. Comment ne pas se souvenir de votre manière de régner sur ? J’étais dans le lit et je l’écoutais. Nous évoquions ces moments pour y trouver l’inspiration. Vous avez rêvé tout haut cette nuit, me dit-il. Que restait-il de cette surface ? Mais rien, pas même un mot. Je vous le dirais sinon, vous le savez. Le chapiteau s’était peut-être déjà écroulé. Ce n’était peut-être pas le chapiteau. Le vent n’explique pas tout. Il n’y avait pas de vent. Comment expliquer alors ? Le gitan a laissé la petite-fille toute seule sous les mûriers. Elle ne cueille plus les fruits de son impatience.

 

Ce ne sont pas des fruits, dis-je. Des baies. Le sucre est le même. La couleur persistante. Elle frotte ses lèvres. Vous voulez voir ? Venez. Je me levai. Approche nouvelle de la fenêtre. Je tremble. Comment peut-il avoir une idée de l’importance des lèvres à cette distance ? Je ne joue pas, dit-il, c’est elle que je désire en vous, mais vous ne jouez plus. Il avait l’oeil larmoyant. Votre jambe vous fait-elle souffrir ce matin ? Pas de réponse. Ce qui me fait souffrir ... commença-t-il. La souffrance... Aimer cette posture. La petite-fille était assise sur le dossier du banc. Remarquez ses chaussures rouges, dit-il. Non, pas aujourd’hui, dis-je. Votre mère s’est invitée à déjeuner. Je sortirai. Je passerai par le Bois-Gentil. Il dit que je suis la seule à penser à lui. Je reviendrai avec le repas, voulez-vous ? Il était encore tôt. Nous avions le temps, me disait-il. Mais ne terminait-il pas tous nos éveils avec ces mots ? Quels mots ? Chéri ! Vous venez de les prononcer. Vous, moi, le temps, le passé. Il avait cet air d’enfant sur le point de mettre des mots à la surface du malheur qui le menace. Mais d’où vient la menace ? Je ne vous reconnais pas, dit-il en fermant la fenêtre. Viendra-t-il lui aussi ? Vous avez dansé avec lui. Elle le trouve charmant. Vous savez ce qui peut la charmer. Mieux que moi. Il tire le rideau et nous nous retrouvons dans l’obscurité. Je devrais le haïr, dit-il. Mais il y a si longtemps que je ne l’ai pas revu. Il vous connaît bien maintenant. Sait-il qu’elle est courtisée ? Croyez-vous qu’il couche avec elle ? Elle ne couchait pas avec lui. Ce qui explique mon existence. Je ne peux pas croire que mon esprit leur doit quelque chose. Il y a une autre explication. Cela commence par ce voyage hors de moi. Vous me disiez un jour que vous l’aviez vous-même vécu comme une aventure. Avec qui ? Quel plaisir vous a mise sur le chemin de ce texte qui nous émerveille ? Il entra dans le lit. Vous devriez vous déshabiller complètement pour vous coucher, me dit-il. Verge d’or ! dit-il en me forçant à la regarder. Votre langue, dit-il, notre littérature, ce désir d’entrer dans la ronde, comme si cette histoire avait le pouvoir de nous satisfaire. Je n’y ai jamais cru. Je voyageais, c’était important, le voyage, et vous possédiez déjà cette connaissance de l’aventure. Vous n’avez jamais été seule. Verge omniprésente ! Votre main ne fait pas de miracles, ma chère, pas plus que votre bouche. Pourquoi avez-vous fermé la fenêtre ? demandai-je. D’habitude, nous la laissons ouverte. La vie des autres monte jusqu’à nous, comme la marée, ses coquillages, ses algues, ses crêtes, le sable de notre impuissance à leur ressembler. Mais ne cherchons-nous pas plutôt à vivre avec eux ? Vous ne fermiez jamais la fenêtre. Elle restait ouverte et nous écoutions leur passage. Une fois par an, au printemps de la Saint-Jean (j’aime assez l’expression et je ne veux pas me souvenir si elle vous appartient plutôt qu’à moi), les forains montaient un chapiteau derrière l’église et nous attendions que le vent l’emporte. Il ne se passait rien. Cette année-là, il s’effondra dans la nuit, tuant un enfant et le chat qui l’accompagnait. Vous reveniez de votre promenade avec cette nouvelle insensée. Que croyez-vous qu’il va se passer ? me demandâtes-vous. Il était encore tôt. J’irais d’abord au Bois-Gentil pour lui annoncer que les forains étaient fidèles au rendez-vous. Nous passerions une heure ensemble. Demain je lui parlerais de la soirée achevée en apothéose pour une cavalcade. Il goûtera aux bonbons en évoquant son enfance. Que vous a-t-il révélé que je ne sais pas ? demanderiez-vous à mon retour. Mais vous n’attendriez pas ma réponse. Vous mettriez le nez à la fenêtre, celle du salon du rez-de-chaussée, pour me dire que vous ne supportez pas qu’elle se mette en retard. En vérité, vous étiez anxieux de ne pas savoir si elle viendrait seule ou accompagnée de ce cavalier qui s’était confié à moi en dansant. Je vous avais semblé attentive. Mais je n’étais qu’inexistante. Comment vous le faire comprendre ?

 

Extrait de RENDEZ-VOUS DES FÉES

 

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